‹ LagibasseChapitre 11 sur 23 · LAG1BAS6K U'I · texte numérisé non relu

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parla délicatesse des paupières et surtout par des cils épais, veloutés, retroussés, d'une longueur invraisemblable. Le nez, sans ensellure à la racine, et droit jusqu'au bout, ne se faisait camard qu'à cet endroit, et encore d'une façon toute particulière, uniquement à cause des ailes évidées exagérément et qui s'implantaient très bas. La bouche était grande, aux lèvres charnues, surtout la lèvre inférieure, et restait presque toujours entr'ouverte, montrant des dents irrégulièrementplantées, petites, aiguës, fort blanches. Le teint de la peau était d'un bistre vert, et le grain en paraissait extrêmement doux et fin. Mais de cet ensemble, oij chaque détail pouvait avoir son charme, se dégageait une impression totale de laideur, il n'était pas permis de le nier.

Très probablement il en fallait chercher la cause dans un manque d'harmonie de ces détails entre eux. Ils ne paraissaient pas faits l'un pour l'autre. Ils juraient, en quelque sorte, d'être juxtaposés. Au lieu de s'embellir mutuellement, ils se nuisaient, chacun à tous et tous à chacun.

Peut-être aussi ce fâcheux résultat général était-il accentué par la couleur uniforme et triste du bistre vert, sans nuances, en bronze vert-degrisé, qui patinait comme d'un glacis de mort ces traits, leur ùtant ainsi l'apparence de vivre d'une vie commune, les rendant indépendanis celui-ci de celui-là, et par conséquent disparates. Le tout, d'ailleurs, poussé à l'extrêma par l'obstination de Zénaïde à ne jamais détendre cette immobilité

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morne de son visag"e, à ne jamais l'animer d'une rougeur ou d'une pâleur, accidents qui lui arrivaient quand même quelquefois, mais (ju'elle dissimulait alors soiifueusement au moven d'une rapide et profonde inclinaison de tète, de façon à ce (|ue toute sa face fût brusquement éclipsée sous l'élcignoir d'om!>re de sa noire, large, moussruse et bestiale chevelure.

Et néanmoins, en dépit de cette analyse miniitieuse, aux conclusions sévères, que fit Valenlin sans en rien atténuer de ce qui était défavorable à Zénaïde, malgré la constatation irréfutable de la laideur produite ensuite par la synthèse de ces éléments, il y a un fait dont la constatation s'imposait aussi, non moins irréfutable : c'est que Zénaïïle, ime fois regardée, étudiée de la sorte, attachait l'attention agréablement, puis, en lin de compte, la captivait.

Dès qu'il s'en aperçut, et ce fut très vite, Valentin en chercha le pourquoi. Car, si endormies que fussent ses facultés philosophiques depuis quelque temps, elles n'étaient pas mortes. 11 ne fallait qu'un appel pour les réveiller, Zénaïde fut cet appel.

En cela certainement, quoique dune façon nullement occulte, labbé agit sur lui par une sorte de suggestion, fort indirecte, au reste, et comme de biais. Il lui indiquait et lui procurait même Toccasion de ce réveil. En prévoyait-il les conséquences? Vraisemblablement oui, si l'on s'en rapporte à quelques-unes des phiases myslé-rieuses prononcées par M'"^ d'Amblezeuille, et dont le

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sens devait plus lard se révéler en Juiiiière fulgurante dans les souvenirs de Vaientiu.

Etant, lui, à mille lieues de prévoir ces conséquences, Yalentin ne fut pas autrement ému de sentir son cerveau désengourdi et curieux envers Zénaïde. Il n'y soupçonna qu'une émotion toute philosophique, où son intelligence seule était en jeu. Aucune arrière-pensée ni crainte dans cette émotion ! Mais, au contraire, une joie franche à retrouver ses facultés en libre exercice, et à leur demander, et à en obtenir, la solution du problème qui se posait devant lui.

Car, le pourquoi du charme attachant et captivant de cette Zénaïiie à l'apparence si trompeuse, ce pourquoi plutôt difficile à formuler, il s'en donna sans trop de peine des raisons plausibles, avec une ingéniosité d'esthète psychologue dont il ne fut pas médiocrement fier.

11 commença par remarquer que le corps même de Zénaïde, c'est-à-dire ce qu'elle avait de moins agréable à voir, de réellement disgracieux au premier abord, à cause de la croissance arrêtée, des proportions anormales, de l'avorté, du presque contrefait, devait à tout cela précisément un caractère d'originalité, de bizarrerie, qui n'allait pas sans une sorte de touchante séduction. On en était apitoyé. On la plaignait. On se sentait porté à l'indulgence pour elle, et à vouloir "pallier ses défauts. On y arrivait assez aisément. Cessant de la juger en la comparant à lidéal ordinaire qu'on se fait ou d'une fillette ou d'une jeune fille, on

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1 analogisait à un autre type, pouvant avoir aussi sa beauté, non plus humaine, mais animale, et vers la réalisation duquel tels défauts devenaicnl des qualités. Tout de suite surbaissait dans l'esprit le type simiesque, sans qu'il s'y présentât, d'ailleurs, sous son aspect grotesque. Il y évoquait des idées de souplesse, d'agilité, de bonds pareils à des envols, de suspensions balancées dans les branches, de gymnastique ondulante et légère. Du coup Zénaïde n'apparaissait plus comme une enfant mal en point, inférieure à ce qu'elle aurait dû être, et elle prenait rang d'une petite guenon supérieure, ayant sa joliesse et sa grâce. Quant à son visage, s'il s'en dégageait indubitablement' une impression totale de laideur, aucun des détails n'en étant laid cependant, c'est une affectueuse sympathie (ju'inspirait cette anomalie injuste, et un impérieux besoin de vouloir réparer cette injustice. On essayait de rétablir, par l'imagination, l'harmonie qui manquait entre ces traits, et de les faire s'accorder ensemble, pour que jaillît de cet accord trouvé la beauté (ju'on leur désirait. On s'entôlait à chercher cet accord, dans un examen minutieux de ces traits disparates, dont on oubliait alors le disparatisme, tandis (ju'on goûtait l'agrément de chacun en particulier.

Que cet accord et cette nécessaire harmonie dussent être produits finalement, et cela par l'animation de la vie, faisant communier tous ces éléments comme étrangers l'un à l'autre, c'est une conclusion (|ui sautait aux yeux. Et comment, con-

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cluant ainsi, notre pas attaché vivement et profondément captivé par l'extraordinaire et absurde vouloir dont faisait preuve Zénaïde, à s'empêcher elle-même d'être belle? Car elle eût été belle, il n'y avait pas à en douter, si elle eût laissé vivre son visag-e. Et, il n'y avait pas à en douter non plus, elle se plaisait à le tenir dans cette immobilité et cette impassibilité de niort.

