AG1HASS1-; i
(jur la pliilosopliie csl la science des sciences, il s'élail mis en têle qu'il devait tout apprendre et avait ainsi surchargé son programme de travaux sans nond)re auxfjuels ne suffisaient ni les jours de la semaine ni les heures de la journée. 11 élail. oblif^^é, pour arriver tant bien que mal à ses fins, de se lever à la pointe de l'aube et de se coucher fort tard .
Par bonheur, il avait des cours à suivre, qu'il avait choisis et auxquels il s'était imposé d'assister assidûment, soil à la Sorbonne, soit au Collège de France, ce (jui le faisait sortir et le tirait de sa coquille. Sans quoi il y fût devenu mollusque, collé à sa chambre comme le Polonais, qu'il voyait pâlir et quasi se fondre peu à peu, quand par hasard il le voyait, ce qui était de plus en plus rare. Le Polonais, en effet, avait obtenu, paraît-il, l'aulorisalion de ne plus diner le dimanche à la table dhùle de la pension de famille.
— Cela, avait dit M'"*' d'And^lezeuille interrogée là-dessus, parce qu'il a franchi tléfinitivement le degré dépreuves auxquelles le soumettait l'abbé.
— Epreuves pour parvenir à quoi? avait demandé Valentin.
— A la sag'esse, ou du moins à l'initiation qui y conduit, avait répondu la dame avec son sourire et son clin d'œil les plus mystérieux.
Et elle avait ajouté, accentuant le mvstère de ses grimaces à sous-entendus :
— Peut-être y aurez-vous part un jour, vous aussi, jeune homme, si vous êtes persévérant
18 I.AGIHAS.SE
dans la conduite que vous tenez, et dont lalib»' se montre on ne peut plus satisfait .
Que ral)l)é continuât ainsi, sans en avoir lair. à le surveiller en (juehjue sorte, c'est ce cjui avait d'aiiord étonné, et même un pou inité le jeune liominc. Irrité, car il lui senihlait liuniiliant d'être en tutelle et sous un tuteur dont il ne sentait en aucune façon la supériorité dominatrice. Etonné plus encore, car il ne comprenait «^uère connnent l'abbé pouvait exercer celte surveillance. Jamais, en eJfet, il ne se trouvait en contact avec lui. On eût même dit que l'abbé prenait un soin jaloux d'éviter les occasions de contact.
— Ne parlez à l'abbé, lui avait recommandé M"'^ d'Amblezeuille, que s'il vous fait entendre nettement par un signe son désir de cmis*'!- ii\ec vous.
Or, ce signe, Yalentin était encore à l'attendre. Assez souvent il rencontrait l'abbé, volontiers errant en lentes promenades autour de la maison, ou assis sur un grand fauteuil à (bMneure devant l'entrée du vestibule; et toujours, (juand le jeune Iiomme passait près de lui en le saluant, l'abbé, rendant le salut par une simple inclinaison de tête, fermait les yeux. Il est vrai qu'ensuite Yalentin sentait ces yeux se rouvrir, derrière lui, et le suivi-c d'un long et pénétrant regard ; mais un tel regard, loin d'avoir (juebjue cbose d'engageant à lier conversation, semblait lui défendi*; de se retourner.
Et, de fait, le jeune homme ne se retournait
l.ALilBA.^SE l'J
pas, pris, auconlraire, (rune vague eliiiexplicahlc peur qui le faisait peuser malgré lui :
— Ali ! tant mieux, quil ue m'ait pas encore manifesté cette fois le désir de me parler!
Puis, de celle vague et inexplicable peur, il eut honte. 11 en prit sa revanche en se complaisant à tenir, lui aussi, sous son regard, lahbé silencieux et renfermé, (juand Fabbé allait, chaque soir, faire sa station au fond du jardin, se rendant au banc de pierre par la sente (jui longeait la^^muraille. De sa fenêtre, à travers la vitre sur la(juelle il soulevait un coin de rideau, Valentin le suivit et le contempla patiemment plusieurs fois, g-oùtant un plaisir de veng-eance à se dire :
— G est moi, en ce moment, (jiii suis le dominateur. C'est moi qui vois, qui regarde, qui observe.
Mais il se lassa vite de ce jeu. Le })laisir hii en parut puéril. Il \" j)erdait d'ailleurs, un temps précieux, volé à son travail. Puis, finalement, il n'y trouvait aucun l)énéfice et n'y a})preirait rien de nouveau touchant le bonhomme, qu'il revint à considérer comme un bonhomme, pas davantage.
Labbé, en elfet, à cette (juotidiennc et vespérale station sur le banc de pierre, ne faisait jamais quoi que ce fût de significatif pouvant renseigner sur sa nature, ses goûts, son àme.
A paslourds et menus, que gênaient les branches des ronces et les chevelures des lianes, il allait par la sente, sa soutane drapée serrée autour du corps, ses savates criant sur le gravier, et sa tête nue au-dessus des feuilles, sa grosse tête aux
loiii:s clievcux plais qu'il uvait laii" do baiti^ner ilaiis la verdure.
Luc fois arrivé au banc Jl s'asseyait pesamment, toujours juste sur le même bout où il y avait une taclie blanclie produite par l'usure, 11 posait ses deux mains sur ses genoux écartés et demeurait là, immobile lie tout le corps, pendant une bonne licur> .
Sa Iclr seule b(ju^"eail, et uMi(|uement de bas en liant et de ^>auL en Ijas, à de très rares intervalles, d'ailleurs, selon que sdn regard se fixait sur le coin noir formé par l'angle des deux murs lép/eux, ou selon qu'il se relevait vei's le ciel où s'allumaient les premières étoiles. Mais, qu'il contemplât le coin de ténèbres ou bien le ciel piqué de scintillations, son visage gardait la même placidité morne et sans expression. On eût dit qu'il ne voyait pas, tant il restait insensible à ce qu il voyait.
Lbeure passée, il revenait parla sente, à pareils pas lourds et menus, mais, cette fois, le front plus bas qu'en allant, comme s'il y portait le poids d'une fatigue ou dune tristesse.
Sur ce dernier détail seul, qui lui parut pouvoir être caractéristique, Valenlin arrêta sa réflexion, «L crut même devoir demander des éclaircissements à M""" d'Amblezeuille. Elle lui répondit :
— Vous êtes un petit curieux, jeune bonnne. Il insista :
— Mais enfin, que fait-il, que pcnl-il faire labbé, tous les soirs, sur ce banc?
