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est iautile. Je suis au courant. Le mal de Zétiaïde, c'est la chorée épileptiforme,
— D'où teiiêz-YOus cela? s'exclama Bassins stupéfait. Ma femme elle-même ignore le nom du mal. Grâce à d'anciennes études médicales, je l'ai trouvé, moi, ce nom. Mais jamais je ne l'ai prononcé devant personne. Aucun médecin n'a jamais soigné Zénaïde. Elle s'y refuse absolument. Commt^nt donc se fait-il que vous?... C'est miraculeux. C'est effrayant.
Pourquoi Valentin avait-il cru devoir énoncer ce terme scientifique? Il eût été incapable de s'en rendre compte. Ce dont il se rendit parfaitement compte, en rèvancbe, c'est de l'effroi manifeste qu'il inspirait à Bussins, et de la terreur plus grande et vraiment bouleversante qu'il allait lui inspirer s'il lui disait :
— Je tiens cela de l'abbé.
3Ioitié dans ce sentiment généreux, moitié par orgueil et pour jouir seul de l'admiration tremblante de Bussins. il répondit :
— J'ai beaucoup étudié Zénaïde à lu table d'hôte . Mes observations, jointes à vos demi-confidences, m'ont permis de faire ce diagnostic, dont la précision vous étonne.
Il avait eu, un moment, la tentaticm de jouer au thaumaturge. Il ne l'avait point osé, toutefois. Le mensonge qu'il faisait en se donnant pour un observateur si sagace, au diagnostic si merveilleux, n'était pas déjà sans lui causer quelque honle. Il s'en excusait, cependant, par le désir très louable
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de ne pas affoler Bussins en lui révélant la très étrange perspicacité de l'abbé, vraiment thaumaturgique, elle, il n'en pouvait douter maintenant.
— Car, enfin, pensait-il, si personne au monde, sauf Bussins et sa femme, ne connaît la maladie de Zénaïde, si les accès de cette nuit, en particulier, ont été tenus secrets par eux, comme cela est avéré, la connaissance précise qu'en a l'abbé n'est explicable que par des moyens occultes. Cette télépathie, sans doute, dont il m'a parlé!
Et, du coup, la terreur dont il avait déchargé Bussins, il en sentait tout le poids en lui-même. Il en était comme écrasé. Il en resta silencieux, absorbé, la tête basse. Il regrettait S'être venu. Il murmura :
— Pourquoi suis-je venu?
— Mais, répondit Bussins, parce que vous êtes bon, et puis parce qu'il le fallait, parce que Zénaïde vous a demandé toute la nuit, parce que tout à l'heure, à son réveil, elle vous demandait encore. Ne croj'ez-vous pas qu'il y a dans l'intensité même d'une demande semblable, dans son obstination, quelque chose qui peut attirer, à la façon d'nn aimant?
— Oui, oui, je le crois, se hâta de dire Valenlin, heureux de se raccrocher à cette imagination.
— D'ailleurs, reprit Bussins, vous êtes venu aussi, probablement (ne l'avez- vous pas, en arrivant, laissé entendre?), parce que l'abbé vous avait... Au fait, je vous ai interrompu à ce moment. Vous n'avez pas achevé votre phrase, alors. Elle
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m'inquiète un peu, je vous l'avouerai. Qu'est-ce que l'abbé?...
— Oh! rien, rien, fit Valeiitin très vivement. J'avais, en effet, éprouvé une sorte d'obscure attirance, ainsi que vous l'expliquiez si bien il n'y a pas une minute. Je m'en étais ouvert à l'abbé, lui demandant s'il avait appris que Zénaïde fût malade. Il m'avait répondu qu'il l'ignorait, et m'avait conseillé de venir chez vous pour en avoir le cœur net. Voilà tout!
De ce nouveau mensonge, plus compliqué, plus audacieux encore que le précédent, il n'eut pas honte, toutefois. Il lui semblait que l'abbé en personne le lui dictait. Mais sa terreur de l'abbé en augmentait d'autant.
— Je ne suis donc, pensa-t-il, qu'un instrument dont il joue à son gré, môme de loin? Que va-t-il me faire faire? Jusqu'où s'étend sa puissance? Si j'essayais d'y échapper? Comment?
— Je préviens Zénaïde de votre visite, n'est-ce pas? dit Bussins le voyant retombé à de muettes réflexions.
— C'est cela, répliqua Valentin, brusquement résolu à profiter de l'absence de Bussins pour s'évader.
Mais, une fois seul, il se trouva lâche d'avoir eu cette idée de fuite, et lâche surtout de ne pas mieux résister à cette terreur qui l'avait envahi. Pourquoi cette terreur? Ce que l'abbé appelait la télépathie, sans doute l'abbé lui en rendrait compte un jour ou l'autre ! L'initié ne marche-t-il pas de
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mystère en mystère, chacun se dévoilant à son tour?
