CHAPITRE II
LE RETOUR DE LAFONTAINE AU PAYS — SITUATION DU BAS- CANADA — LE CONSEIL SPÉCIAL,
Après un séjour de cinq à six mois en France et en Angle-
terre, LaFontaine revient au Canada avec des dispositions toutes nouvelles. Les lueurs de l'incendie allumé sur le sol de la patrie lui ont indiqué son chemin de Damas. Assagi par l’expérience, il répugnera désormais aux moyens violents. Il prend en horreur l’exagération de paroles qui grise les esprits, altère la vision réelle des choses, fait perdre aux individus le contrôle de leur intelligence, pour les précipiter brutalement les uns contre les autres in mutua funera, en conflits meurtriers. Il convient ici de se demander si, avant 1887, il agissait bien de son propre mouvement. Papineau, avec son influence despotique, ne le tenait-il pas alors sous sa domination au point de lui enlever, pour ainsi dire, sa personnalité ? Plus tard, loin du magnétiseur, il sut échapper à la suggestion pour se ressaisir et donner une orientation nouvelle à sa conduite.
Il n’était à Montréal que depuis peu de temps, lorsque
le jeter en prison, sans lui donner les raisons de Î fut l'affaire d’un instant. C’est en vain “Me voici privé
ai-je nas droit de
ès ? Cette incarcé.
epté, avant ]
onte de faire € phrase, ma] Pour incriminer Un citoyen Paisible,
ne 1 Novembre 1837,
Il ne songe pas qu’à lui dans sa prison, Apprenant que l’on dresse le gibet où monteront les condamnés de la cour martiale, il tente un effort pour écarter de leur tête les vengeances de l’autorité. “ Pour arrêter le germe d’une rébellion, écrit-il à Colborne, le 19 janvier, il faut autre chose que du sang. ” !
LaFontaine sort de prison mais ne retrouve pas avec la liberté la paix de l’Ame. Aux défaites de la patrie, presque chaque jour s’ajoutait une cause nouvelle de deuils et d’alarmes ; suspension de la constitution du Bas-Canada, c’està-dire la voix de la nation étouffée en ce qui regardait le gouvernement du pays ; formation d’un Conseil spécial à la dévotion du gouvernement ; les prisons remplies de Cane diens: autant de marches du Calvaire à gravir. LaFontaine eut à déplorer toutes ces calamités et ces actes de tyrannie. Et puis, vint (en novembre 1838) l’équipée absurde, criminelle de Robert Nelson, qui eut son dénouement tragique sur le gibet de Montréal.
Ces tristesses, imputables aux ennemis, se doublaient de chagrins que ses anciens amis auraient dû lui épargner. On lui gardait toujours rigueur, dans certains cercles, de sa démarche près de lord Gosford ; on insinuait qu’il cherchait à supplanter Papineau et à devenir chef des Canadiens. Sa modération passait pour de la faiblesse, et le Fantasque, journal satirique du temps, dirigé par Aubin, sc faisant l’écho des adhérents de Papineau, raillait son attitude d’homme du juste milieu. L’énumération des chagrins
1 Etaient en prison en même temps que LaFontaine: — Charles Mondelet, L.-M. Viger, D.-B. Viger, J.-A. Labadie, Joseph Girouard, de Saint-Benott, J.-A. Bert’ elot, A.-Pierre de Boucherville et Jacques Dorion (de Saint-Ours).
qui brisa
A côté à
les timides qui, ap faite irrémédia suprême,
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diens d'accepter ]
des charges de tous leu
se trouvait en mesu ponse empreinte d’ anxieuses de la foule.
Peuple privé de tou Par l'intermédiaire Ce régime du silence et du go le Conseil spécial n
Poulett Thompson, s’en servirent pour donner une apparence de légalité à leurs volontés.
Il est resté dans l'esprit de nos pères comme un fâcheux souvenir, ce Conseil spécial. Ils y étaient représentés, il est vrai, par quelques-uns des leurs, mais en trop petit nombre pour que leurs idées ÿ Pussent aucunement prévaloir.
Parmi les ordonnances qu’il rendit, trois surtout méritent d’être signalées. L'une d'elles tendait à bouleverser les usages de notre Province en ce qui regarde les voitures d'hiver. Elle édictait qu’à l’avenir on ne se servirait que de traîneaux faits d’une certaine façon, auxquels le brancard s’attacherait, non dans le plan direct de la voiture, mais plus à gauche qu’à droite. C’est ce que nos habitants dénommèrent ravail de travers. Certes, l’ordonnance avait du bon et la éforme qu’elle prescrivait a fini par être acceptée dans une partie de la province de Québec, mais ce qui la rendit jadis impopulaire, c’est que Poulett Thompson voulut l’imposer d’autorité sans en avoir, au préalable, démontré les avantages par l’exemple, !
C’est pendant que Thompson maniait à sa guise le Conseil spécial qu’il lui vint à l’esnrit l'étrange projet de s’attacher LaFontaine, alors désigné par la voix publique comme chef des Canadiens. Il lui offrit le poste de solliciteur-général que LaFontaine n’hésita pas à refuser,
1 Lorsqu’en 1868, la législature de Québec voulut prendre, à son compte, l’ordonnance de ce gouverneur, nos campagnes qui n'avaient pas perdu le souvenir de l'opposition qu’elles avaient faite au traîneau malencontreux, au cri de:“ Nous n’allons pas de travers, nous autres,” s’insurgèrent encore contre ce projet d'améliorer nos routes d’hjr r, et il fallut laisser facultatif l'usage de la voiture perfectionnée.
