CHAPITRE III
DURHAM ET THOMPSON — COUP D'ŒIL SUR LE RAPPORT DU HAUT-COMMISSAIRE — LAFONTAINE ET- L'UNION DES CANADAS
Durham et Thompson, voilà deux noms qui s'associent naturellement dans la pensée lorsque l’on se reporte aux temps agités où ces hommes parurent sur notre scène politique. Au premier appartient la conception du plan de gouvernement qui devait nous être si fatal et dont est sorti, contre l’attente de ses auteurs, ce pouvoir à la fois résistant et souple où les droits de chacun s’unissent et se confondent. Sur le second pèse la responsabilité d’avoir mis en œuvre la constitution inspirée par Durham dans un dessein évidemment hostile à tout esprit de justice. Quel étrauge personnage que ce lord Durham ! Après avoir consulté ses biographes, panégyristes où détracteurs, on se demande si l’on est en présence d’un déséquilibré ou d’un homme de génie. Apparenté aux meilleures familles d'Angleterre, gendre du premier ministre, lord Grey, et son collègue dans le Cabinet, il ne tarde pas à se rendre odieux à ses
Quoi qu’il en soit de cette supposition, cette étude sur notre pays constitue un remarquable document d’Etat, en dépit de l'esprit hostile à nos intérêts qui en dépare certaines pages.
Il n'entre pas dans notre dessein d’analyser ce Rapport célèbre si connu de tous les Canadiens ; rappelons-en seulement les grandes lignes. Embrassant d’un coup d’œil les événements politiques des trente années antérieures aux événements de 1837, les luttes entre le Conseil législatif et la Chambre, il n’hésite pas à donner raison à cette dernière d’avoir, à maintes reprises, refusé des subsides à la couronne : “ C'était, dit-il, son seul moyen de contrôle sur les fonctionnaires publics nommés par le gouverneur et responsables à lui seul. Tous les abus dont la province n'avait cessé de se plaindre dérivaient de la constitution qui donnait à la Chambre le privilège de faire des lois en la privant en même temps du droit d’en surveiller l’exécution. Elle ne pouvait que constater leur application presque toujours contraire aux motifs qui avaient inspiré les législateurs, et se trouvait ainsi condamnée à une inertie irritante. ”
Durham ne ménage donc pas les critiques à la constitution de 1791 et surtout à la manière dont elle était appliquée. Le fait que la Chambre ne pouvait exercer aucune influence sur la nomination des employés lui semblait monstrueux, et il l’attaque à maintes reprises. “ Il est difficile de comprendre, dit-il à ce propos, comment des hommes d'Etat anglais ont pu s’imaginer qu’un gouvernement représentatif et en même temps irresponsable, pouvait exister dans une colonie. S&i les intérêts impériaux exigent que les officiers du gouvernement soient nommés par la cou-
il est clair qu’un lonie est une mo-
vinces de VA duits Par chac
autres Provinces, ”
J avait remarqués.
est reconnu Par lord Durham, c’est que “les
Constitution coloniale mirent nécessairement le gouver.
nement exécutif €n Collision avec le Peuple, et que les que-
relles du gouvernement et du peuple éveillèrent les animosités nationales. ”
Dans l’ensemble des études de Durham sur le Canada, c'est surtout le Rapport qui a atuiré l'attention des historiens canadiens. Cependant on y trouve encore des dé. pêches d’une grande importance et qui ont passé inaperçues, notamment celle où il rend les autorités anglaises responsables de l'insurrection de 1837. L'importance de cet aveu ne manquera pas de frapper le lecteur. Après avoir dit que, furieux de voir les Canadiens résister, dans un dessein de salut national, aux projets ambitieux de leurs rivaux, les Anglais de la province de Québec avaient résolu de vaincre cette opposition par tous les moyens possibles, justes ou injustes, il ajoute : “ Dans ce but, les revenus publics furent dépensés contrairement aux aésirs des Canadiens représentés par l’Assemblée, Il s’en suivit une insurrection que les Anglais précipitèrent dans la crainte de permettre aux Canadiens de s’y préparer, mais qui en toute hypothèse était inévitable. ” 1: Cet aveu réduit à son minimum la responsabilité des nôtres dans le soulèvement. Ii sst à rapprocher de l'affirmation du Dr O’Callaghan et de Bouchette qui déclarent que les chefs du mouvement patriotique n’eurent jamais la peusée de prendre les armes. Comment l’auraient-ils fait d’ailleurs, manquant complètement de fusils et de poudre? On pouvait mettre en doute jusqu’ici l'opinion d’O’Callaghan sur les autorités anglaises qui, dit-il, avaient provoqué la rébellion afin d’avoir un prétexte de confisquer les libertés des Canadiens ; Mais comme
1 “The consequent rebellion, aithough precipitated by the British from an instinctive sense of the danger of allowing the Canadian full time of preparation, could not perhaps have been avoided.”