Il resta, se donnant force bonnes raisons de ce genre. Il eût pu se donner celle-ci, qu'il n'exprimait pas. mais qui n'était pas la moins forte :
— Je veux voir Zénaïde.
— Combien je vous remercie pour elle ! Combien elle est ravie, la chère petite ! Vous êtc^ un ange de bonté.
C'est M""^ Bussins qui venait le prendre pour le conduire auprès de Zénaïde. Elle l'entraînait par un long corridor obscur, au bout duquel une porte ouverte découpait un grand carré de lumière éblouissante. Il venait en même temps, par cette porte, un étourdissant >'acarme de volière.
— Vous excuserez le désordre de la chambre, disait M""' Bussins. C'est notre chambre à coucher. Elle n'est pas faite. Il a fallu y porter Zénaïde cette nuit, dans notre lit qui est plus grand que le sien. La chambre est plus gaie aussi.
Elle était gaie, en effet, pleine de soleil dont l'inondaient deux fenêtres donnant sur le jardin, encombrée de meubles en bambou que recouvraient de claires cotonnades, les murs tendus d'étoffes aux nuances vives. La cheminée, le marbre blanc de la commode, le haut d'un chiffonnier-secrétaire en citronnier vert, deux tables, dont une à jeux, trois consoles et les tablettes de plusieurs étagères, regorgeaient de bibelots en porcelaine, en laque,
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en cristal, en ivoire, aux formes et aux couleurs montrant leur origine chinoise, indoue, japonaise. Dans tous les vases il y avait des fleurs, la plupart artificielles, mais qui pourtant n'étaient point ridicules, leurs tons anciens et abolis leur prêtant la douceur éteinte de fleurs fanées. Plantés a même d'énormes potiches bleues, deux palmiers touffus flanquaient le chevet du lit, et leurs palmes montaient jusqu'au baldaquin, fait d'une pièce de soie rose. Sur le lit lui-même, en guise de couvre-pied, s'étalaient deux châles, l'un de cachemire aux riches ornementations rouges et jaunes, l'autre d«^ Manille, en crépon mauve rehaussé de broderies d'or. Enire les deux fenêtres ensoleillées, débordant sur les deux de façon à ce que le soleil y entrât toujours par l'une ou par l'autre, se dressait l'édifice à jour, léger, aérien, de la volière, tout en fil de laiton, avec des toits superposés, aux angles en retroussis garnis de clochettes; et là-dedans vivait voletait, ramageait, caquetait, sifflait et chantait une république ailée, petites perruches, cardinaux, canaris, tarins, oiseaux des îles, dont les plumages variés, incessamment mêlés par une perpétuelle agitation, faisaient comme un kaléidoscope d'arcen-ciel.
Valentin à coup sur, ne perçut pas tous ces détails. Mais il ne put s'empêcher d'en avoir une impression d'ensemble, lumineuse, joyeuse, bruyante et bariolée, ainsi qu'à l'entrée soudaine dans nu coin d'Orient. Et l'impression, d'ailleurs, fut d'autant plus nette, et d'autant plus impérieuse
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révocation, qu'il planait dans la chambre, s'exhalant de partout, une odeur forte et musquée, capable de vous suggérer ce rêve d'Orient, même les yeux clos.
Un examen plus attentif et plus prolongé eût sans doute corrigé désagréablement cette impression. M™" d'Amblezeuille, par exemple, qui était venue quelquefois chez les Bussins, y apportant son regard aigu et son nez fureteur, ne se gênait pas pour dire, quand elle était mal lunée contre eux :
— Leur intérieur est en fouffes, à fond de poussière; et, sous le musc, on y sent la crasse.
Mais M""' d'Amblezeuille avait plutôt la dent mauvaise, à l'occasion, et il ne fallait pas trop s'en remettre à elle du soin déjuger les gens avec indulgence. Valentin, au contraire, se trouvait ici dans les dispositions les plus indulgentes du monde. Il ne soupçonna pas ce fond dépoussière, ni ne flaira cette crasse sous le musc. Et ce lui fut un enchantement que d'être dans cette chambre, où élait aussi Zénaïde.
Elle y était bien, en effet. Et cependant, déprime abord, il ne l'y aperçut pas. Il la devina seulement, dans le grand lit où elle faisait un tout peut tas, s'y étant pelotonnée, le corps sous les couvertures, la tête sous le traversin.
— Zénaïde, allons, montre-toi. Ne sois pas si enfant !
C'est Bussins qui la secouait, essayant de soulever les draps auxquels elle s'agrippait.
