‹ LagibasseChapitre 20 sur 23 · LA(.1HAS8E · texte numérisé non relu

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y resla un instant suspendue en un gracieux balancement d'agile guenon qui prend son élan, et en sauta comme si elle s'envolait en arrière.

Ce n'était pas haut. Elle avait un corps léger et souple. A peine s'il plia sur les jarrets en la recevant dans ses mains allongées qui lui soutinrent les aisselles et lui palpèrent involontairement la gorge.

Elle se retourna, l'embrassa longuement, mais ne lui dit rien. Elle avait les joues toutes roses sous leur bistre vert habituel, les yeux pareils à deux fleurs fraîches écloses, un joli sourire épanoui où élincelaient ses dents, et un imperceptible tressaillement au coin des lèvres.

II ne lui dit rien non plus et sourit, lui aussi. Ce lui fut un ravissement particulier, iniini, de remarquer soudain qu'elle portait au cou un collier de perles. Il ne le lui connaissait pas et en eut les regards hypnotisés, sans savoir j)Ourquoi.

A pas de feutre, ils passèrent par le corridor d'entrée. Valentin prit le passe-partout posé à plat sur la serrure, s'en servit doucement. C'est elle quireferma laporte derrière leur sortie, plus doucement encore.

Une fois dehors, ils marchèrent très vite. Ils se tenaient par la main comme deux enfants.

A cinq heures, ils étaient rue du Bouloi, d'où allait partir, dans quinze minutes, la diligence pourla Picardie, avec correspondance pour laThiérache. Le coupé entier se trouvait libre, une famille, qui devait l'occuper, ayant préféré, au

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dernier momenl, voyager en chaise de poste. Valenlin le loua, entier, et, sans réfléchir, naturellement, inscrivit sur le re.^istre qu'on lui présenta :

« M. et M'"^ Yalentin Leleup de Marcoussy de Lagibasse. »

Ils s'installèrent dans le coupé, au milieu, appuyés l'un contre l'autre. Il leur sembla être au creux d'un nid.

Quand la lourde voiture s'ébranla, dans un vacarme de ferraille, de piétinements, de jurons et de coups de fouet, ils s'endormirent tous les deux à la fois profondément. Ils n'avaient pas encore échangé une parole. Mais de nouveau, juste au moment où ils s'endormaient, ils s'étaient remis à sourire en se regardant, et de nouveau ils se tenaient par la main. Yalentin était très pâle, et Zénaïde avait aux coins des lèvres une petite mousse blanche.

Malgré les relais interrompant le bercement el le ronflement de la voiture, malgré les appels des postillons, le va-et-vient des bagages chargés et déchargés, les trompellades du conducteur à l'entrée des bourers et des villes, ils ne s'éveillèrent qu'un peu avant midi. Ou était à mi-chemin, non loin de Soissons.

Ils s'éveillèrent, ainsi qu'ils s'étaient endormis, tous les deux ensemble, et tous les deux dans la position qu'ils avaient prise pour s'endormir, blottis l'un contre l'autre comme au creux d'un nid et se tenant par la main. Ils s'embrassèrent, d'un tendre et ingénu baiser d'enfants.

Les premiers mots de Zénaïde furent :

— Moi faim beaucoup.

— Moi aussi, iîchtre! répondit-il gaiement. Moi aussi, faim beaucoup.

Et il rit de bon cœur à parler ainsi petit nègre. Et elle de même, à l'entendre parler ainsi. Par une des glaces de devant, qu'il avait ouverte, les éclats de leur joie montèrent jusqu'à l'impériale de la diligence, où le conducteur dit à ses voisins :

— Y a là deux jeunes particuliers qui ne se font pas de bile, hein !

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Us ne s'on faisaient guère, en eflet. Zénaïde était parfaitement heureuse. Valenlin débordait d'allégresse. Il lui semblait que ce voyage durait depuis nn temps infiniment long, qu'il devait durer un temps infiniment plus long encore. Il lui semblait, surtout, qu'il avait toujours vécu avec elle. Il la tutoyait, sans y prendre garde. Il n'eût pas pu faire dilTéremment. Elle, tout de suite, s'était aperçue du tutoiement, en jouissait avec délices. Elle buvait les paroles, cependant bien quelconques, par quoi il lui expliquait le retard de la diligence, l'approche de Soissons, comme quoi on allait y déjeuner.

