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— Puisque c'est urgent, je nai pas le temps de bavarder.
Et il enfila d'+iu pas rapide la première cour pour se rendre chez lui, laissant M""^ d'AmBlezeuille interloquée d'une pareille impolitesse à laquelle elle n'était guère habituée, surtout de sa part.
Au milieu de la cour, il rencontra Prosper Broguet, et fut fâché de la rencontre. Depuis leur querelle, ils n'avaient plus eu d'entretien. Ils se bornaient à échanger des saints avec les banales formules d'usage. Il vit, à la mine souriante du bisontin, que celui-ci allait lui adresser la parole. Il tâcha de s')-^ dérober en baissant la tête. Mais Rroguet l'aborda quand même, lui disant :
— Eh bien! vous avez eu hier une séance de métamathématique avec Wronsky, hein? Curieux, n'est-ce pas? Et passionnant! Il m'en a parlé ce malin...
— S'il vous en a parlé, interrompit Yalentin, inutile que je vous en parle aussi.
Et il continua son chemin sans s'arrêter, plantant là Prosper Broguet tout ébaubi. Il se sentait bourru, rogue, prêt à rabrouer de la sorte qui que ce fût. Il eût mal accueilli Wronsky en personne. Un obscur et inexplicable besoin le travaillait, de manifester qu'il en voulait à tout le monde. 11 s'en voulait plus particulièrement à lui-même.
Il attribuait, d'ailleurs, à celte irritation irraisonnable, une cause qui ne l'était pas moins : cette lettre qu'il portait ù la main, qu'il passait d'une
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main dans l'autre, et qu'il i.e se décidait pas à ouvrir.
Au seuil de la maison, il eut un soubresaut de surprise. Labbé était là, dans le vestibule, debout devant l'escalier qu'il semblait lui barrer. Toute l'irritation de Valentin tomba dun coup. C'est d'une voix soumise et humble qu'il dit :
— J'ai eu encore, depuis ce matin, plusieurs mouvements do révolte contre vous. J'ai aussi éprouvé des terreurs tendant à m'éloigner de vous. J'ai voulu m'enfuir de vous. Je vous en demande pardon. Je reviens, vous le voyez, repentant et obéissant.
L'abbé murmura son ordinaire :
— C'est bien. C'est bien.
Puis, après avoir longtemps lixé son regard en phosphorescence sur la lettre que Valentin tenait dans sa main crispée :
— Pourquoi, fit-il, n'ouvrez-vous pas cette lettre?
— Je ne sais trop, répondit Valentin.
— Efforcez-vous de le savoir, reprit l'abbé, dont le regard, fixé sur lui maintenant, lui poignardait positivement les yeux.
Comme si, en répondant, Valentin répétait des paroles que lui dictait une voix intérieure et étrangère, il dit :
— J'ai le pressentiment que cette lettre contient des choses d'où peut dépendre ma destinée, selon la décision que ces choses me feront prendre. Jai peur den être instruit. J'ai peur, quand j'en
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-erai instruit, Je ne pas prendre la décision qu'il faut.
C.omme s'il parlait ensuite de lui-même, commentant ce qu'il venait de dire, il ajouta :
— Ce pressentiment n'est-ii pas un peu de ce que vous appelez de la télépathie"?
— C'en est, répliqua Tabbé.
— Excusez-moi, continua Yalentin, si la requête que je vais vous faire vous parait trop enfantine. Je vous prierais, cette lettre dont j'ai peur, d'en prendre d'abord connaissance, vous.
— Inutile, fil l'abbé.
— Vous la connaissez donc?
— Oui, je viens de la lire.
— Ouaïîd cela ?
— Ici, entre vos mains.
— A travers l'enveloppe?
— A travers l'enveloppe.
Yalentin n'eut pas l'ombre d'un doute, ni la plus vague tentation de mettre la véracité de l'abbé à l'épreuve en lui demandant ce qu il y avait dans la lettre. Sa foi en l'abbé se tenait toute droite, désormais inébranlable. Il n'en allait pas ainsi de sa confiance en lui-même. La lettre lui faisait peur toujours. Il insinua timidement :
— Alors^ s'il est nécessaire que je la lise, voulez-vous me permettre de la lire devant vous?