LACilBASSE . M
Elle secoua ses anglaises comme pour s'en voiler le visage, à cause de la brutale irrévérence avec laquelle Valenlin avait jeté celte question, et elle répliqua dune voix dévotieuse :
— Parlez de ce banc, je vous prie, sur un anti-e ton. Ce banc est l'oratoire de l'abbé. Il s'y abîme quotidiennement dans la méditation et dans la prière.
Et elle ajouta, tout bas, avec l'air de quelqu'un (jui révèle un secret à la révélation duquel il y a presque un sacrilèg-e :
— C'est là qu'il a fait ses plus beaux ^'oyages'.
— Allons, pensa définitivement le jeune bomme, M'"" d'Amblezeuille est une vieille folle à lier, et l'abbé n'en vaut guère mieux, comme je lavais imaginé tout dabord.
Et il avait pris la ferme résolution de ne plus désormais se tarabuster l'esprit à propos de ces billevesées, aux apparences étranges, mais d'une explication facile, en somme. Car il s'agissait là, évidemment, d'une sorte de vague roman mystique, piétiste, entre une dévote tendre et un prêtre fainéant, faisant passer son silence pour de la profondeur et sa paresse endormie de grasfondu pour de l'extase.
A partir de ce jour, il n'avait plus vu dans l'abbé, faisant sa promenade quotidienne et vespérale, que ce qu'y voyait en réalité son œil de Thiérachien narquois, c'est-à-dire un gros, lent et lourd crapaud, (|ui allait cbaque soir liumer un peu de frais et béatifier sa digestion.
:c' LAGIBASSE
Kl ses deux jireiiiièros aiiiii'cs do séjour chez M""' d'Amhlezouille se passèrent sans qu'il eùl à cet é^ard chanj^é d'opinion, non ])Ius que sur le Polonais, classé par lui comme un malade en exallalion de nialliémaliques, non plus que sur le bisontin, ytesani li'avaiileur sans génie, non plus fjue sur It^s linlcs de la pension de laniille, fantoches ahsolumenl dénués de tout intérêt. La maison était bien, ainsi qu'il l'avait désiré, le sur et calme asile oiî il pourrait nun-ir son grand projet de gloire future, et il en avait profité pour pousseï' dans tous les sens ses études acharnées, avec une continuité et une fièvre d'application où s'épanouissait en joie son orgueil.
(Jic lui fut un repos bienfaisanl et nécessaire, (juand, apW'S ces deuxansdedur labeur, il viritprendre des vacances à Lagihasse. Il en avait un impérieux besoin, dont il îie se doutait pas tant (ju'il était dans renlraînement de son effort, mais qu'il sentit, aussitùt cet effort détendu. O délassement de deux mois, au bout des deux premières années, avait été, j)ar lui-même, sagement prévu dans son programme; mais il n'avait certainement pas prévu la vive et profonde félicité qu'il y rencontra.
Tout d'aboi'd, il se rendit compte de l'exa'^éralion qu'il avait apportée à l'étude, voulant apprendre tant de clioses à la fois et n'ayant pas soumiscette ing^urgitation énorme à une métliode suffisante. Il en éprouvait comme une indigestion et une courbature cérébrales. Il savait, évidemmeni, beaucoup; mais il savait mal et désordonnément. îl avait gi-and'peine à formuler en idées générales les connaissances particiflières, disparates, morcelées, qu'il avait acquises. II estima que sa conduite intellectuelle n'avait pas été d'un pliilosopbe, mais d'un curieux, d'un enfant glouton se ruant à l'assaut d'une table parmi les plats servis
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j>t'lo-ni('le. Il se promit dv diriger mieux sa hnsoli'iK' à l'avonir. 11 eut niêinc lo courage «le pcnsci- (pTil devait considiM-er comme à jieii près mille et non avenue la déhauclic de travail à huiucdle il venait de se livrer, et qu'il devait y rmiédicr par une cure rom|»lMc de pni'esse pend.uit rrs <lf'ii\ mois.
A cette paresse, dont il avait si peu riii»i)ilude, il prit le goût de la rêverie, (ju'il ne se connaissait point, et Taniour de la nature, donl il n'avait jamais auparavant soupçonné le charme.
Le parc, en ce moment, sotlVait miraculeusement à satisfaire ce goût et cet amour. Ahandonru* depuis tantôt deux ans, mais gardé soigneusement des déprédations par le fermier vigilant, la peur des pièges à loups, et la muraille d'enceinte sans un»' brèche, il était devenu un hois touffu, vert, farouche, solitaire et délicieux. Les ai'bres et les arbustes v étaient en pleine et verte frondaison, peuplés doiseaux dont les nids avaient élé laissés tranquilles. L'herbe avait poussé dru dans les clairières. Le cresson, \0 muguet, les mousses, abondaient aux fontaines. Partout, selon le hasard des graines qu'avait propagées le vent, et dans une libre |)romiscuité de forêt vierge, se dressaient en bouijuets, ou s'élalaient en tapis, des Heurs multicolores, dont les plantes, retournées à l'état sauvage, avaient pullulé en prodigieuse luxuriance.
Le jeune homme, qui, parmi tani de sciences absorbées hâtivement, avait appris enln' autres la botanique, ou du moins avait cru l'apprendre,
!.\Gil!AS>i; :.:.
Uni c'iûiiné lit' sa ci'iisse ig-noruncc ilcvant {(uis
(S trésors vivants dont il ignorait les noms. C'est à cette constatation hnmiliante qu'il conçut pour la jireinière fois cette idée, destinée à féconder plus tard son esprit de philosophe, à savoir que la connaissance réelle des choses ne s'acquiert point dans les livres, mais hien dans la communion lirecte avec ces choses. Et il jouissait exquise-
iient de ces lleurs qu'il ne pouvait nommer, tanilis que naguère il les avait nommées sans percevoir leurs formes, leurs nuances, leurs parfums, dont il prenait conscience aujourd liui en st-nsMlions précises et suaves.
Il éprouva un grand plaisir aussi, très prolund "1 très neuf, auquel il ne s'attendait guère, dans
i fréquentation des humbles gens de la ferme. Il •■lait parti jadis du pays, et y était revenu, avec la conviction (jue ces gens étaient des espèces de brutes. Il découvrit peu à peu que c'étaient des
très humains, et qu'il pouvait se plaire avec eux, r[ même les ainit-r, sans déchoir.
