A(J1BASSE
mag:esquilui sont dus, en la saluant dans la langue de ses aïeux, du titre qui lui appartient.
Et Bussins avait alors raconté le mariage de sa sœur Xavière avec Mala-ïnga, et la filiation royale de Zénaïde.
— Pourquoi exige-t-elle ce salul en tamoul? ajouta-t-il. Je l'ignore. Mais sa volonté est expresse. Voilà.
— Je m'y conformerai de grand comr, répondit Valentin. L'idée me paraît originale et jolie. Enseignez-moi la formule de ce salut. Je la répéterai à Zénaïde, très ravi de pouvoir lui être agréable.
Il le fit, comme il l'avait dit, et très sérieusement, Zénaïde elle-même étant on ne peut plus -érieuse, assise à jambes croisées dans un large fauteuil, oij, la tête immobile, les mains aux genoux, le corps drapé du chàle de Manille en crépon mauve brodé d'or, elle avait vraiment l'air d'une petite reine hiératique sur un trône.
Quand Yalentin eut prononcé la formule de salut que lui avait enseignée Bussins, Zénaïde leva le bras droit et lui fit signe impérieusement de s'accroupir devant elle. Il obéit docilement, sans la moindre envie de rire, quoique M'"'^ Bussins se fût mise à sourire en disant à mi-voix :
— Quelle enfant î Quelle enfant! Et elle rend tout le monde enfant comme elle.
Puis Zénaïde, décroisant ses jambes, penchée vers lui, l'expression du visage détendue en mutinerie, commença un long et volubile discours dans une langue qu'il n'entendait pas, en tamoul
X'IS 1,.\(.IIÎ\SSK
sans doute, et pareille à celle de la chanson qu'elle avait chantée devant la volière. C'était léger, gazouillant, presque une chanson encore, avec des modulations beaucoup plus musicales que parlées.
Et Yalenlin, qui ne comprenait pas un traître mot, n'éprouvait aucun besoin de comprendre, tout entier au charme de se laisser suavement caresser l'ouïe par cette musique, d'autant plus pénétrante qu'elle n'avait pas de sens.
Zénaïde cessa brusquement, comme un rossignol arrête sa mélodie, sur une note ne concluant pas, et elle dit, en son baragouin de mauvais français :
— Toi apprendre tamoul par écouter beaucoup. Toi écouter demain.et demain comme.
— Elle devrait ajouter, interrompit Bussins, le mot « aujourd'hui ». Elle prétend qu'en l'écoutant ainsi, chaque jour, vous apprendrez le tamoul. C'est une méthode assez bizarre. Mais peut-être, en effet...
— Je la trouve excellente, lit Yalentin. La première leçon m'a enchanté.
Zénaïde entama un nou\ eau discours, où Yalentin reconnut, cette fois, des termes anglais déformés, du patois créole-français, mais où abondaient d'autres sons absolument étranges, brefs, gutturaux, labiaux, tout en consonnes, lui semblait-il.
— Cela, dit Bussins, ce n'est plus du tamoul; c'est sa langue ;'i elle. Il y a du tamoul encore, et
LAGIUASSE 249
de l'anglais, et du créole: Mais il y a surtout des racines.
— Des racines? interrogea Valentin, Qu'entendez-vous par là ?
— Oh ! fit Bussins, ce serait trop long à vous expliquer. Plus tard, quand vous la connaîtrez mieux, je pourrai vous donner un aperru de ce que je veux dire.
— Oui, ajouta M™*^ Bussins, c'est une idée de mon mari, un peu folle, je crois, mais qui aura quelque intérêt pour un homme instruit comme vous.
— Seulement, reprit Bussins, n'en parlez à personne, je vous prie.
— Eh! fît Valentin, de quoi parlerais-je? Je ne sais rien.
— Mais vous saurez, un jour, vous saurez, continua Bussins. Plus tard î Je vous le promets.
Il se posa un doigt sur les lèvres. M™*^ Bussins de même. Zénaïde les imita, riant, avec une grimace. Et tous trois cependant ne parurent pas comiques à Valentin, qui les contemplait en pensant :
— Il y a là un secret, duquel, m'a dit jadis M""' d'Ambezeuille, dépend ma destinée. L'abbé en a la certitude, m'a-t-elle affirmé positivement. Et moi aussi, désormais, j'ai cette certitude, obscurément, mais absolument.