Par moment, quand elle faisait retomber brus- (juement sur sa face baissée, pour y cacher sous Téteignoir d'ombre une émotion, la masse de sa large chevelure, Valentin avait envie de lui crier :

— Mais non ! Mais non! Relève plutôt la tête^ petile brute ! Tu vas être belle, tu dois être belle, tu es belle. Je suis sûr que tu es belle.

Pourquoi Valentin tenait-il si violemment à ce (ju'elle fût belle? Il s'interrogea là-dessus, cela va de soi. Il y trouva cette réponse très simple et très sincère :

— C'est pour me prouver que j'ai raisonné juste. En quoi il n'avait pas apparennnent tort, certes.

Sa pensée, en effet, au cours de ces attentives observations, de ces argumentations lucidement déduites, avait nette conscience d'évoluer sur le plan de la logique pure, et pas du tout ailleurs. Elle se dupait cependant elle-même, en ne prenant pas garde, et de fort bonne foi, à l'origne même de ce travail, si indiscutablement intellectuel, mais dont le point de départ, indiscutablement aussi, avait bei et bien été un fait de senti-

inciit, à. savoir que ZénaïJe altacliait. captivait et, somme toute, cliarmaiL.

Si Yalentin n'avait pas été aveni;lr par sa vanité de logicien, il s'en serait rendu compte à la longue, en découvrant qu'après tant de raliocinations il revenait tout bêtement à son point de départ, c'est-à-dire-à être charmé, qu'il en sût ou non le j)Ourquoi. Il eût compris eri même temps que son besoin de constater Zénaïde belle, tenait surtout à ce que, sans arguments l'y faisant conclure, en dehors de toute explication, malgré toute restriction y contredisant, il la trouvait, ou plutôt la devinait, la sentait belle. Bref, il se fût dit:

— Peut-être suis-je sur le point de l'aimer, ou, du moins, destiné à en devenir amoureux. Cette beauté latente, (jue je voudrais voir s'épanouir en elle, c'est moi (jui peux et dois la faire éclorc Voilà pourcjuoi j'en ai l'obscure prescience et jen subis l'irrésistible charme.

Mais il était trop orgueilleux de sa pensée et à la fois trop ignorant des choses du cœur, pour avoir cette perception fine et douce de ce qui se passait en lui. A la clarté crue et brutale de sa logique, il chassa ces ombres légères d'un possible amour naissant, et continua durement à considérer Zénaïde comme un sujet d'étude philosophique assez intéressant, et rien de plus.

Il ne se doutait prfs que ces ombres légères devaient un jour se changer pour lui en d'implacables fantômes.

II f;iut avouer, à la dcchargo de Valcnlin, que soa org^ueil philosophique ne fut pas seul coupable dans cette méconnaissance de l'amour. On l'aida singulièrement, autour de lui, à ne pas mieux y voir en lui-même. Non par méchanceté, du reste, et par jalousie contre cet amour: mais, au contraire, en essayantde len avertir, même de l'y pousser, d'y prêter lamain au besoin, ce qu'on fit maladroitement et de façon à ce que cet amour lui apparut, sans qu'on eût dessein de le lui présenter ainsi, sous des couleurs ridicules.

Personne en particulier ne s'y emplova. La table entière y fut complice. La chose arriva tout naturellement.

Dès les premiers jours où 1 attention de Valentin avait été sollicitée vers Zénaïde, comme il n^" avait mis aucune feinte, il va de soi que tout le monde s'en était aperçu. Il n'y fallait pas grande perspicacité. Le Hollandais lui-même avait compris. Mais il avait compris, et les autres pareillement, que le jeune philosophe était en éveil de curiosité touchant cet être bizarre à force d'être effacé. Les tentatives de Valentin pour se lier avec

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les Bussins, et le l)nn accueil (ju'y lit Bussins, avaient été Kobjel do commentaires allant un peu plus loin. Malgré rallirmation de M""" d'Amblezeuille, certifiant la curiosité de Valenlin comme unique mobile de ces relations, on avait risqué des avis différents. La comtesse, par exemple, avait insinué que le jeune liomme faisait la cour à M™^ Bussins, tandis que Dubogard de Gérons prétendait justement l'opposé, à savoir que M""^ Bussins avait attiré Valentin. Finalement on était tombé d'accord, sur une observation de M"™" d'Amblezeuille, pour déclarer qu'il s'agissait bel et bien d'une amourette entre Valentin et Zénaïde. M™« d'Amblezeuiile avait remarqué, en effet, et donné à remarquer, un trouble inhabituel dans les allures de la fillette. A partir de ce moment la table d'hôte avait été unanime à trouver cela tout à fait exquis, et chacun s'était promis une fêle de collaborer à ce roman en action.

La comtesse, on le conçoit, eût été très fâchée que Valentin fût épris de M""' Bussins, et non pas d'elle-même. Mais qu'il le fût de cette enfant sans attraits, cela n'avait aucune importance. Il s'agissait là, évidemment, d'un mariage en perspective, la petite devant avoir un bout de dot, et ce mariage étant, par conséquent, un mariage de raison pour Valentin. De cela, la comtesse ne pouvait prendre ombrage.

De son côté, Dubogard de Gérons n'eût pas admis volontiers que M'"^ Bussins jetât des regards engageants sur d'autres avantages que les avan-

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tages de lui, Diibogard de Gérons. Mais dès l'instant qu'il y avait sous roche, uniquement, un établissement sortable pour leur jeune ami Valenlin Leleup do Marcoussy de Lagibasse, il était to«t prêt à y travailler de son mieux, lui, Dubogard He Gérons.

^jme d'Amblezeuillc, elle, n'avait pas cru beaucoup, de prime abord, aux intentions matrimoniales de Valentin. Elle était de bonne foi. alors, en certifiant la curiosité comme seul mobile aux relations entre lui et les Bussins. Elle avait pour cela de bonnes raisons, se rappelant, notamment, 1 éclat de rire avec lequel Valentin lui avait dit :

— Enfin, quoi? Est-ce que l'abbé veut me faire épouser cette idiote?

Mais, à la réflexion, et surtout depuis qu'elle avait observé le trouble de Zénaïde, et en parlant souvent avec ses hôtes entichés de cette idée, elle avait fait cette idée sienne, et s'y complaisait. Peut-être, en effet, l'abbé voulait ce mariage! Il ne l'avait jamais dit positivement, sans doute. Avaitil dit le contraire? Non plus. En tout cas, si le mariage n'avait pas son agrément, il saurait bien le signilier. En attendant, on pouvait aller de l'avant sans crainte, à tout hasard. La chose, quoi qu'il en advînt, serait amusante!

Ainsi, et de bon cœur, tout le monde s'était mis du complot, pour que ce mariage aboutît.