Le fermier garde-chasse, ancien soldat, beau et vigoureux gars de trente-cinq ans environ, les
onnaissait par leurs noms, lui, toutes ces plantes
uxnoms ignorés de Yalenlin. Il leur donnait, il ■st vrai, des a[)pellations patoises, qui n'avaient rien de scientifique, mais qui n en étaient que plus expressives et mieux caractérisantes en leur verbe d'image. Le jeune honnne y admirait avec quelhorce le peuple traduit ce qu'il sent, et il en con-
luaitla netteté et la vigueur de ces sensations.
fiC) LA(illi\SSl-.
Ce n\'Sl pas sculcmont les plaiilrs, au rcslc. (|u"il connaissait si bien, ce Jac(jues Canipion. le .i;aiilt'-cliasso î Les animaux pareillement, il en savait la nomenclature, et riiisloirc, et les mœurs. Et il était en possession, aussi, de beaucoup d'autres secrets, loucliant la terre, le ciel, Icjs eaux, les pronostics qu'on en peut tirer poui' b' temps, et touchant les maladies des plantes, des bêtes et des bonmies, et les remèdes à y apportei'.
L'bomme était , au surplus, agréable avoir autant quinstructif à entendre. De taille moyenne, mais bien découplé, coureur intrépide, intatigable marcheur, il avait lair, dans ses mouvements, dune statue en marche. Son visage irrégulier^ au nez un peu tors, aux yeux troj) j)etîts, aux cheveux en chaume, respirait la franchise et le courage.
Sa femme, Mélanie, était une gaie luronne, du même âge que lui, toujours occupée au ménage ou aux soins des deux enfants, à la ferme, au tricotage, et toujours le sourire aux lèvres, quand ce n'était pas la chanson. Sans compter qu'elle cuisinait à merveille, de la vieille et fine cuisine thiérachienne, au beurre léger, à la crème douce, dont Valentin se régalait, y retrouvant de lointains cl savouieux souvenirs du temps où il était petit, et où sa mère, la brave meunière, leur faisait, à son père et à lui, faire si bonne chère à si peu de frais, les jours de grande fête.
Sa subite condescendance envers ces petites gens allait jusqu'à trouver un certain agrément
LAUIBAS.SE 37
inènie cii la compagnie des anciens ferriiiers, parents du fermier acUiel, et qui étaient cependant de vieux pilc-ht-terrc comme on dit là-bas, c'est-àdin- de pauvres êtres usés par une dure existence de peine et de lésines, vieux à soixante et (|uel(jues années ainsi que des centenaires, tous deux cassés et voûtés, et toujours acagnardés au coin lie l'ùtn-. malgré le soleil daoùt flambant au dehors. Il s'intéressait à cette précoce décrépitude, fruit de labeurs excessifs et de privations inces-
uites, làcliait d y rallumer des tisons de mémoire teinte oîi lui-même revoyait son enfance et ses parents en leur jeunesse.
Ce (jui le rendait, d'ailleurs, attentif à ces deux ruines, «-t très particulièrement, c'est la càlinerie maternelle dont les entourait une si^rvante, à peu près de leur àire, mais dune conservation extraordinaire, cette vieille-là.
Elle avait cependant peiné, soull'ert, et jeûné au moins autant qu'eux, la Doctrové, puisqu'elle avait, de temps immémorial, depuis sa première jupe, pour tout dire, ('té en service dans cette ferme. Mais elle semblait v être demeurée à jamais l'enfant qu'elle y était entrée, orpheline prise en domesticité à sept ans. Son corps n'avait que très peu grandi, et, à mesure qu'il grandissait .1 peine, s'était en même temps ratatiné. Ce n'était pas une naine: mais il ne s'en fallait pas de beaucoup. Ses membres étaient restés grêles^ menus, noués.
Très maigre, et toute noire de peau, et ses
..s LAGI BASSE
cheveux gris (lissiinulôs sous un scrre-UH«' noir aussi, elle avait l'air dune fourmi. Kilo en avail eu l'existence. Oui, diine de ces fourmis qui foui dans la foui'mili«'i"H (ous les ouvrages, cl (jui même y sont nourrices, mais qui n'y seront jamais mères, étant des rires neutres et sans sexe, lîllr n'avai; connu, en effet., aucune des passions de la femme. Et cela se lisait à plein dans ses yeux naïfs. ing;énus, dans ses yeux de fillette qui avait toujours sept ans. i
Doctrové amusait les deux vieux décrépits en leur contant des contes. Elle en savait à profusion, ne tarissait jamais, y ajoutant souvent de son cru, comme Valentin s'en convainquit aisémenl en l'entendant conter, et mêler à des légendes antiques tel ou tel fait arrivé le jour même dans la vie de la maison. Ces (^ontes paraissaient à Valentin de pures merveilles. Et, comni»' il avail pris dans le parc le goût de la rêverie el l'amour delà nature, il prit auprès de Doctrové la })assion. tout à fail extraoï'dinaire chez lui, de l'antique et si luxuriante imagination populaire.
Et cela aussi lui fui un repos charmant. 11 y retrempa en fraîcheur son àme dure de vingt el un ans, qui ne demandait qu'à rouvrir ses pétales de jeunesse, trop recroquevillés, depuis longtemps déjà, par la maturité de ses projets, la rigueur de sa conduite, la solitude, l'étude, et même la société vieillotte de la pension de famille.
Ces deux bons mois s'écoulérenl donc, pour Valcnlin. Ion! à fail saliilaircs ]tli\ .<i(|nement cl
l-ACilHAS-SM Ô'J
iii.M a.. i.ii'iiL. Son corps finéiiin' cl aiikylosé y i-eprit vijrueur et souplesse dans le soleil, les lonues errances au grand air, les balsamicjues effluves lies arbres et de l'iierbe, la saine noui*riture mangée avec appétit, les sommeils profonds. Son l'sprit, bouillonnant de connaissances troubles et comme vaseuses, s'y clarifia aux conversations précises du garde-cbasse, aux chansons souriantes de la ménagère, même aux papotages si simples t quasi végétal ifs des deux vieux, et il s'illumina M beauté naïve aux enfantines légendes de )octrové. Pai-mi ces légendes, il y en avait une que alentin aimait particulièrement à entendre. Il la (•mandait souvent à la servante; et mèine, lorsu'elle avait Uni de la conter, il se sentait une tiivic irrésistible de lui dire, comme les tout petits épris d'unt' histoire (]ui les a bien amusés :
— Encor<'! encore !
