‹ LagibasseChapitre 10 sur 23 · iin.\s>K · texte numérisé non relu

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Il venait de faiio iiii violent effort de pensée où il avait cru atteindra, d'un bond, au sens de l'énignie. Il jeta trioniplialeincnt ce mot:

— Mysticisme î

— A mon tour, repartit l'éludianl, je in' comprends pas. Nous jouons à la cliarade.

El il s'esclaffa d'un g-ros éclat de rire, après quoi il reprit, sur un fou d'indulgente et dédaigneuse pitié :

— Non, uon, aile/, mon petit, n'essayez pas de me faire croire et de vous faire croire que vous êtes de taille à m'en tendre. J'ai eu tort de vous entrouvrir la porte d'un sanctuaire oîi vous ne pouvez pas entrer. Contentez-vous d'en avoir aperçu la lumière, et estimez-vous heureux qu'elle ne vous ait pas aveuglé. Mais restons-en là, je vous prie, et redescendons à vos plus modestes études de science. Je continuerai de grand cœur à y être votre guide. Et nous verrons plus tard si...

Valent in ne le laissa pas achever, 11 était outré de ces façons méprisantes. Il lui déclara tout net et avec fureur qu'il n'attachait aucune importance à ces modestes études de science, ipiil était, lui, une tète à idées g-énérales, un puissant cerveau capable des plus hautes synthèses, (ju'il avait la légitime ambition de devenir un g-rand philosophe, et que, par conséquent, il avait droit à entrer dans ce sanctuaire dont parlait le bisontin, et qu'il y entrerait, de gré ou de force, et tout seul, sans avoir besoin de personne pour lui en ouvrir la jiorte.

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Dans la lière révolte qui le soule\ail, loule sa superhe déployée en large enverg-ure, il s'écria :

— Car je suis un fou, moi aussi, n'en doutez pas !

Une étrange exaltation brillait dans ses yeux, devenus légèrement bigles et hagards. Malgré sa colère, il était tout pâle. Ses mains tremblaient. Il jiroféra les paroles suivantes, ({ui lui parurent, pendant qu'il les proférait, d'une éblouissante clarté :

-»- Évidenmient, le triangle est complet, ou du moins semble tel, puisque Wronsky et vous et l'abbé en êtes les trois ccMés nécessaires et essentiels par définition; mais c'est un triangle mort, tant que ne s'y inscrit pas la circonférence de la prunelle vivante qui est Dieu. Or, cette prunelle vivante, ce sera moi, moi, moi, moi. entendez-vous, moi !

El, tirant sa carte de visite, il y lut, lentement et solennellement, très haut, comme s'il lisait dans un livre sacré, avec un scandement sacerdotal de toutes les syllabes :

— Yalentin Leleup de Marcoussy de Lagibasse. Et soudain, il fut pris de vertige, et s'év^anouit;

et, au moment de s'évanouir, il pensa au château des Honmies-sans-Téte et se dit :

— Je l'ai sur la langue, le goût du vin qui fait croire ([u'on est le bon Dieu.

Ce n"est plus 1«' goùl do ce viii-là que Valentiu avait sur la langue quand il revint à lui. C4"est un j^oùt de nausée anièrc et d«' déboire qu'il y sentit, et non en sensation imaginaire, mais en effective et réellesensation, comme s il se réveillait d'un lourd sommeil où 1 on a cuvé une ivresse. Machinalement il la lit claquer, sa langue, qu'il avait épaisse et rèche en ce moment.

— Oui, un peu pâteuse, n'est-ce pas?

11 fut surpris et fâché d'entendre Prosj)er Broguet lui parler de la sorte. Il l'avait oublié. 11 lui sembla que le bisontin se moquait de lui et il lui en voulut de cette intrusion dans son réveil. L'étudiant n'y mettait pourtant aucune malice, et se bornait à une simple constatation médicale.

— C'est un phénomène connu, ajoutait-il, et observé souvent dans la syncope. 11 y a un vertige avant, et de l'embarras gastrique après, avec saburration de la muqueuse buccale.

— Je le sais, répondit brusquement Valentiu.

— Vous êtes donc sujet aux syncopes? reprit l'étudiant.

— Oui, répliqua Valentiu, qui mentait.sansraison.

Pourquoi iiieiitait-il, en eflel? Il eût été incapable (le le dire. Il se le demanda, en ayant honte. Il n'y trouva d'autre explication, sinon la honte plus vive encore qu'il éprouvait, d'avoir perdu connaissance. Il se disait avec tristesse, presque avec remords :

— Perdre connaissance, cela s'appelle aussi tomber en faiblesse. Je viens donc d'être faible, d'être lâche.

Et voilà que, pour excuser cette défaillance, passag-ère et anormale, il l'attribuait à une habituelle infirmité de son organisme! Il en conçut un profond mépris de lui-même, et, par contre-coup, une rancune contre Broguet, qu'il détesta soudain. Il eût voulu lui crier des injures. Il se contenta, débile encore et mal remis, de lui jeter un longregard haineux. Le bisontin s'en aperçut et dit en souriant :

— Qu'avez-vous donc contre moi? Je ne vous ai rien fait de mal, voyons ! Je vous ai soigné de mon mieux, au contraire. Sans moi, savez-vous bien, vous y seriez peut-être resté, dans votre syncope.

Valentin ouvrit de grands yeux effarés. Il ne se doutait pas qu'il avait pu être en danger à ce point. Il eut une terreur rétrospective qui lui donna le frisson. Timidement, il demanda :

— C'est donc grave, une syncope ?

— Dame! répondit Broguet, cela dépend de la cause. Si ça vient d'une maladie de cœur, par exemple, ça peut... Mais, au fait, vous devez connaître la cause des vôtres, puisque vous y êtes

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sujet. Que vous m ont dit les médecins qui vous ont traité poui- cela.*

Valenlin lougil, confus, et avoua son mensonge de tout à riieure, avec un redoublement de rancune contre l'étudiant. Quoique cette rancune fût visible. Broguet n'y prit pas {^'•arde, d'ailleurs, cette fois. 11 était absorbé maintenant dans des idées. <ju'il exprimait tout liant :

— Syncope accidentelle, alors, moins grave tout ensemble et plus grave. Vertige purement stomacal, peut-être; mais, peut-être aussi, trouble psychique. Oui, oui, cela plutôt. C'est, comme toujours, l'abbé qui a raison.

Il se parlait ainsi à lui-même, évidemment. Valentin, toutefois, l'entendait, et il lui en venait un nouveau frisson de peur. En quoi l'abbé avait-il raison.' Que signifiaient ces étranges paroles? Il ne comprenait pas, et n'osait interroger. Il prit un biais et dit :

— Mais vous êtes seul à savoir que j'ai eu celle syncope !

— Pardonnez-moi, répliqua l'étudiant. L'abbé vous a vu, lui aussi, dans cet étal.

\ alenlin cro\ ail fermement n être resté é\anoui que pendant un temps très bref. Il l'évaluait à la durée dun éclair, pas plus. Or. comment, en si peu de temps, l'abbé aurail-il pu être averti, monter, et le voir?

— Ab çà ! pensa-t-il, ce bisontin s'amuse de moi. ou bien je suis fou!

Et, injpérieusemenl, il exigea une explication.

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Les forces lui étiiicnt revenues. ïl s'était dressé, sur son séant d'abord, puis debout sur ses pieds, malgré ses jambes qui étaient encore un peu molles, et c'est (l'une voix énergique et liauiainr (ju'il pailait.

— Vous vous moquez de moi. n'est-ce pas? Labbé est en ce moment dans sa cbambre, en lias de la maison : et, à moins qu'il ne puisse regarder et vous entretenir à travers les murs...

— Il le pourrait, interrompit l'étudiant.

Ce mot arrêta tout net l'explosion de Valentin, qui en demeura bouche bée, ne croyant plus du tout à une plaisanterie, tant le ton de Broguet était sérieux.

— Certes, répéta l'étudiant, il le pourrait. Ce sont choses qu'il fait couramment, quand il le veut. Mais il n'a pas eu besoin, pour le cas présent, de recourir à ce moyen-là. Il vous a vu et m'a parlé par des moyens moins extraordinaires. Je l'ai appelé, il est venu, voilà tout. Et il en a eu tout le temps, quoi que vous en pensiez. Votre syncope, en effet, a duré dix bonnes minutes, au moins.

— Dix minutes! s'écria Valontin.