— Tu comprends, disait-il, on devrait faire trois postes à l'heure. Les affiches de la rue du Bouloi le promettent. Mais va-t'en voir s'ils viennent ! C'est à peine si l'on en fait deux, à cause du temps perdu aux relais. Aussi, voilà bientôt qu'il est midi. Tiens, regarde à ma montre ! Et nous ne sommes pas encore à Soissons. Réglementairement, le déjeuner est pour onze heures. Bah !' tu n'en déjeuneras- que mieux. L'hùtel de la Poste est très bon, tu verras ! Il y a un \)el'd Champagne rosé naturel, je ne te dis que ça. Est-ce que tu l'aimes, le Champagne ?

Elle ne connaissait pas Valentin sous cet aspect de bavard. Il ne s'y connaissait pas lui-même. Mais elle avait plaisir à l'entendre, et il avait plaisir à lui donner ce plaisir. Quand il s'arrêtait de bavarder, elle lui disait:

— Encore ! Encore !

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Celait un amusement puéril, dont il sentait vaguement la puérilité, mais en y trouvant des charmes, surtout celui de ne presque pas penser. 11 ne prenait même pas la peine de penser qu'il ne pensait pas. Son cerveau se reposait dans une espèce d'hébétude végétative. Il s'y sentait, comme eût dit sa mère, bdii aise et tantimol.

Ils déjeunèrent à Thôtel de la Poste, d'excellent appétit, mangeant une bonne vieille cuisine picarde, se régalant du petit Champagne rosé. La correspondance des Ardennes ayant du retard aussi, une grosse demi-heure de loisir leur permit de se dégourdir un peu les jambes sur la grand'place. Après quoi, dispos, et le petit Champagne rosé ne leur ayant cocarde la tête que juste ce qu'il en fallait pour égayer encore leur gaieté, ils reprirent leurs places et leur bavardage.

Zénaïde, cette fois, en fit les frais, du bavardage, tantôt dans son français sans conjugaison, tantôt dans son baragouin anglais-créole, tantôt en tamoul, dont les syllabes chantantes plaisaient tant à Valentin. A son tour, lui, maintenant, comme elle avait fait si gentiment ce matin, il ne l'interrompait que pour dire :

— Encore ! Encore !

Et le temps passa ainsi, rapide, léger, dans des enfantillages oii tout son être rajeuni se rafraîchissait. Il eût voulu ne jamais avoir dorénavant d'autre occupation cérébrale que d'écouter, sans y rien comprendre, les rossignolantes roulades de cette langue inconnue. Même lorsque Zénaïde cou-

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pait sa cantilène en lamoul de phrases en anglais créole ou de mots français dont il saisissait le sens, il en était fâché, trouvait que son intelligence y avaittrop à faire, se hâtait de réclamer 1;\conlre, s'écriait :

— Non ! Non ! En tamoul. Je préfère. Je t'en prie.

Et. pour lui être agréable, y prenant de l'agrément aussi, elle recommençait à parler tamoul, d'une voix plus volubil, aux modulations plus musicales. li s'en grisait, d'une griserie profonde, mais sans exaltation. Son hébétude végétative d'avant le déjeuner se précisait dans ce caractère d'être végétative. Il se délectait à l'idée,, non pas même à l'idée, et plutôt à l'obscure et pénétrante sensation, de devenir une plante arrosée, tout en moelle, en fibres, sans pensées, sans système nerveux, vibrante néanmoins, à sa façon, satisfaite, épanouie, émue. Et c'était d'une douceur inexprimable.

L'enchantement dura jusqu'à Marie, où ils durent descendre de leur coupé, quitter leur nid n deux, et chercher place dans la diligence partant de là pour la Thiérache. Ils purent s'y caser en face l'un de l'autre. Mais ils n'étaient plus seuls. Tout de suite Zénaïde se renfrogna dans l'attitude morne, stupide et close, qu'elle avait toujours parmi des étrangers. Ils gardèrent un farouche et triste silence.