Les détails, les péripéties, eu étaient extrêmement amusants, en efïet, d'autant ({uc Docirové, (juand elle se trouvait en verve, les nmltipliait et les variait à l'infini, soit qu'alors sa mémoire tut plus abondante et plus riche, soit que la griserie de lavervelui fît l'imag-ination inventive. Mais ce nest pas par ces broderies d'aventures que la légende séduisait surtout Valentin; c'<'st par les sens symboliques et profonds qu'il y distinguait, et par l'application qu'il en faisait, en certains passages, à sa propre destinée.
tiO LA(JIBA.-?.SE
Il ne se doutait pas, toutefois, (|iic cette application à sa propre destinée devait être poussée au point où elle le fut, et que cette histoire, en somme, lui était réellement prophétique: car elle allait, transposée, transfig-urér, éli'e à peu près la sienne.
A cause de cela, il est nécessaire de la noter ici, comme il la nota d'ailleurs lui-même, c est-à-dire en son essence, dépouillée des mille variantes qu y festonnait Doctrové au hasard de ses improvisalions, et exprimée dans un iranrais aussi simple «jue possible, mais rendant mal l'ingénuité savoureuse du patois thiérachien.
Il va de soi, en ell'ct, que Doctrové la contait «lans ce patois qui était sa vraie langue, et qui a î^^ardé la rudesse et les grâces de 1 ancienne langue <i"oïl, aux mots brefs et contractés, aux constructions elliptiques. Ce patois, Yalentin ne le parlai! point, mais le comprenait fort bien. On en perçoit quand même un peu les vives allures, à travers sa traduction très probe, et (|ue voici.
YHI
Il V avait une fois, dans la i'orèt d'Aniennc, un vieux, vieux, vieux château qu'on appelait le ciiàteau des IIomnies-sans-Tète. Et on lappelait ainsi parce qu'il était rempli de statues à (jui l'on avait coupé le chef.
Celui qui leur avait coupé le chef était un vieux vieux, vieux bonhomme, que tout le monde avait toujouis connu vieux, vieux, vieux, depuis que le monde est monde.
On dit même qu'avant 1 existence du monde il était déjà vieux, vieux, vieux, à ne pas savoir son âge. Et pourtant on dit aussi qu'il passe tout son temps, et qu'ilTa toujours passé, et quille pxissera toujours, à compter sur ses doigts combien il a d'années.
Il y avait une fois, dans le château des Hommessans-Téte, un petit g-arçon qui était venu là pour chercher des nids de corneilles, en prendre les <euf.s, les vider sans les casser et en faire un grand collier à sa bonne amie.
Sa bonne amie était une petite lille (ju'il n'avait jamais vue, mais dont lui "avait parlé un oiseau bleu, lui disant :
(ie LAGII3A8SK
— Elle es! ! i plus belle petite fille qui soit. Elle a des cheveux i n soleil. Elle a des yeux en étoiles. Elle a une p;'au en aurore. Quand elle parle, eehi sent connue un champ de roses. Quand elle lail un y;este, cela sent le jasmin. Quand elle marche, cela sent le chèvrefeuille. Et quand on lemhrasse sur la bouche, on y boit un vin qui vous fait croire quon est le bon Dieu.
Le petit garçon avait demandé :
— Où est-elle donc ?
L'oiseau bleu avait répondu en sifflant :
— Elle est dans sa chemisé, pour sur.
Le petit gar<;on avait demandé :
— Mais où est sa chemise ?
Et l'oiseau bleu avait répondu, sans siffler celte l'ois :
— Sa chemise est boutonnée autour de son cou. «*t vous apparaît, avec elle dedans, quand on lui a mis au cou un grand collier d'oeufs de corneille dénichés au château des Ilommes-sans- Tête.
Et voilà pourquoi le petit g-arçon se trouvait dans le château des Hommes-sans-Tète, en train d'y faire la cueillette des œufs de corneille.
Quand il en eut trois bonnes douzaines, qu'il les eut vidés sans les casser, et <|u'il les eut enfilés à la queue leu leu avec un fil de chanvre, il vit soudain le fil de chanvre se chanj^er en iil d'or, et l'oiseau bleu lui dit :
— Passe ton collier au cou dr l;i nciiif mir. Le petit g-arçon répliqua :
— Je ne demanderais pas mieux: mais je ne la vois j)oint.
Alors l'olsoau bleu s'envola. lui ayant dit dans un ricanement :
— C'est donc que lu es aveugle, car elle est devant toi.
Mais le petit garçon avait beau écarquiller ses veux tout grands, il ne voyait toujours point la petite fille. Ce qu'il voyait, c'était le vieux bonhomme, vieux, vieux, vieux, qui jouait aux boules avec les chefs en marbre des hommes sans tête.
L»e petit g-arçon était très brave. Il s'avança vers le vieux bonhomme et lui cria, en lui tirant la barbe :
— Kh ! vieux i)Onhoninie. .savez-\ <ni:s ou est la petite nile?
Le vieux bonhomme s'arrêta déjouer aux boules et répondit :
— Elle est devant toi Le petit g-arçon reprit :
— Savez-vous, alors, pourquoi je nela voispoint / Le vieux bonliomme se mit à rire dans sa barbe
et ré[)liqua :
— Oui, je le sais. Cest parce que tu veux la voir avec tes yeux.
Et le vieux bonhomme recommença tranquillement à jouer aux boules, pensant avoir dit quelque chose que le petit garçon n'avait pas compris. Mais le petit garçon était très malin et il avait compris parfaitement. Les yeux clos maintenant, il flairait lair, le palpait et lécoutait.
Et voilà qu'il scfilil auprès de lui une odonr de clirvieleuilic, à (|Uoi il rcconniil (juo la pelile filU' iiiaiciiait. puis une odeur de jasmin, à quoi il reconnut quelle faisait un geste, puis, soudain, une odeur comme de tout un champ de roses, à quoi il reconnut (ju'ellc ouvrai! la houclic ]ioni' parler'.