Valentin s'était trompé naguère, quand, aux premières ouvertures de M'"**- d'Amblezeuillc touchant Zénaïde, il avait flairé qu'on voulait lui faire

jouer un rôle dans ce petit roman de pension de famille. Personne n'y songeait à ce moment. C'est aujourd'hui que le comj)lot se formait, par la force même des circonstances, et, il faut le dire à la louange de tous ces braves gens, parce qu'on aimait Valentin.

Il n'en est pas moins vrai que le jour où il découvrit ce complot, ourdi en dépit de ses appréhensions, Valentin fut extrêmement irrité de ne pas s'être mieux teuu sur ses gardes.

A corlains mots caractéristiques, à certaines offres de s'entremettre pour lui, à des félicitations prématurées sur son bonheur futur, au souvenir de telles ou telles prévenances qu'avaient eues depuis quelque temps pour lui la comtesse, Dubogard de Gérons etM™*^ d'Amblezeuille en personne, s'arrangeant pour lui ménager des relations intimes avec les Bussins et jusqu'à des essais de tête-à-tête avec Zénaïde, il se considéra comme ayant été leur jouet, et comme ayant rempli, à son insu et pour leur distraction, le rôle prévu dans le petit roman de pension de famille. Sa vanité en souffrit cruellement.

Du coup, môme au cas où il eût senti une pointe d'amour pour Zénaïde, cette pointe en eût été brusquement et entièrement émoussée.

11 n'avait pas, d'autre part, rencontré dans sa liaison plus intime avec les Bussins le régal de curiosité que lui en avait promis M"'" d'Amblezeuille. Le créole, fort aimable, n'avait été que d'un commerce banal, par nonchalance ou timidité.

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Valentin en conclut h un mensonge de M*"** d'Ainblezeuille.

De ces décoriveimes, au bout du compte, c'est Zénaïde qui eut à pâtir. Le trouble éprouvé par elle, il ne l'avait pas remarqué, lui; car c'est à lui (ju'elle le cachait le plus soigneusement. Le charme ({ui émanait d'elle, et dont il avait élé dabord captivité si fort, il cessa bientôt, en l'analysant au lieu de le goûter, d'y être sensible. Il en arriva même à le nier, et à se dire :

— C'est pour avoir vécu trop familièrement avec ces imbéciles, que j'ai fini par trouver intéressante cette idiote.

A quoi, prenant honte do lui-même ravalé à ce j)oinl, il ajouta :

— J'étais donc en train de devenir un idiot, moi aussi?

Et tout son orgueil en fut redressé d'un bond, comme par un coup de fouet. Non plus, cette fois, son mesquin orgueil de logicien, lequel avait eu de quoi se satisfaire à l'enquête si ingénieusement menée sur Zénaïde; mais son plus profond et son essentiel orgueil de futur grand homme, celui auquel il ne songeait naguère qu'avec une sorte de respect pour lui-même et toujours en s'en parlant, quoique in petto, sous des formes oratoires, celui qui lui avait jadis dicté le noble et haut programme dune vie tout entière consacrée à une œuvre prodigieuse, celui qui lavait fait partir pour une croisade oîi il était à la fois le chef et l'armée, en restaurateur assuré de sa maison abolie, en

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conquérant de la gloiro, celui qui l'avait fait se ruer à l'étude au point don être malade et d'y risquer sa raison^ celui dont le souffle ardent lui avait souvent enflé l'esprit et le cœur de si miraculeuses espérances, lui [tromottant, non seulement de remettie en vive luinirre le nom de Leleup de Marcoussy de Lagibasse, mais que ce nom serait un dos flambeaux de l'humanité, celui enfin dont lexplosion l'avait jeté à bas l'autre jour, évanoui, le cerveau presque en démence, et se disant :

— Je l'ai sur la langue, le goût du vin qui fait croire qu'on est le bon Dieu.

Et c'est à ce vin magique, à ce vin d'apothéose, quil avait renoncé pendant des mois (oui, hélas ! des mois!) pour boire celle abondance fade et plate de la table d'hôte, pour la boire en communion avec ces imbéciles, pour s'infuser dans le sang cette lavasse pareille à leur àme ! Pouah ! Il en avait envie de vomir.

— Et voilà donc, pensa-t-il, ce que j'appelais être en bonne santé! Non, non! J'étais déprimé, malade. Aujourd'hui je le comprends. Aujourd'hui je retrouve ce qui est ma santé, à moi. Jai fait un mauvais rêve, épais et bas. Je me réveille. Je me ressaisis.

Dans cette repoussée d'exaltation, on le conçoit, Zénaïde n'apparaissait plus que comme une pauvre petite chose, sans importance aucune, une des visions infîmes de ce mauvais rêve : et elle y reprenait son aspect primitif de figure elTacée, vague, nuage inconsistant ajouté au nuage des Bussins.

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D'y avoir, fùL-ce par jeu, attaché son attention et gaspillé les efforts de ses recherches psychologiques, Valentin s'en étonnait, tâchait à ne j)lus même s'en souvenir. Ne le pouvant pas tout de suite, il s'en irrita un peu, puis songea :

— Je m'en débarbouillerai dans l'étude.

Il s'y replongea, en effet, frénétiquement, du jour au lendemain", rompant les chiens avec la table d'hôte sans le moindre égard de politesse, ce qui lui attira cetle semonce de M'"*^ d'Amblezeuille :

— On n'est guère content de vous, là-bas. Vous vous êtes recloîlré dans la petite maison sans dire adieu fà personne. Ce n'est pas d'un très galant homme." On trouve que vous manquez de formes. Je vous ai excusé de mon mieux. On vous traitait de grossier personnage. Tout ce que j^ai pu obtenir, en votre faveur, c'est qu'on s'en tint à vous juger un peu fou.

— Je le suis, répliqua Valentin joyeux. En son for intérieur il pensait :

— Et j'aime mieux vivre avec des fous qu'avec des imbéciles, surtout des imbéciles qui voulaient me faire épouser une idiote.

Cette idiote cependant, il n'arrivait pas, même au plus fort de son travail, à l'oublier tout à fait. Dans la chrysalide de son àme en prétendue santé (voir, plus haut, le mot de l'abbé) elle avait été, cette idiote, le papillon dont il n'allait plus pouvoir étouffer l'essor.

Repris d'affection pour Prosper Broguet, c'est à rétudc des sciences physiques et naturelles que s'était remis Yalentin, tout d'abord. Le bisontin ne lui avait pas tenu rancune de sa longue paresse, et lui avait dit simplement :

— Je sais ce que c'est; j'ai passé par là. On a besoin, parfois, de se décongestionner un peu les méninges en prenant un bon bain de pieds dans de la niaiserie. Moi, quand j'avais de ces besoinslà, jadis, j'allais, pendant toute une semaine, chez mon oncle, qui était membre du Caveau. 11 me chantait tout son répertoire. C'était souverain, comme remède. La table d'hote de M""^ d'Amblezeuille esl un pédiluve plus anodin. Il vous a fallu on user plus longtemps. Des mois, c'est un peu beaucoup, tout de même. Enfin! Maintenant, à la besogne!