Et c'est le cœur gonflé de joie, d'une joie orgueilleuse , qu'il sortit de chez les Bussins, entendant bourdonner dans sa mémoire ces paroles
250 i.\(.iijassl;
fatidiques, mêlées au discours tamoul de /énaïde, incompréhensible et si suavement gazouillour, et parmi lesquelles se détachaient, en sons g-ulturaux, labiaux, brefs, les verbes mystérieux que Bussins appelait des racines. [1 cherchait machinalement à reproduire les sons de ces verbes. Eu même temps, tout au fond de lui-même, non moins machinalement, il répétait à satiété :
— Zénaïde est fille de rois. Zénaïde est fille de rois. Zénaïde est lille de rois. Zénaïde (!sl fillf de rois.
(ioninie Valenlin arrivait au rez-de-chaussée, se disposant à retourner (il ne savait pourquoi, d'ailleurs) vers le banc où il s'était assis ce matin dans le Jardin des Plantes, il rencontra de nouveau M"" d'Amblezeuille qui lui barra le passage, de cette injonction rapide :
— Défense d'aller dehors. Ordre de l'abbé. Quoique son désir de cette promenade fût très
vif, d'autant plus vif même qu'il était irréfléchi, Yalentin ne fut pas contrarié qu'on l'empêchât de le satisfaire, et, cela, si brutalement. II lui était plutôt doux de se sentir passif et en proie. Il ne songea seulement pas à questionner M™'' d'Amblezeuille sur les motifs de cette défense. Elle dut le rappeler pour les lui fournir.
— L'abbé, dit-elle, a des instructions immédiates à vous donner. Il affirme aussi que l'extérieur, en ce moment, retarderait pour vous l'épanouissement dun état intime qui est éclos déjà; Permettez-moi, personnellement, avec lexpérience que je puis avoir de ces choses, d'ajouter...
— Inutile, interrompit Yalentin. Je n'ai besoin d'aucune explication. L'abbé ordonne. J'obéis. C'est
2bi LA«iJlSASSli
tout simple. Où faul-il que je me rende? Chez lui, n'est-ce pas? Je m'y rends.
— Non, reprit M""^ d'Amblezeuille. Pas chez lui. Mais bien chez vous. Je vous préviens même, et formellement, de sa part, que vous ne devez pas chercher, sous aucun prétexte, à le voir d'ici à quelques jours.
— Mais, objecta Valentin, et les instructions immédiates qu'il a, disiez-vous, à me donner?
— Vous les trouverez, lit-elle, sur la table de votre chambre. 11 vous a fait l'insigne honneur de les écrire pour vous, de sa propre main.
Et M'"^ d'Amblezeuille, en témoignage évident de respect envers un être si particulièrement honoré, lui tira une profonde révérence, dont il goûta tout le prix, cette idée lui venant soudain, très nette :
— J'ai la consécration.
Quelqu'un qui l'eût aperçu alors, traversant la cour et montant son escalier d'un pas lent, mesuré, sacerdotal, l'eût pris pour un officiant à l'autel. C'est te qu'il avait la conscience d'être. Il ouvrit sa porte comme si elle eût été celle d'un tabernacle, et prit sur sa table la feuille écrite par l'abbé comme s'il eût pris une hostie dans le saint ciboire. Il la tenait à deux mains, du bout des doigts, et ses doigts en tremblaient.
L'écriture de l'abbé, qu'il contemplait pour la première fois, était de forme gothique carrée, en lettres presque unciales, mais très petites, tracées avec une encre de Chine très noire, luisante et
LACilBASSE 253
parfumée. Elle faisait relief sur la surface lisse et grasse de la feuille, qui était en parchemin.
Voici ce que contenait cette feuille :
Instruction liminaire accidentelle.
Oublierenlièrementtoutes préoccupations étrangères au lieu d'élection où vous clés présent, et, eu conséquence, répondre d'abord à la lettre reçue ce matin, de façon à en débarrasser votre esprit de fond en comble, puis renoncer à "sortir du sanctuaire, sauf dans les deux cas prévus ci-dessous.
Instructions essentielles, au nombre de treize, pour rous mettre en état d'assister à ma prochaine vision révélatrice et couiniunicatoire.