Les voyageurs qui se trouvaient avec eux les examinèrent curieusement, quoique à la dérobée.

Zénaïde en particulier les étonnait, à cause de son teint exotique, de sa mine à la fois harg-neuse et idiote, de sa noire et bestiale crinière qu'elle avait rabattue en éteignoir d'ombre sur sa face. Valentin remarqua qu'on la remarquait, qu'on le remarquait aussi par contre-coup, qu'ils inquiétaient les gens. Leur inquiétude, à son tour, ne tarda pas à l'inquiéter. Sa pensée, là-dessus, se remit en travail.

Non pas, toutefois, sa pensée de philosophe,, tout à fait abolie depuis le moment de la fuite ; mais sa pensée terre à terre, pratique, méfiante, de Thiérachien.

— Nous serons bientôt en Thiérache. Si j'allais y rencontrer des personnes de connaissance! Que leur dire, au cas où l'on m'interrogerait? Comment expliquer la présence de Zénaïde avec moi ? 11 ne faut qu'on sache qu'elle est avec moi.

Aux relais, il relevait le col de son pardessus, s'y enfouissait le visage, ramenait son chapeau sur ses yeux, faisait semblant de dormir dans son bras replié.

Il y ruminait aux précautions qu'il devait prendre pour son arrivée dans le pays. Il se rappela soudain combien peu il avait su en prendre pour le départ.

— N'ai-je pas bêtement inscrit, sur le registre de la rue de Bouloi, mon nom, tous mes noms? N"y ai-je pas mentionné que j'étais accompagné de ma femme? Pourquoi ai-je fait cela? Pourquoi

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ai-jomis:t'/»Jc/'/awe? C'est le comble de i"iinl)écilliU''. Une terreur lui vint, qu'on ne voulût les poursuivre, qu'on eût tant «le commodité à le faire, ;"i les retrouver, dès demain.

— Mais «jui? Eli ! parbleu, Broguet!

A ce nom, toute sa colère, de la soirée précédente et de la nuit, le remordit au cœur, et devant sa mémoire reparurent les images sanglantes évoquées par les lignes en rouge dans les onze petits cabiers de Bussins. Puis, brusquement :

— Ab! les cabiers, à propos, oii sont-ils? Làbas! Je les ai laissés là-bas! Brogùet les volera sûrement. Il les a peut-être volés déjà. Pourquoi les ai-je laissés là-bas? Ab çà ! j'étais donc fou, ce matin?

C'est maintenant qu'il s'affolait, positivement, ne songeant plus qu'à Broguet, le voyant déjà sur leur piste, en possession des cabiers et prêt à tout lisquer pour entrer aussi en possession de Zénaïde.

— Cela, non, jamais!

Il avait proféré la pbrase tout liant, ou, pour mieux dire, l'avait criée. Les voyageurs de la rotonde le regardèrent, stupéfaits. Une grosse dame dit, tout effarée, à son voisin :

— Dieu, qu il m'a fait peur! C'est un malade.

— Rassurez-vous, madame, répondit Valentin très posément. J'ai parlé en rêve. Cela m'arrive parfois, comme à tout le monde.

Mais sa voix, en donnant cette explication très naturelle, tremblait. Zénaïde s'en aperçut, et lui murmura, très bas, à l'oreille :

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— Toi [teur. Moi aussi. Descendre, l^urlir.

— Oui, oui, lui répliqua-t-il. Tout à 1 heure. A la dernière montée avant Buire.

Et il lui pressa les mains d'une ardente étreinte, en se disant :

— Elle ne veut pas tomber au pouvoir de Broluei. Elle est avec moi. Elle est è moi. Nous sommes sauvés. 11 ne s'ag^it plus que de nous mettre adroitement à l'abri de tout, dans la forteresse inexpugnable de Lagibasse.

