‹ LagibasseChapitre 18 sur 23 · I.AGIHASSK · texte numérisé non relu

I.AGIHASSK

tlit'scs rencontraient là des arguments singulièrement curieux, et (ju'il demandait une communii-ation plus ample, plus loniine, à lui, des cahiers e Bussiii>.. .

— Je vous interdis absolument, fit i ahhé avec violence, de demander celle connnunication. Bussins en personne doit ignorer que les cahiers

r nous sont connus. Vous les étudierez peut-être un jour, plus à loisir, mais si Yalenlin y consent.

— Je n"v consens pas, s'exclama Yalentin. Puis, se reprenant :

— Du moins aujourd'hui.

Il avait vu le visage de Broguet se contracter de r )ière. Il avait eu peur que le bisontin, trapu, igeur, lui arrachât de force les cahiers. 11 les liait serrés énergiquement contre sa poitrine.

— Vous deux, fit l'abbé en s'adressant à Broguet et à AVronsky, laissez-nous seuls, Yalentin et moi. J'entends, par là, seuls dans la maison. Ne rentrez même pas dans vos chambres. Allez dîner

1 coucher dehors, pour celte nuit. Quand ils eurent franchi le seuil du vestibule, i abbé dit à Yalentin :

— Vous, remontez chez vous, avec ces onze petits cahiers. Dites d'abord lAUM. Puis, mangez

' la nourriture qui vous attend sur votre table.

; Ensuite, lisez les onze petits cahiers, en les com-

I prenant, cette fois. Lisez, relisez et rêvez! Quand

l'heure m'en paraîtra venue, j'irai vous rejoindre

jiour vous octroyer la chose promise. Amen!

Seul dans sa chambre close, Valenlin commença par dire l'AUM. Il le fit avec une ferveur qui lui sembla infiniment plus intense que celle qu'il avait connue en ses plus ferventes dictions. Il en éprouva une béatitude qu'il ne pouvait comparer à aucune de celles qu'il en avait eues jamais. Il sentit que l'abbr, en bas, disait aussi l'AUM. en même temps que lui.

Il mangea ensuite la nourriture qui l'attendait, «n effet, servie sur sa table. C'était son ordinaire bouillie du soir, mais plus verdàtre que de coutume, "fleurant plus fort son odeur froide et acre de chanvre, et le sucre n'arrivant plus à en dissimuler la saveur amère. Il la trouva néanmoins exquise et s'en reput, jusqu'à la fin, dévotement.

Il se mit alors à lire les onze petits cahiers de ïJussins, et les comprit, certes, celte fois. Et ce n'est pas uniquement la si^^nification banale et terre à terre qu'il en comprenait, à la façon d'un Broguet, par exemple, qui n'avait vu là que des matières scientifi(jues. Il y voyait, lui, bien d'autres signilications plus rares et plus hautes, en nombre tel, d ailleurs, et si tourbillonnantes, qu'il n'avait pas

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le loisir de s'y arrêter, de les fixer, chacune l'éblouissant au passajii^e et s'éteignant dans l'éblouissement produit par la suivante.

Même sans prendre garde au texte, rien que de sa figure, des bizarreries qui en caractérisaient la rédaction matérielle, il surgissait une floraison de symboles. Ces lignes, entre deux marges, et dont la première lettre était toujours une majuscule, vers d'un poème! Cette absence de pagination et d'alinéas, désignation du Chaos originel comme sujet ésotérique du poème ! Les mots tracés àl'encre rouge, traînées de sang! Quel sang, sinon celui de Zénaïde, en qui l'on tentait d'égorger le préhumanisme"? Qui, on, sinon Broguet?

• Car, parmi tant d'images innombrables et tourbillonnantes qui s'envolaient des phrases, celle du bisontin revenait incessamment, menaçante, astucieuse, scélérate, voulant donner au texte une interprétation naturaliste, filouteries cahiers, faire de Zénaïde un champ d'expérimentations, la coucher sur une table d'amphithéâtre, la disséquer.

Et Zénaïde, cependant, les onze petits cahiers en témoignaient partout à sa gloire, Zénaïde était fille de rois, Zénaïde ressuscitait le type préhumain, donc divin, Zénaïde s'exprimait en racines, c'est-à-dire possédait le secret de l'origine du langage, c'est-à-dire incarnait le Verbe! Quelle tonitruante illumination! Quelle cataracte de clarté! Zénaïde incarnait le Verbe! C'était précisément, et miraculeusement, le contraire, et, par conséquent, l'identique, du fameux : et verhum caro factum est.

