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sus tout, de l'aurore (ju'il voyait poindre enfin au bout de son long pèlerinag^e vers le sommet d'oi!i il toucherait le ciel. Car le j)remier rayon de celte aurore, il en avait la pleine certitude désonnais, c'était l'intuition si péniblement cherchée dans la lecture de Thomassin. r<«/M«7to« révélée par cette phrase comme un sens nouveau, le sens direct de Tinfini! Et ce sens, absent chez les autres hommes, chez tous les autres hommes à l'exception de quelques très rares privilégiés, ce sens miraculeux, il en était donc doué, lui, Yalenlin.

— Certes, certes, puisque j'en ai constaté en moi l'obscur éveil, puisque l'abbé, qui en est doué aussi. Ta constaté pareillement en moi.

Dans l'extase de celte découverte, qui le bouleversait de ravissement, comment Yalenlin eùt-il pu prêter attention aux bizarres circonstances (jui l'y avaient conduit, et les juger singulières et troublantes? Ce qui était singulier et troublant plus (jue tout au monde, c'était qu'il fût en possession de ce sens nouveau, qu'il en eût conscience, qu'il lui fût donné de sen servir dorénavant. Au prix de cela, si énorme, (juelle importance pouvaient avoir des choses aussi mesquines que sa visite au bouquiniste,, ce qu'il y avait dit, et même la relrouvaille, chez labbé, de celte page manquant dans le second volume de Thomassin ? Eùl-il pris la peine d'y songer, qu'il n y eût, à coup sûr, rien soupçonné d'anormal.

— Coïncidence ! eùl-il dit. Hasard!

Mais il n'y songeait même pas. 11 était tout

h renivrement de sa joie, de son org;ueil.

11 en onbliait jusqu'à Tabbé, son initiateur, en somme, à la notion de ce sens nouveau. Si on lui entrappelé cela, au lieu d'en être reconnaissant à l'abbé, il en eût subi comme une honteuse humiliation. Si on lui eût insinué, en outre, qu'il avait chance d'être, en ce moment, le jouet d'une illusion produite par l'emprise delabbé, et qu'il était, sans s'en rendre compte, soumis à cette emprise, il se fut révolté d'une telle insinuation comme du plus cruel outraj^e.

Cette humiliation et cet outrage, l'abbé les lui infligea brusquement par ce simple mot:

— Redescendez !

C'était prononcé rudement, avec une autorité contre laquelle tout regimbement était impossible, avec un poids qui frappait comme d'un coup de massue.

En même temps que ce coup lui était asséné sur le crâne et l'assommait, Valentin eut la nette et affreuse perception d'être on plein espace, d'y avoir été porté très haut, infiniment haut, et d'y être abandonné, sans soutien, dans le vide, absolument seul.

Il y faisait un froid de mort, el c'élail tout blanc, d'une blancheur telle que la neige y eût paru noire.

Dans ce froid et dans ce blanc, Yalenlin tombait, tombait éperdument, d'une chute à la rapidité vertigineuse d'éclair, verticale, à pic, et cette rapidité s'accélérant selon une loi dont il cherchait en vain la formule, tandis que, selon cette môme loi

implacable, le froid devenait plus froid et le blanc devenait j>lus blanc.

Le bruit de cette cbute, au crissem«'nt aig;u, produisait un son analogue à celui de la lettre ^ incessamment zézayée et qui se changea bientôt en le nom de Zénaïde, répété volubilement à l'infini.

La durée de cette chute semblait éternelle à Valentin,el «*tre contemplée éternellement par le regard de labbé. par cet insoutenable regard à la llamboyante, pâle et fixe phosphorescence.

Puis il se fit un trou de ténèbres et de silence où toute perception s'anéantit,

El cet fut le second évanouissement de Yalenlin.

Les suites, immédialos, puis à plus long-uc échéance, en furent loul à l'ait autres que celles (lu premier.

Ki, d'abord, il ne se révi'illa pas, celte fois, la tète embarrassée, la langue pâteuse, la boucbe amère et en déboire, ainsi (jue d un lourd sommeil où l'on a cuve une ivresse. Il avait, au contraire, sur les lèvres un goût suave, de lallégresse à lesprit, et, dans tout son être, comme une fraîcheur douce, légère et balsamique.

Il avait à peine conscience, au reste, de s'être évanoui. La perte de connaissance, pendant la- (juelle il s'était figuré choir d une chute éternelle, avait été d'une brièveté si fulgurante, qu'il n'avait même pas eu le temps de choir en réalité, et qu'il s'était retrouvé debout, appuyé d'une main contre le dossier d'un fauteuil. Ainsi la syncope pouvait lui paraître n'avoir été qu'un furtif éblouissement.

Il gardait toutefois, extrêmement précis, le souvenir de la chute éternelle à travers le froid, le blanc, le vide et le vertige, dans l'épouvante : mais sans en être épouvanté désormais. Loin de là! Il était orgueilleux, extasié, ravi et rasséréné. Il s'en

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estimait plus grand, plus sur >\r hii-niôme. Il y avait pris la mcsiiro dt^ sa force cl la certitude de son invincihililc.

11 n'était pas jusqu'au coup de massue, si formidablement asséné sur son crâne, dont il ne fût heureux. La consvcralion qu'il était venu chercher, c'est par là qu'il l'avait reçue, évidemment. Ce coup lui avait comme ouvert le crâne. Son cerveau en avait été désemprisonné. Par cette ouverture y était entré, lui semblait-il, l'infini.

Non, ce n'était pas une humiliation et un outrage que lui avait infligés l'abbé avec son prodigieux :

— Redescendez !

C'était une épreuve qu'il lui avait fait subir, la suprême épreuve avant l'initiation définitive! Et il en bénissait lt«s conséquences : son voyage dans l'horreur de l'Absolu, son total anéantissement au bout de la chute éternelle, sa résurrection présente dont cet anéantissement était la condition préliminaire et nécessaire. Etc'esl d'une voix, où tout son cœur se fondait en gratitude, qu'il dit à l'abbé :

— Merci! Merci! Vous m'avez mis à même de le boire vraiment, cette fois, le vin qui fait croire qu'on est le bon Dieu.

— N'employez pas cette expression vulgaire, répliqua sévèrement l'abbé. Dieu ne comporte aucune épithète. Son nom même est un terme impropre. Ne le désignez point d'un vocable, quel qu'il soit. Au surplus, gardez -vous de vous imaginer que vous l'avez bu déjà, ce vin dont vous parlez. Vous n'en avez eu ici qu'une prélibation

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lointaine, approximative, évocatoire. Si vous l'aviez bu, ce vin, vous ne seriez plus celui que vous êtes encore ; vous seriez celui que vous serez, c'est-à-dire celui qui ne distingue pas son être en moi de l'ctre en soi, c'est-à-dire rien, c'est-à-dire tout, selon que votre vie sera devenue mort ou selon que votre mort sera devenue vie, c'est-à-dire enfin, pour conclure, l'article neutre tô, avec un xa-j minuscule dans l'un des cas, avec un ztj majuscule dans l'autre.