Et la petite fille parla, en efTet, lui disant :
— Garde tes yeux dus, si tu veux nie plaire. Tu m'as sentie déjà. Tu in'enlends à présent. .Achève en me touchant le cou pour y passer le collier.
I^e petit garçon tendit ses mains en avant, tout à talons, tenant le collier déployé en rond de son mieux, afin de le mettre au cou de la petite fille. Ses doig^ts furent frôlés par les cheveux en soleil, puis par la peau en aurore, et il en eut un .'rrand tressaillement du crâne aux talons.
A ce moment, deux très fortes odeurs lui furent soufflées aux narines. Dans l'une il devina celle du vieux bonhomme, si vieux, vieux, vieux, et cellelà puait la mort. Dans l'autre, il devina celle de l'oiseau hleu, si bleu, bleu, bleu, et celle-là embaumait le citd.
El le vieux bonhonmie, si vieux, \ienx, vieux, lui nuii'MUjraif tout bas à l'oreille droite, en y bavant à travers sa barbe dont les longs poils le (diatduillaient désagréablement :
— L'oiseau bleu s'est moqué de toi. et moi aussi. Tout ce que tu flaires, et entends, et touches, de la petite fille,. c'est un rêve que lu fais.
Et l'oiseau bleu, si bleu, bleu, bleu, lui chantait
dans loreille g-auche, avec une voix (.range qui lui caressait le cœur :
— Non, ce n'est pas un rêve que tu fais. La petite (ille est bien devant toi. Ses yeux en étoiles te regardent. Elle t'aime. Elle va te baiser sur la buuclie, et, dans ce baiser, tu vas boire le vin qui te fera croire (jue tu es le bon Dieu.
Et le petit garron attendait, attendait, disant à la petite fille :
— Vile, vite, embrasse-moi.
Mais la petite lille no répondait rien, rien, rien, jjlus rien.
Et cela dura longtemps, eu vérité, très long-temps, si longtemps que le vieux bonhomme en vil sa barbe g-randir d'au moins une demi-brasse, et que l'oiseau bleu en perdit sa huppe et sa (jueue, et que le petit garçon en devint un jeune honniie. puis un homme pour tout de bon, la moustache lui poussant sous le nez.
Mais le jeune homme, puis l'iiomme pour tout de bon, étaient aussi têtus que le petit garçon avait su l'être. Et toujours il attendait, se contentant de répéter de t<'mps à autre :
— Embrasse-moi donc !
Il ne s'apercevait pas, au reste, des ans qui passaient, et se croyait encore le petit garçon de jadis.
¥A sans doute il serait demeuré ainsi jusqu'à la niori, si tout à coup la petite fille ne s'était écriée :
— .\ lions, tu as été assez patient. L'heure est venue (jue tu en sois réconijjensé. Ouvre les yeux, ({ue je t'embrasse.
6G LAGIBASSK
Le petit garçon devenu homme ouvrit alors les yeux, et vit devant lui une femme de corps parfait, portant bien au cou son collier d'œufs de corneille, mais qui, au-dessus de ce collier en (•(xjuilles vides, n'avait point de tète.
Il se mit à pleurer et dit :
— Pourquoi ai-je ouvert les yeux?
Et le vieux bonhomme, qui avait reconmieocé à jouer aux boules, lui répondit :
— Parce qu'on Unit toujours par les ouvrir. Mais l'oiseau bleu ajouta :
— On ne les ouvrirait pas si l'on n'avait pas de tèie, bien sûr.
Or. l'homme était aussi malin que le petit garçon avait su l'être, et il se dit aussitôt :
— Je vais donc me couper la tête.
Comme il l'avait dit, il le fit.
El voilà que sa tête, .à lui, sest mise sur les épaules de la petite fille, où elle est devenue um jolie tète aux cheveux en soleil, aux yeux en étoiles, à la peau en aui'ore.
Et la petite fille a dit :
— Maintenant je peux donc t' embrasser, mon c'.ier amour, et te donner à boire, sur ma bouche, le vin qui te fera croire que tu es le bon Dieu.
Mais la petite fille, en parlant ainsi, é-tait une sotte ou une méchante. Car avec quoi le cher amour aurait-il pu la baiser sur la boucke, j)ui^'iMe luimême n'avait plus de bouche désormais/ Le vieux bonhomme se mit à rire et dit :
— Imbécile, reprends ta tète.
Mais l'oiseau bleu ajouta :
— Non, laisse-la-lui. En voici une autre.
Et l'oiseau bleu, toute sa huppe ayant repoussé, se trancha le col de son bec, et planta sa propre l«He sur les épaules de l'homme, redevenu en même temps petit garçon.
Et c'est depuis ce temps-là qu'au château des Hommes-sans-Tête, pendant que le vieux bonhomme si vieux, vieux, vieux, continue sa partie de boules en comptant son âge sur ses doigts, c'est depuis ce temps-là que le petit garçon à tête d'oiseau bleu fait lamour avec la petite fille qui lui a pris sa tète, et qu'il y boit dans son baiser le vin qui lui fait croire qu'il est le bon Dieu.
Valontiii, on scn souvient, avait t^rande confiance dans ses premières impressions. Or, tout de suite, à l'audition de cette légende, il s'rlait reconnu lui-même eu ce petit garron, et le châloau des IIommes-saus-Tète lui avait paru être le château de Lagibasse, et la petite tille lui figui-ait proprement sa chimère.
Pourquoi? Il n'aurait su le dire. [1 se défendait môme de ces allégories, en trouvant la terminaison de sinistre augure. Ce vieux hoidiommc ne représenlait-il pas le Temps,* sùrdécapileur de son esj)oir'?Cet oiseau bleu n'était-il pas son imagination, le vouant finalement à la folie? Et n'y avait-il pas un commencement de folie, déjà, tiès vague, mais dangereux quand même, à se laisser envahir et dominer l'esprit par ces bizarres coii- «•ordances?
N'importe! 11 ne [louvait s'empêcher de s'y com- |)laiie. Il allait jusqu'à se reprocher de s'en défendre. Il taxait d'enfantillage, sans doute, la soudaine application qu'il avait faite de ce conte à lui-même; mais il taxait de plus grand enfanlillagi encore l'importance qu'il semblait y attacher maintenant, et son besoin de se dire :
LAGIliA.-^SK G9
— Ce sont (les liillevesées.