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Par elle, en elle, Vintuition ne se bornait plus à voir Vinexcogitabile de Tlioniassin; elle le toucliaif, le palpait, le saisissait, le tenait comme on tient avec (les doigts.

Et voilà ce que Bussins avait mis au linceul de ses pag-es sans paj^ination, sous les bandelettes serrées de son texte sans alinéas ! \[ais il n'avait pu en étoufler le poème chantant, toujours chantant par les majuscules initiales des lignes, chantant l'ordre à rétablir dans ce Chaos symbolique, irrésistiblement chantant comme Zénaïde elle-même avec son parler guttural, labial, tout en racines gazouillantes et ténébreuses!

El si Bussins avait procédé de la sorte, le bra\ .■ et allectueux Bussins, c'était pour cacher Zénaïde pour la soustraire, ainsi quelle le faisait d'ellemême au reste par son altitude d'idiote morne, aux recherches de Broguet, à la convoitise scieu tilique, meurtrière, disséquante, de ce vampire! Qu'il eût déjà flairé depuis longtemps la proie possible, on n'en pouvait douter! Les trahiées de saii des mots tracés à l'encre rouge en faisaient foi. prouvaient des sondages essayés à travers les bandelettes, par cet hypocrite gabelou de la tératologie, armé de son scalpel. Son hypocrisie mainte nant jetait le masque. La proie, ne l'avait-il pus réclamée, en demandant que les onze petits cahiei lui lussent remis, et cela, le visage contracté il< colèie, quand Valentin lui avait crié :

— Je n"y consens pas.

Y consentir ! Livrei- Zéu.iïilr :\ ce bourreau.

LAdlliAbSE Zlb

Zenaule fille de rois, Zénaïde la préhu mairie, Z«''naïde l'incarnation du Verbe î Jamais! Janiais!

Sur de sa ferme volonté à la défendre contre Broguet, Valentin chassa peu à peu ces cruelles pensées. De plus sereines idées lui venaient en son géant à Wronsky, chez qui la connaissance des

iize petits caliiers de Bussins navait éveillé aucune honteuse convoitise, qui n'avait aperçu rien de notable dans les bizarreries de leur rédaction matérielle, et qui noblement avait passé son temps, pendant qu'on les lisait, à déterminer des coordonnées pour le volume z\^n, dans le domaine de 1 Abstraction pure. Oh! combien pur lui-même, ce cher Wronsky, aussi pur que l'Abstraction !

Et pourtant, lui aussi, aurait pu entrer en lice pour la conquête de Zéna'ïde ! Le z, employé dans

;i formule z\ n, n'était-ce pas une des lettres figurant l'inconnu, celle complétant les trois som mets, .T,y,z, du mystique triangle? Ce z netaii-il [)as en même temps celui que zézayait le bruit de la chute éternelle dans l'Absolu, celui qui s'y clian- L^oait en le nom dans Zénaïde répété volubilement à 1 infini? Mais non, Wronsky n'avait pas voulu s'en souvenir, tirer de là des droits abusifs sur Zénaïde. L'archanj^e foudroyé demeurait l'arrhange.

Valentin l'eût serré dans ses bras avec effusion. Tl'se rappelait tendrement le baiser qu'ils avaient • ■changé, le spasme qu'il en avait eu. Il se rappelait aussi le baiser de Zéna'i'de, et comment la sen-

ition de ces deux baisers s'était faite unique, et

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comment il en avait rprouvé une jouissance, quoique par mémoire, toute présente.

C'était au Jardin «les Piaules. Il revécut la scène, s'y attarda. Il lelisait, à ce moment, une fois de plus, les onze petits cahiers de Bussins, (ju'il avail relus et relus, au hasard de sa main les rouvrant maintenant d'un geste machinal. Il les relisait de I'omI seulement, la pensée ailleurs, là-has, au Jardin des Plantes, sur le banc où il avait bramé comme le grand cerf.

Une coulée de bien-être l'emplissait etlenveloppail. La saveur amèi-e de sa bouillie lui remontait au goût, transformée en un miel balsamique et suave. Il lui semblait que ce miel débordait de sa bouche, devenait une vapeur dans laquelle il allait ilottant. Il en était soulevé, bercé, imprégné, s'y vaporisait lui-même

Il crul qu'il allait défaillir et fit un violent effort de volonté pour se reprendre, quelqu'un, au plus intime de lui, sétant mis à lui ciier :

— Sois sur tes gardes ! Ne t'évanouis pas ! Ton prochain évanouissement serait le dernier et serait la mort.

