XVII
Il se le demanda, une fois dehors, sans trouver de réponse satisfaisante à ce pourquoi. Il regrettait d'être sorti si précipitamment. Il avait envie de revenir. Les motifs qu'il attribuait rétrospectivement à son espèce de fuite étaient par trop absurdes, en vérité.
— Ces Bussins m'ont paru de bien singulières «^ens. Zénaïde est d'une étrangeté inquiétante.
A quoi il se ripostait lui-même du tac au tac :
— Et Wronsky, alors? Et l'abbé surtout!
('.eux-là, oui, sont singuliers, étranges, à faire peur. L'abbé surtout! L'abbé surtout!
H se répétait ces deux derniers mots avec insistance. Il resongeait à son évanouissement devant Tabbé, à sa chute éternelle dans l'Absolu, à Tordre que lui avait donné l'abbé, de lire Wronsky, i 1 entretien métamathéniatique qui en était résulté, 'i la nuit de cauchemar qui en avait été la suite, aux thauinaUirgiques révélations de l'abbé ce matin, à toutes c»js choses mystérieuses dans quoi revenait toujours Tabhé, l'abbé, l'abbé.
— Voilà, concluait-il, celui que je dois fuir. Et. se rappelant avec délices le repos qu'il avait
goûté en dormant à côté de Zénaïde, tout son être physique et moral détendu voluptueusement dans ce bain tiède et parfumé, il ajoutait :
— Or, le refuge contre l'abbé, il est là, j'en ai la certitude, là, auprès d'elle. Retournon^y donc!
Aussitôt l'objection surgissait :
— Mais c'est lui qui m'y avait envoyé cependant! Si c'était le refuge contre lui, m'y eut-il envoyé? Evidemment non.
Puis, planant sur tout ce débat intérieur, un problème se posait, insoluble :
— Quel intérêt peut-il avoir, l'abbé, à me vouloir ou du bien ou du mal?
EtValentin se perdait en conjectures plus insensées les unes que les autres, n'aboutissait à rien, tour à tour se révoltait contre sa soumission à l'abbé ou se reprochait de ne point lui obéir passivement, faute qu'il commettait en plein à cette heure par cette recrudescence de sa manie autoanalylique.
— Il m'en punit en me faisant m'égarer dans ce labyrinthe inextricable. Il m'en punira plus durement encore si je persévère. Je suis un ingrat d'oublier les joies profondes que j'ai eues à me laisser guider par lui. C'est à lui que je dois d'èlre entré dans le domaine de ï intuition, et la béatitude éprouvée avec Wronsky, et enfin...
Le souvenir du baiser de Wronsky lui revenait, très intense, et en même temps, par une impérieuse association d'idées, le souvenir du baiser de Zénaïde. Les doux souvenirs se juxtaposaient,
i>^I I.A(ilHASSl-:
arrivaient à ne plus se distinguer l'un de l'autre. Il ne s'analysait plus maintenant. Il revivait deux sensations amalgamées en une seule. Il en jouissait, par la mémoire, comme d'une jouissance toute présente.
11 était, en ce moment, au Jardin des Plantes, où l'avait conduit le hasard de sa promena.de inconsciente parles rues, on marchant sans savoir vers quoi. Les allées étaient à peu près solitaires, à cause de l'heure encore matinale. On n'y voyait que de rares couples, étudiants et grisettes, soldats et bonnes, le lieu et l'instant étant propices aux rendez-vous d'amour. Les animaux, que ne dérangeaient pas ces quelques passants, en profitaient aussi pour èlrc amoureux. Des serres, que Ton venait d'ouvrir, s'échappait la senteur aiguë des fleurs, dont l'arôme avait été recuit, concentré, pimenté, dansTéloutiement renfermé des chambres chciudos. Il s'y mêlait le parfum musqué des ruminants sortant des étables. qui étaient toutesproches, et Todeur des fauves, forte et acre, mais que l'éloignement atténuait en effluves de poivre volatil.
Yalentin ne put pas ne pas évoquer la chambre des Bussins, au relent si caractéristique de musc, et Thaleine de ZénaïJc, au souffle ardent qui lleuiait Tirillet et le poivre.
Au détour d'une allée, il se trouva brusquement devant un banc, que lui avait caché un bosquet de lilas, et sur leijuel étaient assis un jeune homme et une jeune frninie enlacés, se baisant à pleines lèvres.
LAGIBASSK 225
Quelques pas plus loin il aperçut, malgré lui, et regarda, s'étant arrêté au spectacle offert, un bouc cabré au milieu de son troupeau.
Des pigeons roucoulaient tendrement dans les ramures. Il les chercha des yeux, et en vit qui se tenaient bec à bec.
Les moineaux se poursuivaient en pépiant à travers les branches des arbustes, y faisaient des tourbillons de batailles, descendaient parfois rouler leurs disputes dans la poussière, s'épousaient au vol.
Un grand cerf, les bois couchés sur les épaules, toute l'échiné frémissante et le poil hérissé, creusant ses flancs, allongeant son col, le mufle tendu en avant et crispé, et une bave de désir lui tremblotant enpendeloque blanche au coin de la bouche, brama.
Valentin pensa au parc de Lagibasse, aux vieux arbres de là-bas qui devaient être aussi rempHs d'oiseaux se becquetant. Il pensa en même temps aux oiseaux de Zénaïdc, multicolores et ramageant dans la volière aérienne dont les toits de pagode, retroussés des pointes, étaient garnis de clochettes. II ferma les yeux et elle lui réapparut, dansant sa danse de sauvagesse devant la volière, aurythmede sa chanson vive et gazouillante dont il n'avait pas comprislesparoles.il Timagina devenue elle-même un de ces oiseaux au plumage d'arc-en-ciel, et entrée dans la volière avec eux, et leur parlant oiseau, comme elle avait dit si joliment,
II avait été ramené, par sa marche sans direction
'2-2C, I.A(iI15.\SSK
voulue, vers le banc on tout à l'heure s'embrassait le couple enlacé. Le jeune homme et la jeune femme n'y étaient plus. Il s'y assit à leur place, qui était chaude encore. Il eût aimé y être assis auprès de Zénaïde,
Avec le soleil montant, les odeurs s'exaltaient, celle des ruminants, musquée comme la chambre des l^ussins, celle des Heurs de serre et celle des fauves lointains, qui sentaient l'anllet et le poivre comme l'haleine ardente de Zénaïde.
Les pigeons continuaient h roucouler. Les moineaux ne se lassaient pas de se poursuivre. Le bouc, toujours, se cabrait. Do nouveau le grand cerf, longuement, brama.
Valentin avait la tête pleine d'images et de rumeurs tumultueuses. 11 n'essayait pas de les coordonner. C'était une fermentation oii passaient et repassaient, en bouillonnements rapides, le grand oerf, Tabbé, Wronsky, desar, des y grec, desz^ un décor d'Orient, dos parfums, la volière, des couples enlacés, le parc de Lagibasse, le bouc, et surtout, et sans cesse multipliée, Zénaïde, Zénaïde chantant, Zénaïde dansant, Zénaïde le baisant sur la bouche.