Et il avail continué le cours, naguère interrompu. Mais il n'y avait plus introduit de ces considérations générales, de ces vues larges, qui séduisaient tant Valentin. Peut-être Broguel ne Testimail-il pas ass(;z rtnlré dans le courant pour lui redemander un tel effort de pensée tout de suite. Peul-

<Mre aussi avait-il rej^ret de s'èlrelivrc trop à foinl autrefois et voulait-il désormais garder pour lui seul, jalousement, les conceptions philosophiques qui étaient comme les fleurs parfumant ses gerljes de faits. Toujours est-il que son enseig-nement était devenu pesant, lerre-à-terFe, sans nulle envo- , lée. Valentin s'v appliqua de toute son énergie, et, nonohstant, s"v ennuya.

C'est à de tels moments, quand son attention distraite tournait à lennui, (jue le souvenir de Zénaïde lohsédait. Non pas amoureusement, toutefois, de cela il était bien sûr ! Mais bien, et c'est ce qui le taquinait le plus, scienLitiquement. 11 resongeait à elle, en effet, comme à un problème de physiologie et dhistoire naturelle, qu il avait cru résoudre.par des arguments tirés de la psychologie et de l'esthétique, et qu'il vovait maintenant non résolu par ce moyen et devant l'être par d'autres procédés d'enquête. Lesquels? Ill'ignorait, et souffrait de cette ignorance, ou du moins crovait ne souH'rir que de cela.

Apparemment, dans l'état de contention intellectuelle oiî il se mettait pour suivre l'enseignement aride du bisontin, et avec les trous d'inatlention qu'y faisait l'ennui, ces baroques associa lions d'idées étaient fort ex'plicables. Hanté pa. limage latente de Zénaïde, et ne consentant pas h s'avouer qu'il pensait à elle sans autre raison que de penser à elle, il était heureux de trouver à ses distractions cette cause, honorable pour sa fierté de travailleur, et qui consistait à se figurer Zéna'/de

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coinnit^ un problèiiK' toujours posé, vn attente «1 une solution. Cela lui permettait de ne rien tenter pour chasser cette hantise, etde s'y complaire hien plutôt, en se trompant lui-même sur le vraisemhlahh^ motif de cette complaisance.

C'est ainsi qu'il en vint, et ne se doutant nullement du pas qu'il faisait là sur le chemin " de l'amour, à mettre Broguet dans le secret de ses angoisses. Non content de penser à Zénaïde, il désirait un confident à ces pensées, et, par conséquent, sous prétexte de science, hien entendu (et cela de très bonne foi), parler d'elle.

Le bisontin, naïvement, jjrit la chose comme on la lui présentait, et donna sur Zénaïde, cas tératologique, une consultation en règ-le, à la fois de méd(!cin et de naturaliste, à savoir que c'était une enfant malvenue, physiquement et, par suite, inlellectuelleuîent, au corps à demi avorté, en retard visible de croissance, naine quant au torse, sorte de bossues manquée, probablement hydrocéphale, manifestement idiote ou à peu près, et dont, en somme, la conformation extérieure et le développement cérébral (c'est tout ce qu'on en pouvait dire de plus curieux) prêtaient à l'hypothèse vraisemblable d'un retour monstrueux vers le type de Tanthropopithèque.

YahMiliu ayant essayé d'insinuer que Zénaïde avait lin <.ertain charme, difficile à percevoir et qu'il avait analysé, ets'étant là-dessus étalé en raliociiialioiis d'esthétique sentimentale. Broguet t'interrompit tout net par un biiilal :

— Balivernes !

A quoi, très vivement, Valenlin répliqua, reven- (li(juant les droits imprescriptibles de lu logicjue.

— Ali! la logique, s'écria le bisontin. Votre logique d'école! Des mots sur du vide! Des moules à soi-disant idées, sans idées dedans! Moi, je vous parle au nom des faits. Les faits seuls sont imprescriptibles.

— Et les rapports entre les faits ! objecta Yalentin.

— Ça, reprit Broguet, c'est l'affaire deWronsky. Ces rapports s'expriment par des chiffres. La logique n'a rien à voir là-dedans, du moins votre ridicule logique verbale.

Une violente discussion s'ensuivit, incohérente et vaine, tous deux étant en colère.

— Alors, l'abstrait, qu'en faites-vous ?

— Moi, personnellement, rien. Je travaille dans le concret.

— Ah ! oui ! Les ramasseurs de bouts de faits, n'est-ce pas?

— Ils valent bien les renifleurs de bouts de fumée !

— N'empêche que l'abstrait existe.

— D'accord, mais dans l'abstrait.

— Et si je veux m'en occuper, moi ?

— Cela ne vous regarde pas, vous.

— Et qui donc cela regarde-t-il?

— \Yronsky, encore une fois, Wronsky.

— Gomment, Wronsky?

— Parfaitement, Wronsky, c'est-à-dire la matliémalique.

11 ; LAGlBASSi;

Et liicn (k'S choses encore ils se jetèrent ainsi au nez l'un de l'autre, tous deux emportés, Broguet la face rouge, Valentin la face pâle, mais chacun en proie à une irritation différente. Car le bisontin réeUejnent, n'était en colère (|ue par exallalion scienlifitjue, outré des balivernes par quoi Valen tin avait répondu à sa très sérieuse consultation. Mais Valentin, lui, n'était sorti hors de ses gonds que par fureur de voir appeler balivernes ses si fines raliocinations d'esthétique sentimentale sur le charme de Zénaïde, et d'abord, dès le début même deFentretien, par indignation contre le hideux portrait qu'avait fait d'elle l'impitoyable sa van t.

Il ne s'en rendait pas compte, cela va sans dire, n'en était que plus enJlammé, finissait par crieides bêtises qui exaspéraient le bisontin et le faisaient déraisonner à son tour.

lisse quittèrent extrêmement fâchés l'un contre l'autre, se trouvant mutuellement des têtus, des insolents et des stupidesi Broguet très décidé à ne plus être le professeur d'un jiareil ingrat, Valentin très dégoûté, non seulement du professeur, mais des matières même qu'il enseignait, et tous deux sans pouvoir se ligurer que le véritable et unique sujet de leur querelle et de leurs ressentiments n'était pas le moins du monde l'abstrait, ni le concret, ni la logique, ni la physique, ni Ihisloirc nalurcUe, ni quoi que ce fût intéressant leur raison, mais bien ce pauvre petit être elfacé, neutn et vague, par qm Valentin avait, à son insu, \r cœur touché.