Il se leva de la chaise oiî il avait eu cette quasisyncope, trouva que l'air épais de sadiambre était irrespirable, s'aperçut (jue sa lampe charbonnail et furtiait, depuis assez longtemps sans doule, l'éteignit, et ouvrit toute grande sa fenêtre pour humer largement la rafraîchissante haleine du dehors.

Il en fut lout de suite ragaillardi, les pou-

mons libres, la tète légère, le sang battant d'un rythme allègre et régulier.

La nuit était très noire. Non seulement la lune et les éloiles ne brillaient pas au riel ; mais à l'horizon lui-même ne scintillaient pas les innombrai)les petits points rouges des maisons parisiennes, qui d'ordinaire restaient éclairées fort tard, quelques-unes jusqu'au jour. Il devait y avoir sur la Seine un bi'ouillard (jui en absorbait les lueurs. Valeiitin s'imagina que ce brouillard était dans ses yeux.

Il les écarquilla pour distinguer, au-dessous de lui, les arbustes, les l/lroussailles, les terrasses éboulées, la sente le long du mur, le liane au fond. Il devina les choses et ne les vit pas. Ce qu'il vit, à leur place, ce fut un gouffre de ténèbres où s'étageait, en profondeur, une perspective de ruines. Il y reconnut le château des Hommes-sans-Tète. Il y chercha la fillette au collier en œufs de corneille. Il fut déçu de ne point l'y rencontrer au bout de son regard. Il l'appela, très bas, en un murmure, et le nom qu'il dit pour l'appeler fut le nom de Zénaïde.

Soudain une horloge lointaine sonna, un coup fort, en commençant, puis trois coups faibles. Comme le troisième de ceux-ci allait s'égrener, la cloche d'une seconde horloge plus lointaine se mit on branle, puis la cloche dune autre toute proche, et encore la cloche d'i^ne autre, intermédiaire, mais de voix plus profonde. Valentin confondit ces tintements qui se mêlaient, ceux d'ici, ceux de là-

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bas, ceux de l'heure, ceux des quarts, les attribua tous à une seule liorlog-e, fut certain d'en avoir compté seize, et referma sa fenêtre en disant :

— Ce sont les seize ans de Zénaïde.

[l fit quelques pas dans sa chambre, s'étendit sui' son lit, s'y étira, bâilla. Mais c'était nerveusement. 11 ji'avait point envie de dormir. Il se sentait, au contraire, singulièrement éveillé. Il lui eût môme été impossible, fût-ce de s'assoupir. Sa peau fourmillait de picotements qui l'en eussent empêché. Une agitation interne lui fermentait dans tout le corps. Ses jnusclfs étaient traversés de longs tressaillements. Un frisson lui courait dans les cheveux, ainsi que d'une onde électrique. Des souffles lui passaient sur la face. Des flammes lui dansaient devant les yeux.

Il (juilta son lit, revint s'asseoir sur la chaise, qu'il appuya au mur, en face de la porte. Pour calmer la fièvre dont il était plein et entouré, il s'astreignit à une pose immobile, les coudes aux flancs, les mains à plat sur les genoux, et il tinl closes ses paupières. Le calme rentra en lui et autour de lui instantanément, juste comme il s'étonnait de penser, pour la premièn; fois de cette nuit, à la chose promise qui devait pourtant lui miraculer cette nuit, à la vision révélatrice et communicatoire de l'abbé. A peine y eut-il pensé, que son calme se changea en un anéantissemeii! d'extase, écrasant et délicieux, où la suprême sensation consciente qu'il eut fut celle de se fondre dans du rien qui était extrêmement doux.

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Ouand il en sortit brusquement, à une violente bouffée d'air froid qui lui souffleta le visag-e et lui fit rouvrit- les yeux tout grands, l'abbi' était devant lui.

L'escalier, dont les niarcbes de bois criaient à l'ordinaire, même sous les pas légers de Wronsky, n'avait pas traiii cette fois la montre de quelqu'un. La porte de la chambre, dont les gonds i^rinçaient toujours, était restée muette. Yalentin était bien sûr de n'avoir pas dormi. Il n'avait cependant rien entendu. Et l'abbé était devant lui.