H poussa un profond soupir, et il lui sembla qu'il vouait, comme le grand cerf, de bramer.
XXVJII
En rentrant rue des Boulangers, il fut happé au passage par M'''^ d'Amblezeuille qui lui tendit une lettre et lui dit :
— Elle vient de votre province et doit être d'un vif intérêt pour vous. Car elle porte le cachet d'une étude de tabellion, et il y a, là, dans le coin à gauche, écrit et souligné trois fois, le mot urtfcnL J'aurais voulu vous la faire tenir dès son arrivée. Mais vous étiez sorti quand le facteur...
— Je ne pense pas, interrompit Valentin. Le facteur distribue les lettres à huit heures du matin, et à cette heure-là, je n'avais certainement pas quitté la maison...
— Possible, répliqua M'"*^ d'Amblezeuille. En tout cas, vous n'étiez pas chez vous, dans voire chambre. J'ai supposé que vous étiez dehors. Où auriez- vous pu être?
Cette interrogation fut accompagnée d'un sourire ironique. H comprit que sa visite aux Bussins était connue de M"^^' d'Amblezeuille, dont les suppositions là-dessus devaient aller leur train. Il eu fut extrêmement agacé. Il flaira aussi qu'elle s'apprêtait à l'en questionner curieusement. Il
essaya de couper court à Tinquisilion menaçante en reprenant :
— Au fait, vous avez peut-être raison. J'étais sans doute dehors.
— Eh! non, repartit M"'° d'Amblezeuille, vous n'étiez pas dehors, en effet, non, petit cachottier. Vous étiez dans un endroit d'où vous êtes parti précipitamment, avant qu'on ait eu le temps de vous remettre ceci, un endroit que l'on sait de reste.
— Qui? On? lit-il avec violence.
— Oh! rassurez-vous, répondit-elle. On, cela veut dire moi. Oui, moi toute seule. Personne autre. Et vous n'ignorez pas que je suis la discrétion même.
L'agacement de Valentin redoubla. Ainsi/ elle l'avait guetté, elle avait mesuré le long temps qu'il avait passé chez les Bussins; et, non contente de cetes]»ionnage, elle demandait, elle exigeait presque, des confidences. Alors, c'était le complot matrimonial de la table d'hote qui recommençait! Il en eut un mouvement d'humeur non seulement contre elle, mais contre les Bussins, qu'il avait soupçonnés jadis de complicité dans ce complot , l't même un peu contre Zénaïde, qui pourtant, la pauvrette, n'en pouvait mais. Du coup, le charme, dans lequel il avait vécu toute la matinée, brusquement fut rompu.
D'un gesle, sans la moindre courtoisie, il prit la lettre que Al""' d'Amblezeuille tenait encore» et tourna le dos après avoir dit d'un ton sec :
LAGIBASSK 2'Z2
— Puisque c'est urgent, je n'ai pas le temps de bavarder.
Et il enfila d'un pas rapide la première cour pour se rendre chez lui, laissant M'"® d'Amblezeuille interloquée d'une pareille impolitesse à laquelle elle n'était guère habituée, surtout de sa part.
Au milieu de la cour, il rencontra Prosper Broguet, et fut fâché de la rencontre. Depuis leur querelle, ils n'avaient plus eu d'entretien. Us se bornaient à échanger des saints avec les banales formules d'usage. Il vit, à la mine souriante du bisontin, que celui-ci allait lui adresser la parole. Il tâcha de s'y dérober en baissant la tête. Mais Broguet l'aborda quand même, lui disant :
— Eh bien! vous avez eu hier une séance de métamathématique avec Wronsky, hein? Curieux, n'est-ce pas? Et passionnant! Il m'en a parlé cç matin...
— S'il vous en a parlé, interrompit Valentin, inutile que je vous en parle aussi.
Et il continua son chemin sans s'arrêter, plantant là Prosper Broguet tout ébaubi. Il se sentait bourru, rogue, prêt à rabrouer de la sorte qui que ce fut. Il eut mal accueilli Wronsky en personne. Un obscur et inexplicable besoin le travaillait, de manifester qu'il en voulait à tout le monde. 11 s'en voulait plus particulièrement à lui-même.
Il attribuait, d'ailleurs, à cette irritation irraisonnable, une cause qui ne l'était pas moins : cette lettre qu'il portait à la main, qu'il passait d'une
H'UO LACilBASSK
main dans l'antre, et qu'il ne se décidail pas à ouvrir.
Au seuil de la maison, il eut un soubresaut du surprise. L'abbé était là, dans le vestibule, debout devant Fescalier qu'il semblait lui barrer. Toute l'irritation de Valentin tomba d'un coup. C'est d'une voix soumise et humble qu'il dit :
— J'ai eu encore, depuis ce matin, plusieurs mouvements de révolte contre vous. J'ai aussi éprouvé des terreurs tendant à m'éloigner de vous. J'ai voulu m'enfuir de vous. Je vous en demande ]»ardon. Je reviens, vous le voyez, repentant et obéissant.
L'abbé murmura son ordinaire :
— C'est bien. C'est bien.
Puis, après avoir longtemps fixé son regard eu phosphorescence sur la lettre que Valentin tenait dans sa main crispée :
— Pourquoi, fit-il, n'ouvrez-vous pas cette lettre?
— Je ne sais trop, répondit Valentin.
— Eirorcez-vous de le savoir, reprit Pabbé,dout le regard, fixé sur lui maintenant, lui poignardait positivement les yeux.
Comme si, en répondant, Valentin répétait des pai'oles que lui dictait une voix intérieure e.t élraui;<*re, il dit :
— J'ai le pressentiment que cette lettre contient dt'S choses d'où peut dépendre ma destinée, selon la décision que ces choses me feront prendre. J ai peur d'en être instruit. J'ai peur, quand j'en
LA(iIlUSSK ;î:31
sorai instruit, de ne pas prendre la décision qu'il faut.
Clomme s'il parlait ensuite de lui-même, commentant ce qu'il venait de dire, il ajouta :
— Ce pressentiment n'est-il pas un peu de ce que vous appelez de la télépathie?
— C'en est, répliqua l'abbé.
— Excusez-moi, continua Valentin, si la requête que je vais vous faire vous paraît trop enfantine. Je vous prierais, cette lettre dont j'ai peur, d'en prendre d'abord connaissance, vous.
— Inutile, fil l'abbé.
— Vous la connaissez donc?
— Oui, je viens de la lire.
— Quand cela?
— Ici, entre vos mains.
— A travers l'enveloppe?
— A travers l'enveloppe.
Valentin n'eut pas l'ombre d'un doute, ni la plus vague tentation de mettre la véracité de l'abbé à l'épreuve en lui demandant ce qu'il y avait dans la lettre. Sa foi en Tabbé se tenait toute droite, désormais inébranlable. Il n'en allait pas ainsi de sa confiance en lui-même. La lettre lui faisait peur toujours. Il insinua timidement :
— Alors, s'il est nécessaire que je la lise, voulez-vous me permettre de la lire devant vous?