Jamais Valentin n'avait entendu l'abbé faire un aussi long discours. Il fut très fier d'en être l'auditeur, et plus fier encore de le comprendre si aisément, à première audition. Aucun sens ne lui en échappait.

Il n'éprouvait pas, en effet, comme après son évanouissement de jadis, une courbature de la pensée. 11 l'avait alerte, vigoureuse, tous ses ressorts tendus et dispos. Au lieu de l'incapacité de travail constatée alors, et de la complète paresse intellecluelle qui en avait été le résultat, il avait faim et soif de labeur cérébral. En même temps son caractère sortait de la crise actuelle mieux trempé, non plus prêt, comme l'autre fois, à l'aveulissement et au deliquium qui lui avaient rendu agréable la fadeur de la table d'hôte. C'est donc avec énergie, mais sans mesquine vanité, qu'il répliqua :

— J'entends. Je croyais avoir vu. Vous' me rappelez à la modestie qui me convient, en me forçant à confesser que j'avais entrevu seulement. Mais ce

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que vous venez de dire pour conclure, cela aussi, je l'enlends. Donc, en confessant que j'avais seulement entrevu, je fais déjà mieux qu'enlrevair. Et ainsi, je vois, n'est-ce pas?

— Cest bien. C'est bien.

L'abbé avait repris, pour laisser tomber sa réponse favorite, le ton indifférent de sa voix lasse.

— Ah ! je vous en prie, s'écria Yalenlin, parlezmoi encore comme vous venez de le faire. Ditesmoi des choses où je puisse exercer ma pénétration vive et profonde. Prouvez-moi, en me les disant, que vous mo jugez digne de...

— Le seul jugement équitable, interrompit l'abbé, c'est celui qu'on porte soi-même sur soimême.

— Eh bien! soit, fit Valentin avec violence. Alors, sachez-le, je me juge votre égal.

D'où lui venait cette bouffée de révolte, si imprévue, si peu en accord avec son humble requête de l'instant précédent? Il l'ignorait. Il la regretta en s'y livrant. Et pourtant, malgré ce regret, il réitéra.

L'abbé l'avait laissé dire, n'avait manifesté ni surprise ni colère, s'était contenté de le regarder fixement, avec tristesse.

— Oui, répéta Valentin fortement, je me juge votre égal.

L'abbé ouvrit enfin la bouche, imperceptiblement, ses lèvres minces à peine desserrées, et répondit, sans plus :

— Ce n'est pas vrai.

— Quoi? s'exclama Valentin, Qu'est-ce qui n'est pas vrai ? Que je sois votre égal ?

— Que vous vous jugiez tel, fit l'abbé. Valentin fondit en larmes et avoua, en effet,

(ju'il ne le croyait pas, et qu'il l'avait dit, au reste, sans savoir pourquoi ni comment.

— Parce que, reprit labbé, vous êtes encore celui que vous ne serez plus bientôt, parce que vous n'abdiquez pas, ô psychologue ! parce que vous ne vomissez pas votre logique, ô logicien ! Laissez donc tomber tout au fond de vous la vase de votre raison. Laissez se clarifier l'eau de votre déraison. Désapprenez-vous de toujours comprendre. L'intuition no comprend pas. Elle prend. Vous avez entrevu. Vous voulez voir. Crevez-vous d'abord les yeux.

— Je suivrai tous vos conseils, répondit Valentin avec soumission. Pardonnez-moi cet imbécile mouvement de révolte. Ce sera le dernier. Que faut-il faire ?

— Ne vous l'ai-je pas dit, repartit l'abbé. Crevezvous d'abord les yeux, jt^ vous le répète, crevezvous les yeux. Vous y avez lâché déjà, bravement, j'en conviens, et non sans un succès momentané, en lisant Thomassin comme vous l'avez lu, pour Vintuition. Mais les yeux ont tôt repoussé au bout de vos deux cornes d'escargot, la psychologie et la logique. Crevez-les de nouveau. Vous devez savoir »'n quoi faisant.

— En lisant Wronsky, n'est-ce pas ?

— S;ins doute.

i:s LAdlBASSK

— 0"i Pst Wronsky ?

— Wronsky est Wronsky.

— Esl-ce mon voisin de là-haut?

— Qui voulez-vous que ce soit?

— Quels livres a-t-il écrits ?

— Aucun.

— Que lirai-je de lui alors ?

— Lui-même.

— Et ensuite"?

— Ensuite, conclut l'abbé, avec un très pâle et fugitif sourire, et avec des yeux ternes comme des veux de trépassé, ensuite, et pour finir, vous me lirez, moi.

(Ju'il fùL de\enuun moi nouveau, depuis qu'avait éclos en lui la facullc de Yintuitioii, qu'il en fût redevable à l'abbé, qu'il eût l'obligalion stricte d'obéir désormais à ce maître tout-puissant, et qu il ne s'en trouvât nullement ravalé, c'est de quoi Valentin n'avait plus le moindre doute. 11 était donc fermement résolu à ne plus s'analyser, à ne plus faire usage de sa raison raisonnante.

— L'intuition, avait dit l'abbé, ne comprend pas. Elle prend.

Cette parole, entre autres, lui dictait une règle de conduite intellectuelle très nette, mais diflicile à suivre, lui semblait-il. A peine, cependant, fut-il en relations de pensée avec Wronsky, qu'elle lui fut, au contraire, toute naturelle et comme imposée par les circonstances mêmes. Dès les premiers mots échangés, en effet, il s'aperçut tout de suite qu'il ne comprendrait absolument rien à ce que lui dirait Wronsky. Sans aucune notion des mathématiques, sinon ce qu'il en avait vaguement appris dans ses classes de lettres, il entrait en plein, ici, au plus fort des mathématiques les plus transcendantes.

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11 avait entamé l'entretien en disant, avec une foi naïve :

— Je viens vous lire, sur le conseil ou plutôt sur l'ordre de l'abbé.

— Lisez-moi donc, avait répondu le Polonais, avec un abandon non moins naïf. Je sais ce que l'abbé a \oulu entendre par là. Il me fait l'honneur de me lire ainsi très souvent. Voici la page de moimême où j'en suis. Lisez!