La nuit emplissait la chambre tout à l'heure. Avant de baisser les paupières, Yalentin avait à plusieurs reprises constaté que le noir v était profond, d ombre insondable, au point que la fenêtre elle-même ne s'y pouvait distiiiguer, l'obscurité du dehors étant aussi intense que celle du dedans. Et, visible (lufs ces ténèbres, Fabbé -était devant lui.

Il se détachait sur la muraille du fond, en face de Yalentin, dans un halo de lumière vague (jui émanait de son corps, et se projetait surtout en avant, comme au moven d'un réflecteur.

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Cette lumiùre vague «'tait, d'ailleurs, moins une luinii're quune l)rume lumineuse. On eùl dit la l)rume habituelh^ de ses i-e!zards, donl la pliosj)lioleseence passagère, au lieu de se concentrer en un éclair dense, s'était pulvérisée en une buée (liiïuse.

Les traits de l'abbé, malgré cet éclairage d'éclipsé, étaient nettement discernables. Valentin en remarqua l'émariation, encore accentuée depuis tantôt, aux rides du front, aux creux des tempes, à Tencavement des yeux sous l'arcade sourcilière plus surplombante, aux plis des paupières, à l'aplatissement des joues, à l'ang-uîeux des pommettes et du menton que ne garnissait plus la graisse, aux commissuies tombantes des lèvres, aux fanons du cou cliangés en cordes.

Les yeux de l'abbé, plus morts iiicure que de coutume, n'avaient aucune expression, étaient pareils à des yeux d'aveugle, tout blancs, et ce

anc semblait avoir coulé sur la peau du visage, (|ui était d'une pâleur spectrale.

Certes, Valentin n'était pas le jouet d'un rêve, d'une ballucination. Il observait et notait tous ces détails avec une parfaite lucidité. Il était en état de s'en rendre compte. Il en raisonnait presque, (^est ainsi qu'il se demanda s'il devait attribuer à l'amaigrissenient l'apparence qu'avait l'abbé, d'être devenu beaucoup plus grand. Et il se convainquit vite que non et que cette apparence avait pour cause 'élévation réelle de l'abbé, dont les pieds ne posaient point sur le parquet.

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L'abbé, on effet, bien qu'il fût là, en cliair et en os, était suspendu dans l'espace.

Valentin ne pouvait pas s'expliquer comment. Mais il ne pouvait pas non plus ne pas le voir.

Rien de tout cela, au reste, ne le stupéfiait. Il évoluait en ce moment, de corps et d'esprit, dans le surnaturel, ou plutôt dans ce qu'on nomme le surnaturel, avec une aisance complète à quoi l'avaient suffisamment préparé tous les exercices propitiatoires de ces quinze derniers jours.

C'est aussi cette aisance qui lui permit l'entrée de plain-pied, sans effort pour l'y suivre, dans la vision révélatrice et communicatoire de l'abbé. Révélatrice, en effet; car elle s'adressait médiatement à la raison raisonnante, immédiatement à Vintmtion. Et conmiunicatoire ; car, ce que la raison raisonnante ne comprenait pas médiatement et n'avait pas à comprendre, V intuition immédiatement le prenait, en sorte qu'ici l'intuition raisonnait et la raison intuitivait.

Telle fut, du moins, en toute et ingénue sincérité, l'impression qu'eut Valentin pendant que Tabbé parlait, et sans cesser un seul instant de l'avoir, tant la clarté des choses dites lui était éblouissante, leur autorité irréfragable, leur évidence absolue.

Il apportait, d'ailleurs, à les écouter, une attention (jui n'engendrait aucune fatigue, et qu'accompagnait, au contraire, en la soutenant, un agréable bien-être continu et renouvelé. Ce n'était pas non plus l'exaltation à laquelle il aurait pu s'attendre.

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Poinl de fièvre ! Point d'ivresc! Une parfaite sérénité !

Si sereincment pailait l'abbé, d'une voix cahiic onctueuse, pénétrante, rytbmique, musicale!