— Vous devez, répliqua l'abbé, lalire seul. Vous devez, après l'avoir lue, prendre votre décision, seul aussi,
— Kn anrai-je le rourage?
'S,i-^ L.ViilBASSK
— Jo Tespère pour vous.
— Ne pouvez- vous m'aider à trouver en moi ce courage?
— Cela, je le puis.
Et l'abbé lai dit à l'oreille, d'une voix très basse et à la fois très pénétrante :
— Si vous prenez la décision qu'il faut, je vous en récompenserai dignement, d'ici à quelques jours. Je me mettrai, devant vous, en état de vision révélatrice et communicatoire.
L'escalier monté quatre à quatre, avec la fièvre de TactioD, uue fois clos dans sa chambre et seul en face de la terrible lettre, Valentin bravement en rompit le large cachet rouge, qui portait, en effet, comme l'avait vu M'"® d'Amblezeuillc, le sceau d'un double écusson de tabellion.
La lettre venait de Thiérache. Elle avait été écrite par maître Gribiez, notaire h Wigmeux-lcr Vieux, village dont dépendait le château de Lagibasse. C'était un des nombreux officiers ministériels à qui Valentin avait eu aff'aire pour tout régler là-bas avant son départ du pays. C^est celui-ci qu'il avait trouvé le plus honnête, le plus dévoué aux intérêts de la famille, desquels maître Gribiez s'occupait depuis longtemps, et desquels le soin lui avait été laissé en conséquence. C'est lui qui touchait les fermages pour Valentin. C'est par son entremise que la fortune liquide avait été placée en rentes sur l'État, incessibles et insaisissables. Valentin avait eh lui une conliance complète et justifiée.
Voici ce que disait, dans son style un peu long
;^8I r\(;ili.\SSE
et entortillé, mais clair quand même, la lettre du notaire :
(( Monsieur et bien cher client, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance deux importantes nouvelles, dont Tune a trait au présent et n'est pas bonne, par malheur, mais dont l'autre, qui a trait à l'avenir, peut devenir tout à fait excellente, si vous voulez bien en changer la probabilité en certitude, ce qui est à votre entière discrétion, je me hâte de le dire.
(( Je commencerai par la mauvaise nouvelle, qui est que votre fermier de là-haut et garde-cUasse, le pauvre Jacques Campion, est mort il y a trois jours, d'une congestion pulmonaire. Je n'avais pas jugé qu'il fût à propos de vous annoncer sa maladie, survenue la semaine dernière, et qui ne semblait pas grave, étant donné surtout la robuste constîtulion du gaillard. Je ne m'en serais inquiété pour vous que si la maladie avait traîné en longueur et avait nui à son service et à son travail. 11 n'a interrompu les susdits que pendant les quarante-huit heures qui ont précédé sa fin. Il a été enlevé avec une rapidité vraiment extraordinaire. C'était un 'xrollent fermier et un garde-chasse modèle, que vniîs remplacerez malaisémeiil.
' Si j'ai tardé trois jours à vous annoncer sa jnorL la cause eu est que je voulais précisément èlre en mesure de vous parler de ce remplacement indispensable avec Ions les éléments d'information nécessaires, c'est-à-dire, après avoir consulté là- Jessus sa veuve Mélanie, dont je ne pouvais déeem-
LA(iIBASSE ,î:35
ment sonder les intentions au lendemain même de Tenterrement de son mari. J'ai donc patienté le temps moral convenable, et je possède maintenant les éléments en question. La veuve Campion, aidée par Doctrové toujours vaillante, et par Taîné de SCS fils qui va sur ses quatorze ans, et en s'adjoignant un garçon de ferme dont elle fera les frais, ost disposée à reprendre le bail. Je la crois, dans ces conditions, très capable d'en remplir les charges. Reste à savoir qui elle choisira comme garçon de ferme, et si l'homme de son choix aura votre agrément pour être assermenté comme gardechasse. Elle m'en propose plusieurs. Le mieux serait qu'elle en eût en vue un avec qui elle convolerait plus tard en secondes noces. Cela, m'est avis, arrangerait bien les choses. Mais raison de plus pour que cet homme, destiné ainsi à devenir votre fermier bientôt, eût votre agrément. C'est vous dire, mon cher client, que votre présence ici, le plus tôt possible, serait fort désirable.
« Mais ce pour quoi elle serait plus désirable encore, c'est touchant la seconde nouvelle que j'ai î\ vous annoncer, et à laquelle il faut pourtant bien que j'en arrive, quelque délicate et embarrassante qu'en soit l'expression. Je saiâ, en effet, mon bien cher client, ayant eu l'honneur de vos confidenciis à ce sujet, je sais que vous avez pris le parti naguère (très sagement, m'a-t-il semblé alors), de consacrer la majeure partie de vos revenus, el de longues années en attente, à la future et noble reconstitution de votre domaine et de votre mai-
:e:{(; i..\(îiiiASSK
son. Or, la nouvelle que j'ai h vous annoncer ne tend à rien moins qu'à vous faire revenir sur ce plan de conduite pour en adopter un autre. Laissez-moi vous dire, toutefois (et c'est l'excuse démon intervention peut-être importune), queje vous propose, non pas de changer de but, mais d'y arriver par une voie nouvelle, beaucoup plus courte et moins difficultueuse.
(( En quelques mots, la bonne nouvelle que j'ai ù vous annoncer, c'est qu'il s'offre pour vous la possibilité d'un beau, d'un riche mariage, vous permettant de procéder tout de suite à la reconstitution sus-éuoncée.
(( 11 ne m'est pas permis de vous confier le nom de la jeune personne dont il s'agit. Mais je me fais un devoir et un plaisir de vous fournir sur elle les renseignements suivants, dont je vous garantis la parfaite authenticité, et qui ne peuvent manquer, je crois, de vous donner ù réfléchir. La jeune personne a dix-neuf ans, est douée d'une bonne santé, d'un physique agréable, a reru tout ce qu'il y a do plus convenable comme instruction et comme éducation. Elle est la fille unique d'un opulent industriel belge, dont elhi sera très vraisemblablement aussi Tunique héritière, son père étant. veuf, âgé de soixante-deux ans, et nullement en goût de se reniiiiier. En attendant, elle a •53(),0O0 francs de dot, qui seront versés au contrat en bonnes esj)èces sonnantes, comme nous disons dans nos actes.
Votre patrimoine, à vous, mon bien cher client.
LAGIBASSE X>37
outre le château, le parc et la ferme, se monte actuellement, avec ce que vous avez déjà capitalisé de vos revenus, pour l'accroître, se monte, dis-je, à 164,000 francs, qui seront, au terme prochain de vos rentes, soit dans sept mois, devenus 170,000 francs.
« Les deux fortunes réunies constitueraient juste, vous le voyez, un demi-million. Je n'insiste pas. Le chiffre parle lui-même, éloquemment, avouez-le.
« Vous me demanderez sans doute comment il se fait que je sois l'intermédiaire de cette proposition de mariage. Cela, monsieur et bien cher client, c'est mon secret de notaire. Bornez-vous à savoir que j'ai toujours été dévoué à votre famille, à vous-même, que j'en ai fait l'éloge où et comme il fallait, que la jeune personne et son estimable père cherchent une alliance noble, et convenez, toute modestie mise à part, qu'il leur était difficile de trouver mieux qu'une alliance avec l'illustre et antique maison des ijcleup de Marcoussy de Lagibasse.
