‹ LagibasseChapitre 8 sur 23 · I.ACilliASSE · texte numérisé non relu

I.ACilliASSE

lie lui assii^ner un àg-e précis. Et c'étaient, ensuite ♦■t surtout, sa bouche et ses yeux.

La couleur des cJieveux, très noirs et sans le inoindri; fil hlanc. indiquait certainement un èlrc n'avant point pas«é la quarantaine, et même étan: {•eut -être encore assez loin d"y arriver. Et cependant, le fané du teint, le détendu et le plissé d'une peau (jui flottait malgré le soutien de la graisse, le jaune aussi de cette [graisse, s'inliltrant dans les lissus^ et les injectant comme de Leurre rance, et aussi Tavachissement de cette masse de chair, l'horreur des gestes faisant songer à la paralysie, la somnolente lassitude d'un corps où les ressorts ne jouaient plus, tout cela était marqué au sceau de la plus décrépite \ ieillesse.

Les dents auraient pu servir d'indice pour démentir ces stigmates ou les accentuer. Mais on ne les voyait point. Elles demeuraient cachées, si cachées qu'on les croyait absentes, sous la bride serrée de deux lèvres minces qui laissaient passer les paroles, sans presque s'ouvrir, par une fente longitudinale pareille à la fente dune tirelire en urès. Et c'était extrêmement singulier, dans ce I .- • isage en motte de beurré rance, cette bouche dure dont l'étroit orifice linéaire semblait taillé à remporte-pièce et en pleiiie matière pierreuse.

Quant aux yeux, ils étaient démesurément urands et gros, mais non pas à fleur de tète, néanmoins, ainsi que le sont en général ces yeuxlà. Ils s'enchàssaienl, au contraire, très pi-ofondi'-

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inenL sons des arcjides sourcilières snrploinliaiilcs, liarnios de poils loulFus et bi'oussaillenx. Ils élaienl. d'ailleurs, pâles à la lois et Irouhles, comme du i^'ouillard où s'allumerait pénibleruent une clarté. Kl lors(ju"un re^^ard. briistjue el fiirlil'. v llambail. ce ([ui narrivail qu'à de rares iulervallcs, ou eût dit des flaques d'eau uiiroilaut en jilios|)liorescouces au creux d'une caverne.

Ces trois choses, pouvant et devant èlre significatives, échappèrent cependant à l'examen du jeune homme, qui n'était pas un assez subtil et expérimenté observateur pour y prendre g:arde, et (jui perçut seulement l'aspect total du bonhomme, à l'air très bonhomm»', en elfel. D'autant que l'abbé ne se mil pas en frais de (piestions ni de conversations, comme Valeutin s'y attendait. Et, vraiment, des phrases qu'ils échangèrent il n'y avait pas grand renseignement à tirer sur la nature ni le caractère du personnage.

— Aloi's, avait-il dit, vous désirez logei' dans ma maison, et vous acceptez toutes les conditions dont vous a fait j)art M™® d'Andîlezeuilie ?

— Parfaitement, avait répondu Valeutin.

— El. avait repris l'abbé, à quelles éludes spécialement vous livrez-vous, ou voulez-vous vous livrer?

— A la philosophie.

Ici. lablu' a\ait longuement regardé le jeune hoiMuie, sans prononcer une parole, sans bouger, seiid)laut doiinii' pendant ce regard interminable, où. seules, sélaienl tenues éveillé-es les [)hosjdio-

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resct-nccs d«' ses yeux paies. Puis il avail nmriiiuié, tout bas :

— C esl l)i('n. CCst liieii.

De nouveau il rtail i-eslé silencieux, les yeux clos cette fois-ci, el comme s'il dormait réellemenl . Après quoi, le regard rallum»' et plongeant à fonil dans celui de Valentin, il avait ajouté :

— Vous n'axez rien de particulier à me confier, louchant un projet que vous pourriez avoir?

N'alenlin avail élé un peu interloqué par cette inlerrogalion qui avait Tair de lire en lui-même. Mais il sélail aussitôt remis de son étonnement, attribuant à la question la seule portée ([u'elle devait avoir, et n'y trouvant qu'un naturel mouvement de curiosité à quoi le hasard donnait un semblant de précision divinatoire. Et il avait répli(|ué tranquillement :

— Non. rien de particulier, rien. Je n'ai aucun projet autre que détudier la philosophie.

L'abbé avait refermé les yeux, était redevenu muel, [)uis, ainsi que tout à l'heure, mais à voix plus haute, avec une sorte de joie intérieure, avail répété :

— C'est bien. C'est bien.

Le silence avait repris, si long, que le jeune homme s'en était senti gêné. L'abbé avait maintenant les yeux grands ouverts, mais sans flamme, absolument troubles et en brouillard,

Valentin crut qu'il était devant un malade prêt à s'évanouir. Lui-même avait d'étranges fourmille-

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mcnts dans tons les membres. Il se secoua cl dit hrustjiiemenl :

— Alors, monsieui' Tabbé, \ nu.s couscnlez à me recevoir dans votre maison, n'est-ce pas?

Et Tabbé, faisant pour la première fois un g-este, et le coni^édiant de ce ji^este, avait r(''j»ondu à lèvres serrées et dune \ oix lointaine :

— Oui, je le veux, (^est l)ien. Cesl bien.

Tdui coMij)l(' l'ait, dapjt's ses inijucssious p.cmières, en quoi il avait volontiers 1res grauil'; confiance, et aussi d'après les consciencieuses i'eniar(|ues dont il ne nian(|ua pas néanmoins d"v ajouter le sage contrôl(% Vulentin avait conclu pleinement^ au bout d'une quinzaine, à rexcellence de son choix. Gelait Ijien là, en effet, la demeure f|ui convenait à ses desseins, trancjuille Thébaïde propice au travail solitaire, aux longs espoirs el aux vastes pensées, Thébaïde voisine du quartiei' des écoles, de la Sorbonne, du Collège de France, des bibliothèques et des bouquinistes, et, ce qui ne gâtait rien, ïhébaïde à très bon marché.