Non monotone, toutefois; car elle passait par les mesures et les modulations les plus Variées, et la mélodie en était liarmonisée et orcbestrée avecune luxuriante ricbesse. Déjà, en certains cas d( lexislence ordinaire, Valentin avait éprouvé les effets de cette instrumentation des mots, toute spéciale à l'abbé, et qui consistait à leur donneides basses, des timbres, des résonances, des dissonances, des dessous, des au delà, des plénitudes, des fulgurations, bref, une autre valeur sur d'autres plans, par la façon de les syllabiser, d'y souligner les concordances les plus inouïes, d'y l'aire surgir les plus inattendues et les plus substantielles majuscules. Ici, dans cette existence •xtraordinaire, non seulement cliaque mot, mai^ presque chaque lettre des mots, comportait cette instrumentation, avec une abondance cataractanle d'images évoquées et de significations explosives. Et tout cela, Yalentin le recevait, le percevait, le concevait et, en complète communion, le sentait rirre et le vivait.

C'était simple et facile à ce point que, non content de se dédoubler, comme il le faisait, en raison raisonnante et en intuition, il avait encore le loisii, dans un triple fond de son for intérieur, d'assislei à ce dédoublement de lui-même, d'en jouir, de s'apotbéoser à son intuition en si triompbal épa-

nouissomonl, do dire avec mépris à sa raison raisonnante :

— Réduite à tes seules forces, pauvre misérable, que verrais-tu dans cette révélation prodigieuse? Et il la laissait s'exercer vainement à celte besogne impossible, niaise, ridicule, dont elle ortait irrémissiblement humiliée, elle pour qui le ilisconrs df l'abbé n'était (ju'un discours, sans plus, tantôt sibyllin, tantôt enfantin, tout à fait inintelligible par moments, souvent baroque, logojnahiquc ici, plus loin logogriphique.

Tout ce (ju'idle y trouvait, eu somme, d'intécssant, c'était une sorte d'ordre bizarre, procédant par l'enchevêtrement en .spirale, et comme iressé, des matières oii elle distinguait nettement 'les éléments tels que : souvenirs sacerdotaux, iiétaphysique ténébreuse et délirante, contes lopulaires mal digérés, mathématiques saugrenues, ■ssai de quelque chose pouvant s^appeler gramlatomancie, et enfin, et surtout, galimatias et ■bracadabra.

Ce qu'elle entendait particulièrement par ces deux derniers termes, c'étaient certaines enliladcs e vocables, juxtaposés, agglutinés, sans aucun lien logique ou composant une phrase, et qui se suivaient dans un manifeste à la queue-leu-Jeii de |)ur hasard.

Or là, précisément, resplendissaient pour Valentin, eu intuition, les plus éclatantes clartés, et tout l(! reste, au sens humain parfois incomplet, en était inondé d'aveuerlante illumination.

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Mais cette image de la tresse, inventée par sa raison raisonnante, lui plut. Son intuition, même, ne dédaigna pas dcn faire usage en la transligurant.

— Oui, tresse., en spirale! Tresse aux sept brins, qui sont les sept couleurs de l'arc-en-ciel, qui sont les sept notes de la gamme, qui sont les sept étoiles de la Grande Ourse, qui sont les sept branches du lampadaire mystique.

L'abbé en était alors, il faut tout dire, à quelqu'un des passages qu'on lira plus loin, touchant le nombre sept.

Ce qu'il faut dire aussi, et surtout, et répéter, c'est que l'élat étrange, vraiment de grâce, où se trouvait Yalentin, lui permettait de se dédoubler, et même de se détripler ainsi, sans rien pi'rdre, absolument rien, des chosesque lui révélaitTabbé; et ce qu'il faut répéter avec plus d'insistance encore, si absurde qu'en paraisse l'affirmation, c'est que ces choses lui étaient bien révélées, en effet, au sens strict du mot, puisqu'il les recevait, les percevait, les concevait, les sentait vivre et les vivait.

On lui eût demandé, tant que 1 abbé parla :

— Seriez-vous capable de reproduire, fût-ce approximativement, ce que vous entendez?

— Certes, eût-il répondu, sans la moindre hésitation et de bonne foi. Et non seulement de le reproduire par à peu près, mais tel quel.

Comment eût-il pu là-dessus avoir l'ombre d'un doute? Tant la clarté des choses dites lui était

éblouissante, leur autorité irréfragable, leur évidence absolue !

Subitement, le halo de lumière, au centre duijuel était l'abbé, s'éteig-nit. L'abbé avait fini de parler. Valenlin sulloqua dans les ténèbres. Une violente boulFée d'air brûlant lui incendia le visage et lui fit fermer les yeux. Quand il les rouvrit, il s'écria :

— Ltes-vous là encore?