(( Vous comprenez sans peine maintenant, n'estil pas vrai, pourquoi je souhaite si vivement que vous veniez au pays. Je pourrais vous communiquer de (tudim et en détail des renseignements plus amples sur l'aifaire, avec pièces à Tappui, vous montrer un portrait en miniature de la jeune personne, el, si tout cela vous plaisait, comme je l'espère, aviser avec vous aux mesures à prendre pour coïK'Iure de la façnn lapins conforme à vos intérêts.
•^:\H I.ACillîASSK
(( Le père de la jeune personne, en effet, dans lin esprit de prudence très naturel et qu'il ne m'appartient pas de blâmer, ne cache pas sa prédilection pour le régime dotal pur et simple. Inutile de vous dire que je tiens pour le régiqae de la communauté, où vous trouveriez infiniment plus de profit. Mais si je no suis pas sûr d'avoir gain de cause complet, il ne me paraît pas impossible d'arriver à une transaction qui couperait, comme on dit vuli^airement, la poire en deux, en vous en attribuant la plus grosse part. Bref, il s'agirait d'obtenir le régime dotal avec communauté d'acquêts.
c( J'y tâche de mon mieux, comme bien vous pensez. Mais j'y parviendrais plus vite et plus sûrement si, à la suite d'une présentation préliminaire et admis h faire votre cour en règle, vous joigniez à mes eiîorts les vôtres propres, autrement efficaces, grnce à rinflnence que vous donneraient bienlnt, sur Tosprit du père et sur le cœur de votre (lancée, vos avantages personnels.
(( J'ai terminé, et je vais maintenant attendre avec impatience, mais sécurité, votre réponse, laquelle ne saurait guère tarder et sera favorable, j'en ai l'intime conviction, connaissant le sérieu.x et la maturité de votre caractère.
(( C'est dans cette attente que je vous prie d'agréer l'expression distinguée des sentiments avec lesquels j'ai Thonneur d'être,
« Monsieur et bien cher client,
LACJIBA.SSK 23î>
« Votre tout dévoué serviteur et très affectueux ami,
(( AuiiusTix Gribiez. »
Valentiii avait lu cette lettre d'une seule traite, d'un regard rapide, machinal, presque indifférent, comme si ses yeux uniquement s'y appliquaient, sa pensée distraite étant ailleurs. Elle était, en effet, occupée tout entière, pendant cette première lecture, à se demander avec une véritable angoisse de curiosité :
— Qu'est-ce que l'abbé entend par cette promesse de se mettre, devant moi, en état de vision révélatrice et communicatoire?
Et, absorbé par ce mystère, il en avait oublié sa terreur de la lettre, et la nécessité même de prendre une décision après l'avoir lue.
C'est à une seconde lecture, plus attentive, que cette nécessité lui avait sauté aux yeux brusquement, et qu'avec elle revint la terreur de la lettre-
— La décision à prendre, la voilà. Il s'agit de savoir si je veux, oui ou non, ce mariage.
Il avait dit cela intérieurement. Il dit à voix haute :
— iNon, certes, je ne veux pas.
Sa terreur redoubla, d'avoir ainsi parlé ^ voix haute, tout seul dans sa chambre, et cependant comme s'il répondait à quelqu'un. Qui était ce quelqu'un, si présent à sou imagination, quoiqu'il n'y eût personne là en réalité? En même temps qu il se posait la question, il y fit la réponse :
— (le quelqu'un, c'est l'abbé.
Lno L.\(iiBASî>i:
Et il n'eût pas éprouvé le moiudre étouuemeut si, à ce moment-là juste, cette présence imaginaire se fût transformée en présence réelle.
— Non, certes, répéta-t-il, a voix haute encore, non, certes, je ne veux pas.
Mais, cette fois, ce n'est plus à Tabbé qu'il lui sembla répondre, c'est à Zénaïde. Et il l'eût vue, devant lui, surgir et apparaître en personne, miraculeusement, que cette fois non plus il n'eût pas été stupéfait.
Soudain des scrupules s'éveillèrent en lui.
Avait-il le droit de prendre immédiatement une telle décision, sans y avoir réfléchi, par un coup de tête? Cette précipitation n'était-elle pas un signe de lâcheté ? Son acte d'énergie factice n'avait- il pas quelque chose de tyrannique sur lui-même, lui interdisant d'avance l'examen de mobiles et de motifs dont il redoutait la discussion et (jui peut-être étaient assez forts pour dicter à sa raison la décision précisément contraire '? Ce que Tabbé avait exigé de lui, était-ce bien ce hàtif, sommaire et enfantin « je ne veux pas »? N'étaitce pas plutôt le plein et noble exercice de sa volonté, jugeant après une lente et virile enquête sur le pour et le contre et ne prononçant un arrêt déllnitif qu'en connaissance de cause?
— Oui, oui, c'est cela évidemment que désire l'abbé. C'est cola seul qui est digne de moi.
En même temps lui revenaient en mémoire les beaux projets faits naguère touchant ce qu'il appelait sa grande oiuvre, le plan de conduite qu'il
s'était tracé si bravement pour y arriver, avec quel courage, quelle foi et quelle joie d'orgueil il avait suivi d'abord ce plan de conduite. Et il se reprocha de s'en être si peu souvenu depuis ces derniers mois, de n'y avoir presque plus pensé, pour tout dire, d'avoir oublié ce rêve héroïque de son adolescence, d'avoir oublié surtout qu'à ce rêve son père et sa mère s'étaient sacrifiés, et qu'il leur devait de continuer leur sacrifice. Il eut honte d'un pareil oubli.
Puis il eut honte de cette honte. Il se trouva mesquin, inintelligent, borné, de l'avoir eue.
— Le programme que je m'étais imposé, par écrit (ce qui était peut-être puéril et prétentieux), ai-je donc cessé un instant de m'y conformer ? Non. J'en ai pu négliger la lettre. J'en ai toujours observé strictement l'esprit. Mon but, c'est de rendre à notre maison, à notre nom, leur ancien lustre perdu. Comment? En devenant glorieux, un grand philosophe. Or, à quoi ai-je travaillé, pendant ces derniers mois plus que jamais ? A cela, uniquement.
Il relisait cependant les phrases du notaire relatives à l'argent. Un demi-million ! Le chififre, en effet, parlait éloquemment. Avec ce demimillion, le domaine tout de suite se reconstituait. Avec l'héritage entier du père, plus tard, la maison reprenait aisément dans le monde le rang qui convenait au nom de Lehîup de Marcoussy de Lagibasse. Cela, en tout cas, était assuré en attendant la gloire, plus problématique. Et qui empê-
chaiL, d'ailleurs, cette assurance matérielle obtenue, de persévérer quand même au pourchas de la gloire ? L'opulence n'est pas un obstacle à devenir un grand philosophe. Si Spinoza en fut un dans la pauvreté, Marc-Aurèle en fut un sur le trône.