— Oui, reprit l'étudiant. Et, pendant deux de ces dix minutes, l'abbé vous a tenu la tête dans ses mains, et vous a examiné.

C'est d'une voix toute tremblante à présent que Valentin murmurait :

— Examiné! Examiné! Ah! vraiment! Et... et... qu'a-t-il dit?

— Rien, rôjjliqu.i IrliKlianl. L'abbé formule rarcniont ses jnpemciits jwir des mois. II a seiileiiieiit eoriclu en ])<tsanl son index sui' votre Iront, Jà, entre les sourcils, à la racine du nez. Et cela si<;:nifiait, pour moi (jui connais l'expression de ses gestes, qu'il concluait à un trouble psychique probable. Finalement, je crois qu'il avait raison.

Brusquement, tout son vieux bon sens thiéracliien lui remontant au cerveau, Valentin «'data de rire à la barbe du bisontin stupéfait. Puis il sortit de la chambre en disant :

— Tas de toqués, va !

Et il descendit quatre à quatre, traversa le premier jardin au pas de course, dans une hâte extraordinaire, et positivement fébrile, de quitter cette maison et de se retrouver dans la rue, comme s'il s'rvadait dun endroit dangereux.

Il venait, en effet, et presque au même instant, d'en avoir comme une terreur, puis (h' juger celte terreur ridicule. 11 lui semblait, depuis qu'il s'était réveillé de son évanouissement, vivre, sentir i-l penser à travers des limbes de cauchemar. Mais maintenant, n'est-ce pas, c'était fini ! Un tro\ible psychicjue, en lui, dans sa solide lèle, allons donc! C'est le bisontin, c'est l'abbé, qui étaient des déments ! Le souffle contagieux de leur dém<'nce l'avait effleuré un peu, pendant l'affaiblissement cérébral qui avait succédé à sa perle di' connaissance! Oui, cela, peut-être cela, et rien de jjlus, rien,

El il la secouait au grand air du dehors, sa tête.

et il le respirait à pleins poumons bien portants, ce grand air, qui lui fouettait le visage et faisait remonter le sang- à son cerveau un moment anémié. A cette poussée de vigueur, et à la vive allure de son pas, il se ressaisissait tout, en pleine certitude d'être sain, phvsiquement et intellectuellement.

Une autre preuve de cet état normal lui étail, d'ailleurs, fournie par la nettett* avec laquelle il analysait à présent les phases d'exaltation pliilosophique, d'orgueil génial, de pensée et de volonté violemment tendues, par quoi tout à l'heure il avait passé avant d'arriver à cette sorte de griserie mentale terminée en évanouissement. Il se complaisait à s'affirmer, en le répétant :

— Non, non, un esprit malade ne raisonnerait pas si net et si ferme. Non, je n'ai rien là de détraqué, non, mille fois non !

Et il se touchait le front, d'un geste insistant, fort, l'index appuyé entre les deux sourcils, à la. racine du nez, précisément à l'endroit oii s'était, avait dit l'étudiant, posé l'index de l'abbé.

Brusquement,, il s'aperçut que des passants le contemplaient, arrêtés, et qu'il s'était arrêté luimême, et qu'il était sorti sans chapeau, et qu'il avait marché sans savoir où, et qu'il devait, depuis assez longtemps, avoir cet aspect hétéroclite auquel il n'avait pas pris garde ; car des gamins l'escortaient en ricanant. Il les lit s'égailler, comme une bande de moineaux, par un cri de menace, puis se coula dans une rue moins fréquentée, retrouva

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son chemin, el cuira chez h; jireniier chapelier rencontré pour y aciielor de quoi se couvrir hi tète.

En essayant des chapeaux, il scnlil à son front une brûlure. 11 s'approcha du miroir où il regardait ses essayages, souleva la coiffure qui lui faisait mal, et constata qu'il avait, en effet, comme unt' bosse douloureuse, partant de la racine du nez et montant jus(|u'au\ cheveux.

-— Bon, bon. se dit-il, c'est moi qui me suis meurtri ainsi en me frappant tout à l'heure, sur le front, plusieurs fois et très fort.

Mais, tout en se donnant cette explication, il la savait fausse et avait paifaitement conscience de se mentir à lui-même.

Car, si la cause de la meurtrissure eût été celle (|u'il disait, la meurtrissure produite de la sorte se fût traduite par une ecchymose ronde et rouge. Or, ce qu'il voyait à son front, ce qu'il ne pouvait pas ne pas y voir, c'était une espèce de cloque longitudinale (^t pâle, partant précisément du point où s'était posé l'index de l'abbé, et s'élevant de là, perpendiculairement àla ligne des sourcils,, comm*; si cet attouchement lui avait, sous la peau, fendu le crâne en deux.

îl fut pi'is d'un nouvel accès de terreur, impossible à maîtriser cette fois. Jetant le chapeau au nez du marchand stupéfait, il se sauva en courant et regagna tout dune haleine la maison, comme une bête traquée détale vers son gîte. Il se sentait en proie à 1 irrésistible besoin d'aller se mettre à

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g-enoux (levant ral)l)é, de lui deinander pardon, ])ien qu'il ignorât de quoi, et de lui crier :

— Délivrez-moi ! Otez-moi ce stig-mato ! Recollez cette fêlure que vous avez faite ! Ma cervelle coule, coule pai^ là ! Houchezla fonte ! Vite! Vite! Je vous en supplie. Je le veux.

Et il était résolu, si l'abbé refusait, à le tuer.

Mais, en arrivant rue des Boulangers, à bout de souflle, il était à bout d'énergie aussi. Il eut juste la force qu'il fallait pour grimper jusqu'à sa chambre, s'y enfermer à clef, barricader sa porte avec la table, et se laisser choir tout habillé sur son lit.

Il s'y endormit aussitôt et profondément, comme en léthargie.

Le lendeinain, au réveil, après une longue nuit sans rêves et sans mouvement, il lui parut qu'il sortait d'une maladie, mais qu'il en sortait tout d'un coup, n'y ayant eu aucune transition de convalescence entre le plein de l'état morbide et l'absolu retour à la santé.

De tout ce qui s'était passé depuis son évanouissement jusqu'à ce réveil du lendemain, et qu'il fît elfort à se rappeler exactement, il n'avait gardé (ju'un souvenir trouble, incohérent, fuligineux, dénué d'apparence réelle. Il en vint à s'imaginer que cela s'était passé dans un rêve, et à le croire.

Étant brave de nature, et s'étant reconnu très valide, il avait voulu eri avoir le cœur net, en effet, et, à peine sur pieds, était sorti pour aller interroger le chapelier chez qui son cauchemar plaçait

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létning-e vision du sli<;iii;>(e au iront. Or. malgré toute la l)onne volonté de ses recherches, il n'avait pu retrouver ce chajMdier. 11 était alors entré chez un autre et avait essayé des chapeaux, sans éprouver derechef la sensation douloureuse causée par la pression sur la prétendue meurtrissure. N'ayant aucun tnii'oii- dans sa chamhre, il avait profité de c«dui de la ))outique pour le^arder longuement et attentivement son front, sans y voii'la moindre trace de la fameuse cloque longiindiii.ile et pâle.

En fin de compte, il était revenu rue des Boulangers se mo(juant de lui-même, comme un hon Thiérachien narquois qu'il était, et avec cette conclusion rassurante :

— Sans doute qu'à se soùlei" de philosophie et d'orgueil on attrape aussi mal aux cheveux !

Sous une forme goguenarde, Valentin exprimait là une v»'rité. Seulement, il ne se doutait pas de l'accablante paresse intellectuelle qu'amène à sa suite ce mal aux cheveux, dune espèce toute particulière. Il s'en aperçut, par expérience, à l'absolue incapacité de travail oij il se trouva soudain, n'ayant plus le moindre goût à l'étude.

Il se figura d'abord que cette aversion j)ortait uniquement sur les sciences physiques et naturelles, et avait pour cause l'aversion même du bisontin qui les lui enseignait. 3Iais il dut vite se convaincre que sa répugnance au labeur cérébral n'était pas localisée ainsi, et. s'étendait jusqu'à ses occupations les plus chères, telles que la métaphysique en personne, par exemple. Ayant repris Spinoza, il n'y put fixer son attention. Un quart d'heure de lecture le harassait. Il lui fallut bien se rendre à Tévidence, et constaterquil avait comme une courbature de la pensée.