I. Commencer, à partir de demain, chaque journée, au réveil, par la diction intérieure, lente et fervente, de la syllabe AUM, en en majusculant successivement les trois signes au moyen de la ferme intention do le faire, et répéter cette diction, sans en accélérer la lenteur ni en atténuer la ferveur, septante-sept fois.
II. Procéder ensuite aux soins de votre toilette et à l'évacuation des immondices de votre corps, en sorte qu'il ne soit plus nécessaire d'y revenir avant le soir, dussent les heures intermédiaires en éprouver des incommodités et dés souffrances que vous devrez souffrir sans plaintes.
III. Demeurer, jusqu'à midi, dans la plus grande immobilité qu'il vous sera possible d'obtenir, physique et morale, c'est-à-dire non seulement en ne bougeant pas, ou du moins en ne bougeant que i our éviter la trop dure fatigue de ne bouger
254 LAGIBASSK
pas, mais afissi, et surtout, en vous appliquant à ne point p«Miser.
IV. Observer, également jusqu'à midi, le jeûne le plus rigoureux, étant bien compris qu'il serait considéré comme rompu par la simple absorption d'une goutte d'eau.
V. A midi, seconde diction de FAUM, pareille à la première, et pendant laquelle vous prendrez le repas qui vous sera servi, quotidiennement le même, composé selon mes indications, et consommable intégralement.
VI. Jusqu'à deux bcures, récréation et promenade dans le jardin du fond, en complète liberté du corps et de l'esprit, avec l'unique restriction de ne pas vous asseoir, sur le banc, au bout que je me suis réservé, étant bien compris que cette restriction est de la plus haute importance, et qu'en enfreindre la règle constituerait une faute irrémissible.
VII. De deux heures à quatre heures, séanco chez Prosper Broguet, dont vous n'aurez jamais à interrompre l'enseignement par la moindre interrogation, et que vous vous efforcerez d'écouter avec ce que votre intelligence a de plus terre-àterre, étant bien compris qu'il s'agit là de vous procurer le contact scientifique avec le concret.
VIII. De quatre heures à six heures, séance cbez Wronsky, dont vous n'aurez jamais, non plus, à interrompre les rêveries parlées par la moindre interrogation, et que vous vous efforcerez, lui, d'écouter intuitivement, étant bien compris
LA<tIBAS;^E 2DJ
qu'il s'agit là de vous procurer le contact suprascientifique, on métamalhématiqup, avec l'abstrait.
IX. De six heures à sept heures, visite chez les Bassins, sans recommandations, restrictions ni conseils d'aucune sorte.
X. De sept heures à neuf heures, demeurer, comme le matin avant midi, dans la plus grande immobilité qu'il vous sera possible d'obtenir; mais, cette fois, seulement physique, et votre pensée en exercice à sa fantaisie pour ruminer les souvenirs du jour.
XI. Procéder alors derechef aux soins de votre toilette et à Tévacualion des immondices de votre corps.
Xli. CoUaliunner dans votre lit, avec la bouillie spéciale qui vous sera fournie ad hoc, quotidiennement la même, composée selon mes indications, et consommable intégralement.
XIII. Troisième diction de l'ALM, pareille à la première et ù la seconde en lenteur et en ferveurpendant les septante-sept fois réglementaires, et se continuant ensuite en égrènement de rosaire, fût-ce machinalement, jusqu'à l'obtention du sommeil.
.Vme.'t.
Dévolieusemenl, Valenlin reposa la feuille, non à plat sur sa table, mais de champ sur le marbre de sa cheminée, où la raideur du parchemin la fit tenir toute droite comme un missel appuyé contre un tabernacle.
256 LA(iIlI\ssi;
l*nis il cciivit aussitôt à inaUrc Gribiez pour lui dire qu'il refusait catégoriquement la proposition (le mariage, et (ju'il s'en raj»porlait complMement à lui louchant la question du bail, soulevée par la mort de Campiou, Il remit cette lettre, pour la poste, à la servante qui lui apportait en ce moment son ordinaire dîner du soir. 11 pensa :
— Voilà le dernier repas que je fais comme les autres hommes. Demain j'entre en initiation.
Et ce repas, fort peu sardanapalesque cependant, j)liitot frugal même, lui parut un festin régalant, dont il eut j)resque lionle après l'avoir achevé, honte connue d'une espèce d'orgie, en vérité, y ayant assouvi sa faim, qui ce soir-là était très grande.