Aucune réponse I A tâtons, il alla, droit devant lui, vers la muraille du fond, sur laquelle l'abbé se détachait tout à l'heure. Ses mains heurtèrent la inuraille. L'abbé n'était plus dans la chambre.

Retournant sur ses pas, Valenlin revint jusqu'à sa table, ralluma sa lampe, se mit à écrire. Il avait conscience d'agir en pleine lucidité, sans exaltation. Sa mémoire lui sembla très fidèle. Il y lisait tout ce qu'y avait imprimé l'abbé. Il le recopia, en quelque sorte. Il le fit comme machinalement. Quand il eut achevé, il se coucha, souffla le peu de clarté fumeuse qui restait dans sa lampe, et dit l'AUM. En le disant, il s'endormit d'un sommeil paisible et suave.

Il devait, le lendemain, au réveil, alors seulement, s'apercevoir de l'illusion à laquelle il avait été en proie, en s'imaginant lire dans sa mémoire tout ce qu'y avait imprimé l'abbé. II n'y avait, en r('alité, retrouvé que les parties du discours à peu près possibles à rendre en langage humain. Des sept brins de la tresse, deux lui avaient totalement échappé, et il n'avait arraché aux autres que des

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bribes. La forme do la tresse, en spirale, se devinait encore malgré ces enilo(|ucmenls. Là où manquaient les deux ])rins, il avait mis des points, convaincu qu'il y niellait les vocables aux fuli^urantes syjlabisations, aux surgissements dinallendues et substantielles majuscules.

Cette copie sonnnaire, incomplète, mélodie sans basse aucune et sur une gannnedont sont absentes deux notes, cet exsangue et mort résumé (extrait plus tard de ses paperasses et que voici), c'est tout ce (jui reste, traduit, c'est-à-dire tralii, de ce qui avait si intenseniont réru devant lui et en lui pendant la vision de l'abbé.

XXXYI

Avec AUM, avec AMU, avec UiAIA, avec UAM, avec MAU, avec MUA, avec AUM, salut et bénédiction en To, Océan du Tout dont je suis la goutte Rien, Océan du Rien dont je suis la goutte Tout! i Amen !

Explosion des Nombres, qui ont pour matrice 'ro, qui ont pour tombe zéro, qui sont la poudre de zcrol Amen !

Condensation" des Lettres, nœuds vibratoires, et lellaires noyaux, au Cliaos tourbillonnai re du Verbe ! Amen !

Feu dartilice des Mots, oii se résout en prisme [ le Blanc originel, qui est le Noir final, du Soleil intermédiaire! Amen!

Ceci est l'oraison (ïlntroibo ad altare, devant la ,. première porte du temple, laquelle est sans clef, d'un seul bloc et adamantine.

Arrêt et recueillement!

288 LAGI13ASSE

Nulle oraison devant le diamant vaporisé de la seconde porto, brume en arc-en-ciel, où les doigts lumineux font des trous ! Ils sont dix, les doigts lumineux. Le un a jailli du zéro. 11 s'est placé devant le zéro. Yoilà pourquoi les doigts lumineux sont dix.

Compte tes doigts sur tes doigts. Arrêt et avertissement !

La troisième porte est celle des Lettres, L'alpha y est oméga. L'oméga y est alpha. Le delta y est partout, triangle où se circonscrit la circonférence de l'abécédaire entier. Mais laquelle de ces lettres est celle qui manque toujours pour composer le Nom de rjnnomable? Ne la cherche point. Ce Nom est le Nom de celui qui n'est plus quand on le nomme.

Mange tes lèvres. Bois ton souffle. Arrêt et anéantissement!

Je suis dans le sanctuaire, à l'autel. Cet autel est moi-même. Cet autel est toi-même. rvîôQi creauTov. C'est la gnose de Th. Sur le tau majuscule de Ta, crucifie-toi.

Les yeux crevés pour y voir, les oreilles bouchées pour mieux entendre, les autres sens paralysés pour devenir plus sensibles, le corps évanoui dans la pensée, la pensée abolie dans l'extase, l'extase abîmée dans elle-même, c'est bien.

Maintenant, regarde, aveugle; écoute, sourd;

flaire, goùle et palpe, paralytique; nais, mort! Je vais te parler humain pour la dernière fois. Que le dément ne soit pas démenti! Que l'élu soit lu! Amen!