Tout son mépris lui élail revenu do ces sciences qu'il avait considérées jadis, et qu'il considérait de nouveau (en meilleure connaissance de cause, cette fois) comme subalternes.

N'était-ce pas elles, et leur bas espril, qui avaient dicté à ce lourdaud de Broguet une opinion pareille sur la nature de Zénaïde ? Au fond, il leur en voulait de cela surtout, bien qu'il ne se Favouàt ])as avec une entière franchise.

Il leur en voulait aussi, et là en se l'avouant tout à fait, de lintérêt excessif que lui avait inspiré, grâce à elles, Vétude de Zénaïde. Si intéressanle, en eflet, que fût cette enfant bizarre, elle ne valait certes pas d'occuper à un tel point la pensée d'un être supérieur comme Valentin. Et d'où venait cette occupation exclusive, obsédante, sinon de l'importance exagérément attribuée à une étude de ce genre par une vaine curiosité scientifique? — Sans cette curiosité mesquine, sans ce got, de l'expérimentation directe sur les infiniment petits vivants (goût qui n'est pas inné en moi et que Broguet y a fait naître par son enseignement), aurais-je jamais eu l'idée de voir là-dodans un

lis I,A(ill5ASSl';

j)r()l)lème (ligne de moi? Non, non. Je ne me le s«y'ais seulement pas })Osé. Et voilà que je m'y attarde ! Quelle déchéance ! Ces sciences sont vraiment miséraldes.

Au mépris qu'il en avait, ainsi justifié, se joignait par moments une sorte d'horreur, quand il constatait son impuissance à se délivrer de ce problème.

— Ne 1 ai-je pas résolu, psychologiquement et esthétiquement ?^Que me faut-il de plus "? Pourquoi y songer encore, et sans cesse? Que me veux-tu, imbécile physiologie bonne pour un Broguet ? Laisse en paix ma pensée. Elle a de plus hauts objets que toi. Que m'importe celte Zénaïde, ce tout petit fait dans le plus négligeable relatif ? Mon domaine, à moi, c'est l'absolu.

Et il confondait Zénaïd<' et les sciences dans son horieur. Le plaisir de charnK! qu'elle lui avait donné lui devenait aussi odieux que la joie intellectuelle donnée naguère par les effusions naturalistes de Broguet. Il lui semblait, dans les deux occasions, s'être grisé d'un vin de même cru, et grossier.

Ce qui accentua cette impression et la rendit bientôt définitive, c'est le régime d'eau pure où il avait remis son cerveau, dans le domaine de l'absolu, précisément, en pleine métaphysique. Depuis si longtemps qu'il s'en était sevré, de cette eau, et avec la soif de travail qui le tourmentait après une telle période de paresse, ce lui fut un régal exquis. Le philosophe qu'il était, en réalité, propre

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aux spéculations les plus hautes, les \\\n< ;ilistruses, les plus transcendantes, s'y délecta.

Il en oublia, positivement, Zénaïde, pendant toute la fin d'une semaine. Il fut désagréablement allecté d'être mis dans la brusque obligation de se souvenir d'elle, le jour où M"'^ d'Amblezeuille vint lui dire :

— Voilà trois fois, oui, trois fois de suite, cher monsieur, que vous manquez le dîner dominical à la table d'hôte. Le manquerez-vous encore ce soir?

— Mais certainement, répliqua-t il.

— Et pourquoi cela, je vous prie ? demanda vivement M""^ d'Amblezeuille. Pourquoi le manquerez-vous ce soir et pourquoi le manquâtes-vous les trois fois précédentes ?

Pour les trois fois précédentes, il eût dû répondre, s'il eût été sincère :

— Parce que je ne le voulais pas, parce que j'avais peur, oui, peur de me retrouver en face de cette enfant qui m'avait troublé, parce que je fuis l'occasion de ce trouble qui m'est pénible.

Mais pour ce soir, il eût pu répondre, avec entière loyauté, ce qu'il répondit en mentant un peu, puisqu'il l'appliquait à toutes les fois où il avait été absent:

— Parce que je n'y pensais pas.

— Vous êtes donc bien absorbé ? interrogea M'"« d'Amblezeuille, non sans un malicieux scurire où, pour le coup, Valentin vit sûrement une méfiance ironique,

150 LAGIBASSK

— Oui absorbé, très absorbé, lil-il.

Et, comme il lisait dans le clin d'œil de la patronne un :

— Par Zénaïde, n'est-ce pas "?

— Absorbé, ajouta-t-il vivement, par la métaphysique.

M""' d'Amblezeuille plissa davantage encore sa paupière droite, chargea son sourire des plus insinuants sous-entendus, el dit simplement :

— Ah!

— Au sui[)lus, reprit Valentin, que ce jeu agat;ait, je vous d«'clare net, chère madame, que je suis fermement résolu à continuer.

— Ouoi ?

— Mon abstention de la table d'hôte.

M""^ d'Amblezeuille n'en revenait pas, secouait ses anglaises frénétiquement, levait les bras au ciel, ne trouvait pas de mots jjour traduire sa stupi'l'aclion.

— Eh ! parbleu, s'<'cria Valentin, jen ai bien le droit, peut-être?

— Hais non, pas du tout, vous n'en avez pas le dioit,

— Je le prends, comme Wronsky.

— ;\Iais nos conventions ne vous permettent pas de le prendre. AVroiisky no la pas pris. Il a été autorisé, dûment autorisé, à ne plus fréquenter la table d'hôte, autorisé par l'unique dispensateur de cette autorisation, par l'abbé. Tandis que vous, jeune homme, vous...

Et M""^ dAmblezeuille, remise en possession de

LAGIBASSE ir>l

ses facultés oratoires, qui n'étaient pas médiocres, les exerça dans une longue et véhémenle m<^rcuriale sur l'impolitesse de Valentin. à quitter si mal (les hùles si aimables, sur raggravation de cette impolitesse rendue inexcusable par l'expresse volonté de ne la point réparer, sur l'outrecuidance d'une résolution sans motif avouable, sur la mauvaise foi (oui, monsieur, la mauvaise foi!) des locataires oubliant les conventions formelles de leur loyer, sur le monstrueux dédain d'une autorité sacrée (parfaitement, jeune liomme, sacrée !). sur labominable esprit d'irrespect, de révolte...

— Car, enfin, quoi, vous ne respectez rien, ni

I abbé, m moi-même, ni vos propres engagements ; et, dans cet asile de la paix, de l'étude, du recueillement, dans ce sanctuaire, vous entendez bien, ce sanctuaire, vous levez audacieusement l'étendard de la...

La phrase y passa, et bien d'autres encore y passèrent, d'éloquence indignée allant jusqu'à la grandiloquence, sans que Yalentin eût le loisir ni la place d'y glisser un mot. Il dut avaler la semonce jusqu'au bout. Le pis, c'est qu'elle s'acheva par cette signification terrible :

— Je vous donne congé.