Et Wronsky s'était mis à rêver tout haut, en langue algébrique, continuant à formuler d'interminables équations qu'il écrivait et résolvait de tète, immobile et le regard lise. Car, ainsi que Valentin l'avail jadis supposé d'aprèis le silence dans lequel travaillait toujours son voisin, Wronsky 'vait pour unique tableau noir sa pensée. Aujoura'hui, par exception, condescendant au désir de l'abbé, il exprimait oralement ses opérations mentales. D'ordinaire il les expriinait mentalement aussi. Mais, les «!Ûl-il figurées avec de la craie sur un réel tableau noir, Valentin n'y eut pas davantage saisi quoi que ce fût. Il n'y entendait goutte.

Il en fit modestement i'aveu, puis demanda :

— Est-ce que l'abbé, lui, vous entend?

— A sa façon, oui, répondit le Polonais.

— Je veux dire, reprit Valenlin, exactement ceci : l'abbé connaît-il les maihémaliques assez pour trouver un sens quelconque à des choses comme celles que vous venez de...

— Oh! à coup [sur, interrompit le Polonais. L'abbé, par exemple, est de force, mathémati-

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qiiemenl parlant, à ne pas se perdre, même dans les divagations de mon oncle.

— Excusez-moi, fit Valentin; mais j'ignore qui est cet oncle.

— Comment! sécria le Polonais, vous ne savez pas qui est Wronski, Hoéné Wronski, par un i, notez-le bien, par un /, non pas par un y grec, comme moi?

— Par un i ou par un // grec, répliqua Valentin, et qu'il s'appelle ou non Hoëné, c'est la première fois que j'en entends parler.

— Tant pis pour vous, dit Wronsky. C'est un grand, un très grand mathématicien. Il s'est dévoyé, par malheur. II a voulu réduire ses extraordinaires conceptions au verbe ordinaire. Il s'est perdu ainsi. D'ailleurs, 1'/ qu'il a substitué à Vy grec dans notre nom, cet i est plastiquement et cruclh'nicnt symbolique de son erreur. Si peu versé. que vous me paraissiez être dans les mathématiques, vous n'êtes pas sans avoir appris que 1'// grec est, comme Vx, une des lettres par où l'on représente les inconnues en algèbre. Or, Horuié Wronski, par un /, a supprimé de notre nom une des figures typiques de l'inconnue, comme il a essayé de supprimer l'autre de la métaphysique. Les deux choses se tiennent et s'éclairent. Cela, je pense, vous l'entendez de reste.

Valentin répondit que oui, bien qu'il continuât ù n'y entendre goutte. Mais il répondit de la sorte sans vouloir mentir, et plutôt par gentille politesse envers son interlocuteur, dont il goûtait particule

i.A(.iiiA>>i:

lièremeiit les manières douces, affables, presque ofilines.

Il ne s'était pas du tout imaginé Wronsi<.y tel qu'il le voyait. lien était resté, sur lui, à l'-opiniou qu'il s'en était faite lors de ses vaines tentatives de liaison, où le Polonais s'était montré froid et farouche. Il en avait gardé aussi, et vivement, le souvenir de la première impression qu'il avait eue, lui évoquant un archange foudroyé en pleine adoiescence. Certes, Wronsky avait toujours, et même çlus que jamais, cet air étrange, avec son pâle et maigre visage glabre, sous son épaisse crinière aux mèches violemment retroussées et couleur de feu. Mais, à être auprès de lui, à être regardé par ses yeux, à entendre sa voix, toute son étrangeté se fondait en charme.

Il avait, en effet, dans l'allure, les gestes, la physionomie, surtout dans le regard et la voix, cette irrésistible suavité slave qui rend parfois les hommes de cette race aussi séduisants que les femmes les plus séduisantes des autres races. Le jeu de ses mains était d'une grâce enveloppante et prenante. Ses yeux, grands, veloutés, d'un azur profond, aux longs cils d'or bruni, s'alanguissaient en: molles et enfantines tendresses sans cause et d'autant plus tendres. Sa parole lente, roucoulante, mouillée de grasseyement, était proprement une caresse, La signification de ce qu'elle disait n'importait pas. Il eût parlé en une langue étrangère, que cette caresse seule du son, de Farticulation, du timbre, eût suffi à enchanter.

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L'ouïr, fût-ce sans la comprendre, c'était jouir, Et voilà bien pourquoi Valentin trouvait si facile à suivre, en ce moment, la règle de conduite intellectuelle à laquelle il avait résolu de se soumettre pour obéir à l'abbé. Yoilà pourquoi il avait écouté sans angoisses ni fatigues le rêve mathématique rêvé tout à l'heure à haute voix par ^N'ronsky, et où il navait lui-même entendu goutte. Yoilà pourquoi il venait de mentir ingénument en admettant comme parfaitement intelligibles les bizarres explications touchant Vi ou 1'?/ grec du nom de Wronsky. Et c'est, en somme, non pas pour instruire sa curiosité, mais bien pour régaler son oreille, et, à la fois, tout son être chatouillé voluptueusement, c'est par une sorte de gourmandise sensuelle, qu'il demanda :

— Ne pourriez-vous m'en donner une idée, de ce grand mathématicien que jignore? Ne pourriez-vous me dire en quoi il est grand, en quoi il s'est dévoyé? J'aimerais à l'apprendre de vous.

— Je veux bien vous faire ce plaisir, répondit le Polonais. Mais alors, il n'est plus question de me lire, comme le voulait l'abbé. Il s'agit de me faire un peu bavarder.

— Soit ! répliqua Valentin. J'ai tant de peine à vous lire, grâce à ma stupidité en mathématiques î Un petit intermède de bavardage me reposera. Nous reprendrons la lecture ensuite, si vous ne m'en jugez pas trop indigne.

Instinctivement, Valentin tournait sa politesse presque en galanterie, comme avec une femme.

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Wronsky n'y était pas insensible. C'est très aimablement qu'il acquiesça au désir de Valenlin. Il s'assit tout près de lui pour le faire. On aurait cru deux êtres qui allaient parier d'amour.

Il commença par dire, sans le blâmer d'ailleurs, et en l'estimant légitime, au contraire, quel était l'immense orgueil de Hoi'ué Wronski.