Ne dis pas, comme ceux qui raisonnent leur déraison :

— Je viens de humer FAbsolu d'un trait. Donc je le suis. Car... .

Les vocables tels que ce donc et ce car ne sont plus de mise ici. Quels sens y auraient-ils? Mes mots ont une àme. et ceux-là sont des cadavres.

Ne sois pas de cœur avec la vieille (|ui va criant que deux el deux font quatre! Elle ne sait pas ce qu'elle dit. Deux et deux ne font pas tjuatre. Ils font un et trois, ce qui s'écrit treize.

Mais ne refuse pas le secours de l'autre vieil!»,' qui va murmurant :

— Il y avait une fois...

Elle déroule les dentelles (jue brodent les aragnes de l'analogie. Elle dévide l'or grège des cocons que tissent les vers à soie de la poésie. Elle en fait la layette du Silence. Quand Aïsha, engrossée par Aïsh, accouche, l'enfant qu'elle met au monde, en Tô, est le Silence. Il est nu. Il a froid. Il lui faut des langes. Ces lang-es sont les lang-ues. Elle tâche, pour qu'il ait chaud, que ce soit des langues de feu, la \ieille (jui va murnuirant :

:;J90 I.AlilBASSK

— Il V a\"ait une fois...

Apprends-lui sculcincnt que désormais, au lieu de « il y avait une fois... », elle doit dire :

— Il y a une fois...

El apprends-lui, et appn'ndsloi-mème, que cette fois est pour toutes les fois, à jamais et depuis toujours. Car (et si j'emploie ce car, c'est parce que je finis par là de te parler humain), le Nombre de la Bête, en Apocalypse, eslhicn six- cent soixantesix; mais, en Exapocalypse, il est six, et six, et sixi qui, additionués, sont dix-huit, qui est un et huit, qui, additionnés, soïit neuf, qui est le carré (le trois, qui est un, et un et un, qui, tu ne l'ignores plus, est sorli de zéro.

Suprême arrêt! Suprême recueillement!

Dans le palais des Apparences, la vieille conte des contes de fées. 11 faut téter le lait des images pour on faire le sang- du Réel. Illumination! Joie !

Il y a une fois ceci, qui est cela, oiî vivent le Prince Charmant et la Belle au bois dormant. Ceci est par-ci. Cela est par-là. Ils vont ci et là. Il>» vont là et ci. Et j y vais aussi. Les chansons qu'on chante ont la saveur du miel. Les roses (ju'on cueille disent des paroles dansantes. Les gestes (ju'on fait balancent un hamac de parfums. Les gestes qu'on ne fait pas sont de la musique. C'est la ronde des enchantements. Elle va ci et ly. Elle va là et ci. Et j'y vais aussi.

Et le premier conte est fini.

LAGI13AS.S1-: 291

Au corridor en labyrinthe les pèlerins se sont perdus. L'un après l'autre ils se sont perdus. Le dernier qui reste est dans les ténèbres. Des fant(5mes passent près de lui, en courant, et le fouettent de leurs suaires envolés. Ils crient au passag-c :

— Le cluiloau s'écroule! Le cliàteau nest plus!

Voici le lampadaire à sept branches. Ce sont les sept étoiles gelées de la Grande-Ourse, Qu'on V allume tous les cierges pour le catafalque de la Nuit! El qu'on dise l'office des trépassés dans le missel lu à rebours! 3Ieiu(jer! Meiuqer! Meiu({er! Ecap ni tacseiuquer? Sidnuforp ed! Nenia!

Le corps Immain a sept ouvertures aussi, et toutes les sept, quand elles sont en action, ont la forme du zéro. Les sept couleurs du spectre solaire sont zi'ro dans le Xoir. Les sept hôtes de la gamme sont zéro dans le Silence.

Vieille, bonne vieille, conte encore tin conte de

fées!

Il y a une fois ceci, (|ui est cela, où vivent le Prince Charmant et la Belle au bois dormant. Ceci est par-ci. Cela est par-là. Ils vont ci et là. Ils vont là et ci. Et j'y vais aussi. Des statues, des statues, en or, en argent, en orichalque, en airain, en tous les métaux précieux connus ou inconnus ! Et tout a fondu dans le lac de mercure. Le miroir a tant de facettes (|u"on s y voit trop, trop, trop, et

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tout polit, tout polit, tout petit. Myriades de moi! Myriades do toi! Mvriados de qui! C'est la ronde des miroitements. Elle va ci et là. Elle va là et ci. Et j'y vais aussi.