On en était encore passablement loin. En temps ordinaire, on (juittait la diligence à Buire, on prenait là une cariole d'auberge, et il restait quatre bonnes lieues à faire pour être rendu de Buire à Lagibasse. Or, du bas delà dernière montée avant Buire jusqu'aux premières maisons, on comptait une grosse demi-lieue. Et cependant, ces quatre lieues et demie qui les séparaient de Lagibasse, Yalentin avait, dès maintenant, résolu queZénaïde l't lui les feraient à pied.

Cela entrait dans l'ordonnance de son plan pour dépister Broguet, en cas dune poursuite possible, plan fort bien combiné, comme on le verra, et qui prouve de reste que si Yalentin, à partir de ce moment, donnait déjà quelques signes de dérangement mental, il conservait, dans ce dérangement même, une très singulière lucidité logique t't pratique.

La dernière montée avant Buire étant très rude t't très longue, un certain nombre de voyageurs, tous les hommes en général et quelques femmes

aussi, la faisaient dliabitude en niarclianl, pour soulas^er un peu les chevaux, et, comme on dit dans le pays, pour se déhiidir. Valenlin mit à profit cette circonstance, descendit de voilure au bas <lc la montée, avec Zénaïde, et, allant à pas très lents, laissa passer devant eux tous les autres voyageurs. La route long^eait; à droite, un petit bois. Dès que Valentin jugea que les voyageurs et la voiture étaient assez éloignés, vivement, d'un saut, et en entraînant Zénaïde, il se jeta sous les arbres, et ils s'y enfoncèrent aussitôt d une alJure rapide.

Quand ils sortirent du bois, débouchant par un sentier sur un chemin de traverse, Valentin dit :

— 11 faut faire quatre lieues à pied. Quatre Jieures au moins, tu entends?

— Moi bien, répondit-elle. Toujours, toujours, avec toi.

La nuit était venue, très noire. Un chien, dans le lointain, hurlait. Valentin embrassa Zénaïde longuement, ainsi qu'ellel'avait embrassé ce matin. Et, ainsi que ce matin, sans rien se dire, en se tenant parla main comme deux enfants, ils se mirent à marcher dans les ténèbres.

Que le dérang-ement mental de Valentin fût sur le point daboulir à un définitif accès de démence, fatalement, c'est ce qu'un aliénislc seul, très expert et très attentif, eût su diagnostiquer dès lors à certains prodromes tout extérieurs, tels qu'une fixité spéciale et hagarde du regard, la raideur 'contractée de la nuque, l'intermittente absence de balan des bras soudain collés au corps, l'allure, tantôt décoordonnée, tantôt automatique, du pas. Mais le diag^nostic eût assurément été démenti par (juelqu'un pouvant assister aux évolutions intérieures de Fàme de Yalentin, pendant ces quatre heures de marche silencieuse. Jamais, depuis bien longtemps, cette àme n'avait été plus calme, plus sage, en meilleur équilibre, d'une raison aussi raisonnable.

Il repassait dans sa mémoire et revoyait toute sa vie, à partir du jour oij il était entré rue des Boulangers jusqu au jour présent, et il en jugeait toutes les circonstances à la vive et nette clarté de son bon sens thiérachien. La maison lui apparaissait, ainsi jugée, comme un habitacle de fous ou d'imbéciles. Il s'estimait y avoir été lui-même, par

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contagion sans doulc, un peu tbu à des moments, un peu imbécile à d'autres.

11 reconnaissait à Prosper Broguet une rare et remarquable valeur scientifique, mais g-ûtée par des cbimères.

Il regrettait (jue des chimères plus ciiimériques encore eussent tout à fait dévoré le génie véritable de Wronsky, pour qui malgré tout il gardait une grande admiration et de la tendresse.