— Mais les soins d'une fortune à gérer, les tracas d'un ménage, en voilà des obstacles, très probablement. Cette femme, quelle âme a-l-elle? Pourra-t-elle me comprendre?
— Fais sa connaissance. Tu le sauras. Si tu constates qu'elle puisse être une gêne au développement de ta pensée, il sera toujours temps de le dire alors ton : « Je ne veux pas ».
Ainsi, discutant serré avec lui-même, il en arriva logiquement à se convaincre qu'il ne pouvait pas, en conscience, refuser, sinon l'offre catégorique, au moins les ouvertures du notaire, et qu'à tout hasard il devait aller là-bas. Il prit une plume pour répondre dans ce sens et annoncer son arrivée prochaine.
Comme il la prenait, il eut dans les doigts uu subit tremblement qui la lui fit lâcher, sautant en l'air. On eut dit que quelqu'un venait de la lui arracher de la main. Il en eut positivement la perception. De nouveau il se demanda qui était ce quelqu'un, et en même temps qu'il se le demandait, il s'aflirma :
— C est Tabbé.
Fuis, aussitôt :
— C'est Zénaïde.
Ses terreurs de tout à l'heure le ressaisirent.
vagues d'abord. Elles se précisèrent ensuite, sous forme de dubitations angoissantes de ce ^enre : .
— Suis-je de force à devenir un grand philosophe, livré à moi-même seul? Pour faire usage du don d'intuition qui est né en moi si récemment, n'ai-je pas besoin de guides encore? Ne suis-je pas redevable de ce don à Tabbé ? N'en serai-je pas privé, loin de lui? La société de Wronsky, même celle de Broguet, ne sont-elles pas nécessaires, en de certains sens, à l'exercice de ce don? J^a maison, si bien nommée le sanctuaire, n'en est-elle pas le lieu d'élection? Zénaïde n'y est-elle pas mêlée intimement, par je ne sais quel mystère dont je n'ai pas la clef, mais dont j'ai senti les effets irrésistibles? Cette clef ne me sera-t-elle pas fournie finalement, et peut-être très prochainement? N'est-ce pas, juste, à cela qu'a fait allusion Tabbé, quand il m'a promis de se mettre, devant moi, en état de vision révélatrice et communicatoire?
Il ouvrit sa fenêtre, en proie à une grande exaltation. Là-bas, au fond du jardin, sur le banc, il aperçut l'abbé, dont ce n'était pourtant pas rheure habituelle de s'y tenir. L'abbé, en plein soleil, ne regardait ni l'angle de la muraille, ni le ciel, mais à ses pieds, la tête basse, la pose affaissée, tout son corps à l'abandon, comme écroulé sous un écrasement.
Au même instant, un cri aigu, parti de la première maison, traversa la cour et arriva jusqu'à l'oreille do Valentin, bien qu'il fût sur l'autre face
XMl I.AiîIBASSK
de la seconde^maison; et dans ce cri, achevé en éclat de rire, il reconnut la voix de Zénaïde.
— Tous les deux, pensa-t-il, me signifient de rester.
Il déchira en morceaux, rageusement, la lettre du notaire. Un profond sentiment de bien-être, aussitôt,' l'inonda. Il se frottait les mains. Il avait envie de dire à voix haute, et il le dit en efTet:
— Je suis heureux.
II eut, en ce moment, embrassé Broguet, même M"'c d'Amblezeuille, Il cogna violemment à la porte de Wronsky, et, la porte ouverte, sauta au cou du Polonais, l'étreignit en lui criant :
— Je vous adore.
Après quoi, l'ayant repoussé dans la chambre d'une bourrade joyeuse, il descendit Tescalier presque en dansant.
Au bas, dans le vestibule, il se trouva face à face avec Tabbé, qui était revenu. (Comment? Si vile! Mais il n'y prit pas garde). Subitement, Valenlin se fit grave, et dit h l'abbé, d'une voix forle :
— Non, certes, je ne veux pas.
l^^t Tabbé rentra chez lui en murmurant :
— C'est bien. C'est bien.
Toujours grave,.inais sentant au fond de cette gravité une intime allégresse, Valentin se dirigea vers la première maison pour aller prendre des nouvelles de Zénaïde, et surtout pour lui dire, car il en éprouvait le besoin :
— Je ne pars pas.
N'était-il paç certain, en effet, qu'elle avait eu le pressentiment de ce départ, résolu pendant quelques minutes, qu'elle l'en avait détourné avec son cri aigu, et qu'elle attendait d'être rassurée làdessus par lui-même? De tout cela, qui lui eût jadis paru absurde, il se donnait à présent, sans la chercher, une explication tout a fait satisfaisante, grâce à la télépathie. Tout, d'ailleurs, autour de lui, lui semblait dorénavant régi de la sorte, très naturellement, et rien ne pouvait plus l'étonner.
C'est ainsi que M'"^ d'Amblezeuille en personne ne lui fit plus l'effet d'une patronne de table d'hôte en affût de curiosité importune, mais d'une comparse obéissant aux ordres occultes de l'abbé, quand elle l'aborda sur le palier des Bussins en lui disant :
— A la bonne heure! Vous n'agissez plus en
■MO LA(iJ13ASSE
petit cachottier. A quoi cela rimait-il, du reste? Ne suis-je pas votre alliée? Vous l'aviez oublié ce malin, quand vous m'avez quittée d'une façon si impertinente. Mais je ne vous en veux pas. Vous n'étiez plus vous-même. Je vois h votre figure que vous êtes redevenu le jeune homme sur qui Pabbé fonde ajuste titre de si grandes espérances. Réalisez-les donc, mon cher enfant, jusqu'au bout. J'en serai heureuse plus que qui que-ce soit au monde. Et elle lui serra la main avec un geste de majesté affectueuse, en ajoutant :
— Vous verrez que je ne vous avais point menti, le jour où je vous affirmais, de la part de l'abbé, que vous trouveriez, à fréquenter Bussins, de vives et fécondes surprises.
Il en eut une, en effet, dès cette seconde visite. C'est la confidence que lui fit le créole touchant la généalogie de Zénaïde, et qu'il lui fit presque immédiatement.
Zénaïde, en effet, refusait de recevoir Valentin, ce (lui l'avait déçu et peiné. Bussins n'avait pas de motifs plausibles à pouvoir alléguer de ce refus. sinon que Zénaïde était capricieuse, lunatique, qu'il fallait la prendre comme elle était. A quoi VaN'iiliii s'était buté, insistant pour la voir quand nirnif\
— lA\ bien! avait repris Bussins, je vais donc -oui vous JiiN». (]ar, en somme, elle tient à vous voir, et elle serait très fâchée, douloureusement alï'ectéo, Je ne pas vous voir. Mais elle y met, pour «oîHlition formelle, que vous lui rendiez les hom-
ma^csquilui sont dus, en la saluant dans la langue de ses aïeux, du titre qui lui appartient.
Et Bussins avait alors raconté le mariage de sa sœur Xavière avec Mala-Inga, et la filiation royale de Zénaïde.