Cette fatigui', d'ailleurs, il ne la sentait que là, et quand il voulait se forcer au travail intellectuel. Pour tout le reste, sa tête lui semblait en bonne santé, ainsi que son corps. Parcourir des journaux,

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feiiillcfer dos romans, lui (Hait aiii-ralile. Il comprit que son esprit avait Ijesoin de distractions. Il song;ea un moment à refaire une cure de fainéantise là-Ijas, dans sa bonne et reposante Tliiérache. Mais on était en hiver! Puis, ces vacances supplémentaires, non prévues dans son proi^ramme, avaient pour lui quelque cliôs»' d'humiliant. Il pré- : 'ra se les donner à Paris, en se trompant luimême et sans avoir l'air de se les donner.

— Quelques jours à ne rien faire, pas plus, se dit-il. et je me remettrai facilement à la besogne, apj'ès un peu de ce que Pascal appelle du divertissement.

Et c'est, en effet, proprement ce genre de divertissement-là qu'il s'offrit, à savoir les très modestes plaisirs de la société, de la conversation, du temps perdu à parler pour ne pas dire grand'chose, sa principale, et même sa seule débauche consistant en la fré(juentation plus intime, et bientôt quotidienne, des pensionnaires de M'"" d'Amblezeuilte. Cette idée lui était venue le premier dimanche après sa crise, un soir où le dîner à table d'hôte l'avait, par extraordinaire, intéressé, voire charmé.

Ce dîner avait été, cependant, exactement pareil à celui de tous les dimanches, et il ne s'y était rien dit ni rien fait qui en ravigotât le ragoût banal. En revanche, Valentin n'y avait point assisté avec son âme habituelle, hautaine, absorbée dans l'orgueilleuse certitude d'être en compagnie de niais. Amolli et détendu par la conscience de sa présente

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atonie iiilellecluelle, il s'était tout de suite ravalé, sans y prendre garde, au niveau de ces compagnons quelconques, et y avait pris plaisir. 11 n'avait même «'prouvé aucune honte en avouant ce plaisir à iM"'"'d'Amljlezeuille et en lui demandant l'autorisation de dîner désormais tous les soirs à la table d'hôte.

— Comment dcmc! avait répondu aussitôt M'"" d'Amblezeuille. Mais très volontiers ! Je suis extrêmement heureuse, pour tout dire, que la proposition vienne de vous. Je me préparais, en ellet, à vous la faire un de ces jours.

Légèrement interloqué par cette nouvelle, Valentin avait eu un regard interrogateur à ce propos ; elle avait ajouté, avec son sourire le plus ambigu :

— Oui, oui, ne vous étonnez pas! L'abbé, depuis quelque temps déjà, estime que la discipline du sanctuaire est un peu dure pour vous en ce moment, et qu'il vous faut du divertissement, hoimête, bien entendu, et au sens ob. le dit Pascal.

Ce même mot, avec l'autorité du même nom, et auquel il avait, lui-même, songé précisément, n'avait pas été sans troubler Valentin. Mais, bien décidé à ne plus trouver l'abbé un être étrange, il avait passé outre, se disant :

— Bah! des lectui-es pareilles amènent de pareilles associations d'idées, voilà tout. Je ne vais pas encore m'imaginer, n'est-ce pas, que ce gros homme lit dans les pensées! Assez de cauchemar! Je suis dans mon bon sens, maintenant!

Et il se délectait in petto, à l'espoir de se re-

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tromper dorénavant tons les soirs dans la communion des pensionnaires de la table d'hôte, qui, eux aussi, certes, l'avaient, leur bon sens, tandis que les gens de la seconde maison, l'abbé en tète, étaient des détraqués, des...

— Bref, se plaisait-il à répéter, des fous, comme j'ai failli en devenir un moi-même, à ne jamais sortir de leur atmosphère !

Et c'est avec volupté qu'il s'était plongé dans ce bain tiédasse, à l'eau de son vaguement parfumée de vieil iris, qu'était la société de la table d'hote. Il s'étonna seulement, en s'y trouvant tout de suite si bien à l'aise, d'avoir pu si longtemps en méconnaître la douceur. Malgré sa très réelle érudition en philosophie, et quoiqu'il l'eût souvent appliquée avec fruit à s'analyser lui-même dans les replis les plus intimes de son moi, il ne savait pas encore qu'il y avait en lui, comme en tout soidisant moi, une foule d'autres êtres latents, dont ciiacun peut devenir, à l'occasion, un nouveau moi ne demandant qu'à s'épanouir.

S'il fut intéressé, voire charmé, par les pensionnaires de la table d'hôte, Valenlin les paya, au reste, de retour. Il les intéressa vivement aussi et les charma de même. On l'avait toujours connu silencieux, renfermé, comme le bisontin et le Polonais. Ce fut une véritable fête de le voir s'ouvrir, de l'entendre parler, comme une personne naturelle. Il y fut aidé par M""' d'Amblezeuille, (jui le lit valoir. Il mit lui-même de la coquetterie à racheter ce qu'il y avait eu de déplaisant et presque

d'injurieux dans sa Itmgue et liaulaine réserve de jadis. Il y réussit et fut enchanté d'y réussir. Sa vanité s'y procura, et à peu de frais, de vives et neuves jouissances.

Tout d'abord il fui très sensible aux prévenances spéciales qu'eurent pour lui la comtesse Eveline de Varençais et le professeur Dubogard de Gérons, lui témoignant (par des marques discrètes afin de ne froisser personne, mais significatives quand même) qu'ils le considéraient comme d'un monde à part, supérieur aux autres mondes, comme de leur monde enfin, à eux. Ne s'appelait-il pas, en eli'et, ValentinLeleup de Marcoussy deLagibasse? 11 l'oubliait la plupart du temps, sinon lorsqu'il songeait à son grand dessein. Ils lui firent entendre clairement qu'ils s'en souvenaient toujours, eux, et qu'ils y attachaient une haute importance.

— Il me semble bien, dit le professeur Dubogard de Gérons, avoir connu à la cour de Saxe-Meiningen un de vos arrière-cousins. D'une branche cadette, probablement! Gar il n'avait point nom de Lagibasse. Mais sûrement, sûrement, il était de Marcoussy. J'en mettrais mon poing sur les braises.

Et, ce disant, il se le mettait sur le rognon,, le bras arrondi, pour donner à son corps de pantin en bois le balan nécessaire à une pirouette, que Valentin trouvait suprêmement élégante, au point de lui en faire compliment, avec un subit enthousiasme à propos de la danse.

— Gar j'ai appris la danse au collège, ainsi que

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l'escrime, la musique et le dessin. Je ne suis pas, vous le voyez, comtesse, un philosophe hien farouche. A côté de la logique, j'ai acquis iaussi des arts d'agrément.

— Que dites-vous, cher monsieur? Des arts d'agrément! Mais ces arts-là sont hel et bien les arts de première nécessité, j'entends pour un gentilhomme!

Et Valentin de l'aire chorus, sextasiant sur cette vérité, et répondant aux minauderies de la comtesse par un papotage où il s'amusait, s'y rencontrant, du premier coup, assez adroit. Le tout, à la grande satisfaction de .M""* d'Amblezeuille, qui souriait d'aise en hochant la tête, ce qui lui faisait se fouetter le nez avec le bout de ses anglaises aux tire-bouchons à la venvole.

Que M'"" d'Amblezeuille l'approuvât de la sorte, et qu'il pût tenir ainsi sa partie dans ce jeu de volants joué d'ordinaire seulement par le sautillant professeur et la sémillante comtesse sexagénaire, et que M. et M™*" Bussins, les nonchalants créoles, en parussent aussi en admiration, un peu désengourdis de leur molle somnolence mélancolique, et que le docteur hollandais, émerveillé, en suspendît un moment le train continu de sa mastication; ce fut bienlôt pour Valentin une joie dont il lui eùl été diflicile de se passer, l'in très peu de temps il en avait pris l'habitude. Il lui semblait l'avoir toujours goûtée. Sa tête s'y délassait délicieusement.

La première fois que Prosper Broguet, assistant

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à un cliiier dominical, le vit sous cet aspect inattendu, il en demeura stu{)ide. Mais cela ne gOna pas Yalentin. Il n'en fut, au contraire, que plus brillant. En quittant la table, le bisontin lui dit, tout bas :

— Kb bien! Et la philosophie, qu'en faites- vous donc, futur grand philosophe ?