elle concorde Parfaitement avec l’opinion de Durham, elle aCquiert, par le fait même, une valeur très probante. Papineau s’est toujours défendu d’avoir comploté un mouvement révolutionnaire armé, parce que lui et ses amis n'étaient pas prêts ! Ce qui sis aifie que, bien que rebelle au fond du Cœur, il se sentait trop faible Pour recourir à l'ultima ratio des armes,
Il y a dans Ja façon dont certains hommes jugent les évé.
nements des contradictions qui étonnent, des illogismes qui déconcertent. (” i :
et de l'Exécutif, et
Opposition à l’ordre de choses établi, Durham,
si vexatoire pour eux, onclut que la réforme
sacrifier les Canadiensis, Ce n’est as une vengean 4 P £
de races, et ses Sÿmpathies pour les plusieurs
rageaient de ne Pas trouver en Durham et surtout en Buller des gallophobes
à leur image, Mais, comme dans l'effort nécessaire pour ramener la paix dans le Pays, il faut qu’un des deux groupes en guerre prévale sur l’autre, c’est à l’élément français de
empire, car il tout l’indique S — est appelée à s’étendre “Le 8ouvernement, écrit-il, ‘établir dans cette province ngue anglaises, et de ne conqu’à une législature exclusi-
périr ! Ainsi le veut l'intérêt Supérieur de ]’ est écrit que la suprématie britannique — dans la marche des événement sur toute l’Amérique du Nord.
doit avant tout se proposer d une population de lois et de la fier le Souvernement qu pays
vement anglaise.” Cette solution, résumée en une phrase claire, incisive, qui nous frappe les yeux comme l'éclair d’un glaive, impliquait nettement la suppression de l’influence française.
Cet arrêt de mort porté contre ntre nationalité, froidement calculé, rédigé, discuté dans le calme du cabinet, ne revêt-il pas un caractère de férocité révoltante ? Nous ne comptions évidemment pour rien aux yeux de Durham qui s’attaquait ainsi, avec une inconscience apparente, à notre langue, à nos mœurs, à nos traditions, à tout ce qui constitue l’âme d’un peuple. C’était un sacrifice qui ne lui inspirait aucune hésitation, puisqu’ainsi l’exigeait, paraît-il, l'intérêt suprême de l’Angleterre. Cependant, il n’aurait pas hésité à mettre le pays à feu et à sang pour réprimer toute atteinte portée à la moindre liberté du sujet anglais. L’égoïsme des diplomates ne s'inspire pas de sentiments plus élevés que celui des individus. Il est venu démontrer que, depuis dix-huit siècles, l’esprit politique n’a pas progressé ; n’oublions pas que les Romains traitaient les nations vaincues avec plus de générosité que l’Angleterre ne l’a fait ; que la Russie, la Prusse et l’Autriche se sont acharnées, cent années durant, à la destruction de ,a Pologne.
Les causes de nos troubles politiques s’étaient bien accusées devant l’esprit pénétrant de Durham, mais il se méprenait sur le fond des choses lorsqu'il écrivait à Londres : “ Je m’attendais à trouver ici une lutte de partis et jy ai vu un conflit de races ”. Il y avait dans cette appréciation une erreur manifeste ; la discorde entre les pouvoirs publics ne provenait pas autant qu'il le croyait de la différence des nationalités établies dans le Bas-Canada ; une étude
Il y a dans Je Projet de Durham une j
de pair au milieu des
Propose d'appliquer au
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ministres responsables aux rep ple, il se
Montre en avance sur tous ses Personne
avant lui en Angleterre n'avait songé à mettre entre les
Mains de simples “ colonials ” un instrument de Souverne-
ment si simple, si effi X yeux de tous aujourd’hui,
Mais regardé co e alors, et comme inacces-
sible à l'intelligence des sujets britanniques d'outre-mer.
Les institutions anglaises, avant le règne de la reine Vic.
toria, n'avaient Pas atteint leur plein développement. N'ou-
blions entendait exercer le gouverautorité Personnelle qme
€ ce roi et pou lui, contre les colonies américaines révoltées, une guerre qu’il désapprouvait. N'oublions Pas non plus que Guillaume 1V don-
————— 1 Mort en 1820,
nait congé à un ministère en pleine possession du contrôle de la Chambre des communes, espèce de coup d’Etat qui, de nos jours, provoquerait une révolution en Angleterre. Même un libéral comme lord John Russell ne croyait pas qu’il fût possible d'introduire la responsabilité ministérielle dans les colonies.