— Pourquoi exige-t-elle ce salut en tamoul?
ajouta-t-il. Je Tignore. Mais sa volonté est expresse. Voilà.
— Je m'y conformerai de grand coour, répondit Valenlin. L'idée me paraît originale et jolie. Enseignez-moi la formule de ce salut. Je la répéterai à Zénaïde, très ravi de pouvoir lui être agréable.
Il !e fit, comme.il l'avait dit, et très sérieusement, Zénaïde elle-même étant on ne peut plus sérieuse, assise h jambes croisées dans un large fauteuil, où, la tête immobile, les mains aux genoux, le corps drapé du châle de Manille en crépon mauve brodé d'or, elle avait vraiment Tair d'une petite reine hiératique sur un trône.
Quand Yalentin eut prononcé la formule de salut que lui avait enseignée Bussins, Zénaïde leva le bras droit et lui fit signe impérieusement de s'accroupir devant elle. Il obéit docilement, sans la moindre envie de rire, quoique M'"" Bussins se fut mise à sourire en disant à mi-voix :
— Quelle enfant! Quelle enfant! Et elle rend tout le monde enfant comme elle.
Puis Zénaïde, décroisant ses jambes, penchée vers lui, l'expression du visage détendue en mutinerie, commença un long et volubile discours dans une langue qu'il n'entendait pas, en tamoul
:l'18 I.A(.U15ASSH
sans doule, ci pareille à celle de la chanson qu'elle avait chantée devant la volière. C'était léger, gazouillant, presque une chanson encore, avec des modulations beaucoup plus musicales que parlées.
Et Viileutin, qui ne comprenait pas un tz^aîtrc mot, n'éprouvait aucun besoin de comprendre, tout entier au charme de se laisser suavement caresser Touïe parcelle musique, d'autant plus pénétrante qu'elle n'avait pas de sens.
Zénaïde cessa brusquement, comme un rossignol arrête sa mélodie, sur une note ne concluant pas, et elle dit, en son baragouin de mauvais français :
— Toi apprendre tamoul par écouter beaucoup.
Toi écouter demain. et demain comme.
— Elle devrait ajouter, interrompit Bussins, le mot ({ aujourd'hui ». Elle prétend qu'en l'écoutant ainsi, chaque jour, vous apprendrez le tamoul. (i'est une méthode assez bizarre. Mais peut-être, eu effet...
— Je la trouve excellente, lit Valcntin. La première leçon m'a enchanté.
Zénaïde entama un nouveau discours, où Valcntin reconnut, cette fois, des termes anglais défurmés, du patois créole- français, mais où abouiiaietit d'autres sons absolument étranges, brefs, «gutturaux, labiaux, lout en consonnes, lui semLlait-il.
— Cela, dit liussins, ce n'est plus du tamoul; c'est sa langue à elle. Il y a du tamoul encore, et
de l'anglais, et du créolç; Mais il y a surtout des racines.
— Des racines? interrogea Valentin. Qu'entendez-vous par là?
— Ohî fit Bussins, ce serait trop long à vous expliquer. Plus tard, quand vous la connaîtrez mieux, je pourrai vous donner un aperçu de ce que je yeux dire.
— Oui, ajouta M.^^- Bussins, c'est une idée de mon mari, un peu folle, je crois, mais qui aura quelque intérêt pour un homme instruit comme vous.
— Seulement, reprit Bussins, n'en parlez à personne, je vous prie.
— Eh! fit Valentin, de quoi parlerais-je? Je ne sais rien.
— Mais vous saurez, un jour, vous saurez, continua Bassins. Plus tard î Je vous le promets.
Il se posa un doigt sur les lèvres. M™® Bussins de même. Zénaïde les imita, riant, avec une grimace. Et tous trois cependant ne parurent pas comiques à Valentin, qui les contemplait en pensant :
— Il y a là un secret, duquel, m'a dit jadis M'"'' d'Ambezeuille, dépend ma destinée. L'abbe en a la certitude, m'a-t-elle affirmé positivement. Et moi aussi, désormais, j'ai cette certitude, obscurément, mais a])solument.
Et c'est le cœur gonflé de joie, d'une joie orgueilleuse , qu'il sortit de chez les Bussins, entendant bourdonner dans sa mémoire ces paroles
fatidiques, mêlées au discours tamoul de Zéuaïde, incompréhensible et si suavement gazouilleur. et parmi lesquelles se détachaient, en sons gutturaux, labiaux, brefs, les verbes mystérieux que liussins appelait des racines. [1 cherchait machinalement à reproduire les sons de ces verbes.
En même temps, tout au fond de lui-même, non moins machinalement, il répétait à satiété :
— Zénaïdc est fille de rois. Zénaïde est fille de rois. Zénaïde est fille de rois. Zénaïde est fille de rois.
xxxr
C.omme Valeiitin arrivait au rez-de-chaussée, se disposant à retourner (il ne savait pourquoi, d'ailleurs) vers le banc où il s'était assis ce matin dans le Jardin des Plantes, il rencontra de nouveau M"^^ d'Amblezeuille qui lui barra le passage, de cette injonction rapide :
— Défense d'aller dehors. Ordre de Tabbé.
Quoique son désir de cette promenade fût très
vif, d'autant plus vif même qu'il était irréfléchi, Valentin ne fut pas contrarié qu'on l'empêchât de le satisfaire, et, cela, si brutalement. Il lui était plutôt doux de se sentir passif et en proie. Il ne songea seulement pas à questionner M™^ d'Amblezeuille sur les motifs de cette défense. Elle dut le rappeler pour les lui fournir.
— L'abbé, dit-elle, a des instructions immédiates à vous donner. Il aflirme aussi que l'extérieur, en ce moment, retarderait pour vous l'épanouissement d'un état intime qui est éclos déjà. Permettez-moi, personnellement, avec Texpérience que je puis avoir de ces choses, d'ajouter...
— Inutile, interrompit Valentin. Je n'ai besoin d'aucune explication. L'abbéordonne. J'obéis. C'est
252 LAGIBASSK
tout simple. Où faut -il que je me rende? Chez lui, n'est-ce pas? Je m'y rends.
— Non, reprit M"'® d'Amblezeuille. Pas chez lui. Mais bien chez vous. Je vous préviens même, et formellement, de sa part, que vous ne devez pas chercher, sous aucun prétexte, à le voir d'ici à quelques jours.
— Mais, objecta Valentin, et les instructions immédiates qu'il a, disiez-vous, à me donner?
— Vous les trouverez, fit-elle, sur la table de votre chambre. Il vous a fait l'insigne honneur de les écrire pour vous, de sa propre main.
Et M'"® d'Amblezeuille, en témoignage évident de respect envers un être si particulièrement honoré, lui tira une profonde révérence, dont il goûta tout le prix, cette idée lui venant soudain, très nette :
— J'ai la consécration.
Quelqu'un qui Teùt aperçu alors, traversant la cour et montant son escalier d'un pas lent, mesuré, sacerdotal, l'eût pris pour un officiant à Tautel. C'est ce qu^il avait la conscience d'être. Il ouvrit sa porte comme si elle eût été celle d'un tabernacle, et prit sur sa table la feuille écrite par Tabbé comme s'il eût pris une hostie dans le saint ciboire. Il la tenait à deux mains, du bout des doigts, et ses doigts en tremblaient.