— 11 ne cite jamais un auteur, sinon liii-même. 11 déclare qu'Arago est un savant d'un ordre trop inférieur pour appartenir à l'histoire de la science. 11 proclame qu'il sera le Newton et le Messie des temps modernes, qu'il a créé une théorie définitive des nombres et qu'il donnera la solution d'une théorie de la matière. 11 a eu un procès retentissant avec un M. Arsan, banquier, auquel il réclamait 200 000 francs d'hoiioraires pour lui avoir enseigné l'Absolu. Il affirme le lui avoir enseigné, en effet, et que le malheureux n'a pas su profiter de l'enseignement. Et comment ce pauvre banquier eùt-il pu comprendre Iloi'né Wronski, que Laplace et Lagrange jugent incompréhensible? Ils ont de bonnes raisons pour cela, d'ailleurs, ces deux messieurs. Iloëné Wronski, en elTet, ne leur a pas mâcbé la vérité. Sa Ih'-fnta- I ion (le la tliéone des foiictimis analytiques de Lagrantu' et sa Critique de la throrie des fondions ijénirales de Laplace sont écrasantes contre eux. Car, je vous le répète, Hoi-rié Wronski est un grand, un très grand mathématicien. Il est regrellable que je ne puisse pas vous le faire toucher du doigt, pour ainsi dire, en vous exposant ses principales décou-

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vertes, sa Philosophie de la Tcchuic alyurithniique, SSL Nomothétiqae schélietmc, son Anneau arithmétique, sa Résolution fjnii'rak des équalionsde tous lesdcqrés, et surtout ses prodigieuses Lois des séries. Bornezvous à m'en croire sur parole et à savoir que moi, personnellement, je le liens pour le plus grand malhémalicien qui ait existé.

Ici Ladislas Wronsky s'arrêta net, puis, sa voix si câline devenant un peu rauque, il reprit :

— Qui ait existé, dis-je, jusqu'à moi.

Valenlin crut devoir ajouter, et n'y mit aucune

ironie :

— Bien entendu!

— Ne croyez pas, reprit Ladislas, quej'attaclie d'ailleurs la moindre importance à ce fait d'être le plus grand mathématicien qui ait jamais existé. Hoëné Wronski, par un i, l'eût été au lieu de moi, s'il avait gardé l'/y grec de notre nom. C'est ce misérable i qui l'en a empêché. De là est venue son application de l'algorithmique aux choses basses du monde concret, aux machines à vapeur, par exemple, aux rails mobiles, aux phénomènes de la marée, aux opérations de rentes et de jeux de bourse, aux révolutions de l'histoire, à la métapoiitique, à Napoléon, à un tas de bourdes enfin. De là aussi, et surtout, sou essai de concilier la philosophie et la religion, ce qu'il appelle son Messianisme.il en est là maintenant, dévoyé, vous dis-je. L'i l'a ramené en bas. L'y grec méprisé s'est vengé en le jetant sur la piste de mystères qui n'en sont pas. Tandis que moi,

1>' LALilBA.SSE

Wronsky, par un y grec, moi, le vrai, le seul, le définitif Wronsky, bref, celui qui...

Ici Wronsky s'arrêta de nouveau, saisit les deux mains de Valentin, les pressa dans une violente secousse, puis s'écria :

— Quel bonheur que vous ne soyez pas mathématicien!

Ses beaux yeux étaient pleins de larmes prêtes à couler, et son cri avait eu l'explosion d'un sani.Hot.

— Oui, reprit-il, vous voyez, c'est tout juste si je n'en pleure pas. Oh! de joie! de joie! Songez donc! Si vous étiez mathématicien, vous auriez lu Hoi'né Wronski, vous l'auriez jugé incompréhensible. Lagrange et Laplace l'ont bien fait! Et alors, que diriez-vous de moi, moi le Wronsky par un y, dépassant le Wronski. par un /, de tout le mystère essentiel contenu dans cet //? Les divagations de sa Mélapolitique vous eussent mis en juste défiance contre ma Métamathématique. Mais non, non, vous n'êtes pas mathématicien. C'est une pensée vierge que vous offrez, que l'abbé offre, en vous, aux baisers de la mienne. Oh! quelles délices dans ces fianrailles de nos âmes!

1) avait jeté ses bras au cou de Valentin, se tenait contre lui poitrine k poitrine, tout son corps vibrant, son pâle visage plus pâle encore que de coutume et crispé de tressaillements à fleur de peau, et l'être entier dans une exaltation extraordinaire, pareille à celle d'une femme qui s'abandonne. Vtilentin, très exalté lui-môme, le cœur

épanoui, lui rendit son étreinte. Et ce fut entre eux comme l'embrassade passionnée de deux amants. Mais leurs cerveaux seuls en eurent le spasme.

Ils s'étaient rassis, tous les deux brisés d'émotion, et silencieux. Malgré son ferme propos de ne plus s'analyser désormais, Valentin ne put s'empêcher de constater au moins, sans en vouloir chercher les causes, la profonde béatitude dont il se sentait inondé. Il lui semblait que dans ce baiser son àme et l'âme de Wronsky s'étaient fondues en une seule àme, et qu'en cette âme avait palpité une seconde l'âme même de l'Univers.

C'est Wronsky, soudain, qui vint l'arracher à cette béatitude, en disant :

— Il faut cependant que vous me lisiez. L'abbé le veut. L'abbé a raison. Après les fiançailles doivent se faire les noces. Et pour que la communion complète ait lieu, il est nécessaire que vous me lisiez.

— ]Ne vous ai-je donc pas lu? répondit Valentin. Si, si, je l'ai fait, n'en doutez pas. Je l'ai fait comme l'abbé m'en a donné l'ordre, les yeux crevés. Inutile que j'essaie vainement d'épeler lettre à lettre le livre de votre pensée, dont j'ignore même l'alphabet. Je l'ai lu mieux, ce livre, d'un coup, tout à l'heure, quand nos âmes se sont jointes au fond de l'infini.

Brusquement, Wronsky demanda :

— Qu'appelez-vous l'infini?

Valentin, fort interloqué, resta muet^ incapable

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de trouver à brùlc-pourpoint la réponse, que le ton même de la demande exigeait brève. Il ne lui venait à l'esprit que de long-uos dissertations, ayant précisément pour objet de démontrer que l'infini, par essence, ne se peut pas définir. Or, il sentait combien ces dissertations paraîtraient misérables à Wrorisky, puisque lui-même déjà les estimait telles. Ne l'eût-il pas senti, d'ailleurs, que Wronsky Fcùt obligé à s'en rendre compte, par cette pbrase méprisante :

— 11 va de soi, n'est-ce pas, que vous n'allez pas me servir les ordinaires tartines pliilosophiques qu'étalent là-dessus vos métaphysiciens.

Légèrement vexé par ce mépris, Valentin répliqua presque aigrement :

— Mais que voulez-vous que je vous serve? Ce que j'appelle Tinfini, c'est l'infini. Je ne vois guère autre chose à en dire. Et vous-même,* à coup sûr...