Le ressort si souple de la responsabilité de l'exécutif à la Chambre, ajouté à notre machine gouvernementale, en a assuré le fonctionnement harmonieux, sans heurts ni contrecoups. Elle a permis aux hommes à vues larges de s'entendre pour diriger le pays vers les régions de la concorde, loin du champ de bataille des factions. Il s’est trouvé que Durham, en se préparant à nous porter le coup mortel, nous donnait en même temps le moyen de le parer. Ses suggestions agréèrent au ministère anglais qui leur donna corps dans la loi fusionnant en une union législative le Haut et le Bas-Canada.
Lorsque l’on apprit à Québec et à Montréal dans quel sens notre sort avait été décidé, il se produisit, après le premier moment de stupeur, un mouvement général de protestation. Les conclusions auxquelles avait donné lieu le Rapport de Durham apparurent aux Canadiens comme une injustice suprême. Ils ne pouvaient accepter cette solution des difficultés passées; à leurs yeux, elles résultaient de la constitution et étaient imputables au bureau colonial. Imposer l’Union pour faire expier au Bas-Canada la faute de ses persécuteurs, n’était-ce point une suprême injustice? Morin et John Neilson, l’ancien ami de Papineau et son adversaire après les 92 résolutions, mais toujours dévoué à notre cause, prirent à Québec l'initiative du mouvement protestataire. De nombreuses pétitions, y comprises celles
40 LAFONTAINE gr L'UNION DEs CANADAS
du clergé, furent adressées au Souvernement anglais pour lui exposer ce dernier grief des Canadiens, le plus grand de tous, ‘Montréal ne fit aucune démarche blissement du régime nouveau.
quelque chose dans cette abstenti Mais il ne semble Pas avoir vu l’Uni que ses amis de Québec. Son esp
en ce qu’elle nous est imposée
en ce qu’elle prive le Bas-Cana
ses représentants ; usage de notre langue dans contre la foi des traités et la parole du Bouverneur général ; en ce
qu’elle nous fait payer, sans notre consentement, une dette que nous n’avons pas contractée ; en ce qu'elle permet à l'Exécutif de s'emparer illégalement, sous le nom de liste civile, et sans le vote des représentants du peuple, d’une partie énorme des revenus du pays. ”
Sa condamnation de l’Union n’allait pas jusqu’à lui en faire demander le rappel. “ Non, disait LaFontaine, les Canadiens ne doivent pas le faire. Ils doivent attendre avant d'adopter une détermination, dont le résultat immédiat serait peut-être de les rejeter, pour un temps indéfini, sous la législation liberticide du Conseil spécial et de nous laisser sans représentation aucune. ”
Ce n’est pas seulement l’alternative de voir se perpétuer le régime d’except'1n qui sévissait depuis 1838, qui engageait LaFontaine à accepter l’Union, mais aussi la perspective de pouvoir, avec l’aide des libéraux du Haut-Canada, substituer au grain empoisonné une semence d’une fécondité bienfaisante,
Depuis assez longtemps des relations s'étaient établies entre les reformers du Haut-Canada et les libéraux de notre province. A mesure qu’ils se connaissaient mieux, les uns et les autres sentaient s'établir entre eux une similitude de vues et une concordance d'intérêts. Si les libéraux avaient souffert de l’absolutisme des gouverneurs et de l’insolence de la bureaucratie, les réformistes n’avaient-ils pas trouvé intolérable le joug que le Family compact faisait peser sur tout leur pays? La lettre de LaFontaine si pondérée, marquée au coin du bon sens, prit les proportions d’un manifeste national, d'un appel d’une province à l’autre. Traduite en anglais, elle fut publiée avec éloges par l’Eraminer
de Toronto, l'organe des reformers du type Baldwin et alors rédigé par M. Hincks, libéral jusqu’au radicalisme. *
L’attitude hardie de LaFontaine ne répondait pas aux sentiments de tous les Canadiens. Un groupe voulait se renfermer dans une abstention complète de la politique, pour laisser à l'Angleterre la responsabilité des maux que le nouveau régime ne manquerait pas de faire naître. D’autres invoquaient une agitation continue pour obtenir le rappel de l’Union. Un autre groupe oscillait indécis entre ces deux partis. |
Il parut dangereux à LaFontainé de couper les ponts entre l’Angleterre et nous, et l'événement a démontré la justesse de ses vues. Il n’avait pas ville gagnée tant s’en fallait ; son plan comportait des luttes acharnées dans lesquelles nous allons le voir s'engager. C’est là qu’il va acquérir de la force et de l’autorité et deviendra bientôt maître du terrain, à tel point qu’il lui sera un jour
possible d’user de cette stratégie aussi effective à la guerre qu’en politique : manœuvrer l’ennemi au lieu de se laisser Mmanœuvrer par lui pour tirer le salut des savantes et perfides combinaisons machinées pour assurer notre perte.