L'écriture de l'abbé, qu'il contemplait pour la première fois, était de forme gothique carrée, en lettres presque unciales, mais très petites, tracées avec une encre de Chine très noire, luisante et
LAGIBASSE E53
parfumée. Elle faisait relief sur la surface lisse et grasse de la feuille, qui était en parchemin.
Voici ce que contenait cette feuille :
Instruction liminaire accidenieJU.
Oublier entièrement toutes préoccupations étrangères au lieu cF élection où vous êtes présent, et, en conséquence, répondre d'abord à la lettre reçue ce matin, de façon à en débarrasser votre esprit de fond en comble, puis renoncer à sortir du sanctuaire, sauf dans les deux cas prévus ci-dessous
Instructions essentielles, au nombre de treize, pour rous mettre en état d'assister à ma prochaine vision révélatrice et communicatoire,
I. Commencer, à partir de demain, chaque journée, au réveil, par la diction intérieure, lente et fervente, de la syllabe AUM, en en majusculant successivement les trois signes au moyen de la ferme intention de le faire, etrépéter cette diction, sans en accélérer la lenteur ni en atténuer la ferveur, septante-sept fois.
II. Procéder ensuite aux soins de votre toilette et à révacuation des immondices de votre corps, en sorte qu'il ne soit plus nécessaire d'y revenir avant le soir, dussent les heures intermédiaires en éprouver dos incommodités et des souffrances que vous devrez souffrir sans plaintes.
III. Demeurer, jusqu'à midi, dans la plus grande immobilité qu'il vous sera possible d'obtenir, physique et morale, c'est-à-dire non seulement en ne bougeant pas, ou du moins en ne bougeant que jiour éviter la trop dure fatigue de ne bouger
pas, mais aussi, et surtout, en vous appliquant à ne point p''ns(>r.
IV. Observer, également jusqu'à midi, le jeûae le ])lus rigoureux, étant bien compris qu'il serait considéré comme rompu par la simple absorption d'une goutte d'eau.
V. A midi, seconde diction de TAUM, pareille à la première, et pendant laquelle vous prendrez le repas qui vous sera servi, quotidiennement le mrme, composé selon mes indications, et consommable intégralement.
VI. Jusqu'à deux heures, récréation et promenade dans le jardin du fond, en complète liberté du corps et de l'esprit, avec Tunique restriction de ne pas vous asseoir, sur le banc, au bout que je me suis réservé, étant bien compris que cette restriction est de la plus haute importance, et qu'en enfreindra la règle constituerait une faute irrémissible.
VII. De deux hr'ures à quatre heures, séancD chez Prosper liroguel, dont vous n'aurez jamais à interrompre renseignement par la moindre interrogation, et (|ne vous vous efforcerez d'écouter avec ce que votre intelligence a de plus terre-à- {'•rre, étant bien compris qu'il s'agit là de vous ]'n»curer U; contact scientilique avec le concret.
\'IH. I) • qnatn» heures à six heures, séance chez Wronskvr dont vous n'aurez jamais, non plus, à inhîrrompre les rêveries parlées par la moindre interrogation, et que vous vous efforcerez, lui, d'écouler intuitivement, étant bien compris
qu'il s'agit Jà de vous procurer le contact suprascientifique, ou métamalhématique, avec Tabs Irai t.
IX. De six heures à sept heures, visite chez les Bussins, sans recommandations, restrictions ni conseils d'aucune sorte.
X. De sept heures à neuf heures, demeurer, comme le matin avant midi, dans la plus grande immobilité qu'il vous sera possible d'obtenir; mais, cette fois, seulement physique, et votre pensée eu exercice à sa fantaisie pour ruminer les souvenirs du jour.
XI. Procéder alors derechef aux soins de votre toilette et à Tévacualion des immondices de votre corps.
XII. Collationner dans votre lit, avec la bouillie spéciale qui vous sera fournie ad hoc, quotidiennement la même, composée selon mes indications, et consommable intégralement.
XIII. Troisième diction de l'AUM, pareille à la première et à la seconde en lenteur et en ferveur pendant les septante-sept fois réglementaires, et se continuant ensuite en égrènement de rosaire, fût-ce machinalement, jusqu'à l'obtention du sommeil.
Amen.
Dévotieusenienl, Valenlin reposa la feuille, non à plat sur sa table, mais de champ sur le marbre de sa cheminée, où la raideur du parchemin la fit tenir toute droite comme un missel appuyé contre un tabernacle.
iL^oG LAGIBAS.^E
Puis il écrivit aussitôt à maître Gribiez pour lui (lire qu'il refusait catégoriquement la proposition (le mariage, et qu'il s'en rapportait complètement à lui touchant la question du bail, soulevée par la mort de Canipion. Il remit cette lettre, pour la poste, à la servante qui lui apportait en ce moment son ordinaire dîner du soir. Il pensa :
— Voilà le dernier repas que je fais comme les autrcîs hommes. Demain j'entre en initiation.
Et ce repas, fort peu sardanapalesque cependant, philol frugal môme, lui parut un festin régalant, dont il eut i)resque honte après l'avoir achevé, honte connue d'une espèce d'orgie, en vérité, y ayant assouvi sa faim, qui ce soir-là était très grande.
Les premiers jours de cette existence nouvelle, strictement conforme aux instructions de l'abbé, lui furent extrêmement pénibles, malgré la joie d'orgueil que lui donnait l'idée d'être entré en initiation, comme il disait.
Et tout d'abord il se trouva incommodé, jusqu'à la souffrance, en effet, et ignominieusement, lui sembla-t-il, par l'observance de l'article II, rappelant son orgueil à l'humiliante constatation de son infirmité humaine. Cette même infirmité lui était d'ailleurs soulignée aussi par les besoins contraires à ceux que l'article II mettait parfois à une véritable torture d'inapaisement, c'est-à-dire par la faim et par la soif, que le long jeune matutinal aiguisait avec férocité. Il lui fallut chercher dans son orgueil même une consolation au chagrin de son orgueil, et se répéter en y insistant :
— Plus les obstacles offerts sont dégradants, plus il y a de gloire à les surmonter. Voilà pourquoi on m'en oppose ici de ce genre. J'en viendrai donc à bout.
Et il en vint à bout, certes, ayant vaincu la douleur morale de l'humiliation. N'empêche que la
LAGIDASSK
(loiilt'ur ])liysic|ue fuL réelle, âpre souvent, empoisoiiiiîuil. les heures J'uu sale poison.