On y avait, sans plus, à subir, une fois par semaine, la société de la pension de famille, el, le reste du temps, les conversations, souvent un peu trop inquisitoriales, de M""^ d'Amblezeuillo. -Mais le dîner du dimanche, en somme, servait de légère distraction ne pouvant guère nuire à l'esprit. D'autre part, la curiosité de M'"" d'Amblezeuille était facile à satisfaire, ne s'exerçant guère, invaliablement, que sur des matières de ce genre :

— N'avez-vous pas, en dehors de la maison,

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(juol(jiies amis capables do vous entraîner à mal l'aire?... Êles-vous pieux et pratiquant ?. .. A quoi vous destinez-vous, quand vous aurez aclievé d'étudier la philosophie?.,. Avez-voiis l'intention de vous marier un jour?

A ((uoi Valentin n'avait pas été eniharrassô pour répondre, d'abord qu'il ne connaissait absolument personne à Paris et qu'il ne tenait à y connaître personne, et qu'il n'avait aucune envie de mal l'aire; puis, touchant ses opinions religieuses et ses intentions pour l'avenir, qu'il se livrait à l'étude de la philosophie précisément pour s'y l'aire consciencieusement une crovance, qii il n'avait pas d'autre but dans la vie, el enfin qu il n'était pas encore d'âge à savoir s'il voulait ou non se marier un jour..

Il s'était de nouveau un peu méfié, tout d'abord, de ces questions, surtout de la dernière que M'"^ d'Amblezeuille lui adressait avec son sourire le plus mielleux et son clin d'œil en coulisse. Mais bientôt, comme naguère à Tinallendue éclosion de ce sourire et de ce clin d reil, il avait reconnu un tic et ime grimace. Et, un jour, l'interrogation avant lieu en présence de l'abbé, il avait été tout ù fait rasséréné là-dessus, et avait compris que l'abbé seul poussait à ces questions M""' d'Amblezfuille. L'abbé, en efïet, sur les réponses du jeune lionmie, avait clos les yeux et murnujré son fameux:

— C'est bien. C'est bien.

11 ne s'agissait donc que d'un supplémrnt d'in-

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fornialion sur A'alcnlin, el l'abljé devait tenir à savoir la bonne conduite et les pures intentions (le ses locataires, comme il tenait à leur sommaire mobilier et H leur abstinence du viii. Le jeune bonune avait simplement affaire à un maniarjuc dune espèce particulière, à deux maniaques, plutôt, M'"'' d'Amblezeuille lui paraissant aussi, à sa façon, ({uebjue peu timbrée.

Mais ces timbrés-là, vraiment, n'avaient pas de quoi lui rendre désagréable une maison oii il trouvait, en compensation, tant de précieux agréments.

La nourriture était modeste et suffisante. La ciiambre était grande, claire, avec une large fenêtre ouverte sur un bel liorizon où s'étalait en panorama tout un morceau de Paris, de ce Paris, lumière du monde, et oiî Valentin remettrait un jour en boime place d'éclat glorieux le nom des Leleup de Marcoussy de Lagibasse.

Ce n'était pas non plus le voisinage de ses deux «compagnons de loyer qui pouvait gêner le jeune bonniie. Ils étaient, comme lui, des travailleurs et des solitaires. Le bisontin, au surplus, vivait au ilebors une grande partie de la journée, ayant à suivre les cours de la Faculté de médecine, les cliniques des bùpitaux et les besog'nes d'un ampbitbéâtre où il était préparateur. Quant au Polonais, c'est à peine si on pouvait s'apercevoir qu'il babitàt une cbambre de l'étag-e. Il n'y faisait aucun bruit. Rien n'y décelait sa présence. Sans doute travaillait-il de tête uniquement, rêveur

malliémaliciiMi (jiii n'avait besoin ni de tableau noir, ni mémo île papiiM-,

Valenlin lionva le moyen, eepcndanl, décbanger avec l'un et avec laulre quelques vagues paroles; mais elles furent d'une banalité complète, et comme si ses deux voisins n'avaient aucun désir d'entrer en relations plus laniilières avec lui. I! en courut pour tous deux beaucoup d'adniiralion, et tâcha de leur en inspirer une semblable j)ar ses manières désormais plus réservées. Ils y répondirent en se montrant de moins en moins liants. El de la sorte Valentin vécut, auprès d'eux, ainsi qu'auprès d'étrangers.

Il najtjuit d'eux qu'une chose, c'est <|u'ils avaient, tantôt séparément, tantôt réunis, de lonij;-ues conférences nocturnes avec Tabbé. Il se demanda, non sans quelque dépit, pourquoi luimême n'était jamais invité par l'abbé à ces soirées bizarres. Puis c'<'st avec dédain (ju'il se demanda ce qui pouvait bien se dire d'intéressant entre ce lourd bisontin, ce Polonais à face d'illuminé scientifique, el ce somnolent théologien écroulé dans sag-raisse.

Finalement, il jugea (|ue de telles préoccupations étaient mesquines, au-dessous de lui, (jue sa Sfdilude devait lui être d'autant plus chère dans son absolu, et il s'y cloîtra, ayant mélinilciK.-ment org-anisé son existence d'étude.

Klle était (extrêmement sévère, d'inie sévéhli' même excessive, que lui dictait la jiuissance d'exagération naturelle à son àti'e. Sous prétexte

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