— Vous devez, répliqua l'abbé, la lire seul. Vous devez, après l'avoir lue, prendre votre décision, seul aussi.
— En aurai-je le courage?
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— Je l'espère pour vous.
— Ne pouvez- vous m'aidor à trouver en moi ce courae:e?
— Cela, je lo puis.
Et Tabbé lui dit à l'oreille, d'une voix très basse et à la fois très pénétrante :
— Si vous prenez la décision qu'il faut, je vous en récompenserai dignement, d'ici à quelques jours. Je me mettrai, devant vous, en état de vision révélatrice et communicatoire.
L'escalièir monté quatre à quatre, avec la fièvre de l'action, une fois clos dans sa chambre et seul en face de la terrible lettre, Valentin bravement en rompit le large cachet rouge, qui portait, en effet, comme l'avait vu M™** d'Amblezeuille, le sceau d'un double écusson de tabellion.
La lettre venait de Thiérache. Elle avait été écrite par maître Gribiez, notaire à AVigmeux-lc- A'ieux, village dont dépendait le château de Lagibasse. C'était un des nombreux officiers ministériels à qui Valentin avait eu affaire pour tout régler là-bas avant son départ du pays. C'est celui-ci qu'il avait trouvé le plus honnête, le plus dévoué aux intérêts de la famille, desquels maître Gribiez s'occupait depuis longtemps, et desquels le soin lui avait été laissé en conséquence. C est lui qui touchait les fermages pour Yalentin. C'est par son entremise que la fortune liquide avait été placée en rentes sur l'État, incessibles et insaisissables. Yalenfin avait en lui une confiance complète et justifiée.
Voici ce que disait, dans son style un peu long
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et entortillé, mais clair quand même, la lettre du notaire :
(( Monsieur et bien cher client, j'ai Thonnourde porter à voire connaissance deux importantes nouvelles, dont Tune a trait au présent et n'est pas bonne, par malheur, mais dont l'autre, qui a trait à l'avenir, peut devenir tout à fait excellente, si vous voulez bien en changer la probabilité en certitude, ce qui est à votre entière discrétion, je me hâte de le dire.
« Je commencerai par la mauvaise nouvelle, qui est que votre fermier de là-haut et garde-chasse, le pauvre Jacques Campion, est mort il y a trois jours, d'une congestion pulmonaire. Je n'avais pas jugé qu'il fût à propos de vous annoncer sa maladie, survenue la semaine dernière, et qui ne semblait pas grave, étant donné surtout la robuste constitution du gaillard. Je ne m'en serais inquiété pour vous que si la maladie avait traîné en longueur et avait nui à son service et à son travail. 11 n'a interrompu les susdits que pendant les quarante-huit heures qui ont précédé sa fin. Il a été enlevé avec une rapidité vraiment extraordinaire. C'était un excellent fermier et un garde-chasse modèle, que vous remplacerez malaisément.
« Si j'ai tardé trois jours à vous annoncer sa mort, la cause en est que je voulais précisément être on mesure de vous parler de ce remplacement indispensable avec tous les élémentsd'information nécessaires, c'est-à-dire après avoir consulté làdessus sa veuve Mélanie, dont je ne pouvais décem-
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ment sonder les intentions au lendemain même de l'enteiTemcnt de son mari. J'ai donc patienté le temps moral convenable, et je possède maintenant les éléments en question. La veuve Gampion, aidée par Doctrové toujours vaillante, et par Taîné de ses fils qui va sur ses quatorze ans, et en s'adjoipnant un garçon de ferme dont elle fera les frais, st disposée à reprendre le bail. Je la crois, dans ces conditions, très capable d'en remplir les charges. Reste à savoir qui elle choisira comme garçon de ferme, et si l'homme de son choix aura votre agrément pour être assermenté comme gardechasse. Elle m'en propose plusieurs. Le mieux serait qu'elle en eût en vue un avec qui elle convolerait plus tard en secondes noces. Cela, m'est avis, arrangerait bien les choses. Mais raison de plus pour que cet homme, destiné ainsi à devenir votre fermier bientôt, eût votre agrément. C'est vous dire, mon cher client, que votre présence ici, le plus tôt possib'le, serait fort, désirable.