XXXTI
Les premiers jours de cette existence nouvelle, strictement conforme aux instructions de labbé, lui furent extrêmement pénibles, malgré la joie d'org-ueil que lui donnait l'idée d'être entré en initiation, comme il disait.
Et tout d'abord il se trouva incommodé, jusqu'à la souffrance, en effet, et ignominieusement, lui sembla-t-il, par l'observance de l'article II, rappelant son orgueil à llmmiliante constatation de son infirmité humaine. Cette même infirmité lui était d'ailleurs soulignée aussi par les besoins contraires à ceux que l'article II mettait parfois à une véritable torture d'inapaisement, c'est-à-dire par la faim et par la soif, que le long jeûne matutinal aiguisait avec férocité. Il lui fallut chercher dans son orgueil môme une consolation au chagrin de son orgueil, et se répéter en y insistant :
— Plus les obstacles offerts sont dégradants, plus il y a de gloire à les surmonter. Voilà pourquoi on m'en oppose ici de ce genre. J'en viendrai donc à bout.
Et il en vint à bout, certes, ayant vaincu la douleur morale de l'humiliation. N'empêche que la
LAGI BASSE
douleur pliysique fut réello, âpre souveiil, empoisonnant les lieures d'un sale poison.
La matinée, en immobilité de corps cl d fsjuil, Il «'lait pas non plus une ciiose fa(.'ile à étal>lir. Toutes les libres de la chair, h ne pas bouger, s'alourdissaieiil de fourmillements, se raidissaicnl de crampes, les muscles en révolte contre l'étreinte de la volonté condamnant les membres à unr inaction d'ankylose. La pensée était plus malaisée encore à tenir stagnante. Elle fusait de toutes parts, en rêvasseries, en fuites d idées, filtrant .~i travers tous les efforts pour la réduire au silence, comme de 1 euu qu'on voudrait emprisonner dans sa main en serrant les doigts. Valentin sépuisait H cette pratique d'un ascétisme oriental, particulièrement dure, quant au corps, pour un homme de son âge, et, quant à l'esprit, pour un Européen à l'intelligence toujours trépidante. Il ne s'en acquittait que très imparfaitenient, malgré tout le mal qu'il y prenait, et n'en tirait aucun bénéfice. Ce qui eût conduit à l'extase un yogbi de l'Inde, ne produisait chez lui quune fatigue agaçante et un inutile énervement.
11 avait espéré s'en détendre dans la promenade au jardin, puis dans les séances chez Broguet et i-hez Wronsky. et faire jouer là les ressorts de son corps et ceux de son esprit ensuite.
Mais la promenade lui lût gâtée par la défense de s'asseoir sur le boni du banc l'éservé à l'abbé. L'impoilancc même attribuée à celle resli'iction |m i(iii!;mI .Tiiiic <-i'ii,inlé |ier>écnli'ie(! el obsédante.
liGs menaces atlachées à l'infraction de cette r^^-Ic donnaient inv'sistiMenient envie de l'enfreindre. Il fallait lutter sans cesse contre la tentation (juon en avait. La promenade au jardin, dans ces conditions, n'était plus un repos, mais une recrudescence de laiii::ue énervante.
II en alla pareillement pour les séances chez iJroguet et chez Wronsky, à cause de l'expresse interdiction s opposant au désir naturel de les interrager. Leur enseignement, d'ailleurs, s'était fait spécialement sévère et ardu, d'une technicité rebutante avec Broguet, d'un algébrisnie plus incompréhensible que jamais ave(; Wronskv. Ouelque bon vouloir qu'y apportât Valentin, il ne [)0uvait suivre ni le premier dans les infiniment ;>etils du concret, ni le second dans l'infiniment -irand de l'abstrait. A ces courses sans haltes, d'un pas trop précipité pour le sien, il ne trouvait pas ilu tout l'exercice intellectuel qui lui eût convenu, dérouillant sa pensée de l'immobilité ascétique, l^^lle s'y forçait, s'y essoufflait, s'y surmenait vainement, d'une agitation exaspérée par son impuissance, et en sortait fourbue.
Enlin la diction de TAUM, dont il s'était promis I sans savoir pourquoi, au reste) des joies inconnues et rares, lui avait été une profonde déception.