1^1 néanmoins; à ces billevesées, il se sentait pris, puisqu'il tenait à se rassurer contre elles, l>uis(ju"il en discutait les probabilités, puisqu'il en raisonnait, jusqu'à y voir parfois une sorte d/averlissemeut nivstérieux.
— Oui, pensait-il, ce château des Homraes-sans- Tète est le mien, je suis ce petit gareon, et je cberche ici le baiser qui fait croire qu'on est le bon Dieu, le baiser de ma chimère qui doit me verser ce vin d'orgueil. Et c'est l'àme légendaire de mes ancêtres qui me parle par la bouche ingénue lie Doctrové. Elle me met en garde contre les périls de mon (euvre, contre les ruses du Temps et de mon imagination. Elle me prévient de la folie qui me guette, peut-être.
Et, souriant, il ajoutait :
— Mais un homme averti en vaut deux. Je ne me couperai pas la tète, moi, pour en donner une h ma chimère. Je serai plus fort qu'elle et que le vieux joueur de boules. Je ne me laisserai pas...
Puis, avec le plus grand sérieux du monde, il se demandait ce (jue le petit garçon aurait dû faire, au lieu d'ouvrir les yeux, et ce qui serait advenu s'il ne les avait point ouverts. 11 ne trouvait rien, d'ailleurs, et s'en irritait.
Il croyait alors avoirmal compris le mot des symboles cachés sous les images du conte, et il les retouinait dans tous les sens pour en tirer une interprétation meilleure. Que signifiaient, exactement, ces odeurs, ces yeux clos, ce collier en œufs
70 LAGIliAS-Sr:
(le corneillo? Il se lorlurait l'intcllig-ence pour cii avoir le clair sliii)ololli. Il n'y arrivait pas, <•! il s'obstinait daulant plus.
Finalement, de ces prétendues hillevosées, sans queue ni tète selon tonte apparence, il avait l'obsession incessante et la bantise.
Il en vint, lui.lç pbiiosopbe, rétu<lieur, Ibomnie supérieur qu'il avait conscience d'être, au moins en puissance, il en vint à interro.r^er sur ces syniboles la pauvre et simple Doctrové. Mais elle n'entendit goutte à ce qu'il voulait dire. Quelque effori qu'il y fit, elle ne put même pas se rendre compte de ce que représentait exactement ce mol (( symbole ». Valentin lui dit :
— Bref, quelle est, pour toi, ce qu'on appelle la moralité de celle bisloire?
Et. lui récitant une fable de La Fonlaine, il bii expliqua ce qu'en était la moralité, contenue dans le vers final.
— Guette, ouelle, répondil-elle, je \ois bien ce que vous demandez, nô maître. Mais, dans mon histoire, à moi, comme dans tojutes celles que ji' connais., il n'y en a point, de ce que vous appelez moralité.
— Et. fit-il, pourquoi les conle-f-on, alors?
— Pour les conter, pas plus, réjilicjiia-l-t'lic. Nest-ce pas assez?
Il voulut savoir, du moins, d'où cl de (jui elle les tenait, ces histoires, et en j)articnlier celh^ du cbàteau des IIommes-sans-Tèt»'. Mais elb' Tig-norail absolument, et ne s'en était jamais souciée.
— v/t'sl (les iiisloires, dil-clli , (jugh a coiiti'es onjours dans U' p^iys.
Elle ajouta même cette réflexion naïve et pro- Vdide, dont Valentin jj;-oùta toute l'inconsciente -agesse : .
— Si les bètes parlaient, et les arbres aussi, les i lûtes et les arbres les conteraient, mes histoires, ■ ore bien mieux que moi.
Après un»' telle réponse, ce n'est pas seulement lune façon métaphorique, on le conçoit, que Vaîentin considéra Doctrové comme l'obscur trucheiieiît par où s'exprimait lame de ses ancêtres. Elle ai apparut, en nette réalité, la voix même de antique et immémoriale Thiérache.
Il n'en fut, à partir de ce jour, que plus viveiienl frappé par le conte obsesseur et mieux soumis à son emprise. L'idée quil était le petit jarçon du château des Hommes-sans-Tète devint hez lui une idée fixe, véritablement. Il cessa de en défendre^ cessa aussi d'en sourire, ne se jug-ea )lus du tout enfantin d'v attacher une «rrande importance, et se promit de mettre à profit laverissement salutaire inclus dans la fin de l'histoire. Qu il y eût là un résultat de la vie menée peniant ces deux mois dans la solitude rêveuse, la nature féerique, la société des deux vieux à face Tombre et de Doctrové la légendaire, ou que ce \d déjà le premier prodrome dun trouble céréiiral à l'état latent dans cette tête, exallée et précocement surmenée, il est difficile de le savoir, "t même un aliénisle hésiterait à en décider.
LACilBASSK
Ce quil V a de certain, c'est que Valentiii n'eut jias, lui, la moindre inquiétude touchant la solidité de sa raison, où il ne sentait aucune fèlui-e. El ce (ju'il y a de non moins certain, c'est (juil i-entrail à Paris avec un germe de détraquement, el (ju il allait désormais, un peu fou lui-même, offrir un terrain plus perméable aux inlillrations de démence staprnant dans sa maison de fous.
Mais comment eùt-il pu concevoir l'oinljif <1 un doute, et sur la maison, et sur lui-même? 11 la retrouvait, elle, toujours aussi calme, aussi monotonement calme, avec ses habitants immuables et plus endormis que jamais dans leurs vieillottes petites manies, ib'S(juelIes il était bien sûr de n'avoir rien à craindre. El il y rentrait, lui, le corps en parfaite santé, la tête rafraîchie par ces deux mois de ph'in air, et, à sa propre estime, l'esprit i)eaucoup plus pondéré qu'il ne lavait quand il en était sorti.
Il avait apporté, en effet, une très sage modification à son programme d'études, et avait conscience de témoigner, en cela, d'une prudence prrs(pie terre à terre. Renonçant à se bourrer désormais de toutes les sciences à la fois, il avait décidé d<' procéder avec méthode à ce gavage nécessaire, et de commencer humblement par les sciences naturelles, auxquelles son orgueil de métaphysicien attribuait le dernier rang parmi les connaissances humain»'S.