— Mon cher, lui répondit Yalentin, en pirouettant à l'instar du professeur de danse, Spinoza polissait des verres de lunettes. Moi de môme, mais à ma façon. Je polis les verres de mes lunettes, à moi. Si vous ne comprenez pas, tant pis pour vous !

II y avait à la table (l'iiôte une nouvelle pensionnaire qui n'avait guère attiré l'attention de Valentin, et qui n'était vraisemblablement pas faite pour attirer l'attention de (jui que ce fût, tant son existence elle-même semblait vague et comme irréelle. C'était la nirce des Bussins, figure encore plus effacée que celle de ce couple, déjà si confusément estompé dans la lointaine brume de sa mélancolie automnale. A côté de leur nièce, les Bussins avaient un air vivant, grouillant, malgré leur apparence d'ombres. Elle, on eût dit l'ombre de ces ombres.

Ouoiqu'elle eût, à l'affirmation positive de M""^ d'Amblezeuille, seize ans passés, il était impossible de lui en attribuer plus de dix, à voir sa taille de fillette, sa tournure d'enfant pauvret, chétif, en retard de croissance. Mais c'était bien pire encore lorsqu'on regardait son visage, sans aucune expression d'activité intellectuelle. Ce masque immobile, ces yeux en eau trouble, évoquaient alors invinciblement l'idée d'un être encore dans Tincertitude de se sentir un rtre, à peine sorti des limbes du néant, et n'ayant pas tout à

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fait liiii (le s'en déniailloter. Tels se présentent au monde certains nouveau-nés mal venus, liésitan au seuil de l'existence, comme s'ils devitjaicnt obscurément qu'ils n'y sauront jamais accommoder leur organisme. Telle, à seize ans passés, se présentait toujours Zénaïde.

Cette anomalie ne pouvait échapper à l'observation d'un esprit scientilique comme celui de Broguet; et le bisontin, lui, dès la première fois qu'il s'était trouvé en pi'ésence de la (illette, y avait pris garde. Mais il n'avait jias [)oussé plus loin ses investigations là-dessus, ayant conclu tout de suite à un cas de tératolog-ie mentale qui n'avait, en somme, rien de particulièrement curieux. Zénaïde devait être idiote, hydrocéphale, soit etïectivement, soit en puissance, et voilà tout!

Quant à Valentin, tout à ses succès de causeur et à sa gloire de table d'hote, et absolument détaché, pour le moment, des sciences naturelles, il n'avait pas même fait à la misérable enfant l'aumône d'un coup d'œil. Il s'était seulement aperçu, et tout juste, qu'elle était là, petit nuage ajouté au nuage des Bussins.

Zénaïde cependant n'était point ce quelle semblait être.

Prosper Broguet lui-môme, tout en s'approchant un peu, à son égard, de la vérité, quand il avait conclu à un cas de tératologie mentale, s'était prononcé trop vite et sur un examen trop superiiciel. Il lui eût sufli d'interroger la lillette pour juger qu'elle n'était pas idiote ou hydrocéphale,

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ni effectivement, ni on puissance. Seulement il eût été nécessaire, l'interrogeant, quelle répondil. Or, elle n'eut pas répondu. Elle ne parlait jamais, sinon aux Bussins, et alors en patois an^lo-créole, qu'elle mélangeait de mots tamouls. Si le bisontin eut pu la comprendre, il eût constaté qu'elle était tout au plus ce qu'on appelle, à la campagne, une s un pie.

Quant à Valentin, du moins au Valant in d'antan, à celui qu'avait si passionnément intéressé la Doctrové, c'est un véritable régal que lui auraient procuré la parole enfantine et l'âme encore presque vagissante de Zénaïde. Rien qu'à en cbcrcber le pourquoi et le comment, à reconstituer les causes ataviques qui avaient produit cet être singulier, rare, d'unique exemplaire, il se fut philosopbiquemenl délecté. Seulement, ce poui-quoi, ce comment et ces causes, il eût fallu les induire et les déduire des conddences extirpées aux Bussins, en leur faisant conter Thisloire de leur nièce. Or les Bussins étaient trop peu parleurs pour se répandre d'eux-mêmes en confidences de ce genfe, trop paresseux aussi pour qu'on eût le désir de les v solliciter. Et du diable, au reste, si l'on pouvait même s'imaginer quils avaient quelque cbose de curieux à dire!

Un eût bien étonné Valentin, et Prosper Broguet aussi, en leur certifiant qu'ils avaient tort d'estimer Bussins à si modeste prix, et en leur apprenant que le silencieux et indolent créole occupait une partie de son temps fpar très lents et très

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iutcniiitteiits efforts, il est vrai) à la rédaction minutieusement bavarde d'un travail elhnologicophysioiog-ique dont le sujet d'étude était Zénaïde.

Ayant commencé jadis, quoique à bâtons rompus, sa médecine, Bussins en avait gardé un goût assez vif de la tératologie précisément, et s"y était fait quelques idées touchant cette matière, idées vraiment personnelles et qui n'étaient pas sans nouveauté alors. Les monstres, physiques ou moraux, lui apparaissaient comme des récurrences de la nature humaine vers une demi-animalité antérieure. C'est à ce point de vue que Zénaïde lui était un sujet d'étude, où il exerçait ce qu'il avait conservé de savoir, et aussi ce qu'il inventait par hypothèses, en physiolog-ie.

Plus hypothétiques encore, voire tout à fait chimériques, étaient ses façons d'étudier Zénaïde au point de vue de l'ethnologie. Il avait là, pour seuls étais à l'édifice conjectural de ses enquêtes et de ses hardies conclusions, une très sommaire connaissance de l'antique race taiiioule, et le souvenir d'une lecture, faite autrefois, dans un Mcufa- ;//?e anglais, où l'auteur risquait de timides aperçus sur l'autochtonie des Tamouls.

Zénaïde étant fille d'un prince tamoul, et se trouvant tout ensemble une simple, on devine à quelles combinaisons de raisonnements, de suppositions, et finalement d'affirm.itions extraordinaires, pouvait se livrer, par l'amalgame de ces deux faits, un demi-savant et un rèvasseur comme Bussins. Sans aucune méthode capable de le guider

au labyrinthe de ses vagues hypothèses, sans réelle instruction scientifique lui permettant «le bien contrôler ses observations prises à tort et à travers, n'ayant d'ailleurs qu'une puissance de travail très restreinte, toute en à-coups et soubresauts, et qu'une faculté d'atlention très vite hors d'haleine, il lui était impossible, non seulement de composer là-dessus un travail sérieux, mais même de donner au fatras de ses notes et de ses imaginations l'apparence d'un livre.

Aussi n'avait-il pas la prétention d'en faire un. ni, en rédigeant cela, de faire, au reste, quoi que ce fût, sinon se distraire un peu et se prouver à lui-même qu'il se plaisait aux choses de l'esprit. Avant l'arrivée de sa nièce, il s'était amusé ainsi à griffonner des impressions d'enfance, des paysages de sa chère patrie perdue, des vers galants et mythologiques pour M""' Bussins. Il s'amusait d'une manière nouvelle maintenant, faisant joujou avec la science, comme il l'avait fait avec la littérature. Le tout, au surplus, à son loisir, en amateur, nonchalamment, et sans jamais pousser les choses jusqu'à la fatigue.

N'empêche que dans ces observations, prises à tort et à travers par un ignorant hors d'état de les contrôler, il y aurait eu de quoi enrichir un véritable observateur, comme Prosper Broguet, qui n'eût pas manqué d'y puiser de précieux arguments en faveur de ses plus audacieuses théories. N'empêche, d'autre part, que dans ces rêvasseries d'un amateur, il y aurait eu de quoi faire, non

seulement rêvasser, mais rêver, et puissamment, en rêves énormes et féconds peut-être, des cerveaux plus forts, mieux armés, mieux meublés, que celui de l'indolent créole, par exemple le propre cerveau de Valontin, futur grand philosophe dont la logique eût tâché à coordonner solidement cet inconsistant chaos.

Comme Prosper Broguet et Yalentin devaient, plus tard, connaître en effet ces confuses paperasses, et y trouver chacun pâture -et lumière, et comme en particulier, l'âme de Yalentin devait finalement, ainsi qu'on le verra, y faire la culbute, sans doute n'est-il pas inutile de résumer ici, au plus bref possible, ce que contenaient d'intéressant, embarbouillé dans un pêle-mêle inextricable et filandreux, les élucubrations ethnologico-physiologiques deBussins sur sa nièce Zénaïde, et, à propos d'elle, sur le préhumanisme de la race tamoule.