Malgré la lenteur «4 la ferveur d'oraison qu'il y
mettait, detoute son ànie. iln'en availéprouvé rien
d'extraordinaire. Ignorant la signihcation de cette
yllabe, il n'avait pas eu même la curiosité mquiète
du mystère qu'elle pouvait et devait contenir, fl s'rtait docilement résiyné à la réjxHrr septanlesept fois, à chaque moment indiijué, en en uiajusculant de son mieux les trois signes au moyen de la ferme intention de le faire. 11 avait compté sur cette obéissance passive, sans discuter, sans cherclier à comprendre, pour en obtenir la récompense de quelque révélation soudaine et finale en intuition. Il fut oblig-é de se rendre à l'évidence en constatant que la récompense n'était point venue. Il ne s'irrita pas, continuant à croire qu'elle viendrait, mais attrislé de l'attente. En somme, la diction de lAUM ne lui avait procuré de bon que le sommeil oiî elle le faisait, le soir, doucement s'assoupir dans son égrènement de rosaire, machinal, ronronnant et berceur.
Les seuls instJints vraiment agréables de ces journées, c'était aux heures des deux repas et pendant la visite aux Bussins.
Encore le repas de midi, invariablement composé d'une omelette, d'un hareng grillé, d'une purée de lentilles, d'un médiocre morceau de pain rassis, et d'un bol de café noir très fort, se prenaitil pendant une <liction de l'AUM, ce qui gênait quelque peu pour s en régaler tout à l'aise. L'appétit, toutefois, excité par le long jeûne du malin, s"y repaissait, non sans un vif plaisir. Quant à la collation du soir, absorbée au lit, et que ne gênait point, elle, la diction de l'AUM, elle consistait en un grand bol de bouillie, dont \alenlin eût dû se régaler tout à fait, puisqu'elle était
LAGIBASSE 2G1
tle riz au lait très sucré, une réelle friandise pour lui. Il ne s'en régalait qu'à demi cependant, la couleur, l'odeur et la saveur en étant singulières. Le ton hiauc du riz se teintait, en effet, d'une nuaucc safrauée, souvent même verdàtro. A la senteur chaude du lait se mêlait une sorte de parfum froid, opiacé, de pavot ou de chanvre. Sous la douceur du sucre se percevait une légère et pénétrante amertume. Néanmoins, fùl-ce à demi, et avec une certaine appréhension vague, Valentin se régalait.
Mais où son agrément était complet et pur, (était pendant la visite chez les liussius. L heure (|ii"il y passait lui semhlait toujours trop courte. Zénaïde l'emplissait, cette heure, de ses gentillesses.
Tantôt g-rave et lui parlant tamoul du haut de son fauteuil où elle trônait, tantôt mutine et lui haragouinant son français de sauvag'esse naïve, elle le divertissait de toutes façons. La détente dont son esprit avait hesoin, elle la lui doimait par ses questions vives, ses réponses primesautières, la turhulence de son esprit, à elle, sautillant sans trêve comme un oiseau. Lexercice nécessaire à son corps de jeune homme et que ne lui fournissait pas la promenade agaçante au jardin, elle l'ohligeait à le prendre en se livrant devant lui à sa gymnastique de bonds, de danses, où elle l'entraînait.
— Quelle enfant ! Quelle enfant ! répétait 31'"« Bussins.
26i I-AGIBAbSE
— Bah! laisse donc! disait Biissins. Après une journée de travail philosopliicjiic , roniiiic celui où s'alisorhe monsieui- Valeulin, cela lui lait une excellenlc récréation. N'est-ce pas, cher ami?
— Certes, répondait Valentin, eu sOflrant cette récréation avec délices.
Et délicieuse aussi lui était Tamilié de ces deux bonnes jj;ens, dont la parole molle et roucoulante le reposait du lonr;- silence gardé toute la matinée, des interminables cours professés par liroguet, du verbe apocalyptique de Wronsky. Dautant que tout ce qu'ils disaient en revenait toujours à Zénaïde, commentait ses faits et gestes, traduisait ses discours, expliquait son langage, et uniquement sur le mode apologétique. Car tous deux l'admiraient, laprélendue idiote, et ne se lassaient point de l'admirer.