Il était poussé à ce choix, d'ailleurs, par l'interprétation délinitive (|u'il a\ ait donnée à certains
:i I.AGIBASSE
symboles du coule. Dans celte inierpi'élafioii, les yeux représentaient la spéculation abstraite sur les choses et Têtre, dont la notion concrète devait être acquise d'abord au moyen des autres organes de la sensation, figurant les sciences naturelles. Il étaitencbanléde cette interprétation ingénieuse, et y avait subordonné la conduite de son intelligence.
Il se mit tout de suite à la besogne, et, pour s'y pouvoir livrer sans tâtonnements inutiles, crut bon de demanderconseil à son voisin, le bisontin Prosper Broguet, qui lui parut un guide expérimenté en ces matières. L'étudiant en médecine l'ut extrêmement llatté de cette demande et otïVit d'être pour N'alenlin non seulement un guide, mais un professeur véritable.
— Entre étudiants pauvres comme nous sommes, dit-il, il faut s'entr'aider. Je vous enseignerai avec joie les sciences que je possède. Ne m'en ayez, <railleurs, aucune gratitude. Ce ne sera pas du temps perdu pour moi. Au contraire! L'enseignement est, pour celui qui sait, la meilleure pierre de touche à contrôler ce (ju'il sait.
Cette formule plut à Valentin et aussi la complaisance empressée de liroguet, en qui aussitôt il subodora un esprit supérieur à ce qu'il avait estimé jusqu'alors. Ce lourd et gauche bisontin, sans génie apparent, lui manifesta, au surplus, et très vite, une hauteur de pensée que Valentin ne s'attendait guère à lui découvrir, et dont il ne croyait même pas qu'on eût à faire usaL-c dans félnde des sciences naturelles.
lagibas.se 70
Il avait pris volontiers, en ses classes littéraires, cl surtout en son annrt' de lo<>i(jue couronink- par un prix au concours général, lliahitude de mépriser ces sciences. Il n'y soupçonnait qu'un amas de faits, un fatras de calculs, une nomenclature d'observations, conduisant à certaines lois générales, il est vrai, mais à des lois qui, en somme, restaient dans le domaine restreint du relatif. Quelle différence, se disait-il alors, avec les lois de la pensée elle-même, évoluant dans le domaine infini deTabsdlir.'
Il fut stupéfait <ra])prendre que, par ces lois pbysiques aussi, on s'élevait jusqu'aux problèmes mettant en jeu l'origine et la fin des choses, et qu'elles y pouvaient même suggérer des solutions.
Prosper Broguet n'était pas, en efict, comme il avait l'air de l'être, un vulgaire assimilateur transformant sa mémoire uniquement en un répertoire bien classé. C'était, à sa manière, un philosophe, unmétaphysicien aussi, un deceux qui attaquent le mystère par l'analyse patiente, et qui sont fermement convaincus de pouvoir, au bout d'une lente, tenace, minutieuse et {)énétrante communion avec la matière vivante, en toucher l'essence.
Dès les premières leçons données à Valentin, tout en lui enseignant des faits et les lois qui les régissaient, il lui laissa entrevoirie but vers lequel tendait, pour lui, la connaissance de ces faits et de ces lois. Et. du coup, lui, l'analytique, et Valentin, le synthétique, ils se rejoignirent au seuil du même rêve touchant la cause des causes, c'est-à-dire dans
7r, i,\(iii{.\s.<r.
la loi iirofoiidc à la liiture réalisation dt' ca i"ô\c.
Oui' Ton V (lût arriver pai' le rlieiniii de Pros[ter Bro^iiet. c'est ce dont A aleiitin ne voulut pas convenir tout d'abord; mais que ce chemin, (juand même, menât à un carrefour de fécondes hypothèses servant de sûrs viatiques pour aller plus loin, il fut bien forcé de se l'avouer, le jour surtout où Je bisontin lui révéla certaines théories nouvelles (jui étaient son idée fixe, à lui.
Il y avait plus d'un semestre déjà qu'ils travaillaient ensemble, le jouroiî Broguet, dans un accès extraordinaire d'exaltation, lui ouvrit brusquement cette porte sur le fond de sa pensée.
Et ce fut, pour Yajentin, comme une illuminalion.
L'illustre Darwin, alors tout jeune, mais déjà en possession des éléments qui devaient plus tard constituer sa doctrine, venait de communiquer en ce temps-là, confidentiellement, à de rares amis, quel(jues-uns des précieux matériaux d'observation qu'il avait recueillis dans son voyage de six années sur les côtes de l'Amérique du Sud. On sait qu'il en fit, par la suite, !«• tissu principal et solide de son célèbre ouvrage sur VOrigine des espèces par voie de sélection naturelle. Or, parmi les rares amis honorés, dès maintenant, de ses confidences, se trouvait un jeune médecin anglais, Natlianiel Burpilt, camarade de Prosper Broguet à l'Ecole de médecine, et qui lui avait écrit là-dessus de longues b'ttres. Le bisontin, d'autre part, avait eu j)Our professeui- un ancien secrétaire du cbev^alier
de Lamarck, et s'était profondément trempé, non seulement aux écrits publiés, mais à la pensée intime, de cet esprit audacieux, véritable inventeur, sinon formulateur, de ce qu on appela, longtemps après lui, la génération spontanée et le transformisme.
On comprend, par ces deux détails de sa biojirapliie, quelles étaient les théories nouvelles de Prosper Broguet; et, si l'on songe aux ténèbres dans lesquelles vagissaient encore ces hvpothèses, on devine sans peine le bouillonnement de pensée qu'elles devaient produire chez un néophyje et l'étrange clarté qu'elles devaient allumer à l'horizon pour un esprit comme celui de Valentin.
— Vous imaginez-vous bien, lui disait Prosper Broguet, "le pas gigantesque, définitif, que nous , faisons ainsi vers l'explication du mystère? La vie elle-même, la vie palpitant sous nos doigts, voilà ce que nons allons tenir bientôt. Les espèces dérivant les unes des autres, en trouver les chaînons n'est plus qu'une affaire de temps et de patience. Remonter à l'origine de l'existence organique, en déterminer les conditions, en fixer les éléments primordiaux, en expérimenter les combinaisons, bref, en établir la complète analyse, puis en reconstituer la synthèse, voilà ce qui nous reste à faire. Encore une fois, le temps et la patience y suffiront. Et alors, alors, la matière n'aura plus de secrets ! Alors, l'homnie assistera, lui, créé, à la création ! Que dis-je ? Il sera devenu le créateur. L'homme sera Dieu.