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— Zénaïde, ajoutait M'"" Bussins, tu ne veux donc plus voir monsieur \ aie ntin?
Et liussins, maintenant lui parlait créole, et j^jmo Bussins de même, tous deux d'une voix molle et gazouillante. Mais rien n'y faisait. Zénaïde se ratatinait de plus en plus dans sa cachette, en se cramponnant au traver.sin avec de violents souhressauls.
— Prends garde, dit M ' Bussins à son mari qui voulait tirer de force le drap. Prends garde! Ne l'irrite pas ! Si elle allait avoir encore un accès !
Brusquement, à ce mot, Zénaïde rejeta d'ellemême les couvertures loin d'elle, et sa tête ébouriffée jaillissant de dessous le traversin comme un diable hors d'une boîte, elle s'écria :
— Moi pas ! Moi pas î Moi guéri ! Moi content !
Elle eût dû être toute rouge, venant de se congestionner à rester ainsi sous Ja plume, la respiration étouffée. Elle était, au contraire, extrêmement pâle. Ses yeux flamboyaient d'un feu que Valentin ne leur avait jamais vu. Il se rappela les soirs où à la table d'hôte, il avait eu souvent envie de de lui dire :
— Tu vas être belle. Tu dois être belle. Tues belle. Je suis sûr que tu es belle!
11 ne s'était pas trompé, alors. Elle était belle, en effet. Elle lui parut telle, du moins, en ce moment, et sans restriction aucune. L'harmonie, qu'il avait supposée possible entre les traits disparates de ce visage, il la constatait maintenant, complète., fis ne se nuisaient plus l'un .'i l'autre ni
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tous à chacun. Le bistre vert, qui leur donnait à l'ordinaire une patine de bronze mort, s'était d'abord atténué de sa pâleur, puis se teintait d'unt; pointe d'incarnat aux joues. Son habituelle expression morne avait fait place à une animation d'allégresse, qui ne se lisait pas seulement;! l'éclat de ses regards, mais aussi aux sinuosités tremblantes de ses lèvres, au rapide mouvement de ses narines palpitantes. Bref, elle vivait, enfin !
Yalentin ne savait quelles paroles prononcer. Il la contemplait silencieusement. Elle le contemplait de même. Elle répéta:
— Moi guéri I Moi content!
— Elle parle français, lit Bussins. C'est un grand eifort qu'elle fait là. C'est pour vous être agréable. Elle ne le parle pas très bien. Elle n'aime pas le parler. Mais elle le comprend parfaitement. Vous pouvez lui dire ce que vous voulez. Elle vous répondra.
Yalentin ne savait toujours pas quoi lui dire. Il balbutia un niais :
— Alors, mademoiselle...
Elle l'interrompit par un grand éclat de rire, bizarre, fou, nerveux, ^i s'acheva en un flux de larmes. Yalentin lui avait pris les mains, les lui -verrait tendrement, lui disait :
— Je vous en prie, je vous en prie, calmez-vous. Elle finit par se calmer, cessant de pleurer, puis
e remettant à rire, mais d'un rire léger et doux, jientôt changé en un sourire vague qui devint peu i peu comme le souffle régulièrement rythmé d'un
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enfant prêt à s'endormir. Et elle s'endormit en effet.
— Oh î gentiment, pour le coup,ditM'"' Jîussins. Ce n'est plus le sommeil de cette nuit. Elle repose bien. A la bonne heure !
Valentin maintenant tenait une main deZénaïde, qu'elle lui avait abandonnée mollement, mais qu'il n'osait cependant pas lâcher: car il sentait dans cette mollesse une étreinte somnolente qu'un rien réveillerait. Il eût voulu y échapper quand même, à cette étreinte. Il en était i;êné. Un sourd fourmillement lui en montait le long du bras, se propageant dans ses artères qui battaient à l'unisson de celles de Zénaïde, lui semblait-il, comaae si leurs deux sangs se mêlaient. La chaleur de ce mélange lui allait jusqu'au cœur. 11 s'y alanguissait, craignait de s'endormir, lui aussi, redoutait ce sommeil.
Pour ne point s'y laisser glisser, il se raccrochait du regard à toutes les clartés éparses dans la chambre, et de l'ouïe aux ramages de la volière. Mais ces clartés lui dansaient devant les yeux en papillotements qui lui faisaient cligner les paupières de plus en plus ; et, à ses oreilles bourdonnantes, le vacarme des oiseaux devenait insensiblement un murmure confus, indistinct, à la lointaine cantilène de berceuse.
Les Bussins étaient allés sans bruit, sur la pointe des pieds, jusqu'à un divan bas où ils s'étaient assis à côté l'un de l'autre et où ils demeuraient muets et immobiles, dans une altitude noncha-