Ces élucubrations remplissaient onze petits cahiers de beau papier ministre blanc et glacé, aux feuilles pliées en quatre, soigneusement rognées du haut de façon à donner aux cahiers la figure de livres, mais cousues par le dos avec des faveurs roses qui les faisaient ressembler à des recueils de conipliinents.

L'écriture en était fine, de tournure anglaise, fémininement élégante, d'une application puérile en même temps, et cependant très peu lisible, étant à peine appuyée et d'une encre extrêmement pâle. Le lexte ne comportait aucune division, non

IW' LAG1I3.VS6K

seulement par chapitres, mais même par alinéas. Jl était, en revanche, encadré de marges à droite et à gauche.

Les matières se suivaient à ladéhandade, selon, apparemment, le hasard du recopiage pour mqttreau net. Aucun signe n'indiquait le passage d'une série d'idées à une autre. Parfois même la ponctuation i;ie l'indiquait pas. Il n'y avait point de pagination. Toutes les lignes commençaient par une lettre majuscule, comme si elles eussent été des vers.

Le jour où les onze petits cahiers, plus tard, furent connus dans la maison de l'ahbé, le bisontin vit dans ces détails bizarres autant de négligences imputables à la nonchalance du créole, le Polonais ne s'en aperçut pas, Valentin y découvrit d'étranges symboles, et l'ahbé, estimant qu'ils avaient raison tous les trois, dit seulement :

— C'est bien. C'est bien.

Voici, les matières à peu près distribuées en place, le contenu sommaire des onze petits cahiers.

La famille Bussins est établie à l'île de la Réunion ou Bourbon depuis tantôt un siècle et demi et y est une des rares familles de pur sang créole, c'est-à-dire ne s'étant jamais alliée avec du sani; noir, à quelque degré que ce soit. Elle était d'origine bretonne, et offre ainsi le type très net de la race celtique transplantée dans l'autre hémisphère et y conservant tout ce qui la caractérise, sans subir d'autres nmtations que celles produites par le climat, la nourriture, les mœurs.

La race celtique est une des races blanclies primordiales, directement issue de Japhet (Doù venait à Bussins une telle affirmation? Les cahiers n'en disaient rien. L'abbé assura que la chose pouvait se soutenir), et tout concourt à la faire considérer comme la plus idéaliste des races.

La première et l'unique mésalliance arrivée dans la famille Bussins est celle de Xavière Bussins (la sœur de notre Bussins); mais c'est une mésalliance tout à fait spéciale et qui n'a rien de (lésbonorant. Bien au contraire !

Ce n'est pas, en effet, avec un nègre que Xavière s'est mariée, ni avec un mulâtre, ni avec un auarteron; c'est avec unTamoul, homme d'une

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race aussi noble que la race celtique, au moins par son antiquité. En outre, ce Tamoul, nommé Mala-Ing-a, quoique amené à l'île Bourbon comme esclave par des marchands arabes, était prince de sang royal dans son pays.

Aimé par Xavière, qui avait quarante ans et (jui était vieille lille quand elle s'en éprit, il a été mis en liberté, puis épousé par elle, sans que personne dans la haute société créole y ait trouvé à redire, sa généalogie ayant été produite à la connaissance de tous.

Cette généalogie, qu'il est lui-même allé chercher avant son mariage, au temple sivaïte de Bungkan- Selang-Dwâ, dans l'Inde, est écrite en langue tamoiilo et en pràcrit, traduite en anglais et en français, et authentiquée par Vajftdavit des prêtres du temple, le sceau du consul britannique dans la province d'Adjmîr, et l'enregistrement air greffe du gouverneur de l'île Bourbon.

Mala-Inga était un homme très instruit dans l'histoire et la religion de son peuple, extrêmement fier de lui appartenir et d'en être un des princes, descendants de Siva en personne. D'après les livres sacrés du temple sivaïte de Bungkan-Selang- Dwâ, et aussi d'après les chansons populaires et les longs poèmes relatant les hauts faits de son peuple, en général, et de ses ancêtres, à lui, en particulier, il affirmait que les Tamouls sont nés de la terre hindoue elle-même, et qu'ils en étaient les seuls maîtres lonclemps avant l'arrivée, là, des races actuelles.

LAGIHASSK 109

Cette affirmation est pleinement corroborée ef certifiée par les découvertes modernes de l'etlinologie, qui rendent indiscutable l'autochtonie des Tamouls. (Ici Bussins s'appuyait sur le souvenir lointain de la lecture qu'il avait faite dans le Magazine nn^lah risquant cet aperçu. Il ne citait pas le nom de l'auteur, qu'il avait oublié: mais il le remplaçait avantageusement par ces mots : les ih'couvertcs modernes de l'ethnologie. )

Zénaïde est le produit, tout à fait extraordinaire et rare, du croisement entre deux races primordiales, ce croisement ayant eu pour facteurs deux représentant», aussi parfaits que possible chacun dans son genre, de ces deux races.

Une loi physiologique, non établie encore, mais rendue évidente par Te-xpérience présente, ainsi qu'en font foi les nombreuses et décisives observations consignées ici, veut que, dans ce cas, le mélange des sangs soit impossible, et qui! i: ait, au contraire, annihilation absolue de lun devant l'autre, et exaltation du prédominant en {)uissance inversement proportionnelle à la perte éprouvée par le vaincu. (Cette prétendue loi n'avait de scientifique, on le conçoit, (|ue sa formulation à l'aspect rigide de théorème, laquelle avait dû coûter à Bussins beaucoup d'efforts, en l'obligeant à toute la concentration d'esprit dont il était t'apable. Il n'en était, on le conçoit aussi, que d'autant plus lier. Elle revenait donc souvent dans les petits cahiers, toujours écrite en ronde et à l'encre rouge.)

110 LAlilBA.S.Si;

La race lamoule étant d'une antiquité préhistorique, (juasi prélégendaire, l'exaltation de son sang et de son type a, njatliéniali(juement, pour résultat un type préiiumain. Cette conséquence, déduite par la logique, est prouvé,- d'autre part effectivement par le témoignage de Mala-Inga en personne. Le prince lamoul avait connu des êtres de son peuple, qui vivaient dans les bois à la façon des bêtes, ou plutôt à la façon des hommes prinntifs, à demi bêtes encore, ignorant le langage articulé. Ces êtres passaient pour être le fruit d'unions entre des femmes lamoules et de grands singes. •

L'humanisme a pour caractéristique le langage articulé. Le préhumanisme a pour caractéristi(jue le langage par cris, mais par cris iléjà organisés en racines verbales, ce qui distingue le préhumanisme de l'animalité pure, s'exprimant par cris destinés à rester cris sans jamais devenir germes de mots. (Ces définitions, assez précises et signilicatives, en somme, avaient dû aussi demander force peine et attention à Bussins. Elles étaient, comme la fameuse loi, écrites en ronde et à l enci-e rouge. Bussins, très modestement, en attribuait, au reste, tout l'honneur à Mala-Inga, qui les tenait, paraît-il, des brahmanes lui ayant enseigné la philosophie grammaticale du sanscrit.)

La lutte entre le sang celtique et le sang tamoul, lutte dont l'issue devait être la constitution de Zénaïde en personnalité, a été particulièrement longue, acharnée, fatigante, au point que

l.AGIBASSK 111

la vie même de Ja pauvre petite a failli s'y user, et que son àine a semblé s y éteindre.

Son développement physique en a été arrêté, visiblement. A ^eize ans passés, elle .a un corps de lillette à peine au seuil de la toute première adolescence, hésitant encore à franchir ce seuil, paraissant même ne devoir jamais le franchir et demeurer un corps d'enfant. Un phénomène anormal est notable entre tous : d'une race et d'un pays où les lilles sont femmes dès la dixième année en g-énéral, parfois plus tôt, Zéna'ide ne présente encore aucun des signes de la puberté.

Néanmoins, malgré ses apparences chétives, ses membres menus, fluets, graciles, Zénaïde n'est point maladive, ni môme faible. Elle jouit d'une santé robuste. Elle est nerveuse, endurante, remarquablement agile, d'une .agilité presque inquiétante à certains moments, tant elle fait songer à l'agilité simies((ue. Zénaïde semble, d'ailleurs, en avoir honte ; car elle se garde soigneusement de se montrer telle devant des étrangers. C'est lorsqu'elle est seule qu'elle exerce sa souplesse en des jeux, des sauts, des danses, des contorsions, une sorte de gymnasti(jue tout à fait spéciale, et non sans grâce, mais un* grâce très nettement animale, et, proprement, de quadrumane.