(( Mais ce pour quoi elle serait plus désirable encore, c'est touchant la seconde nouvelle que j'ai à vous annoncer, et à laquelle il faut pourtant bien que j'en arrive, quelque délicate et embarrassante qu'en soit l'expression. Je sais, en effet, mon bien cher client, ayant eu l'honneur de vos confidences à ce sujet, je sais que vous avez pris le parti naguère (très sagement, m'a-t-il semblé alors), de consacrer la majeure partie de a^os revenus, et de longues années en attente, à la future et noble reconstitution de votre domaine et de votre mui-
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son. Or, la nouvelle que j'ai ;'i vous annoncer ne tend à rien moins qu'à vousfairerevenir sur ce plan de conduite pour en adopter un autre. Laissez-moi vous dire, toutefois (et c'est l'excuso démon intervention peut-être importune), que je vous propose, non pas de changer de but, mais d'y arriver par une voie nouvelle, beaucoup plus courte et moins diflîcultueuse.
(( En quelques mots, la bonne nouvelle que j'ai à vous annoncer, c'est qu'il s'offre pour vous la possibilité d'un beau, d'un riche mariage, vous permettant de procéder tout de suite à la reconstitution sus-énoncée.
« II ne m'est pas permis de vous confier le nom de la jeune personne dont il s'agit. Mais je me fais un devoir et un plaisir de vous fournir sur elle les renseignements suivants, dont je vous garantis la parfaite authenticité, et qui ne peuvent manquer, je crois, de vous donner à réfléchir. La jeune personne a dix-neuf ans, est douée d'une bonne santé, d'un physique agréable, a reçu tout ce qu'il y a de plus convenable comme instruction et comme éducation. Elle est la fille unique d'un opulent industriel belge, dont elle sera très vraisemblablement aussi l'unique héritière, son père étant veuf, âgé de soixante-deux ans, et nullement en goût de se remarier. En attendant, elle a .'{3(1,000 francs de dot, qui seront versés au contrat en bonnes espèces sonnantes, comme nous disons dans nos actes.
« Votre patrimoine, à vous, mon bien cher client,.
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outre le château, le parc et la ferme, se monte actuellement, avec ce que vous avez déjà capitalisé de vos revenus, pour l'accroître, se monte, dis-je, à 164,000 francs, qui seront, au terme prochain de vos rentes, soit dans sept mois, devenus 470,000 francs.
« Les deux fortunes réunies constitueraient juste, vous le voyez, un demi-million. Je n'insiste pas. Le chiffre parle lui-même, éloquemment, avouez-le.
« Vous me demanderez sans doute comment il se fait que je sois l'intermédiaire de cette proposition de mariage. Gela, monsieur et bien cher client, c'est mon secret de notaire. Bornez-vous à savoir que j'ai toujours été dévoué à votre famille, à vous-même, que j'en ai fait l'éloge où et comme il fallait, que la jeune personne et son estimable père cherchent une alliance noble, et convenez, toute modestie mise à part, qu'il leur était difficile de trouver mieux qu'une alliance avec l'illustre et antique maison des Leleup de Marcoussy de Lagibasse.
« Vous comprenez sans peine maintenant, n'estil pas vrai, pourquoi je souhaite si vivement que vous veniez au pays. Je pourrais vous communiquer de audit u et en détail des renseignements plus amples sur l'affaire, avec pièces à l'appui, vous montrer un portrait en miniature de la jeune personne, et, si tout cela vous plaisait, comme je l'espère, aviser avec vous aux mesures à prendre pour conclure de la façonlaplus conforme àvos intérêts.
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<( Le père de la jeune personne, en elTet, dans un esprit de prudence très naturel et qu'il ne m'appartient pas de blâmer, ne cache pas sa prédilection pour le rég^ime dotal pur et simple. Inutile de vous dire que je tiens pour le réjjime de la communauté, où vous trouveriez infiniment plus de profit. Mais si Je ne suis pas sûr d'avoir gain de cause complet, il ne me paraît pas impossible d'arriver à une transaction qui couperait, comme on dit vulgairement, la poire en deux, eii vous en attribuant la plus grosse part. Bref, il s'agirait d'obtenir le régime dotal avec communauté d'acquêts.
