CHAPITRE V
ct
Premier contact de ces deux hommes — Après de longs pourparlers, ils s'entendent -. Tort de Bagot.
Sir Charles Bagot figure au premier Plan des rares gouverneurs animés de l'esprit de justice à l'égard des Canadiens. Son nom évoque, à bon droi
sions dont il avait été le mandataire. .
Cœur, sa courtoisie, son désir de Aussi, les Canadiens saluèrent-i]
sa présence. L'on s’attendait dans notre province à voir luire l’aube de jours meilleurs. 11 était urgent qu’un esprit nouveau vint présider aux destinées d’une nation tourmentée par tant d’agitations depuis soixante ans.
Sir Charles Bagot avait, avant son arrivée au Canada, étudié le problème dont il devait donner la solution. fil lui avait paru à Londres très compliqué, il dut convenir, en le creusant sur place, qu’il n’en avait pas d’abord mesuré et compris toutes les difficultés. Scrutant les ambitions des hommes de droite et de gauche, les visées des partis, les conflits des idées superposés aux antipathies de race, il s’efforce de dégager de cet état de choses chaotique les principes aptes à le guider. Croyant les avoir sous la main, il écrit à lord Stanley, le 26 janvier 1842 : “ Je suis convaincu qu’il est impossible au gouverneur de ce pays de réussir à établir l’harmonie s’il ne tient pas la balance égale entre tous les partis; c’est bien ce que j'entends faire. Contrairement à ce qui est arrivé à mon prédécesseur, je me ferai par ce moyen un ennemi d’un des partis ou plus probablement de l’un et de l’autre. Mais je suis persuadé que c’est le seul moyen de conserver le Canada à l'Angleterre. Cest ce qui me fera passer pour un radical ici et dans la Grande-Bretagne, mais je ne vois pas d’autre issue aux difficultés de l’heure présente.” Voilà sa première règle de conduite bien indiquée ! Une étude plus approfondie lui en révéla une autre, sorte de corollaire de la première : il lui était impossible de constituer un gouvernement stable sans briser avec les traditions, et, au regard de l’échec de Sydenham, il envisagea dès lors comme un devoir, sous peine d’échouer dans sa tâche, d’appeler les Canadiens à partager la gestion des affaires.
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BAGOT pr LAFONTAINE
uvre à lord Stanley sur ce sujet, dans une lettre intime, datée de Montréal] : « Je vous ai dit quelle
Je suppose que je saurai mieux à quoi m'en tenir plus tard
Noter LaFontaine comme un frondeur, C'était un indice que les antécédents de l’ancien ami de Papineau im- Pressionnaient Bagot d’une façon défavorab]
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s'arrêtera-t-il pour former un cabinet viable ? Quel est le parti le plus susceptible de fournir des hommes de gouvernement ? “ Dans le Haut-Canada, écrit-il à lord Stanley, il y a des réformistes ; au fond du cœur ce sont des républicains et peut-être des partisans de la séparation du Canada avec l’Angleterre.” Ces gens lui inspirent de l’aversion. I1 leur préfère de beaucoup les conservateurs de cette province et le Family Compact. “ Ce sont d’honnêtes gens, très attachés à la mère-patrie, assez disposés — mais pour des fins personnelles — à donner une part d’influence aux Canadiens-Français. ” “Dans le Bas-Canada se trouve à Montréal — il aurait pu ajouter, et à Québec — le parti anglais, ennemi en tout et partout des Canadiens-Français, décidé à les exclure du pouvoir. A; côté de ces groupes, les Canadiens-Français sont les plus puissants grâce à leur union. ! Il est évident pour Bagot qu’ils tiennent entre leurs
1 Voici les principaux passages de sa lettre:
Quebec, July 28th, 1842.
My dear Stanley,
The Parties which now divide the Country may be distinguished into:
The friends and supporters of the Government as it is at present constituted.
The extreme Radicals and Reformers who are at heart Republicans, at least, and probably Separationists.
The Family Compact, and the Conservatives in both parts of the Province who are now (though perhaps for Party purposes only) not unfriendly to the admission of the French Canadians into some share of the Government.
The British Party, as it is called, of Montreal, who, though steady Conservatives are opposed upon ell points, and on every occasion to the French Canadians, and for their total exclusion from power.
And the French Canadians themselves: —
I a:a not inclined to attach much importance to the Ultra Reform and Radical Party, either as regards their numbers, or their influence — nor would it be safe to seek nor even to accept any support from them.