Il en demeura stupide, atterré, anéanti. Il n'avait jamais sonsré à cette fin-là. 11 n'v était nullement préparé. Il l'aimait, cet asile delà paix, en effet, de l'étude, du recueillement. Il était attaché aussi à ces gens qui l'habitaient avec lui.

II ne le savait pas et s'en aperçut soudain. Aucnn

iK' lui était indifférent, en somme. Certains lui étaient cliers. Zénaïde, d'abord, quoiqu'il l'eût oubliée cette semaiiii'. Brog-uel, lui-même, malg-ré leur biouille actuelle. Surtout labbé, auquel il jiensait en ce moment d'une faron particulièi-emcnt intense, ne le jugeant plus un bonhomme quelconque, mais le retrouvant, dans sa mémoire, sous les traits de l'être mystérieux quil lui avait paru parfois, el lui attribuant une importance considérable, certes, puisque de lui, en réalité, de lui seul dépendait...

— Mais, mais, balbulia-l-il, je vous en prie, je vous en supplie, bien chère madame, ne croyez pas que je sois irrespectueux, comme vous le dites, ni révolté. Je me suis mal exprimé probablement. Nos conventions, je me les rappelle. Je les observerai, c'est entendu. L'abbé, je ne Tig-nore pas. est l'unique dispensateur de laulorisation qui permet à Wronsky... de l'autorisation nécessaire pour... bref, de l'autorisation que je suis prêt à solliciter de lui, très humblement, n'en doutez pas.

— Allons donc tout de suite la lui demander, interrompit brusquement M'"** d'Amblezeuille.

Et Valentin la suivit, très docile, sans avoir, au reste, la moindre honte de sa docilité. Lui, si orgueilleux, il ne s'estimait aucunemeni humilié dans son orgueil par ce revirement de sa révolte si aisément changée en complète soumission, il lui semblait tout naturel de céder ainsi, non pas à jyjme d'Amblezeuille, en somme, mais à l'abbé dont elle n'était ici que l'intermédiaire. En se souvenant

plus lard de cet épisode, il eut la tivs nette sensation rétrospective d'avoir été, à cet instant, en proie à une sorte d'attraction obscure, inexplicable et toute-puissante, (jui le forçait à être tel, dans son acte el dans sa pensée.

L'al)l)é élail en bas, dans un j)nli( salon banal où Valent in n'était jamais entré, la jjorto on restant toujours close. La porte, cette fois, était grande ouverte. L'abbé, assis sur un large fauteuil en vieux reps vert, la face dans l'ombre, les yenx phospliorescents, les reçut par ces mots :

— C'est bien. C'est bien. Je vous attendais. Puis il ferma les yeux, pendant que M'"*'d'Am-

blezeuille exposait l'objet du litige, sans se répandre maintenant en longues pbrases, et sans élever le verbe, mais très simplement et d'un<' voix timide comme au confessionnal.

Quand elle eut fini, Fabbé eut l'air de ne pas avoir entendu ; car il ne répondit pas directement à ce qu'elle avait dit, et se contenta de répéter:

— Oui, oui, je sais. Absorbé! Mélapbysique ! C'est bien. C'est bien. Métaphysique! Métaphysique !

Après quoi il garda le silence assez longtemps, selon l'babitude que lui connaissait déjà Valentin.

Par une association d'idées dont la première avait été ce mot de métaphysique, Valentin, juste à ce moment, revoyait une page de son cours de

LAtiiliA.SSE 155

j)lulosoplu(', OÙ il avait étudié, ce jour même, la jii'ouve ontoloi;i(|ut' de 1 "existence de Dieu ; et. dans cette page, il voyait, en particulier, lt> fameux syllogisme de saint Anselme.

Juste à ce momenl, l'abbé prononça le premier lerme de ce syllogisme :

Elis cujiis ex essentiâ sequilur existentia, si est possibilis, est.

Sans faire attention à l'étraiigelé de la coïncidence, Valenlin continua l'énoncé du syllogisme, el en lit ensuite le commentaire, dune argumenlation serrée, subtile, lumineuse, comme s'il passait un examen et en avait tf)ntHs b's facnllés surexcitées.

Labbé le laissa finir, sans rouvrir les yeux, semblant somnoler. Quand ce fut fini, il dit :

— Lisez Tliomassin !

Il prit un temps et ajouta :

— Pour Vintultion.

Il avait syllabisé le mot d'une façon spéciale el (jui évoquait nettement que son esprit le mettait, pour ainsi dire, en italiques.

Yalentin ignorait complètement Tbomassin.

Mais il n'osa confesser son ignorance.

Il comprenait, en revanche, et assez clairement. Cl' que signifiait ici l'intuition. Sans doute Fabbé voulait parler, non pas de l'intuition au sens ordinaire qu'on lui donne dans les tiaités de philosophie classique, mais bien de cette faculté sui (jeneris qu'entendent proprement les mystiques, el par quoi ils prétendent entrer en communication

lOU LA (il BASSE

imniédiale avec rinfini sans avoir recours j'i rcntreiiiise de la raison raisonnante.

Très heureux davoir compris. Valenlin crut devoir en fournir la preuve. Il ne trouva point les paroles nécessaires à s'exprimer. 11 ne put que proférer le mol, en le syllabisant comme avait fait l'abbé. Ce qui, d'ailleurs, le satisfit j)leinemenl. Le mol, ainsi syllabisé, lui apparaissait tout nindjé d'éblouissante lumière.

11 faut croire que l'abbé n'était pas moins satisfait de cette singulière explication, (|uasi à la muette ; car c'est avec un air de profond contentement qu'il dit cette fois son:

— C'est bien. C'est bien.

Le silence se rétablit alors, et se prolongea tellement, que Yalentin s'imag-ina vivre dans ce silence des heures interminables. La ciiose, au reste, ne lui était point pénible. Bien au contraire ! 11 s'eng;ourdissail là, tout debout, immobile, retenant sa respiration, au fond d'une vague hébétude béate dont il désirait la perpétuité.

C'est avec déplaisance, et presque colère, qu'il en fut réveillé par la voix de M'"*' d'Amblezeuille, laquelle voix, extrêmement timide à cet instant, lui parut cependant rauque et brutale comme un violent coup de clairon.

— Et le dîner dominical ? inlerrog^eait-elle en susurrant. On iia toujours rien décidépourle dîner dominical '.'M. de Lagibasse en est-il, oui ou non, exempté ? J'attends l'arrêt dujug-c, du maître.

L'abbé souleva légèrement ses paupières, mon-

raiit son regard le plus trouble, le plus en brume, sans aucune phospliorescenco à présent. On eût dit qu'il revenait de très loin.