On ne peut pa.s dire ([ue son développement intellectuel ait été arrêté comme son développement physique ; car elle est fort intelligente à sa façon, peiçoit les choses vivement, est douée d'une excel-

ne LA(iir.As,-i:

lente mémoire, associe ses idées avec in|,''éniosité, les traduit même par de jolies images originales. En revanciie, ce développement intellectuel paraît s'être opéré selon des lois obscures pour nous, et souvent en contiadicticm avec les lois habituelles à nos esprits civilisés. Zénaïde ne raisonne pas comm.e nous. Ses associations d'idées sont d'une ingéniosilé imprévue jusqu'à la bizarrerie. L'originalité de ses images tourne volontiers à l'excentrique.

Ainsi que son agilité simiesque, elle aime à dissimuler son intelligence étrange. En présence du monde, elle demeure comme stupide, non seulement ne dit rien, mais a l'air de ne rien comprendre. Sa face se fait dure, morne, renfermée. Ses yeux se voilent. Elle |)rend l'aspect d'une idiote. Elle devient une autre, et absolument méconnaissable. Car dans lintimilé, t(mt son être s'anime, dès (juelle le veut. Elle a soudain, alors, la gesticulation rapide, exagérée, les regards qui pétillent, le visage extraordinairement expressif et mobile, à en être souvent grimaçant, et enfin le verbe abondant, alerte, primesautier, volubile, intarissable.

Ce verbe est certainement ce que Zénaïde olfre de plus curieux à étudier. (Bussins, en effet, y levenait presque à chaque page, en le qualifiant de toutes les épithètes qu'il avait à sa disposition, et en les justifiant toutes par des exemples.) Il traduit les moindres nuances de sa pensée très capricieuse ; mais il les traduit avec des procédés tout

LAGIBA.SSE 113

à lait inconnus à nos langues, c'esL-à-dire sans grammaire »'t sans analyse, par conséquent, uniquement en mots synthélifjues. (Ici Bussins n'arrivait jamais à expliquer clairement ce qu'il entendait par là. Ils'embarbouillait dans les notions de philosophie grammaticale que lui avait apprises Mala-Inga d'après l'enseignement des brahmanes, et dans les souvenirs du Mcmaz'me, où quelques notes éparses et sommaires touchaient à des matières de linguistique comparée )

Il est à remarquer que Zénaïde, malgré son excellente mémoire, répugne à la connaissance des idiomes modernes, dont les vocables lui paraissent trop longs et dont les plirases, logiquement construites, lui font l'elfet d'inextricables labyrinthes. Elle sait le sens de tous les mots qu'on lui dit en anglais, et de presque tous en français; mais elle-même ne les emploie pas, sinon à contrecœur, et, alors, avec des abréviations, des contractions, qui les déforment. Elle n'en fait pas, d'ailleurs, des phrases constituées par le sujet, le verbe, le régime, et leurs attributs propres, ou leurs figures diverses selon les règles de la conjugaison, de l'accord. Elle les jette comme au hasard. Elle devient incompréhensible.

Aussi préfère-l-elle s'exprimer en une sorte de patois qu'elle sest fabriqué elle-même, amalgame incohérent d'anglo-créole et de tamoul, dénaturé pareillement, au reste, par des amputations qui changent les mots tronqués en simples syllabes. Elle y mêle une infinie variété de sons hétéroclites,

11 1 LAGIBASSK

dis inarticulés ou notes de chant, (|ue Ion s'imagine ainsi, à une première audition, être improvisés, mais que bientôt Ion reconnaît au passage, sinon tous, au moins pour la plupart, et (jui sont donc parfaitement fixés dans son esprit, à elle, comme représentant quelque chose et ayant" une signilication précise.

Un examen attentif et compétent des syllabes qu'elle garde, en abrégeant les mots, montrerait que ces syllabes-résumés sont proprement les racines de ces mots. (Bussins en fournissait de nombreux exemplaires, plus ou moins bien choisis, mais dont beaucoup, en effet, malgré son ignorance en ces matières, lui donnaient snlfi^amment raison.)

Les cris inarticulés et les notes de chant qu'elle introduit dans son parler, tantôt en les improvisant, tantôt en reproduisant des improvisations antérieures qu'elle a fixées, sont aussi, selon toute vraisemblance, des racines. La grande difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité qu'il y a, sans. doute insurmontable, à transcrire ces sons inarticulés d'une manière perceptible,* empêche seule d'en fournir ici des exemplaires, qui seraient aussi probants que ceux relatifs aux syllabesrésumés. Peut-être un instrument enregistreur et reproducteur de sons sera-t-il un jour inventé, qui permettrait, avec un sujet comme Zénaïde, de retrouver les éléments de l'origine du langage.

Zénaïtlc, en effet, par un concours de circonstances absolument unique, grâce à sa filiation

tainoule, grâce à la loi qui a exalU' chez elle le préliuinanismc tarnoul, se trouve èlre le parangon (le ce préliumànisnie, c'esL-à-dire d'un état de rimmanilé oùrètn-, qui devait devenir l'hoinme et qai ne l'était pas encore, se distinguait déjà du pur animal par la faculté de traduire ses pensées en germes de mois, ou racines.

Cette faculté, aujourd'hui perdue, est manifeste chez Zéna'ide, et on s'est bien gardé d'en entraver le libre exercice. On l'a, au contraire, favorisée, encouragée à s'épanouir par tous les moyens possibles, et particulièrement en laissant l'àme de Zénaïde comme en friche, sans aucune culture intellectuelle ressemblant à celle dont on use pour les âmes modernes.

La chose s'est faite d'abord naturellement et ( n dehors de tout plan préconçu, l'enfant s'étant montrée rebelle d'instinct à l'instruction, et sa mère manquant de l'énergie nécessaire à dompter cette rébellion. Le père, d'autre part, jugeait Zénaïde une sorte d'individu sacré en ({ui revivaient ses plus lointains ancêtres, et qu'il ne fallait contraindre à quoi que ce fût. Cette manière d'éducation est devenue ensuite une méthode véritable, raisonnée scientifiquement et scrupuleusement appliquée. (Bussins, en cet endroit, se flattait un peu. Il avait, en réalité, procédé avec Zénaïde sans y entendre si fort malice, et, lui aussi, par mollesse et manque d'énergie à réagir contre elle. Sa femme, plus nonchalante que lui encore, l'y avait, d'ailleurs, poussé.

IIG LA(;iMASSR

Tous deux s'uniusaieiit infiuimenl de celle pelile sauvagesse, uu babil onfanlin, qui leur élait conimc Ain joujou facile et toujours prêt.)

Zéiiaïde, on le voit, est donc, h tous \v.s points de vue, un cas lératologique du plus haut intérêt.

Un médecin découvrirait sans peine en quoi elle est un monstre pliysiologiquement, autrement dit une récurrence de l'homme à la demianimalité, et il étudierait avec fruit les phénomènes qu'elle présente, comme retard de croissance, exi'^^nïlé de taille la rapprochant des nains, absence de piihcrté, conformation spéciale du larynx permettant l'émission de sons impossibles à reproduire par la voix ordinaire.

D'autre part, un ethnologue reconstruirait exactement, sur son type, le type des races préhumaines disparues, à la façon d'un Cuvier, par exemple, et de la sorte la paléontologie s'attaquerait, pour la première fois et comme par miracle, à un être vivant.

Enfin un philosophe, psychologue à la fois et curieux do démontrer le mécanisme par quoi la pensée se change en parole, aurait là, sous la main pour ainsi dire, les rouages de ce mécanisme et peut-être la clef de cet impénétrable njystère qu'on appelle l'àme. (Bussins s'était complu, avec des délices d'orgueil malgré sa nïotleslie native, à cette dernière supposition, et sélail, on peut s'en apercevoir, appliqué à l'exprimer en une phrase assez oratoire. Celte phrase était reproduite plusieurs fois dans les onze petits cahiers. Il y tenait

LAGIHASSE 117

ostensible ment, el c'est tout juste s'il n'affirmait pas pouvoir être ce philosophe ayant sous la main la nïvslérieusc clef susdite. Il le laissait, du moins, entrevoir.)