The pure Conservatives of Upper Canada are, as you know, numerous,
mains le sort de tout Souvernement. Voilà, tracée pour lord Stanley, une description complète des forces en présence: Comment les utiliser? Le gouverneur traite cette question avec un esprit singulièrement dégagé. Peu lui importe les éléments qui entreront dans le mélange, dans la combinai- #0n, pourvu qu’elle tienne. Allier les conservateurs aux libéraux, leurs ennemis naturels, ne lui répugne nullement. Un seul groupement lui paraît suspect : celui des réformistes et des Canadiens-Français, et c’est cependant l'alliance qui va s’opérer. £
Il y eut au cours des perplexités de Bagot, des heures où les nôtres lui inspirèrent de l'humeur. S’était-il, les premières négociations entamées, heurté à des exigences exagérées de la part des Canadiens ? Toujours est-il qu’à un moment, il envisage l’alternative de S&ouverner sans leur Concours. ‘“ Dans ce cas, dit-il, il faudrait rallier les Anglais contre eux, après avoir démontré l'esprit impraticable et intraitable de LaFontaine et de son groupe.” Remarquons que cet accès d’humeur Mmaussade se produisit durant l’existence du cabinet Draper, avant que Bagot eût pu faire ample connaissance avec les Canadiens. N était-il pas
highly respectable, and entirely to be relied on, as regards British connection, a an nt rePreented by à large number of members in the Ames”
Party, there can be no doubt that if their assistance could be obtained upon safe and reasonable terms, the problem would be at once solved, and probably a much healthier state of things than has hitherto existed, be established
alors, à son insu, sous le coup de préventions assez naturelles à notre endroit, après les coups de fusil de 1837 ?1 Au cours de l’été de 1842, son bon vouloir à l'égard des Canadiens se manifeste d’une façon tangible. Le poste de juge en chef était devenu vacant ; jamais un Canadien n’avait encore été jugé digne de l’occuper. Bagot y appelle Vallières de St-Réal, qu’il remplace au tribunal de Trois-Rivières par C. Mondelet. I] offre ensuite le portefeuille de solliciteur-général à M. C. 8. Cherrier qui décline l'honneur, sous prétexte de mauvaise santé, Sur ce refus, le gouverneur songe à s’adresser à M. Duval, de Québec. Fier de sa générosité, il exulte en faisant part à lord Stanley de ces
* Do not for a moment imagine that while I see, as I think I do, the necesolty of either making friends and supporters of the French population, or of rallying by the failure of the attempt, the rest of the United Provinces against them, by openly demonstrating their total impracticability and hostility to the established order of things, I shut my eyes to the great possible danger of the experiment, or to the very general feeling with which 1 lnow that I should have to contend both here, and in England, even if you should encourage me to make it.
I know
avowed practice. But I am nevertheless arriving fast at the persuasion that the moment is come when the question must be determined one way or the other, and this Government be carried on, either in professed exclusion and defiance of the Canadians of French origin, or by their admission to such à share in it, as they may be contented to receive, and the Mother Country may deem it safe and reasonable to give them.
bonnes nouvelles, “ a! to conciliate the French ”, ajoutant ; “ai tout cela ne les contente point, ils sont bien difficiles! ” 1
Ce cri d'alarme du Canadien dut lenthousiasme de Bagot qui c des concessions. Certes,
duite de ses prédécesse
dignity and who stands consensy
in the country, and who js eq and languages.
en nommer les fonctionnaires $ la liste civile soustraite
grandement tempérer
royait avoir touché au terme sa libéralité, au regard de la con-
urs, était immense. La justice lui
uall
Omnium, single and alone as the first lawyer
apparaissait, mais non dans la plénitude que LaFontaine allait faire éclater à ses yeux.
La session du Parlement s’ouvrit au mois de septembre, au milieu des perplexités générales, car on sentait que la majorité factice, sans cohésion, maintenue seulement par la volonté de Sydenham l’année précédente, s’émiettait de tous côtés. Le gouvernement apparut dans toute sa faiblesse dès les premiers jours de la session ; c’est alors que le gouverneur s’adressa à LaFontaine dans le dessein de constituer avec son concours un gouvernement viable. Bagot avait frappé à toutes les portes, avant de se tourner vers lui. Enfin, la force des choses l'inclinait vers l’homme de la situation sur lequel convergeaient toutes les aspirations anxieuses de ses compatriotes. Le premier contact de ces deux esprits éminents leur fit constater l’écart de leurs prétentions respectives, en matière de répertition du pouvoir. “Le premier poste judiciaire du pays, la surintendance de l'instruction publique, le portefeuille de solliciteur-général, voilà ce qui doit satisfaire les Canadiens, disait le premier. ” “ Egalité du nombre des ministres entre les deux provinces ; voilà ce que je réclame, répond LaFontaine, et en plus un portefeuille pour Baldwin, rien de plus, mais rien de moins.” Ces demandes parurent d’abord exorbitantes à Bagot. Il finit par capituler sur le premier point sans vouloir accepter le dernier.