— C'est bien, c'est bien, fit-il très bas. Exempté, oui, j'autorise.

jyjme d'Amblezeuille eut les yeux illuminés dadmiration pour Valentin. Elle lui serra la main à la dérobée.

— Comme Wronsky ! murmura-t-elle.

— Comme Wronsky, répondit l'abbé.

Valentin éprouva, de celte réponse, une joie

extraordinaire, dont il ne chercba pas la source, mais dont le flot soudain et impétueux lui inonda le cœur. Il avait envie de se jeter aux genoux de l'abbé pour lui en crier sa gratitude. Il en fut enipêclié par un geste de l'abbé leur faisant à tous deux signe de sortir, et encore plus par un éclair allumé dans le regard en brume, éclair dont Valentin se sentit réellement incendié.

M™^ d'Amblezeuille sortit la première, après une profonde révérence allant jusqu'à la génuflexion. Valentin la suivit, après l'avoir involontairement imitée. Il allait franchir le seuil, quand l'abbé lui dit encore :

— Lisez Wronsky aussi.

L'abbé avait refermé les yeux, et c'est comme se parlant à lui-même qu'il ajouta en syllabisant ainsi que tout à l'heure, mais très bas, très bas, dans un souffle :

— Aussi pour V intuition.

Pourquoi Valenlin n'oprouva-l-il aucune inquiétude, même vague, pendant cette visite aux ciiconslances vraiment singulières et Iroublanles, lui (|ui jadis, devant certaines allures bizarres de l'abbé, avait été tourmenté d'appréliensions allani parfois jusqu'à la teneur et avec beaucoup moins de raisons alors? Comment se fait-il que, même après la visite, pouvant y réflécbir à tète reposée, il n'y trouva rien de singulier ni de troublant et en admit les plus élrang-es détails couimc clioses toutes naturelles? C'est ce qu'il n'y a pas moyen d'expliquer sans avoir recours, cette fois, àl'iiypotlièse d'une emprise réelle et complète exercée sur lui par l'abbé, et lui enlevant, dans une sorte d'anesthésic intellectuelle, la faculté même d( s'apercevoir qu'il était soumis à cette «'mprise.

L'anestliésie, d'ailleurs, était localisée à celle faculté seule, l'empêciiait uniquement de s'analyser comme il en avait l'babitude, et n influait sui le reste de son cerveau (ju'én y produisant, par compensation et réaction, une extraordinaire liyperestliésie d'autres facultés, exaltées à l'étal d'ivresse entlioiisiaste.

LA(iII3ASSF 159

C'est ainsi (ju'il lui semblait être don»'' doréi^avanl dun ro^ard m(''taphysique plus pénétrant. |)lus aigu, portant plus loin, dcvani lui révéler des aspects de l'absolu situés sur un plan nouveau, (^es aspects lui demeuraient encore assez confus, sans doute, comme apparus dans une brume ; mais il en distinguait quand même. déjà, les linéaments, et la brume se teintait d'une lueur, annonçant 1 aurore prochaine Oli tout serait mis en pleine clarté.

Un violent désir de percer celte brunie dernière, et l'espoir confiant de s'emplir bientôt les yeux de cette clarté [)romise, lui gonllaient le cœur.

Il se figurait être un voyageur, pèlerinant vers un sommet d'où il toucherait sûrement le ciel, et (jui, soutenu par cette certitude, au lieu de se rebuter aux obstacles et aux fatigues du chemin, les bénit, puisque les délices du but touché devront être d'autant plus fortes qu'on aura eu plus de mal à l'atteindre.

Parmi ces obstacles et ces fatigues, il en prévoyait d'abord de purement matériels, rien qu'à se procurer les ouvrages de Thomassin, duquel il ignorait tout, sauf le nom prononcé par l'abbé. Ayant, sur cette unique indication, consulté des dictionnaires biographiques et bibliographiques, il avait bien appris que le père Louis Thomassin, né en IGll) à Aix-eii-Provence, mort à Paris en 1(39."), était entré à l'Oratoire dès l'âge de quatorze ans cl avait enseigné la théologie au séminaire de Saint-Madoire. Les dictionnaires donnaient aussi

IGii LA(;I15ASSI';

la nomeiu'lalure de ses ouvrag-es, dont le total représentait sept volumes iii-8", un volume in -4", et neuf volumes in-folio. Mais que pouvait-il en subsister, et où pouvait-on trouver ce qui en subsistait, de ces livres écrits voilà tantôt deux siècles par un tliéologien depuis longtemps aboli ? Quelques-uns seulement étaient mentionnés aux catalogues des Bibliothèques j)ubliques, qu'interrogea Valeniin, à savoir: la Méthode d'étudier et d'enseigner utilement et chrétiennement la grammaire (Paris, 1()90-1I3, 2 vol. in-8'^); Glossarium universale hebraicum (Parisiis, 1697, 1 vol. in-folio) ; Vêtus ac nova Ecdesià'. de heneficiis disciplina (Parisiis, 1G88, 3 vol. in-folio) ; Ancienne et nouvelle discipline de l'Église touchant les bénéfices (Posthume, Paris, 1725, 3 vol. in-folio), le même que le précédent, qui en était une traduction latine rédigée par l'auteur à la prière du cardinal Gibo. Les autres livres de ïliomassin, dont les litres étaient cités dans les dictionnaires biographiques et bibliographiques, n'avaient chance d'être rencontrés, vraisemblablement, que dans des bibliolhè(jues de séminaire, ou de couvent, ou démembres du clergé. Autant dire qu'ils étaient, pour Valeniin, à peu près introuvables.

Et cependant, si la lecture de Thomassin lui était nécessaire pour l'intuition, comme l'avait stipulé l'abbé, ce devait être plus spécialement la lectuH' de ces livres introuvables, tels que, sans doute : Mémoires sur la Grâce (Louvain, 1688,3 vol. \n-S'^) ; Disserlationuni in concilia generalia et

LACilBASSE 161

particuîaria [Pansus, d()67, 1 vol. iii-4'M; el surtout le recueil des Dotjmata theoloqkd. publié de IG80 à 1680, et contenu dans trois volumes infolio, dont le premier traitait de Verbi Dei incarna- ^ tione, le second de Deo fJeique proprietatibus, le troisième de Trinitate.

Un instinct secret, dont Valenlin n'aurait vraiment rien pu dire sinon qu'il en sentait l'obscure et irrésistible force, lui faisait croire ([u'il avait notamment besoin de connaître le second volume des Dogmala tlicologica. Gel inexplicable instinct lui eût, naguèj'e, paru bizarre ; et bien plus bizarre encore, réellement prodigieuse, lui eût paru la façon dont il fut mis en possession de ce second volume si ardemment convoité. Dans les dispositions d'esprit où il était, rien ne l'en étonna. Il y avait pourtant, comme on va en juger, de quoi être stupéfait.