Il admirait aussi, beaucoup moins toutefois, l'abbé mystérieux, dont le mystère lu; semblait fait d'un pouvoir indéniable et curieux comme magnétiseur, mais aussi d'un adroit charlatanisme. Il se rendait fort bien compte, en effet, d'avoir été en proie aux suggestions occultes de cet homme. En revanche, il se rappelait la complaisance qu'il avait apportée lui-même à s'y laisser être en proie. Combien il avait ainsi facilité la tâche à l'abbé, et combien M™^ dAmblezeuille y aidait vraisendîlablement par la complicité de son espionnage, il en avait la certitude aujourd'hui. L'abbé se ramenait de la sorte, sans trop de peine, aux proportions moins piodigieuses, et même, par ceitains côtés, ridiculisantes, d'un thaumaturge de table dhôte.

Quoique Bussins eût, à sa façon, son petit grain de lubie, en somme, lui et sa femme étaient encore les personnages les plus norniaux, les plus humainement sains, de la maison; et, si les onzes petits cahiers déliraient souvent à propos de Zénaïde, il n'en restait pas moins acquis que Zénaïde consti-

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tuait un être précieux, charmant, diçne enfin, non seulement d intérêt, mais d'amour.

— Car je l'aime, c'est bien simple. Et voilà l'explication très naturelle de beaucoup de choses qui m'étaient obscures. Je l'aime depuis la première fois que j'ai fait attention à elle. Sans doute, c'est à M""" d'Amblezeuille que je dois d'y avoir fait attention. Et c'est l'abbé, m'a-t-elle dit, qui le voulait, qui mettait en conjonction les deux lignes de nos destinées. Eh! parbleu; il n'y a pas eu grand mal! Rien de miraculeux dans cette histoire. Un seul miracle : l'amour! Et j'ai cru ceci. Et j'ai cru cela. Grande bête, va !

Gaiement, il se moquait de liii-môme. Sans amertume, d'ailleurs, sans se trouver malheureux d'avoir été pris au piège de ce qui lui avait paru naguère un petit roman matrimonial de table d'hôte. N'en était-il pas, au faire et au prendre, le bon marchand, comme eût dit sa mère? Il aimait. Il était aimé. Que la d'Amblezeuille, le Dubogard de Gérons, la comtesse, se fussent entremis et divertis à l'aventure, qu'importe! G est bien lui, Yalentin, qui en cueillait la fleur exquise. Alors, quoi ?

Il est à noter que, parmi toutes ces réilexions, Yalentin oubliait totalement deux choses capitales : l'œuvre qu'il avait jadis assignée pour but à sa vie, et la vision de l'abbé. Ge n'est pas qu'il se refusât volontairement à y penser. G'est en toute conscience, qu'il n'y pensait absolument plus. On eût dit que le moi d'exaltation, d'orgueil, qui était

l'essence même de son moi, ('tait nioil en ce moment, et mort depuis un temps immémorial, et mort à jamais.

Ce vrai moi. qui était le sien, et qu'avaient nourri, amplifié, hypertropliié, tant de rêves, tant d'espérances, tant de fièvres, tant d'enlliouiasines, tant d'efforts déjà récompensés par un commencement <,le succès obtenus, tant de jouissances éprouvées, tant de révélations reçues comme certaines, tant d'illusions ayant force de réalités, tant de lumières resplendissantes jusqu'à l'évidence, ce vrai moi était-il mort irrémissiblement comme il semblait l'être ?

— Oui, eût répondu le quelqu'un imaginaire assistant aux évolutions intérieures de l'àme de Valentin, pendant ces quatre beures de marcbe silencieuse.

— Non, à coup sur, eût répondu l'aliéniste très expert et très attentif, continuant à observer les caractéristiques indices du procliain accès Ce démence.

Et même ces évolutions intérieures de l'âme de Yalenlin, tout compte fait, témoignaient, à leur façon, de cet état menaçant oii il était, ainsi qu'une accalmie trop subite et trop profonde annonce l'ourag-an prêt à éclater. Sa raison présente était, positivement, par trop raisonnable. Sage et en parfait équilibre, elle eut discuté avec ce moi au lieu (b' le tenir comme nul et non avenu. Elle l'eût convaincu d'erreur peut-être. Elle l'eût, en ce cas, lue. Il ne lui eût pas ét(' d'avance un cadavre

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aboli dont la m»''moire même s'êlail évaporée.