« J'y tâche de mon mieux, comme bien vous pensez. Mais j'y parviendrais plus vite et plus sûrement si, à la suite d'une présentation préliminaire et admis à faire votre cour en règle, vous joigniez à mes efforts les vôtres propres, autrement efficaces, grâce à l'influence que vous donneraient bientôt, sur l'esprit du père et sur le cœur de votre (lancée, vos avantages personnels.
f( J'ai terminé, et je vais maintenant attendre avec impatience, mais sécurité, votre réponse, laquelle ne saurait guère tarder et sera favorable, j'en ai l'intime conviction, connaissant le sérieux et la maturité de votre caractère.
« C'est dans cette attente que je vous prie d'agréer l'expression distinguée des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
« Monsieur et bien cher client.
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« Votre tout dévoué serviteur et très affectueux ami,
« AUGUSTLN GrUJIEZ. ))
Valentiu avait lu cette lettre d'une seule traite, d'uu regard rapide, machinal, presque iiidifFérent, comme si ses yeux uniquement s'y appliquaient, sa pensée distraite étant ailleurs. Elle était, en effet, occupée tout entière, pendant celte première lecture, à se demander avec une véritable angoisse de curiosité :
— Qu'est-ce que l'abbé entend par cette promesse de se mettre, devant moi, en état de vision révélatrice et communicatoire?
Et, absorbé par ce mystère, il en avait oublié sa terreur de la lettre, et la nécessité même de prendre une décision après lavoir lue.
C'est à une seconde lecture, plus attentive, que cette nécessité lui avait sauté aux yeux brusquement, et qu'avec elle revint la terreur de la lettre.
— La décision à prendre, la voilà. Il s'agit de Lvoir si je veux, oui ou non, ce mariage.
11 avait dit cela intérieurement. Il dit à voix haute :
— Non, certes, je ne veux pas.
Sa terreur redoubla, d'avoir ainsi parlé à voix haute, tout seul dans sa chambre, et cependant comme s'il répondait à quelqu'un. Qui était ce quelqu'un, si présent à son imagination, quoiqu'il n'y eût personne là en réalité ? En même temps qu'il se posait la question, il y fit la réponse :
— Ce quelqu'un, c'est l'abbé.
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Et ii u'eùl pas éprouvé le moindre étonnemeiil si, à ce moment-Jà juste, cette présence imaginaire se fût transformée en présence réelle.
— Non, certes, répéta-t-il, à voix haute encore, non, certes, je ne veux pas.
Mais, cette fois, ce n'est plus à l'abbé qu'il lui sembla répondre, c'est à Zénaïde. Et il l'eût vue, devant lui, surgir et apparaître en personne, miraculeusement, que cette fois non plus il n'eût pas été stupéfait.
Soudain des scrupules séveillèrent en lui. Avait-il le droit de prendre immédiatement une telle décision, sans y avoir réfléchi, par un coup de tête ? Cette précipitation n'était-elle pas un signe de lâcheté ? Son acte d'énergie factice n'avait- il pas quelque chose de tyrannique sur lui-même, lui interdisant d'avance l'examen de mobiles et de motifs dont il redoutait la discussion et qui peut-être étaient assez forts pour dicter à sa raison la décision précisément contraire 'l Ce que l'abbé avait exigé de lui, était-ce bien ce hâtif, sommaire et enfantin « je ne veux pas » ? N'étaitce pas plutôt le plein et noble exercice de sa volonté, jugeant après une lente et virile enquête sur le pour et le contre et ne prononçant un arrêt définitif qu'en connaissance de cause?
— Oui, oui, c'est cela évidemment que désire l'abbé. C'est cela seul qui est digne de moi.
En même temps lui revenaient en mémoire les beaux projets faits naguère touchant ce qu'il appelait sa grande œuvre, le plan de conduite qu'il
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s'était tracé si bravement pour y arriver, avec quel courage, quelle foi et quelle joie d'orgueil il avait suivi d'abord ce plan de conduite. Et il se reprocha de s'en être si peu souvenu depuis ces derniers mois, de n'y avoir presque plus pensé, pour tout dire, d'avoir oublié ce rêve héroïque de son adolescence, d'avoir oublié surtout qu'à ce rêve son père et sa mère s'étaient sacrifiés, et qu'il leur devait de continuer leur sacrifice. Il eut honte d'un pareil oubli.