— Moi, interrompit Wronsky, je puis vous définir en deux mots, sans plus, en deux mots, vous, entendez...

— Quoi? L'infini?

— Non pas l'infini...

— Ah ! parbleu !

— Mais ce que vous appelez, vous, et ce que tous les hommes appellent l'infini. >

Quel que fût son bon vouloir d'obéir aux prescriptions de l'abbé, en ne faisant plus usage de sa raison raisonnante, Valentin ne résista pas à la tentation de s'en servir une fois encore.

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L'occasion en était trop belle. ïl était ici sur son terrain, en pleine métaphysique.

— Allez-y donc, fit-il, je vous écoute. Définissez-moi en (Jeux mots ce que j'appelle, ce que nous appelons tous, nous autres pauvres hommes, l'infini.

Une pointe d'ironie dédaigneuse avait percé, non seulement dans sa phrase, mais, et surtout, dans le ton persifleur dont il l'avait dite. Wronsky en manifesta une grande tristesse, dont se voilèrent ses beaux yeux, ce qui peina, par contre-coup, Valentin, lui donnant l'impression d'avoir blessé maladroitement une maîtresse adorée. Vite, il se hâta de reprendre :

— Excusez-moi. Je viens d'être sot et méchant.

— Je vous en punirai, répondit doucement Wronsky, en vous infligeant d'abord l'ennui d'une petite leçon de g"éomctrie. Oh! pas méchante, elle! Tout ce qu'il y a de plus simple, de plus élémentaire. Un enfant pourrait la recevoir sans fatigue. Un philosophe, j'espère, en fera bien autant.

Il lui serra tendrement la main et continua :

— Quelle que soit votre ignorance en ces matières, vous savez, je suppose, ce que l'on entend, en géométrie, par les trois dimensions des corps, qui sont la longueur, la largeur et l'épaisseur. Je précise vos notions là-dessus en disant que ces trois dimensions sont figurées : la longueur par la ligne, la largeur par le plan, et l'épaisseur par le volume. L'étude de la géométrie se divise,

L\r,IlîAS8l.

conséquemment, en trois parties : la géométrie linéaire, la géométrie plane et la géométrie dans 1 espace. Avez-vous bien compris tout cela? Oui, sans aucun doute, n'est-ce pas? C'est vous faire injure que de vous le demander. Alors, passons! Ma petite leçon de géométrie est achevée. Vous voyez qu'elle n'a pas élé trop cruelle. Maintenant, tenez-vous bien. Je vous interroge. Connaissez-vous d'autres dimensions aux corps que les trois dimensions susdites?

— Non, évidemment, répondit Valentin.

— Et pourquoi évidemment? reprit Wronsky. D'où vient l'outrecuidance de cet « évidemment » Oui vous dit qu'il n'existe pas d'autres dimensions .'

— Mais, répliqua Valentin. c'est ma raison qui me le dit. Elle n'en constate pas d'autres. Elle n'en conçoit pas d'autres. S'il y en avait d'autres...

— Il y en a, interrompit Wronsky. Ma raison, à moi, tout en ne les constatant pas. en effet, les conçoit. Sous quelle forme., c'est ce qu'il m'est impossible de vous exprimer, puisque votre raison, à vous, ne les conçoit pas. Je vous le ferai cependant pressentir tout à l'heure,, peut-être, si vous voulez bien me suivre jusqu'au bout de c(î troji rapide exposé. Pour le moment, accordez-moi que votre raison peut, du moins, quoiqu'elle ne conçoive pas les autres dimensions, concevoirqu'on les conçoive.

— Cela, objecta Valentin, m'est extrêmement diffirile. je ne vous le cacherai pas.

LACilliASSK i 1

— Faites l'ellort en sens inverse, ie|irit Wronsky ; cela vous sera moins malaisé, je crois. Concevez, par imagination, un état de la matière où la troisième dimension manque. Les corps n'y auraient plus que la longueur et la largeur. Le monde serait uniquement constitué de plans. La ligure, au premier abord, vous en paraît bizarre. Mais, somme toute, elle n'a rien qui répugne à votre raison, avouez-le. Qui peut le plus peut le moins. Et vous êtes parfaitement capable de cette évocation vous représentant un Univers où n'existerait pas le volume.

— Oui, à la rigueur.

— Je ne vous en demande pas même autant. Laissons à la matière ses trois dimensions connues, et admettez seulement comme possibles des êtres ayant en réalité, et n'ayant que, cette conception imaginaire d'un monde à deux dimensions.

— Je les admets.

— Eh bien ! quelle idée ces êtres se feraient-ils de la troisième dimension ?

— Aucune, je pense.

— Détrompez-vous. Ils s'en feraient une.

— Quelle donc ?

— Précisément celle que vous vous faites, celle que se font tous les hommes, de la quatrième dimension. Car me voici enfin parvenu au terme où je voulais vous amener, c'est-à-dire à vous délinir en deux mots ce que vous appelez, vous, 1 inlini.

Et d'une voix soudain claironnante, et comme

si à ce coup de clairon ^s'illuminail pour Yaleutin le fond môme de Tabîme, Wronsky proclama :

— Ce que vous apjiele/. rinfmi, c'est la quatrième dimension.

Puis, repreuaiiL une voix d'enseignement, douce, persuasive, il ajouta :

— Autrement dit, l'infini n'est que la formule par quoi l'on exprime la prochaine dimension avec laquelle ou n'a pas de commune mesure. Pour des êtres àdeux dimensions, ce seraitlatroisième. C'est la quatrième pour l'homme, être à trois dimensions. Et ainsi de suite.

— Jusqu'où? interrogea Valentin stupéfié.

— Jusqu'à l'être, lépliqua Wronsky, pour qui la dimension prochaine lejoint la dimension initiale et finale de toutes les dimensions, laquelle est la sphère de l'Absolu résorbée en le Point du même Absolu.

— Mais, fit Yalenliu- c'est de la métaphysique, cela?

— Nou, repartit Wronsky, c'est ma Métamathématique. Je suis forcé, pour vous en donner un vague aperçu, d'employer des mots usités en philosophie. Il en résulte une sorte de traduction, infidèle comme toutes les traductions. Il est bien certain, par exemple, que j'ai l'air de remonter d'un infini à un autre infini, par cette ascension vers les dimensions successives, et cela parce que votre métaphysique use de ce vocable inconsidérément. Je vous fais ainsi l'efTet de me perdre dans une véri table logomachie. Il n'en irait pas de

même si vous vous figuriez l'infini mathématiquement, algébriquement, sous le signe du huit renversé qui fournit les équations suivantes, synthèses absolues, puisque tous les mystères de l'être, du néant, et de la création qui en sort, y sont révélés. Wronsky prit une feuille de papier à cigarettes, et, du bout noir d'une allumette éteinte (car il n'avait rien chez lui pour écrire), il y traça ces deux formules :

— =z: 0 0 y OO = «.

oc

Valentin contemplait, ébloui. Car, si crassement ignare qu'il fût en mathématiques, il savait fort bien que 0 représentait zéro, que le huit renversé caractérisait l'infini et que n symbolisait la série de tous les nombres. Et il comprenait !