Valentin non plus ne sen lassait pas. Le charme dont elle l'avait jadis obscurément séduit, il le subissait maintenant en s'en rendant compte. 11 raffolait de cette grâce simiesque. Il voyait vivre ce visage mort, enfin ressuscité, avec tous ses trails en harmonie. Il entendait tout ou presque tout, et devinait le reste, de ce qu'elle exprimait dans ses parlers divers, et même il avait l'illusion de découvrir des sens à la gazouillante, gutturale, labiale et absurde chanson quelle employait de j)référence, et que Bussins appelait des racims
L'heure, de récréation s'écoulait ainsi dans un ravissement, et les journées, si longues, si pénibles, rn étaient fleuries.
Puis, par laccoiitnmace, le cours même de ces journées se lit plus bref, el les exigences en devinrent moins âpres. Les révoltes du corps eng-ourdi
, en immobilité s'apaisèrent. La pensée cessa de bouiilouner quand il ne le fallait pas, stagna pendant la matinée entière et ne tenta plus décbapper à Ite torpeur. La faim, la soif, les besoins contraires, réglés, ne s'éveillèrent désormais qu'aux moments prescrits. L'enseignement de Broguet prit de l'intérêt. Le verbe apocalyptique de Wronsky s'éclaira de clartés intermittentes. La diction de l'ALM amena une vague excitation doîi naissait une sorte de bien-être moral. Ce bien-être
t fut acquis aussi par le fait de s'asseoir sur le banc
" au fond du jardin en respectant le bout réservé à l'abbé.
Vers le milieu de la seconde semaine, Jes impressions de Valent in avaient cliangé du tout au tout.
■f Aucune souffrance maintenant, aucun effort même,
f à remplir le dur programme! Loin de là! Une di'lectation ! Si intense bientôt, que sembla s'en atténuer, tout d'abord, celle prise auprès de Zénaïde. Après quoi les deux délectations s'amalgamèrent en une, qui fut uile perpétuelle et totale ivresse de tous les instants.
Cette ivresse dura trois jours pleins sans discontinuer, et ces trois jours-là, justement, Zénaïde
- fut plus extraordinaire, plus captivante que jamais.
; Elle aussi paraissait ivre. Les Bussins eux-mêmes
' en étaient étonnés. M""^ Bussins dit :
. — J'ai peur qu'elle ait un nouvel accès. Elle est
dans un étal de dangereuse exaltation. Il faudrait la calmer penl-êlrc. Mais comment?
— Elle n'aura pas de nouvel accès, répondit Valentin avec autorité. Inutile de la calmer! Son exaltation n'a rien de dangereux. Elle est simpltmenl le contre-coup de la mienne.
Et il ajouta, d'un air profond qui leur sembla très énigmatique :
— Je suis en initiation.
Ni Bussins ni sa femme ne pouvaient comprendre ce qu'il voulait dire, certainemenl. Zénaïde, de toute évidence, le pouvait moins encore. Et cependant, les yeux étincelants d'intelligence, et tout son visage en étant illuminé, soudain elle s'écria :
— Lui parler vrai. Moi sentir. Moi savoir. Vrai. Flèche soleil entrer tête moi. Lumière grand, grand. Lui tout connaître. Soleil tète lui. Veux. Veux. Veux.
Valentin ne douta plus quelle fût en communion télépathi(iue avec lui, comme il l'avait affirmé tout à l'heure sans en avoir d'autre garant que sou intime conviction. Bussins. lui, n'entendit pas les choses de la sorte, d'autant que les paroles de Zénaïde s'éclairaient très nettement, pour lui, du geste impérieux qui les avait suivies, désignant le chifloimier. Zénaïde, interprétant à sa façon la piirase obscure et l'air énigmatique de Valentin, avait cru sans doute, pensa subitement Bussins, que Valentin exigeait d'être initié à l'histoire contenue dans les onze petits cahiers, qu'elle savait*
LAGIBASSE 2G5
être enfcrmt'S là. Et il fut ])ien sûr d'avoir deviné juste, quand Zt'iiaïde reprit :
— Ouvrir, toi, donner lui. Yeux. Yeux, Yeux. Il n'y voyait, d'ailleurs, aucun inconvénient.