Puis il eut honte de cette honte. Il se trouva mesquin, inintelligent, borné, de l'avoir eue.
— Le programme que je m'étais imposé, par écrit (ce qui était peut-être puéril et prétentieux), ai-je donc cessé un instant de m'y conformer ? Non. J'en ai pu négliger la lettre. J'en ai toujours observé strictement l'esprit. Mon but, c'est de rendre à notre maison, à notre nom, leur ancien lustre perdu. Comment? En devenant glorieux, un grand philosophe. Or, à quoi ai-je travaillé, pendant ces derniers mois plus que jamais ? A cela, uniquement.
Il relisait cependant les phrases du notaire relatives à l'argent. Un demi-million ! Le chifi're, en effet, parlait éloquemment. Avec ce demimillion, le domaine tout de suite se reconstituait. Avec l'héritage entier du père, plus tard, la maison reprenait aisément dans le monde le rang qui convenait au nom de Leloup de Marcoussy de Lagibasse. Cela, en tout cas, était assuré en attendant la gloire, plus problématique. Et qui empê-
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chait, d'ailleurs, cette assurance malérielle obtenue, de persévérer quand même au pourclias de la gloire ? L'opulence n'est pas un obstacle à devenir un grand philosophe. Si Spinoza en fut un dans la pauvreté, Marc-Aurèle en fut un sur le trône.
— Mais les soins d'une fortune à gérer, les tracas d'un ménage, en voilà des obstacles, très probablement. Cette femme, quelle âme a-t-elle ? Pourra-t-elle me comprendre?
— Fais sa connaissance. Tu le sauras. Si tu constates qu'elle puisse être une gêne au développement de ta pensée, il sera toujours temps de le dire alors ton : « Je ne veux pas ».
Ainsi, discutant serré avec lui-même, il en arriva logiquement à se convaincre qu'il ne pouvait pas, en conscience, refuser, sinon l'offre catégorique, au moins les ouvertures du notaire, et qu'à tout hasard il devait aller là-bas. Il prit une plume pour répondre dans ce sens et annoncer son arrivée prochaine.
Comme il la prenait, il eut dans les doigts un subit tremblement qui la lui fit lâcher, sautant en l'air. On eût dit que quelqu'un venait de la lui arracher de la main. Il en eut positivement la perception. De nouveau il se demanda qui était c quelqu'un, et en même temps qu'il se le deman dait, il s'aflirma :
— C'est l'abbé.
Puis, aussitôt :
— C'est Zôna'ide.
Ses terreurs de tout à l'heure le ressaisirent,
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vagues d'abord. Elles se précisèrent ensuite, sous forme de dubitations angoissantes de ce genre :
— Suis-je de force à devenir un grand philosophe, livré ù moi-même seul? Pour faire usage du don (ïintuilion qui est né en moi si récemment, n'ai-je pas besoin de guides encore? Ne suis-je pas redevable de ce don à Tabbé? N'en serai-je pas privé, loin de lui? La société de AVronsky. même celle de Broguet, ne sont-elles pas nécessaires, en de certains sens, à l'exercice de ce don? Jja maison, si bien nommée le sanctuaire, n'en est-elle pas le lieu d'élection? Zénaïde n'y est-elle pas mêlée intimement, par je ne sais quel mystère dont je n'ai pas la clef, mais dont j"ai senti les effets irrésistibles? Cette clef ne me sera-t-elle pas fournie finalement, et peut-être très prochainement? N'est-ce pas, juste, à cela qu'a fait allusion l'abbé, quand il m'a promis de se mettre, devant moi, en état de vision révélatrice et communicatoire?
Il ouvrit sa fenêtre, en proie à une grande exaltation. Là-bas, au fond du jardin, sur le banc, il aperçut l'abbé, dont ce n'était pourtant pas l'heure habituelle de s'y tenir. L'abbé, en plein soleil, ne regardait ni l'angle de la muraille, ni le ciel, mais à ses pieds, la tête basse, la pose affaissée, tout son corps à l'abandon, comme écroulé sous un écrasement.