— Notez, continua Wronsky, que cela est seulement le prélude de ma Métamathématique. Et, puisque vous semblez vous rendre compte de ce que signifie la lettre w, pesez toute la valeur de ce que je vais vous dire. Je porte dans mon cerveau, prête à être mise au jour, avec tous ses théorèmes qui s'enchaînent, avec le monde entier, tel qu'il est, qu'il a été, qu'il sera, dans toutes les combinaisons qu'il peut fournir, je porte, entendez-vous bien, une géométrie nouvelle, déhnitive, dont les autres géométries ne sont que de petits corollaires, je porte la géométrie même de l'Absolu, la géométrie à n dimensions.

La stupéfaction, l'admiration, l'éblouissement

l'M LAdlBASSK;

(le Valentin étaient à leur comble. Il n'aurait pu en su})poi*ter davantage. 11 n'avait même plus la force d'écouter intellectuellement Wronsky, dont les paroles continuaient à s'épancher en un tlux intarissable, lien percevait seulement le son, lent, roucoulant, mouillé, caresseur. Sans résistance, il s'y laissait rouler, comme en un bain oii il se noyait voluptueusement.

Par- ci par-là, un mot, dans cette nappe d'eau molle etenveloppante, lui semblait miroiter, accrocher la lumière, darder cette lumière, en faire un poignard de feu qui lui incendiait l'esprit. Et c'était un délice, ce coup dé poignard, et une extase, cet incendie.

Le mot, par lui-même, du point de vue ordinaire qu'eût fourni la raison, était souvent quelconque. L'inluilion, évidemment, le transfigurait, le douait de cette soudaine et iiiexpressible clarté. Il se produisait là un phénomène analogue à celui qu'avait fait naître naguère la seconde lecture de Thomassin. Mais combien plus intense et à fond, cette fois-ci !

Wronsky parlait toujours, et le llux de ses paroles avait pris maintenant le rythme d'une chanson berceuse et susurrante, où Valentin retrouvait la voix des sources thiérachiennes, courant à Heur de terre comme de la sève sous une écorce, comme du sang sous une peau. Cette chanson était coupée en couplets dont le refrain monotone, obsédant, répétait la gloire de I7/ grec.

LAGIliA.^.^i: my

C'est qu'à ces momeuls-là Wronsky pronoarail son nom, en ajoutant:

— Par un // ^rec.

A propos de quoi il revenait sur la faute qu'avait commise Wronski, par un /, de supprimer cet // grec, et sur l'importance de cet // grec, une des figures typiques de l'inconnue en algèbre, l'autre étant .7;.

A l'un de ces refrains, Yalentin pensa tout à coup :

— Mais r aussi est une de ces figures typiques ! Et, à partir de cet instant, chaque fois que le

refrain ramenait la gloire de 1'// grec, il vovait apparaître .r, puis z: et les trois lettres formaient un triangle, // grec et x marquant les pointes de la base, z marquant la pointe du sommet.

Bientôt ce z se mit à bruire, avec le même bruit de crissement aigu qui avait caractérisé la chute éternelle de Yalentin pendant son évanouissement devant l'ahbé. Comme alors, le ■ incessamment zézayé se changea en le nom de Zénaïde, répété volubilement à l'infini.

Mais, celte fois, Yalentin ne s'évanouit point. Toutes ses énergies vitales étaient, au contraire, dans un état de tension extrême. 11 en donna la preuve ensaisissant brusquement Wronsky à brasle-corps, avec une violence et une force capables de l'étouffer. En même temps il lui criait:

— Assez! assez! Je suis ivre. Taisez-vous î Tais-loi î

Wronsky se tut. en effet, non pas tant pour

1% l.AGliiASSK

olx'ir à coite brutale injonction, ni par surprise non plus du tutoiement inattendu, mais parce qu'il availla parole, et même l'haleine, étranglées positivement au nœud de l'étreinte où le serrait Valentin. Il n'y opposa aucune résistance, d'ailleurs, ni no s'en montra fâché ou seulement inquiet. Il s'y laissa, au contraire, aller avec une ostensible complaisance, dont Valentin s'aperçut et fut heureux.

On eût dit que leurs fiançailles de tout à l'heure, leurs spirituelles lianr,ailles d'âme à âme, avaient soif de se transformer en noces accomplies, et que le moment en était venu. De nouveau, plus longuement que tout à l'heure, plus ardemment, ils échangèrent un baiser.

— Dans l'Absolu ! murmura Wrousky, dont le cerveau lui fit l'eiret de se liquéfier de joie.

Valentin, lui, ne dit rien. S'il eût prononcé un mol, ce mot eût été :

— Zénaïde.

Et cependant c'est bien Wrousky, l'archange foudroyé, qu'il avait conscience d'embrasser ainsi éperdument, et dans l'Absolu, certes, lui aussi, en mystique épousée cérébrale.

Mais, il est nécessaire de le dire, ce n'est pas son cerveau seul, cette fois, qui eut le spasme.

Une lassitude physique excessive a pour ordinaires résultats concomitants le besoin impérieux du repos et l'impossibilité de prendre ce repos. C'est ce que produisit chez Valentin le surmenage de force nerveuse auquel il s'était livré pendant celte journée si pleine, d'abord dans sa séance avec i'abbé, puis dans son entretien avecWronsky. La nuit ne lui apporta pas le sommeil, mais une agitation fébrile où il revécut en demi-rêve toute cette journée. Il en remâcha et en rumina les souvenirs incessamment, pêle-mêle, d'ailleurs, et dans un inextricable tohu-bohu qui faisait de ce demi-rêve un bouillonnant cauchemar.

Il eût pu, sans doute, dans ce tohu-bohu. mettre de l'ordre, et se délivrer ainsi du cauchemar. Mais il eût fallu, pour cela, faire usage de ses facultés psychologiques et critiques; et c'est à quoi il ne consentait pas. Kn premier lieu, par obéissance à l'abbé, par ferme propos de se crever les yeux, de laisser tomber au fond de lui-même la vase de sa raison. Ensuite, et surtout, parce qu'il espérait rallumer, au choc même de ses souvenirs se heurtant tous à la fois, les étincelles et les secousses

l'Ji l..\"iI15\SSK

électriques d'intuition qui lui avaient, pendant cette inoubliable journée, procuré de si vives jouissances.