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Le lourd et gaiiclic bisontin, à ce nioinenl, n ùtait plus l'être quelconque et sans allure que Valeiitin avail tant méprisé depuis deux ans. Sa peau i)ise était comme dorée, de l'intérieur, parla llamnic du sang jeune et ciiaud qui lui uiontait du cœur aux joues. Son front bas, oii de grosses veines se gonflaient, semblait prêt à éclater sous la poussée de son cerveau en ébullition. Ses yeux, qui faisaient songer d'ordinaire à des yeux de rat fureteur en (luète de miettes de fromage à grignoter, flamboyaient avec un éclat aigu, terebrant, comme si ce rat s'attaquait, en guise de fromage, à l'orbe entier du monde. Le pauvre étudiant se révélait soudain en beauté. Valcntin. tout ému. presque envieux, l'admira.
— Mais, s'écria-l-il involontairement, mais, vous avez du génie !
L'autre, d'une voix assurée, reprenant son expression de labeur et de ténacité, répondit lentement :
— Oui, je le crois.
Cette fois, Yalentin fut envieux tout à fait. Une inauvaise rancune lui Tint d'avoir admiré et d'avoir laissé parler son admiration. Pour abattre un peu l'orgueil du bisontin, il sourit aigrement et dit :
— M'"" d'Amblezeuille m'avait bien afiirmé qu'il y avait du génie dans la maison; mais ce n'est jias à vous qu'elle l'attribuait, c'est à Wronsky.
— Ob ! répliqua vivement le bisontin, il en a aussi, lui, n'en doutez pas. Il a le génie de l'abstrait
(omnic j'ai celui du concret. Nous nous entendons fort bien, au reste. Xous sommes partis des deux p(jles opposés de la pensée humaine; mais nous allons au-devant l'un de l'autre.
Yalentin se tut, son mauvais sourire brusquement éleint II se (louva petiL auprès de cet orgueilleux rendant lionunage à un frèn; en orgueil. Son air humble lit craindi'c au bisontin de n'avoir pas été compris. Il ajouta :
— Entendez-moi bien. Je suis un matérialiste d'une espèce particulière, pour qui la matière et l'esprit ne sont qu'une seule et même chose, considérée sous deux aspects. Or. moi. je prends la matière par ce qu'on appelle spécialement la matière. Lui, il la prend par ce qu'on appelle l'esprit. Voilà tout ce qui nous distingue. Au fond, nous formons un angle et notre sommet est unique.
Voyant que Valentin gardait toujours le silence, le bisontin lui laissa le temps de réfléchir à ces paroles, d'apparence obscure, où il avait mis pourtant le plus de lumière possible; puis il conclut ainsi :
— En d'autres termes, je cherche le protoplasma de l'existence, et il en cherche l'équation. Comprenez-vous enfin?
Valentin fut blessé de ce doute, et, pour bien montrer que son silence n'était pas un témoignage de stupidité, il répondit, d'une façon très nette :
— Je comprends parfaitement, et depuis votre premier mot.Vous voulez dire que lorsque Wronsky
aura trouvé son .r, vous nieltrcz. vous, sous cet .r, un rhifïVp.
— C'est cela, vous y êtes, répli(|ua le bisontin. Ajoutez seulement, pour être conijdcl. (|u<' ce cliitfre sera un èlrr.
De nouveau, Valentin admira celte assurance, et, tout ensemble, en fut envieux. Il ne put se tenir de manifester encore cette envie, bien qu'il s'avouât que la manifestation, dans les termes où il la lit, «Hait bassement vilaine et mesquine. Elle consista, en effet, à dire, comme l'eût dit le dernier des niais :
— Il va de soi, n'est-ce pas, qu'en vous mettant personnellement en cause, Wronsky et vous, je pense, non pas à vous-mêmes, mais bien aux deux formes de l'intellect que vous représentez, le mathématicien et le physicien. Vous n'espérez pas, bien sûr, ni lui, ni vous, être précisément ceux qui poseront le point final à ce long^ j)roblènie, dont la solution a échappé jusqu'ici k l'humanité tout entière. Espérer cela, vous !<> savez, ce serait de la folie.
Et il soulig^nait sa phrase décourageante de son plus sceptique sourire.
— Mais, répondit tranquillement le bisontin, nous ne nous cachons pas, Wronsky et moi, d'être des fous. C'est même à ce titre (jue l'abbé nous aime. Il y croit, lui, à notre espoir,
— Il est doruc fou aussi? fit railleusement Valentin.
— Certes, réj)li(|ua 1 étudiant avec une superbe
expression (renthousiasme, et le plus fou de nous Irois, e'est-îi-dire le plus grand. Oui, oui, je lis dans vos yeux voire surprise, et un peu de mépris pour l'opinion que j'ai de labbé, et pour labbé en personne encore davantage. Vous vous le figurez comme un bonbomme de vieux prêtre fainéant. Je me le suis jadis figuré de la sorte, moi aussi, avant (ju'il m'eùl fait la grâce de m'emmener dans ses voyages à travers l'infini. S'il vous la fait un jour, vous verrez l'àme prodigieuse qu'il est.
— Et pourquoi donc ne me la ferait-il pas, cette grâce? interrompit vivement Valentin.
— Parce que vous n'êtes pas fou, dit l'étudiant. Puis il ajouta, le regard vague et perdu :
— Et aussi parce que le triangle est complet à présent, Wronsky et moi en formant les deux côtés qui convergent vers le sommet, et l'abbé en constituant la base.
Malgré l'bumiliation qu'il éprouvait à confesser l'obscurité ofi le plongeait cette phrase, le désir de la comprendre fut le plus fort chez Valentin, et, tout en enveloppant l'aveu dans une ironique intonation consolante pour son orgueil, il laissa négligemment tomber un :
■ — Jenesaisispastrèsbiencequevous voulezdire.
— Parbleu! lit l'étudiant, si vous pouviez v arriver ainsi du premier coup et sans initiation, c'est que vous seriez mon égal.
— Je le suis, s'écria Valentin. Et la preuve, c'est que je vais vous l'expliquer, ce que vous avez voulu dire, et vous l'expliquer d'un mot.