Yalentin nétait-il pas à présent un ami en (jui Ton pouvait a^"oir pleine confianoe? Depuis quelque temps déjà, outre la filiation di' Zénaïde, Bussins lui avait insinué certains détails curieux. Le mettre définitivement au courant de tout, c'est ce qu'il était à peu près décidé à faire un jour ou l'autre. Pourquoi pas aujourd'hui, en effet"? Il ouvrit donc le chiffonnier-secrétaire, en lira les onze petits cahiers et dit :
— Elle tient à ce que je vous montre cela. J'y consens volantiers, cher ami. Rien ne s'y oppose plus. Yous y trouverez, je crois, des choses intéressantes sur elle. Ce sont les choses dont je vous avais promis à plusieurs reprises la communication. Comment cette petite masque a-t-elle appris qu'il s'açissait d'elle là-dedans ? Yoilà qui me passe, par exemple!' Enfin, c'est ainsi. Elle est si rouée ! Peu importe, au reste ! L'essentiel, c'est que...
Et il expliqua longuement en quoi consistaient les onze petits cahiers, dans quelle modeste intention il les avait rédig-és à ses moments de loisir, et qu'il ne fallait pas y prendre tout au pied de la lettre, mais que, au surplus...
Yalentin l'écoutait à peine, tout à son idée de communion télépathique avec Zénaïde. Il prit les onze petits cahiers presque indifféremment, ce qni
2G(Î I.A(Hn\SSK
cliO(]ua un peu IJiissins, en train do lui rabâcluT alors, pour la dixième fois au moins :
— Comme la prunelle de vos yeux, n'est-ce pas, cher ami! VA pour vous seul, cela va sans dire. A personne au monde, à personne!
Valentin ne prit pas garde à la recommandation. Il s'ahîmaif m cet instant dans le regard de Zénaïde, oii il rayait cette volonté claire :
— Tu m'initieras, moi aussi.
Zénaïde, en réalité, rayonnait du désir que Valentin la connût. Elle avait souvent eiUendu son oncle lire à M'"^ Bussins tel ou tel passage des onze petits cahiers, le soir, alors qu'elle-même était censée dormir dans la pièce voisine. Cela lui avait paru être h sa gloire; elle tenait à en éblouir Valenlin. De là son rayonnement par avance.
— Oui, se disait in petto Valentin, oui, pauvrr créature dans les limbes, et qui es belle cepen- <Iant, et qui es fille de rois, et dont le nom me fui répété par les échos de l'infini pendant ma chute éternelle à travers l'Absolu, oui, Zénaïde, je t'inilierai aussi. Je t<' le jure.
Kt il sortit, ce soir-là, tout son être dilaté d'une prodigieuse joie, faite à la fois d'orgueil épanoui et de douce charité débordante, sur de se sentir «lésormais en initiation manifeste, puisqu'on lui demandait à lui-même l'initiation.
Gomme il reuirait dans la nuiison <lu fond, afin de s'y livrera ses deux heures vespérales d'immobilité corporelle, il renconira sur le seuil Broguet, Wronsky et l'abbé (jui semblaient l'attendre. Il n'avait pas vu iabbé depuis quinze jours. 11 le li'ouva changé, comme fondu, singulièrement grandi dans sa soutane devenue flottante et paraissant vide, la mine aussi émaciée que le comportait sa graisse habituelle, les yeux beaucoup plus creux qu'à l'ordinaire, et tout à fait en brouillard, en deux pâles flocons de brouillard dormant au fond de deux Ciivernes.
— Venez chez moi, lui dit l'abbé simplement, et lisez-nous les onze petits cahiers de Bussins.
Le ton était si naturel qu'il ne vint pas même à Valentin l'idée de se demander comment l'abbé savait que les petits cahiers de Bussins étaient au nombre de onze, et (jue lui, Valentin, les avait en sa possession. Le ton, en môme temps, était si péremptoire (jue Valentin en oubha tout à fait de se conformer à la reconnnandation expresse de Bussins qui, bien qu'il n'y eût pas pris garde en lécoutant, lui remonta soudain alors en mémoire. Il ne
2G8 LAGIBASSE
se sentait en état d'obéir qu'à l'abbé. II manqua de parole à Bussins sans le moindre scrupule.
— Avant tout, dit lalibé, exaniincz tous les trois l'aspect matériel, à première vue, de ces onze petits ealiiers, et diles-iiioi ce que vous en pensez, sur ce sommaire examen.