Et le deuxième conte est fini.

Si elle veut maintenant risquer son mot, la vieille qui va criant que deux et deux font quatre, elle le peut. Mais quelle le dise la tête en bas, sous rétoii::noir de sa jupe rabattue!

Vieille, mauvaise vieille, parle donc, voleuse de mes lanternes oîi tu as oublié de mettre la flamme delà cràco. Je saurai ly mettre. Cela suffit. Parle.

— En moi et hors de moi, en lui et hors de lui, on tout et hors de tout, en l'être et hors de lêtre. à distance infiniment égale des deux pôles primordiaux, dont l'un est l'infini du temps, dont l'autre est l'infini de l'espace, dans lo centre à la fois et partout sur la poriphérie du...

Arrière! Va-t'en, vieille. Maigre l'éteignoir de ta jupe rabattue, ton haleine empoisonne l'air puique l'on respire ici. Elle pue lo sépulcre. Ton cerveau pourri te coule par la bouche.

Nombres, Nombres, innombrables essaims d'abeilles, éventez-moi de vos ailes rapides et bourdonnantes! T^> est votre ruche, abeilles. Votre ruche a la forme d'un n-iif. L'fouf a la forme du *(^/o. Après m'avoir éventé, rentrez dans votre ruche.

LACilBASSE 293

Et les nombres me disent :

— Y rentrer, c'est en sortir.

Jintei'roi^e là-dessus le Silence, et le Silence me répond :

— C'est parce que je parle, que je suis le Silence.

Vieille, bonne vieille, conte encore un conte de fées.

Il y a une fois, dans le jardin que tu sais, la fleur (jue tu sais, ol le papillon que tu sais. Et ils sont ceci et cela. La fleur est par-ci. Le papillon est l)ar-là. Ils vont ci et là. Ils vont là et ci. Et j'y vais aussi. Le Prince Cliarmant prend la Heur. La Belle au bois dormant prend le papillon. Mais la fleur, c'est la Belle au bois dormant. Et le papillon, c'est le Prince Charmant. Ils ont mangé du tandjour. Ils ont bu de la cymbale. Le papillon a des pétales. La fleur a des ailes. Arrachez les pétales! Arrachez les ailes! Semez! Semez! Semez! Les astres font la farandole. C'est la ronde des éparpillements. Elle va ci et là. Elle va là et ci. Et j'y vais aussi.

Et le ti-oisième conte est fini.

Lettres de Aïsh et de Aïsha, vous avez passé devant moi tout à l'heure, et vous vous êtes enfuies aussitôt. Il faut revenir et me dire qui vous êtes. Et elles me disent :

— Superpose-nous et ne garde que ce qui reste. Je réponds :

— Du masculin et du féminin inclus dans l'Adam

;;"JI LA(ilHA.S8K

jiriinilif androgyne, et qu'à vous deux \uu> ni (instituez, il ue reste (jue a.

Mais a me dit :

— Je ne suis pas a. Je suis o, accru d'un jambage.

Et les Nombres se mettent à rugir :

— Le un a encore jailli du zéro... 11 s'est placé celte fois, derrière le zéro. C'est le dix inversé. Il s'écrit : zéro, un. Total : zéro. .

Et moi, plus rugissant que les Nombres, plus subtil que les Lettres, je dis :

— Jleste de Aïsli et de Aïsba superposés, Adam primitif androgyne et sans nom, a qui est un o accru dun jambage, zéro suivi du un, figure de Tô entrevue dans l'angle que font les Lettres elles Nombres, je ne te nommerai pas, puisque tu es Celui qui n'est plus quand on le nomme; et je laisserai à la vieille, dont l'haleine pue le sépulcre, le soin scélérat de le blasphémer.

La vieille, tout son cerveau pourri lui rentrant dans la bouche, le ravale et dit parmi les hoquets :

— Il'j est II' Nciilrc essentiel.

Au labyriullie du corridor, les pèlerins se sont iclrouvés. L'un après l'autre il se sont retrouvés. Le dernier qui est venu porte le lampadaire à sept branches. Mais les sept étoiles gelées de la Grande-Ourse y ont fondu en larmes, et tous les cierges iki catafalque de la Nuit en ont été, l'un après l'autre, éteints. C'est la fête de la vraie lumière. Il n'y a plus de ces vains flambeauxdont on disait :

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