Désolé de voir ses avances repoussées, Bagot écrit à lord Stanley : “ J’ai entamé des négociations avec ies Canadiens- Français ; j’ai fait cette démarche en m’adressant plus à une race et à un peuple qu’à un parti et je me suis mis en rapport direct avec M. LaFontaine. Je lui fis des propositions très libérales ; il hésita à les accepter et finit par en
exiger de plus libérales encore. J’hésitai à mon tour. A ce moment, le conseil des ministres m’informa qu'ils étaient tous certains que si je ne réussissais pas dans mes négociations, il leur serait impossible de tenir les rênes du gouvernement tel qu’il est. Ils avaient raison. En fin de compte, j'ai ce matin offert quatre portefeuilles aux Canadiens- Français et la position de greffier du Conseil, en sacrifiant M. Ogden et M. Davidson, ex-commissaire des terres, à condition qu’on leur donnerait une pension. Tout cela a été refusé en quelques heures. C’est M. Baldwin, que je n’ai pas voulu accepter comme ministre, qui est au fond de l'affaire. Son but est de me forcer à dissoudre le gouvernement et à en reconstruire un nouveau par son entremise. ”
Reprises après le premier échec, les négociations aboutirent heureusement, 11 n’y eut qu’un moment d’arrêt dans ce travail de rapprochement. Draper ayant donné sa dé. mission, la place s’ouvrait à toutes les combinaisons désirées par Bagot et exigées par LaFontaine, Celui-ci, appelé à former un nouveau gouvernement, s’associa Baldwin. Le gouverneur n’aimait pas cet ami de son premier ministre, comme l’indique la note qui termine sa lettre et, à plusieurs reprises, son antipathie à l'égard de cet éminent homme d'Etat se traduit dans sa correspondance, 1
1 L’aversion de Bagot pour Baldwin se manifeste plusieurs fois, au cours de sa correspondance avec lord Stanley. Il est à présumer que Bagot avait Conçu une mauvaise opinion de Baldwin, à la suite de la sortie de ce dernier du cabinet Draper. U jour, ce ministre s’étant permis de lui donner des conseils, s’attira une verte réplique du gouverneur.
“I rebutted him,‘ Git-il, “in the presence of Mr. LaFontaine, for having travelled s0 unnecessarily and irregularly, out of his record, in giving this opinion in this form, but I did no more—for, whether the doctrine of responsible Government is openly acknowledged, or is only tacitly acquiesced in, virtually it exists, and I was not disposed to discuss the matter, if I could possibly avoid it.”
C'était une terrible partie que Bagot venait de jouer, car elle rompait avec la politique traditionnelle de l'Angleterre à notre égard ; il ne fallait rien de moins que le sentiment d’un grand devoir à remplir pour lui donner le courage d’aller jusqu’au bout de sa tâche. N’avait-il pas aussi rai. son d’appréhender le désaveu, à Londres, de cette audacieuse manœuvre qui, prenant les Canadiens jusque-là exclus du pouvoir, leur livrait soudain la prépotence ? Les ministres anglais étaient-ils préparés à un tel renversement de la direction politique ? Bagot s’efforce, dans une lettre à lord Stanley, de bien lui faire comprendre la raison d’être de son coup d’Etat — car c’en était un — de sa great plunge (de son terrible yiongeon), selon son expression. Il ne dissimule pas qu'ici les tories jettent feu et flammes contre lui. “A les en croire, dit-il, je suis un pantin, un radical, une vieille femme, un apostat, un renégat, un descendant ‘ indigne de ce colonel Bagot, tombé sur le champ de bataille en combattant pour son roi. ”
Puis, poussant droit à toute désapprobation, il écrit encore : “ Si votre jugement me condamne, si Robert Peel est de votre avis, n’hésitez pas à me désavouer en me rappelant à Londres, ”
Il fait remarquer à ses supérieurs qu’à son arrivée au Canada, il avait constaté que l’Union n’existait que de nom; Sydenham n’avait présidé qu’aux fiançailles laissant à son successeur le soin d’effectuer le mariage.
On ne saurait le contester ; les négociations qui ont préparé l’avènement du ministère LaFontaine-Baldwin constituent l’une des plus belles pages de notre histoire parlementaire, un tableau qui représente Bagot dans une attitude de libéralité, de noblesse aussi élevée que le geste de
BAGOT gr LAFONTAINE 67
LaFontaine fut grand, la conduite de Baldwin admirable de droiture, Le désintéressement, l’amour du bien public, marquent chaque démarche de ces trois hommes hors de pair, !
LaFontaine, chargé de revendiquer les droits de tout un Peuple, repousse toute demi-mesure de justice ; c’est la réparation intégrale qu’il Jui faut, l'élévation au pinacle des siens si longtemps relégués dans joe bas-fonds de la
pérances, l’étonne lui-même ; dans l’exaltation de sa joie, il perd son impassibilité habituelle Pour communiquer la bonne nouvelle à ses amis, J. Girouard et Amable Berthe. lot. Ecrivant à ce dernier, il peint en quelques traits l’état de son âme,
“L’ami Girouard doit être fait Commissaire des terres “avec un siège dans le cabinet. Sil refuse, il ne mérite “plus d’être appelé Canadien. Sa nomination est une “ amnistie solennelle. Il appréciera la portée de cette pensée.
reur-général; Harrison, secrétaire-provincia] ; Hincks, inspecteur des comptes
Publics; Sullivan, président du Conseil; Dumn, receveur-général; J. E. Small slliciteur-général.
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