Un rapide feuillelafçe les mit à même de constater la figure fine, féminine et anglaise de l'écriture, la pâleur de l'encre, les passages en rouge, l'absence complète de pagination, d'alinéas, parfois de ponctuation, les doubles marges, et que toutes les lignes commençaient par des lettres majuscules, comme si elles étaient des vers.
A quoi Broguet dit :
— Il y a là quelques détails bizarres, et surtout des négligences imputables à la nonrbalance du créole, voilà tout.
— Moi, fit Wronsky, je n'y aperçois rien de notable.
— Moi, s'écria Valciilin, j'y découvre d'étranges symboles qui...
— Assez, interrompit l'abbé.
Puis, avec un geste qui semblait leur donner raison à tous les trois, il ajouta son éternel :
— C'est bien. C'est bien.
Et, après un ordre formel de ne troubler la lectur»' intégrale par aucune observation, il lit signe à Valentin d'y procéder.
Valentin était assis devant une table basse, les cahiers posés à côté d'une lampe qui en éclairait vivement les feuillets, grâce à un abat-jour qui
concentrait sur eux toute la lumière. Labbé siég-eait, en face de Valentin, au fond de la chambre, dans son grand fauteuil oii il s'était effondré, tout son corps à l'abandon, la tète pendante jusqu'à sa poitrine. A sa droite était Broguet, à sa gauche AVronskv, tous deux sur des chaises hautes. Leurs visages ainsi demeuraient dans lombre. Celui de l'abbé, ail contraire, se trouvait dans la nappe de clarté ([ui sépandait liorizontalement du bord de labat-jour.
L'abbé tenait ses paupières closes, sa bouche ouverte. Ses narines, pincées par l'amaigrissement, restaient immobiles malgré sa respiration, d'ailleurs impei'ceptible. On eût dit une face de trépassé.
Valentin fui -il comme hypnotisé par cette face effrayante, qu'il contemplait malgré lui chaque fois que ses regards quittaient la page en lecture et se levaient, dardés devant lui? Ou bien tout son effort était-il tendu à déchiffrer l'écriture difficile de Bussins, à inventer une ponctuation absente, à improviser la construction grammaticale de chaque phrase prise en particulier, sans avoir ainsi le loisir et la faculté d'en chercher l'esprit, ne pouvant s'occuper que de la lettre? Ou encore, sa pensée profonde voyageait-elle ailleurs, et laissait-elle à sa pensée superficielle le soin de reconnaître les sons des syllabes, de les articuler mécaniquement, sans y attacher de signification? De tout cela, vraisemblablement, il y eut un peu, dans sa façon de lire, lente, uniforme, neutre, et
1^70 LA(iII{ASSK
ne montrant pas qu'il comprit ce qiiil lisait. Kl, de fait, il ne \o comprenait point. Il nv tenait pas. non plus, ù le comprendre. Il lui se.nhlail positi\ement proférer des vocables dan.s une langue élranj^ère, dont il avait la prononciati-m exacte et dont le sens lui était non seulement fermé, mais tout à fait indifférent.
Il lut de la sorte pendant deux heures et demie, et ne séveilla de son hébétude intime qu'aux derniers membres de la dernière phrase, où ZénaiMc lui apjiarul souriante, tandis qu'il disait :
«... Car elle nous a rendu un peu, h ma femme et à moi. pauvres exiles, la lumière éteinte et le parfum évaporé de notre chèie et cylhéréennc patrie, dont elle nous semble à la fois une fleur (>t un oiseau. »
A cet instant, en rabattant la couverture sur la lin du onzième petit cahier, il s'écria involontairement :
— C'est vi'ai î Une fleur et un oiseau!
— Silence! fit l'abbé. Que Wronskv nous dise d'abord son opinion sur cette lecture !
— Je n'en ai aucune, répondit ^Yronsky. J'en ai passé le temps, malgré moi, à déterniiiicr ikiiule volume z \/n les coordonnées de...
— !l snftil, interrompit l'abbé, A vous, liroyuel ! Quelle est votre opinion ?
Très vite, presque en bredouillant, BrogucI dé( I ira (|ue certaines choses l'avaient passionné. qu il y avait des expérimentations à établir, qu'il les ('lablirait volontiers, (|ue ses propres li\{)0-