Au même instant, un cri aigu, parti de la première maison, traversa la cour et arriva jusqu'à l'oreille do Valentin, bien qu'il fût sur l'autre face
de la seconde^inaison; et dans ce cri, achevé en éclat de rire, il reconnut la voix de Zénaïde.
— Tous les deux, pensa-t-il, me signifient de rester.
Il déchira en morceaux, rageusement, la lettre du notaire. Un profond sentiment de bien-êlre. aussitôt/ l'inonda. 11 se frottait les mains. Il avait envie de dire à voix haute, et il le dit en effet:
— Je suis heureux.
Il eût, en ce moment, embrassé Broguet, même jyjme d'Amblezeuille. Il cogna violemment à la porte de Wronsky, et, la porte ouverte, sauta au cou du Polonais, l'étreignit en lui criant :
— Je vous adore.
Après quoi, l'ayant repoussé dans la chambre d'une bourrade joyeuse, il descendit l'escalier presque en dansant.
Au bas, dans le vestibule, il se trouva face h face avec l'abbé, qui était revenu. (Comment? Si vite! Mais il n'y prit pas garde). Subitement. Valentin se fit grave, et dit à Tabbé, d'une voix forte :
— Non, certes, je ne veux pas.
Et l'abbé rentra chez lui en murmurant :
— C'est bien. C'est bien.
Toujours grave, mais seiilarit au fond de cette gravite une intime allégresse, Valentin se dirigea vers la première maison pour aller prendre des nouvelles de Zénaïde, et surtout pour lui dire, car il on éprouvait le besoin :
— Je ne pars pas.
J\'étail-il pas certain, en effet, qu'elle avait eu le pressentiment de ce départ, résolu pendant quelques minutes, qu'elle l'en avait détourné avec son cri aigu, et qu'elle attendait d'être rassurée làdessus par lui-même? De tout cela, qui lui eût jadis paru absurde, il se donnait à présent, sans la chercher, une explication tout à fait satisfaisante, grâce à la télépathie. Tout, d'ailleurs, autour de lui, lui semblait dorénavant régi de la sorte, très naturellement, et rien ne pouvait plus l'étonner.
C'est ainsi que M'"*^ d'Amblezeuille en personne ne lui fit plus l'effet d'une patronne de table d'hôte en affût de curiosité importune, mais d'une comparse obéissant aus ordres occultes de l'abbé, quand elle l'aborda sur le palier des Bussins en lui disant :
— A la bonne heure! Vous n'agissez plus en
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petit cachottier. A quoi cela rimait-il, du reste? Ne suis-je pas votre alliée? Vous l'aviez oublié ce matin, quand vous m'avez quittée d'une faron si impertinente. Mais je ne vous en veux pas. Vous n'étiez plus vous-même. Je vois à votre fig^ure que vous êtes redevenu le jeune homme sur qui Tabbé fonde ajuste titre de si grandes espérances. Réalisez-les donc, mon cher enfant, jusqu'au bout. J'en serai heureuse plus que qui que ce soit au monde. Et elle lui serra la main avec un geste de majesté affectueuse, en ajoutant :
— Vous verrez que je ne vous avais point menti, le jour où je vous affirmais, de la part de l'abbé, que vous trouveriez, à fréquenter Bussins, de vives et fécondes surprises.
Il en eut une, en effet, dès cette seconde visite. C'est la confidence que lui fît le créole touchant la généalogie de Zénaïde, et qu'il lui fit presque immédiatement.
Zénaïde, en effet, refusait de recevoir Valentin, ce qui l'avait déçu et peiné. Bussins n'avait pas de motifs plausibles à pouvoir alléguer de ce refus, sinon que Zénaïde était capricieuse, lunatique, qu'il fallait la prendre comme elle était. A quoi Valentin s'était buté, insistant pour la voir quand môme.
— Eh bien! avait repris Bussins, je vais donc -out vous dire. Car, en somme, elle tient à vous voir, et elle serait très fâchée, douloureusement affectée, de ne pas vous voir. Mais elle y met, pour condition formelle, que vous lui rendiez les hom-