Un matin, en se levant, Valenlin alla tout droit, comme à une adresse qu'on lui eût donnée, cliez un bouquiniste de la rue Saint-André-des-Arts, entra dans la boutique d'un pas de somnambule, et dit :

— Vous avez, n'est-ce pas, le second volume des Dofjmata theologica de Tbomassin?

— Oui, monsieur, répondit le marchand. Je l'ai acheté hier dans un lot d'in-folios dépareillés. II porte rej:;-//^m et le blason de feu M. rarchiprêtre iMorizot delà Jaille.

— Je sais, je sais, interrompit Valentin, comme s'il le savait, en effet.

— La reliure, reprit le bouquiniste, est d'une

IGl' LAdllîASSK

conservation parfailr, cl r«'xeni[)lain'cstenexrc'll«Mil élat, vous le vovoz.

— Sauf une page qui manque, oljjccta Valent in. Et, en signalant celle tare, il avail ouvert le

volume juste à la jtlace où une page manfjuait réellement.

— Je ne m'en étais pas aperçu, fil le bouquiniste, de très Itonne foi. Vous comprenez, monsieur, depuis hier, je n'ai j)as encore eu le temps de vérifier...

Valent in n insista pas, marchanda le volume, en donna le pri.x réclamé, et iemporla. Pounjuoi élait-il venu précisément chez ce bouquiniste quérir ce volume qui n'y était que depuis hiei? D'où savait-il ou avait-il l'air de savoir que ce volume avait appartenu à M. rarchiprètre Morizot delaJaille? D'où avait-il tiré l'assurance qu*une page manquait? Comment avait-il ouvert le livre juste à l'endroit de ce manque? Valentin ne se posa aucune de ces questions. Là non plus il ne vit rien de singuli<'r ni de liouhlant. Il pensa sans plus:

— C'est comme une in.spiralion que j'ai eue, dictée probablement par Tintensité de mon désir.

Encore ne pensa-l-il cela que très rapidement, à la légère, se satisfaisant tout de suite de cette sommaire explication. Ne l'avait-il pas, enfin, son l'homassin si ardemment convoité? Le reste, les conditions de cette trouvaille, si merveilleuses qu'elles fussent, peu importe!

— Lisez Tlioiiiassin, avait dit labbé, Valontin n'avait que cela en tête. Et il allait

ilonc le lire,.TIioniassin!

C'est ici, d'ailleurs, que commencèrent en réalité les obstacles et les fatigues du chemin sur lequel il jx'derinait vers le sommet d\^h il loucherait le cid. Les vraies fondrières, les vraies ronces griffantes, les vrais cailloux aux arêtes aigucs, dans cette rude ascension, ce fut la lecture même du théologien. Habitué cependant et rompu aux difficullés de la philosophie, Valentin ne se mit pas sans peine à la scolastique, beaucoup plus subtile, entortillée, ténébreuse. Il nen connaissait que de rares extraits, cités et discutés dans les manuels, qu'élucidaient alors les résumés élégants et élag-uants des professeurs. Jeté à même Thomassin, il fut comme dans une forêt vierge plein»' de rocs et de marais.

La lecture du de Deo Deiqiie proprietatihus était longue, dure, obscure, inextricable et enlizante. Vax autre que Valentin, et même Yalentin en personne, à d'autres moments qu'à celui de l'ivresse enthousiaste où il était, y eût vite perdu pied et courage. Mais quoi'?

— Lisez Thomassin, avait dit Fabbé.

Et Valentin le lisait, dans la fièvre et dans la joie, prenant plaisir aux obstacles accumulés, goûtant une douceur aux fatigues subies. 11 lisait de tout son cœur en même temps que de tout son esprit. Il allait dans la forêt vierge, bravement, malgré les fondrières, les ronees, les cailloux, les

ICI LAG115ASSK

rocs, les marais, malg-iv les lianes de dialeelique louflue et serpenline où il s'ernpi«'rgeail sans eii pouvoir sortir, malgré les pierrailles d'argumentation où il s'écorcliait 1 intelligence à suivre tel interminable et ardu commentaire en sorite sur telle proposition controversée de tel doctor mirabilis, malgré les trous dincpnipréhensibilité où parfois il s enfonçait soudain jusqu'au col. Il allait quand même, dans la fièvre et dans la joie.

Toujours, au détour de quelque phrase, plus ténébreuse encore, plus inextricable, j)lus hérissée, plus enlizante que de coutume, il guettait la ueur annonçant l'aurore prochaine. Ne la voyant pas poindre, il ne désespérait pas néanmoins, continuait, s'obstinait, rallcndail au détour suivant.

Et il lut de kl sorte tout le volume de Thomassin, avec frénésie, avec délices.

— Lisez Thomassin, avait dit 1 abbé, pour VintuitioH.

C'est de cela, de cette intuition, (jue Yalentin se promettait le régal, comme d'une eau de Jouvence, miraculeuse, où se rafraîchiraient toutes ses lassitudes, où sa pensée boirait...

— Quoi donc? Quoi <lonc? Mais le vin du corde, birii sur; car cette eau et ce vin ne sont qu'une seule et même chose, évidemment. Ce vin, cette eau, svndjoles! Symboles de cela, inexprimable, (jui fait croire qu on est le bon Dieu!

Ce souvenir du Château des Jlommes-sans-

LAGIHASSE 165

Tète lui revenail, d'autant plus vif qu'il se révi'illait eu lui après un long sommeil et en était conmie rajeuni. Il le mêlait à sa soif de Vintuition, de celle intuition qui lui apparaissait désormais 1res nettement avec la signification qu'y attribuent les mystiques et qu'y avait attribuée l'abbé, c'està-dire avec la signification d'un procédé spécial pour communier en le divin.

Mais où était-elle, cette Intuition, dans Thomassin? En quoi la lecture de Tliomassin y étaitelle utile? Comment fallait-il donc le lire pour l'y rencontrer? La lecture de Fin-folio terminée, Valentin n'avait pas encore de réj)onse là-dessus. 11 eut un petit accès de découragement. Il se reprit vile. L'abbé ne pouvait pas avoir dit vainement :

— Lisez Tliomassin^ pour Vintuition.

— Peut-être, pensa Valentin, la lecture de Thomassin est une sorte de gymnastique préparatoire, où l'esprit prend l'élasticité nécessaire, non seulement à l'exercice de cette faculté nouvelle, mais à l'éclosion même de cette faculté.

Valentin fut ravi de celte supposition, puis bientôt se convainquit d'avoir deviné juste, en se mettant à lire derecbef le de Deo Deique proprietatibus, ei en s'apercevant qu'il y lisait à présent, pour ainsi dire, entre les lignes, grâce à certaines clartés sous-entendues que désormais les mots dégageaient comme des effluves.

Il remarqua, et attacha une extrême importance à cette remar(|iie, d'ordre tout matériel

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