Son agitation fébrile se nourrissait et s'accroissait de cet espoir, cruellement déçu, des efforts qu'il faisait pour ne point s'analyser, de sa volonté tenacement tendue à se dire:

— Que je retrouve un seul éclair de cette béatitude où m'a plong-é Vintuitiou, et je m'y endormirai, dans cette béatitude, soudain et profondément.

Car dormir lui était nécessaire, il le sentait bien. Mais dormir en brute fourbue, il s'y refusait. Il avait peur, s'il s'abandonnait ainsi au sommeil, d'y éteindre ses précieux souvenirs. Qui sait, si, au réveil, la flamme en durerait encore?

Et il passa, de la sorte, une nuit blanche, qui fut le recommencement de sa journée, un recommencement perpétuel, chaotique, ivre, tumultueux et affolant.

Quoi qu'il en eût, ses facultés psychologiques et critiques s'exercèrent malgré lui, sinon en analyses auxquelles tout de suite il rompait les chiens, du moins en constats qu'il ne put s'empêcher de faire, et dont le plus important, le plus inquiétant, fut l'ûlistiné retour du nom de Zénaïde.

Pourquoi le crissement aigu produit par le bruit de sa chute éternelle s'était-il transformé en le son de la lettre r, puis en le nom de Zénaïde répété volubilement à l'infini ? Pourquoi \'.r et 1'// grec des formules algébriques de Wronsky avaient-ils invin-

LAGIBASSK 19l>

ciblement évoqué le - ? Pourquoi ce z était-il, lui aussi, devenu le nom de Zénaïde? Il avait beau ne pas se poser ces questions, s'y dérober, elles prenaient la forme de gigantesques points d'interroj^alion dans son cauchemar. Ces points d'interrogation lui apparaissaient, brusquement surgis, à l'horizon de tous ses souvenirs. Il les chassait. Mais ce qu'il ne pouvait chasser, c'est le souvenir même de ce c^ et de ce nom de Zénaïde. Ils constituaient des faits dont s'imposait l'existence.

Le matin venu, dès que Yalentin aperçut, de sa fenêtre restée ouverte, l'abbé se promenant autour do la maison, il descendit et l'aborda, sans préambule, par ces mots :

— I)ébarrassez-moi de cette obsession.

Il lui parlait donc comme si l'abbé avait connaissance de ce qui s'était passé et se passait dans Tâme de Valentin, Et l'abbé lui répondit comme s'il en avait connaissance, en effet.

— Zénaïde, lui dit-il, vous obsède par télépathie. iS'eu ayez aucune angoisse. C'est bien. C'est bien.

— Excusez-moi si jinsiste, répliqua Yalentin. Mais cette obsession me trouble, positivement. J'ai tenu de mon mieux la promesse que je me suis faite, conformément à vos conseils qui me sont des ordres, de ne plus m'analyser, d'abdiquer comme psychologue et comme logicien. Néanmoins je vous le confesse, si cette conduite intellectuelle m'est possible, quoique très pénible encore, dans tout ce qui a trait aux choses de l'absolu, elle me paraît impraticable dans le relatif de la vie cou-

^'00 l.AiilBASSE

rante. Or, cette obsession est de la vio courante, à n'en pas douter. Zénaïde, en eiïet, n'a rien à faire avec la métaphysique.

— Qu'en savez-vous? interrompit l'abbé.

Valentin demeura muet, essayant de comprendre, confus de n'y point arriver, et l'obsession dont il souffrait redoublant de force. Il reprit avec modestie et tristesse :

— Alors, soit ! Je ne chercherai donc pas à me l'expliquer, cette obsession. Mais, encore unefois, elle me trouble. J'en suis, physiquement, malade. Je vous supplie, vous qui en possédez les causes, de m'en débarrasser, voilà tout.

— Eh ! fit l'abbé, n'est-ce pas ce que je fais, en vous l'expliquant, moi? Je vous répète que Zénaïde vous obsède par télépathie.

-^ J'ig^nore, objecta Valentin, ce que signifie ce mot. Il est nouveau, je pense. Je ne l'ai jamais vu employé nulle part. Vous me le dites pour la première fois aujourd'hui, et sans m'en donner le sens. L'élymologie m'enseigne, en y réfléchissant, qu'il vient de deux vocables grecs, dont l'un veut dire au loiri^ et l'autre souffrance ou passion. Mais cela m'éclaire peu votre phrase.

— Je vais vous l'éclairer mieux, repartit l'abbé. Le mot est nouveau, en effet, peut-être. 11 n'est pas très bien fait, au reste. Mais la chose qu'il traduit est aussi vieille que le monde. Elle est antérieure au langage. Elle le supplantera. Je ne vous en donnerai point la théorie. Ce serait flatter votre manie raisonnante, qu'il s'agit pour vous de mori-

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iïénerau contraire. Je vous en montrerai les effets seulement. Ceux qui vous regardent, d'ailleurs, sans plus.

L'abbé avait, en ce moment, une expression de visage et une légèreté de parole que Valeiitin ne lui connaissait pas. Ce n'était plus l'homme d'hier ni celui de jadis non plus. C'était une sorte de plaisantin, en vérité. Valentin fut choqué de le voir sous cet aspect rapetissant. Tl lui semblait être devant un gros commis voyageur qui allait faire un tour de cartes.

— C'est hier, continua l'abbé, hier, vers trois heures de l'après-midi que vous vous êtes évanoui chez moi. C'est vers quatre heures et quart que vous étiez au plus fort de votre entretien avec Wronsk}'. C'est toute la nuit, et plus particulièrement à cinq heures, ce malin, que vous avez été en proie à votre obsession . Tous ces détails sont-ils exacts?

— Probablement, répliqua Valenliu non sans une certaine insolence. Je ne lésai point contrôlés. Je m'en rapporte à vous, qui semblez en avoir pris note.

— Eh bien ! reprit l'abbé en souriant, hier à trois heures de l'après-midi, Zénaïde a été frappée d'un accès de chorée épilepti forme. Elle a eu un nouvel accès ù quatre heures et quart. Elle a passé toute la nuit dans la fièvre, à répéter votre nom. Et depuis ce matin, à cinq heures, elle est plongée dans un sommeil de catalepsie, dont elle se réveille juste à la minute présente. Allez trouver les

i.\(iiiv\ssi-:

liussins, et contrôlez, celte fois-ci, vous-même, sans vous en rapporter à moi.