Cette clef retrouvée, et le mécanisme une fois démonté, par quoi la pensée se change en parole, il n'était point présomptueux de croire que l'homme futur, en possession de tous ses éléments primordiaux connus par une analyse complète, arriverait aisément à une synthèse absolue et parfaite de lui-même. (Les considérations de ce g-enre, dont le onzième cahier surtout était fleuri, montraient de reste que Zénaïde avait été, pour Bussins, beaucoup moins un sujet d'étude, connue il le disait, qu'un prétexte à rêvasser, à se griser l'imag-inàtion avec de grands mois vaguement compris, à fumer ces mots, en quelque sorte, comme il fumait ses cigarettes de tabac noir fortement opiacé.)

Zéna'ide, tout étant ainsi un cas tnratologique, n'en était pas moins une enfant charmante, très aimable et qui savait se faire aimer. M"'- Bussins la chérissait spécialement. Bussins déclarait lui rester extrêmement reconnaissant des observations qu'elle lui avait fournies, des hypothèses qu'elle lui avait permis de faire et des lois qu'il avait formulées grâce à elle.

Aussi le onzième cahier s'achevait-il sous forme testamentaire, en un paragraphe assurant à la jeune fille, si elle survivait à son oncle et à sa tante, la jouissance des petites rentes qu'ils possédaient encore. Il était formellement stipulé que ces

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rentes seraient transmuées pour elle en rentes viagères, cl (ju'on la laisserait en disposer à sa guise, sans gêner ses goûts, et à iahri de toute tentative d'expérimentation scienlifique.

(( Cela, écrivait Bussins en concluant, non pas du tout par vanité jalouse, afin de rester le seul ayant eu à ma disposition un aussi merveilleux sujet, mais bien par douce afiection pour Zénaïde; car elle nous a rendu un peu, à ma femme et à moi, pauvres exilés, la lumière éteinte et le parfum évaporé de notre chère et cylhéréenne patrie, dont elle nous semble à la fois une lleur et un oiseau. »

L'abbé lisait-il vraiment à travers les murailles et dans les pensées,'"comme le protendait Broguet? Ou bien, ce qui est plus facile à croire, avait-il été renscii^né sur les Bussins, Zénaïde, et même les onze petits cahiers, par la curiosité fureteuse de M'"*' d'Amblezeuille? C'est de quoi Valentin fut très indécis, lorsque plus tard il se rappela de quelle étrange manière il avait été lui-même conduit, directement par M'"® d'Amblezeuille et indirectement par l'abbé, à s'occuper de la mystérieuse petite sauvagesse, si peu intéressante en apparence.

Ktant donné quelle s'appliquait avec tant de volonté à demeurer inaperçue et impénétrable aux regards des gens, Valentin eût certainement pu et dû vivre longtemps, voire toujours, auprès d'elle, sans avoir la moindre envie, non seulement de la connaître, mais môme de chercher à la connaître. Eùt-il éprouvé, par le plus inexplicable dm hasards, cette envie que rien ne justiiiait, il l'eût tout de suite et absolument satisfaite avec la très vraisemblance opinion du bisontin, jugeant en dernier ressort que Zénaïde était une sorte d'idiote.

120 LAGIMASSK

Ce lui fut donc un grand sujet d'étonnement, quand M™^ d"x\mblozeuille lui dit un jour, à brûlepourpoint, et de son air le plus ambigu :

— Ne vous serait-il pas agréable de savoir au juste qui est cette bizarre enfant, et de vous occuper d'elle un peu?

— Ma foi, non, répondit-il. Je ne la trouve point bizarre. Elle me paraît un être effacé, vague, neutre, quelconque, et ne méritant à aucun égard quon s'occupe d'elle, sinon pour la plaindre.

— Vous avez grand tort, répliqua M'"^ d'Amblezeuille, très grand tort, de penser ainsi. Cela ne prouve guère en faveur de votre perspicacité, que l'abbé imaginait plus vive, et mieux avertie des choses obscures touchant à votre destinée.

Valentin ne comprit point et demanda en quoi sa destinée pouvait bien avoir alfaire avec son avis, à lui, sur Zénaïde, et ce que Tabbé entendait par là.

— L'abbé entend ce qu'il veut entendre, reprit M™" d'Anjblezeuille. Il ne m'a pas chargée de vous le dire. 11 ne me l'a même pas dit. Je vous répète se s paroles tellosquelles,etsanslesintei'préter. Laissezmoi vous apprendre seulement (jue, s'il tenait particulièrement à ce que vous devinssiez un pensionnaire assidu de la table d'hôte, c'était pour vous fournir l'occasion d'y rencontrer Zénaïde. 11 est sûr, en effet, que, de cette rencontre, dépend je ne sais quoi dont vous devez avoir souci. Encore une fois, gardez-vous bien de croire qu'on vous parlant de la soite je vous fais une commission de sa part.

Je vais plutôt contre sa volonté. Je vous instruis de cela positivement à son insu.

Comprenant de moins en moins,. et irrité de ne pas comprendre, Yalentin détendit son irritation dans un mauvais éclat de rire, et dit :

— Enfin, quoi? Est-ce que l'abbé veut me faire épouser cette idiote?

— J'ignore ce que veut l'abbé, repartit M"^ d'Amblezeuille. Mais ce que je sais, en revanche, c'est que Zénaïde n'est pas une idiote. Et cela, l'abbé pensait que vous vous en apercevriez de vousmême, par une sorte de divination dont il vous croyait fort capable. Et dites-vous bien, entre parenthèses, que ce n'est pas là une mince marque de l'estime où il vous tient. Car cette divination, il en attribue le privilège à peu d'esprits. Il la refuse à Broguet, par exemple.

La remarqué flalta Yalentin, et l'incita au petit mensonge suivant :

— Mais je ne dis pas que Zénaïde soit une idiote, au fond. Je dis qu'elle a l'air d'en être une, voilà tout. Il est bien certain que, si je voulais exercer sur elle cette faculté de divination dont l'abbé...

— Eh bien! exercez-la, interrompit M'"'' d'Amhlezeuille. C'est justement ce que l'abbé vous demande et espère de vous. A son avis, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.

3jnic d'Amblezeuille, là-dessus, lit son regard en coulisse et le souligna d'un sourire qui semblait laisser entendre beaucoup de secrets extrêmement importants qu'elle ne pouvait pas dire. Yalentin

lit celui qui subodore les choses ù Jeini-inot et comprend jusqu à la muette éloquence des idées traduites seulement par une énigmatique expression du visage. Il se jugea très fort, de donner à M'""^ d'Amblezeuille cette haute opinion de lui. Elle lent, en efîol.

— Ail! s'écria-t-elle avec admiration, l'abbé ne s'y trompe pas! Vous êtes vraiment un ôlre rare. Il a raison de fonder sur vous de tels de-sseins!

— Quels desseins? ne put s'empêcher de dire le jeune homme, à la fois fier de les inspirer, et honteux de ne pas les connaître.

— Cluil! chut! fit M"'« d'Amhlezeuilic. Vous le savez de reste. Je n'ai pas le droit, d'ailleurs, à aucun titre, d'en être la confidente.

— Cependant, interrompit Valentin, c'est ce que vous êtes, puisque vous m'en parlez comme si vous en étiez pleinement instruite.

— Oh! fit-elle avec modestie, j'en suis instruite très vaguement, pas plus. Un peu par labbé luimême, j'en conviens, assez familier à l'égard de sa vieille amie pour ne pas craindre de penser parfois tout haut devant elle ; mais plus encore, et j'en tire quelque vanité, grâce au petit don de divination que j'ai, moi aussi.

M'"" d'Amhlezeuilic prit en ce moment son air le jilus majestueux pour dire, comme une p\ thonisse rendant un arrêt :

— Vous nourrissez un grand rêve, jeune homme. L'abbé en a la certitude. Moi de même. Nous voulons vous aider à le réaliser.

LVGIBASSE 123

Puis elle njouta diin ton moins sibyllin, sa voix reJevenue insinuante :

— Or vous arriverez à celte réalisation, affirme l'abbé, par lenlremise de Zcnaïde. Voilà pourquoi il a mis votre ligne de destinée en conjonction avec la sijenne. Observez cette enfant, occupez-vous d'elle, percez le mystère dont elle s'enveloppe, et que l'abbé, lui, a percé déjà, sans la voir aussi long-uement que vous pouvez la Aoir, vous. Et pour cela, liez-vous d'une façon plus intime avec les Bussins. Eux non plus, comme leur nièce, ne sont pas du tout ce qu ils paraissent être, du moins le mari. Vous aurez certainement, à le fréquenter, et surtout à le pénétrer, si vous êtes assez lieureux pour y parvenir, de vives et fécondes surprises. Songez que l'abbé en personne vous le promet. C'est tout vous dire.