Les déments, au contraire, ont de ces instants où la surface de leur pensée, en quelque sorte, est tranquille jusiju'à rimmohililé. Le fond de leur être n'en demeure pas uioins une mine où la charge s accumule, se concentre, couvant, sous cette inunobilité de surface, toutes les énergies latentes, en puissance d'explosion.

C'est ce phénomène qui se produisit en Yalentin pendant les quatre heures de celte marche silencieuse.

11 y vécut des années entières d'esprit sceptique, terre à terre, banalement huniiiin, inaccessible à l'étrange, au merveilleux, au mystère, à tout ce qu'aimait, à tout ce dont vivait son tnoi essentiel. Tl s'y baigna, pour la dernière fois, dans ce qu'il appelait, en ses jours d'exaltation, son bas thiérachisme. Mais il ne pouvait plus, désormais, s'y noyer. Son moi essentiel n'était mort que d'une mort apparente, pareil à ces volcans que l'on croit éteints, dont le cratère s'est changé pour un temps en un val de verdure plein de fraîches fleurettes, et qui, soudain en éruption, redeviennent une gueule de flammes vomissant de monstrueuses fleurs rouges.

11 n'était pas loin de minuit quand ils arriveront au pied du coteau escarpé que couronnait Lagibasse. Quoique l'obscurité n'eût pas cessé d'être tiès profonde, soit que les yeux de Valentin s'y fussent babitués, soit que sa mémoire suppléât à leur insuffisance, il reconnut tout de suite et discerna fort netlement la tacbe plus opaque faite dans le noir du ciel par la massive silbouelte du cbàteau. Et à cette vue, brusquement, s'évanouil en lui le Valentin qu'il venait d'être pendant quatre beures.

Celui qui le remplaça n'était pas encore, toutefois, le fou mysti(|uedont l'abbé avait deviné, puis mûri léclosion. C'était simplement le Valentin d'astuce qui s'était évadé de la diiig-ence, qui redoutait la poursuite possible de Broguet, qui s'était reprocbé d'avoir si mal pris ses précautions au départ de Paris, qui s'était promis d'en prendre de meilleures el (h. parfaites pour se mettre, avec Zéiiaïde, à l'abri dans l'inexpugnable forteresse de Lagibasse. Le plan qu'il avait combiné avant la montée de lîuire lui re\iiil alors en bouffée à l'esprit, et il s'y conforma immédiatement.

Pour accéder au château, dont la façade était de ce côté-ci, on devait gravir un chemin (jui tournait vers la gauche, laissant à mi-cote la forme. Yalentin se jeta, sur la droite, à travers ciiamps. Il ne voulait pas entrer au château par la grande porte, ni passer devJmt la ferme. Il rejoignit ainsi, par le has, le mur d'enceinte du parc, qui là déva-, lait presque jusqu'à la plaine. Il prit, à la clôture d'un pâturage, une baille, sorte de longue poutrelle, en ficha un hout dans le sol, appuya l'autre à la crête du mur, et dit à Zénaïde :

— Grimpe.

Elle obéit, leste et adroite connue un écureuil. Une fois qu'elle fut assise là-haut à califourclion, il y grimpa aussi, moins aisément, la baille lui virant entre les mains, mais, quand même, avec une force et une agilité dont on ne l'aurait pas cru capable. La baille rejetée à terre, il se dressa sur la crête du mur, en fit faire autant à Zénaïde, et, avec elle, sauta dans le parc, en pleine ombre et au hasard. Ils n'eurent aucun mal, en tombant.

Par un sentier qu'il savait, sous bois, ils gagnèrent alors la partie du château demeurée en ruines, où se trouvait un retrait encore habitable, mais sans porte. Il y installa Zénaïde, sur un banc de pierre, et lui dit :

— Reste ici. Attends-moi. Tu n'as pas peur, n'est-ce pas ? Il ne faut pas avoir peur. Il faut se taire, ne pas faire de bruit, ne pas bouger. Je vais te laisser toute seule dix minutes, un quart d'heure tout au plus. Obéis!

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