L'abbé, là-dessu.'>, lui tourna le dos, et ruiilra chez lui toujours souriant, de son même sourire de plaisantin, semblait-il. Mais dans ce sourire, maintenant, Valentin voyait une bassesse et une vulga rite mises exprès, comme par un maître qui se ravale au niveau d'un écolâtre imbécile pour lui témoigner tout son mépris.

\xv

Si Valentin à ce moment eût été en appétit et en état de s'analyser, même sommairement, il n'eût pas manqué de se dire :

— Pourquoi vais-je, en si g-rande hâte et dans un si grand trouble, chez les Bussins? Est-ce donc pour y contrôler les affirmations de 1 abbé, comme j'en ai tout l'air? Ou n'est-ce pas bien plutôt par un mouvement d'alFectueuse inquiétude envers Zénaide, et pour répondre tendrement à sa tendre demande de me voir?

Et il eût été forcé de s'avouer que cette seconde cause était la véritable, l'unique et irrésistible cause de sa hâte et de son trouble.

Sa pensée, en effet, ne s'était arrêtée qu'en passant, et très vite, à discuter ce que les affirmations de l'abbé pouvaient présenter d'étrange, et elle s'y était arrêtée pour n'y trouver, précisément, rien d'étrange. N'étail-il pas naturel que l'abbé fût au ourant du mal qui avait frappé Zénaïde, qu'il en connût tous les détails, ce qu'elle avait dit, à quelles heures avaient eu lieu les accès ? La simple entremise de M'"^ d'Amblezeuille, par exemple, suffisait à l'expliquer. Quant à la concordance

x'oi i,.\(.ii5Assi:

entre les heures de ces accès et les heures de ses crises à lui, Valentin, outre qu'elle risquait d'être fortuite, au cas qu'elle fût réellement exacte, comment eu prouver l'exactitude? Valentin avait-il minuté sa vie depuis hier? Non. Dès lors, l'abbé avait beau jeu pour établir celte concordance à sa fantaisie.

Tout cela déduit en solide apparence, quoique à la lét;ère, avait amplement satisfait l'esprit de Valentin touchant les affirmations de l'abbé. Il n'éprouvait donc aucun besoin de contrôle là-dessus-

Mciis ce qui le préoccupait, c'est que la pauvre petite Zéuaïde eût été malade, en danger, qu'elle y fût encore peut-être, que dans ce danger elle eût songé à lui, Valentin, l'eût appelé comme au secours. Et il y volait, en grande hâte, dans un grand trouble, sans autre désir, vraiment, que celui de lui crier :

— Me voici !

Le repos qu'il avait cherché en vain, pendant sa nuit blanche, après sa journée de surmenage cérébral extraordinaire, il le rencontrait enlin, inattendu, dans une soudaine détente de son intellect que le cauchemar de l'Absolu cessait de tourmenter, et dans une réaction sentimentale où son cœur se mettait à ileurir. C'était, en effet, un trouble à la fois de vive angoisse et de joie profonde, dont il était ému, en courant chez les Bussins. Il n'avait pas, encore un coup, le désir ni le loisir d'en faire la chimie psychologique. Sans quoi, il

LAGlliA.S.SH ^O'o-

se iùt aisément aperçu, au délice même de ce trouble, qu'il eût pu le formuler ainsi :

— Zénaïde m'aime donc? Je l'aime donc?

C'est à bras ouverts qu'il fut reçu par Bussins,

lui disant à brûle-pourpoint et dans une amicale et reconnaissante eftusion :

— Ah ! comme vous êtes genlii d'être venu ! Comme elle va être contente de vous voir ! Pas tout de suite, cependant, pas tout de suite ! Il faut que je la prévienne d'abord. J'aurais peur, en ne la prévenant pas, que la surprise, la secousse... vous comprenez! Elle vient de s'éveiller seulement. Elle était dans une sorte de léthargie. Elle y retomberait peut-être. Des précautions sont nécessaires. Ma femme est auprès d'elle. Elle sera bien heureuse aussi que vous ayiez eu la bonne idée de venir. C'est une inspiration du ciel, sans doute.

Machinalement, Valenlin répondit :

— Non, c'est l'abbé qui m'a...

— Comment, l'abbé? interrompit Bussins. Mais l'abbé ne sait pas que Zénaïde est malade. Qui le lui aurait appris ? Qui peut le lui avoir appris?

— Probablement M'"" d'Amblezeuille, répliqua V'^alentin.

— Mais, reprit vivement Bussins, M""^ d'Amblezeuille non plus ne sait rien. Personne ne sait que Zénaïde est malade. Personne au monde, que ma femme et moi. C'est une maladie assez bizarre. A vous, je puis le confier, puisque Zénaïde l'exige. Car elle l'exige, vous entendez bien. Toute la nuit elle vous a demandé, en répétant qu'il fallait vous

^'O'i I. \fiiB.\ssi-;

dire qu'elle était malade, et de «|uoi. Tout à l'heure encore, en sortant de sa lélliargie, de son sommeil que je qualilie de la sorte, bref, de cette espèce de mort où nous avons cru la perdre, tout à l'heure encore, juste un peu avant votre îirrivée, elle vous a demande de nouveau, et a de nouveau répété qu'il fallait vous dire... Alors, je puis vous confier la chose, n'est-ce pas? Vous êtes un g-alant homme. Vous nous g-arderez, vous lui garderez, le secret, Bussins avait les mains tremblantes, la voix qui bredouillait. De grosses gouttes de sueur lui perlaient au front. On sentait que, ce secret, tout en étant résolu à le révéler, il souffrait à en faire l'aveu, comme d'une honte. Il reprit :

— Ce n'est pas la première fois que ce mal la prend. Jamais il ne l'avait prise aussi fort, c'est vrai. Mais, enfin, elle y est sujette. Et c'est un mal qui épouvante un peu. Oh ! à tort, bien sûr, à tort! Cela n'a rien de contagieux, en somme. Les phénomènes, d'ailleurs, en sont, ôhez elle, plutôt légers. Néanmoins, je suis forcé de le reconnaître, c'est bien ce mal-là. Il épouvante un peu, encore une fois, oui, certes, il épouvante. Alors, si on se doutait, dans la maison, qu'il s'agit de cela, peutêtre on voudrait... on chercherait à... C'est pourquoi nous le cachons soigneusement. C'est pourquoi je suis certain que vous le cacherez aussi vous-même, quand je vous aurai dit...

— Ne prenez pas la peine de me le dire, interrompit Valentin. Je vois très bien que cela vous est douloureux. I*lpargnez-vous cette douleur. Elle

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