— Mais, objecta Valentin, l'abbé ne me semble pas être en relations bien suivies avec Bussins. Il ne le connaît guère que de vue. Lui a-t-il jamais parlé seulement? D'où donc peut-il tenir?...

— L'abbé, interrompit M™^ d'Amblezeuille, n"a pas bosom de parler aux gens pour se renseigner sur eux. Il a d'autres moyens d'investigation.

Ce disant, elle se posait l'index sur les lèvres, avec une expression de mystère. C'est en se souvenant de ce geste, et de diverses pbrases à sous-entendus, que Valentin se demanda, plus tard, si l'abbé lisait réellement à travers les murailles et dans les pensées, ou s'il usait de M""^ d'Amblezeuille comme d'une subtile et sûre espionne. Car

1?4 LA(;il}ASSK .

Valenlin acquit alors la ccrtitiide que, dès ce moment, d'une laçon ou dune autre, mais efleclivement, l'abbé avait été dans le secret des petits cahiers de Bussins.

Actuellement, Valentin ne pouvait avoir de cela aucunsoupçon, puisqu'il ignoraitjusqu'à rrxislciice des petits cahiers.

Il n'était pas non plus, depuis la réaction de bon sens consécutive à sa dernière crise, en état de se figurer labbé sous l'aspect d'un thaumaturge. Il ne fut donc pas troublé outre mesure par ce qu'il y avait, pourtant, de très étrange, dans les avertissements de M""^ dAmblezeuille, dans tels mots qu'elle avait laissé échapper, comme ceux, entre autres, touchant le grand rêve que nourrissait Valenlin. Deux mois auparavant, il en eût été bouleversé. A cette heure, c'est à peine s'il y prit garde. 11 n'y vit qu'une audacieuse et astucieuse tentative de M'"« d'Amblezeuille pour lui tirer les vers du nez, et une sorte de complot ourdi entre elle et l'abbé, probablement avec la complicité passive des Bussins, pour arriver à marier Zénaïde.

— C'est cela, parfaitement, pensa-t-il. Ils veulent que j'épouse l'idiote. Un roman de pension de famille ! Tout s'explique. Cela les anmse. Eli bien ! je m'en amuserai, moi aussi.

Et il se félicitait de son llair, avec des joies de paysan finaud qu'on a voulu mettre dedans et qui va prendre ses ennemis à leur piège. Tout le sang de sa mère la meunière relleurissait en lui à cette idée. Il n'en avait pas honte, mais, au contraire,

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orgueil. Son uioi le plus grossier, le plus terre à terre, s'y épanouissait. Lors(jue, la quinzaine suivante, en pleine reprise de son autre moi tout d'exaltation, de folie et de grandeur, il se rappela ce temps de bas thiérachisme, ce fut avec dégoût et pour se dire :

— En ce temps-là, jetais déprimé, malade. Pour l'instant, il n'en jugeait pas de la sorte, et

s'estimait en belle santé physique et morale. C'était d'ailleurs, il faut bien l'avouer, l'opinion, sur lui, de tout le monde autour de lui, excepté l'abbé. Les gens de la table d'hôte, en effet, continuaient à le trouver charmant. M™*' d'Amblezeuille lui faisait fête plus que jamais. Prosper Broguet lui-même, parlant de lui à l'abbé qui en demandait des nouvelles, avait déclaré doctoralement :

— Il va tout à fait bien. Il avait besoin de la nourriture plus abondante de la table d'hôte. Ses vertiges et ses syncopes devaient venir de l'estomac.

A quoi l'abbé avait répondu, semblant acquiescer :

— C'est bien. C'est bien.

Mais en ajoutant, à voix lointaine et dans un sens que Broguet n'entendit pas :

— Santé de chrysalide, oùl'àme se fait papillon!

XVT

En réflécliissant, par la suite, à ses paroles et à ses actes pendant cette période de sa vie, Yalentin y trouva des explications extraordinaii'es, et demeura persuadé, notamment, d'y avoir été en proie à une véritable emprise de l'abbé, lui dictant, en quelque sorte, sa conduite, par sug-gestion occulte. Peut-être n'était-il pas besoin d'avoir encore recours à l'hypothèse de ces ressorts singuliers, pour rendre raison de la hantise, très réelle, mais très compréhensible par ailleurs, qu'exerça Zénaïde sur le jeune homme, à partir de la conversation avec M'"^ d'Amblezeuille.

Et d'abord l'attention de Yalentin, jusque-là endormie touchant cet être d'apparence si peu intéressante, avait été naturellement éveillée par l'avertissement lui révélant que cet être ne ressemblait pas à son apparence. Il n'en fallait pas davantage pour quun examen, désormais plus détaillé et plus appuyé, de la fdlette, fit trouver en elle, même à des observations iiisipnifianles, une signification.

En second lieu, le projet qu'avait formé Yalentin, de s'amuser à ce roman de pension de famille

en déjouant un complot matrimonial, devait tendre tous les (ils de son esprit vers ce prétendu complot, et le forcer à s'occuper de Zénaïde, à létudier quand elle était présente, à coordonner les résultats de ces études quand elle était absente, bref, à s'en emplir Ja pensée. Or c'est un besoin irrésistible de la pensée, et comme son appétit, d'attaclier bientôt un pi'ix toujours croissant à son objet babiluel. Elle crée à cet objet une importance par l'application incessante à lui en attribuer une.

D'autre part, l'attitude même de Zénaïde, son mutisme têtu, limmobilité de son visage toujours faroucbe, fermé, morne et inexpressif, l'impénétrable et stupide profondeur de ses pâles yeux éteints, et la certitude où était Valentin maintenant (d'apK'S tels demi-mots de M™'^ d'Amblezeuille), toiicliant la volonté expresse de Ja jeune fdle à se faire et à conserver cette attitude, ne pouvaient qu'allumer et attiser le désir d'en avoir le cœur net. Mieux elle se tenait close, plus on était excité à l'ouvrir. Tant et de si forts obstacles, s'opposant à la curiosité, l'irritaient.

Enlîn, et surtout, malgré l'épaisseur des voiles dont elle s'enveloppait ainsi, et à travers ces voiles eux-mêmes, la figure de la jeune fille, quand on se donnait la peine d y fixer un regard aux intentions bienveillantes, avait quelque cbose de plus agréable qu'on ne l'aurait imaginé, puis, à insister un peu, d'attachant, sans aucun doute possible, et en somme, après une assez longue contemplation, de presque, et bientôt tout à fait, captivant.

A coup sûr, cependant, il faut bien en convenir, ZénaïJo n'était ni belle, ni bien faite, ni même jolie, au sens accoutume de ces vocables. Pour tout dire, le premier et l'unicjue mot qui devait venir- aux lèvres, en l'examinant bien, c'était ce cri :

— (juel laideron !

Gela, sur le témoignage seul de son visage. Si, au lieu du visage, on avait d'abord interrogé le corps, on aurait eu plutôt envie de s'écrier :

— Quel avorton !

Et, dans les deux cas, on n'eût pas pu être taxé d'injustice. On eût été peu indulgent, certes, mais véridique.

Le corps de Zénaïde, en effet, qui n'était pas encore et ne serait probablement jamais celui d'une jeune fdle, n'était plus néanmoins celui d'un<» enfant. Elle en avait gardé la taille exigui', mais non pas la grâce et le potelé. Maigriote et sèclie, elleavaitla poitrine étroite, les épaules pointues, les coudes anguleux. Ses bras étant trop longs, son corsage trop court, elle semblait n'avoir grandi que des jambes, et être nouée du torse.

Considéré à [>art, aucun des éléments de son visage n'était absolument déplaisant ni d'une forme défectueuse. Si le front était bas et bombé, il était large, bien plein des tempes, et les sourcils y tra(;aient deux arcs d une ligne très pure. Les yeux, un peu plus rapprocbés du nez qu'il l'eût fallu, raclietaient cette légère erreur parle dessin de leur fente, allant presque jusqu'aux oreilles,

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