Le gouverneur s’offensa, ou feignit de s’offenser de ce re.
fus et de 1à jui vint, à l’égard de cet homme Courageux, une Malveillance dont il lui donnera des preu durant l'élection de
adversaire de l’un et de l’autre !
L'autre ordonnance avait un caractère bien plus sérieux. Elle eut pour auteur sir James Stuart, Ce n’était ni plus ni moins qu’une mainmise sur notre système de procédure
1 I] est curieux de lire dans la biographie de lord Sydenham sa version des négociations qu’il eut avec La Fontaine.
“Jusqu’alors, dit son biographe, d’après les notes de Thompson, par suite des deux rébellions, les chefs du Parti canadien-français se trouvaient ue complètement exclus du Pouvoir, Mais désirant, si possible, faire oublier le Passé et disposer le Peuple à faire bon accueil aux nouvelles institutions qu'on était sur le Point de lui donner, le SOuverneur général voulut, à cette + époque, associer à son Souvernement quelques-uns des principaux individus
mois plus tard, M. LaFontaine, défait dans la première élection parlementaire après lPunion, crut devoir — d’ Comprendre — publier dans les journaux, non seulement l'offre qu’on lui avait faite, ce qui était légitime et point du tout un secret, mais aussi ce se rappeler de sa conversation avec lord Sydenham. 1] donna naturellement à cette Conversation, surtout après un laps de temps aussi considérable, la couleur de ses Propres sentiments. Mais même ainsi altérée, toute cette Conversation prouve que lord Sydenham était alors, comme i] le fut toujours, désireux d’accorder Aux Canadiens-Français une juste part du Pouvoir politique et de maintenir leur égalité avec leurs Co-sujets.”
judiciaire pour y substituer celui de la Grande-Bretagne. Cette ordonnance fut dénoncée par LaFontaine, Thompson, qui l’avait signée, n’osa pas la désavouer bien qu’il la trouvât excessive, au dire de sir Charles Bagot qui lui donna le coup de grâce en 1842.
Ce fut sous une inspiration plus favorable que Sydenham : établit un système d'enregistrement des hypothèques. Certes, la loi nouvelle n’était pas parfaite ; et LaFontaine en signala les imperfections dans une admirable étude, vrai modèle de critique légale qui, comme raisonnement et style approprié à la matière, n’a jamais été dépassé au Canada. Que nous sommes loin ici des phrases contournées, filandreuses des Girouettes! Aussi, l’Analyse de l'ordonnance du Conseil spécial sur les bureaux d'hypothèques est restée classique depuis sa publication (1842) et a servi de guide aux législateurs, lorsqu'ils ont voulu perfectionner notre système d’enregistrement.
L'arrivée de lord Durham au Canada avait porté l’anxiété des nôtres à son maximum. Ils n’ignoraient pas que ce grand personnage revêtu, en sa qualité de haut-commissaire et de gouverneur général, des pouvoirs les plus étendus, avait reçu la mission d’étudier la situation de la province de Québec, de trouver les causes de l’échec de la constitution de 1791 et en définitive de décider du sort des Canadiens.
Il se mit à l’œuvre aidé dans son enquête par Charles Buller et Gibbon Wakeñeld, ce dernier, homme de grands talents, mais perdu de réputation en Angleterre où un jury l'avait trouvé coupable d’un crime infamant. Tout en se
1 Poulett Thompson fut élevé à la pairie sous ce titre.
renseignant sur les Causes de 1 1791, Durham Souvernaïit le p destituer tous les membres du
mer un autre, composé de son mides,
‘échec de la Constitution de ays en potentat, On le vit
troubies politiques de l’année précédente, gleterre à raison de ce fait par Brougham que Durham avait (- aspéré par de violentes et d’acerbes critiques, le haut-commissaire ge vit désavoué Par le gouvernement Melbourne qui taxa d’arbitraire ce Coup d’autorité. Piqué au vif par ce désaveu, Durham donna sa dé
mission et rentra en Angleterre, où il publia en 1839 son fameux rapport sur les affaires du Canada.
Durant ces années angoissantes (1837 à 1841), il ne restait à LaFontaine, sur le terrain politique, qu’à attendre
l’entrée en Campagne de l’ennemi. Pour tromper son anxiété,
sin ; il descendait simplement d’une
de ces familles de colons, labo:reurs et soldats qui, héros obscurs, ont arrosé de leurs su :urs et de ler : sang le sol de la Nouvelle-France. 11 lui fa iut faire sa chemin en ne comptant que sur lui-même ; sous l'aiguillon de la nécessité, il s’arma de bonne heure pour la lutte et le succès. Ses études juridiques révèlent un esprit clair, bien équilibré et un jugement profond auquel de vastes connaissances prétent leur concours. Dans le silence de ces longues journées, et même de ces longues nuits de lecture, courbé sur les écrits des anciens, il apprit, par expérience, après tant d’autres, que le travail est le remède suprême aux inévitables blessures de la vie.