Lîi nuUinée, en inunobilité de corps et d'e'Sprit, nélait pas Jion plus une chose facile à établir. 'J'oules lus h'hres de la chair, à ne pas bouj:er, s'alourdiss.iieni, de l'ourniillenients, se raidissaient d(î cramjies, h'S muscles en révolte contre rétreinic de la volonté coîidanniant les membres à une iiîaclicMid'ankylose. l.a j)ensée était plus malaisée enccue h tenir slajiiiante. Elle tusait de toutes parts, e:! rêvasseries, en fuites didées, liltrant à travers tous les elloFls [)0U!' la réduire au silence, comme de Tcan (|u'on voudrait emprisonner dans sa main m serrant les doigts. Valenlin s'épuisait i\ cr[{r. pralicpic dun ascétisme ori(;iital, particuliri'eni!M!l dure, quiiiiL nu corps, pour un liomine de SOI. •■• :i\. cî. ([uanl à Tesprit, pour un Européen il i'inîi iii'-rin-!' toujours tré|)idantc. Il ne s'en arquillui: .juc 1res ijisjjari'aiieintMil, malyré tout le mal ([u'il y prenait, et iieii tirait aucun bénéfice. Ce qui eût coniluit i\ re.xlase mi yoghi de l'Inde. ue pF'oduisail chez lui (ju une fatijjue ai^aijante et liu inntihi énervement.
ii .i\;iit es|)én' s'en détendre dans la promenade u'i i;irl:!i, jMiis dans les séances chez Broguet et e!i:;/ . .';-n:i<\y. ;'l luir'.' jouer là les ressorts de son coi'i'N (■! erux de SOU esjii'it eusuite.
y,h\< I' |:;-o!iien;!de lui IVit iiàlée par la déf«.4ise de -,*:.:-.e.);:- .-li!- I«; !;.;îit du hauc l'e^ervé à Tablté. L iMjoiliiiiei' mèîife .î!lî-ii.ué».' à celte restriction la rt-ndail d"une cruauté p. M'-^écutrice et obsédaule.
Los menaces attachées à l'infraction de cette règle donnaient irrésistiblement envie de l'enfreindre. Il fallait lui ter sans cesse contre la tentation qu'on en avait. La promenade au jardin, dans ces conditions, n'était plus un repos, mais une recrudescence de faligue énei*vante.
11 en alla pareillement pour les séances chez lirog'uet et chez Wronsky, à cause de l'expresse interdiction sopposant au désir naturel de les interroger. Leur enseijjnement, d'ailleurs, s'était fait spécialement sévère et ardu, d'une technicité rebutante avec Broguet, d'un algébrisme plus incompréhensible que jamais avec Wronsky.
Quelque bon vouloir qu'y apporlût Yalentin, il ne pouvait suivre ni le premier dans les infiniment petits du concret, ni le second dans rinfiniment g-rand de l'abstrait . A ces courses sans haltes, d'un pas trop précipité [)Our le sien, il ne trouvait pas du tout l'exercice intellectuel qui lui eût convenu, dérouillant sa pensée de l'immobilité ascétique. Elle s'y foirait, s'y essoufllait, s'y surmenait vainement, d'une agitation exaspérée par son impuissance, et en sortait fourbue.
Enlhi la (hction de l'AUM, dont il s'était promis (sans savoir pourquoi, au reste) des joies inconnues et rares, lui avait été une profonde déception.
Malgré la lenteur et la ferveur d'oraison qu'il y metlai! . de toute son àme. il n'en avait éprouvé rien d'extraordinaire. Ignorant la si^-nilicalion de cette syllabe, il n'avait pas eu même la curiosité niquiète
du mystère qu'elle pouvait et devait contenir. Il s'était docilement résigné h la répéter septantesept fois, h chaque moment indiqué, en en majusculant de son mieux les trois signes au moyen de la ferme intention de le faire. Il avait compté sur cette obéissance passive, sans discuter, sans chercher à comprendre, pour en obtenir la récompense de (|uelque révélation soudaine et finale en iîituition. Il fut obhgé de se rendre h l'évidence en constatant que la récompense n'était point venue. Il ne s'irrita pas, continuant à croire qu'elle viendrait, mais attristé de l'attente. En somme, la diction de l'AUM ne lui avait procuré de bon que le sommeil où elle le faisait, le soir, doucement s'assoupir dans son égrènement de rosaire, machinal, ronronnant et berceur.
Les seuls instants vraiment agréables de ces journées, c'était aux heures des deux repas et pendant la visite aux Bussins.
Encore le repas de midi, invariablement composé d'une omelette, d'un hareng grillé, d'une purée de lentilles, d'un médiocre morceau de pain rassis, rt d'un bol de café noir très fort, se prenaitil pemlaal une diclioii de l'AUM, ce qui gênait qu('l([ne p(Mj pour sen régaler tout à l'aise. I^'appélil, toutefois, excité par le long jeûne du malin. s"v repaissait, non sans un vif plaisir. Quant h la collation du soir, absorbée au lit, et que ne gênait point, elle, la diction de TAUM, elle consistait en un grand bol de bouillie, dont \aleûtineut du se régaler tout à fait, puisqu'elle était
de riz au lait très sucré, une réelle friandise pour lui. Il ne s'en régalait qu'à demi cependant, la couleur, l'odeur et la saveur en étant sinj2:ulières. Le ton hlanc du riz se teintait, en effet, d'une nuance safranée, souvent même verdâtre. A la senteur chaude du lait se mêlait une sorte de parfum froid, opiacé, de pavot ou de chanvre. Sous la douceur du sucre se percevait une légère et pénétrante amertume. Néanmoins, fut-ce à demi, et avec une certaine appréhension vague, Valentin se régalait.
Mais où son agrément était complet et pur, c'était pendant la visite chez les Bussins. L'heure qu'il y passait lui semblait toujours trop courte. Zénaïde l'emplissait, cette heure, de ses gentillesses.
Tantôt grave et lui parlant tamoul du haut de son fauteuil où elle trônait, tantôt mutine et lui baragouinant son français de sauvagesse naïve, elle le divertissait de toutes façons. La détente dont son esprit avait besoin, elle la lui donnait par ses questions vives, ses réponses primesautières, la turbulence de son esprit, à elle, sautillant sans trêve comme un oiseau. L'exercice nécessaire h son corps déjeune liomme et que- ne lui fournissait pas la promenade agfaçante au jardin, elle l'obligeait à le prendre en se livrant devant lui à sa gynmastique de bonds, de danses, où elle l'entraînait.
— Quelle enfant ! Quelle enfant ! répétait M'"*^ Bussins.
2Cr^ l.A(i]LiAJSSl':
— Bail ! laisse donc î disait Bussins. Après une journée de Iravail philosopliiquc , comme celui où s'ahsorho monsieur Valenlin, cela lui fait une excelhînle récréation. N'est-ce pas, cher ami?
— Certes, répondait Valentin, en s'offranl cette récréation avec délices.
Et délicieuse aussi lui élait l'amitié de» ces deux Lomies izens, don! la parole molle et roucoulant** le reposait du lonjv silence gardé toute la matinée, des inleiininables cours professés par Tiroguet, *lu verix' apocalyplique de Wronsky. D'aulant (|uc lont ce ([u'ils disaient en revenait toujours à Zénîiïde, connnentail ses faits et gestes, traduisait ses discours, ex{)li(|uait son langage, et uniquement sur le mode apologélicjue. Car tous deux Tadmiraienl, lapréiendue idiote, v[ ne se lassaient point de l'admirer.
N'airniin non plus ne s'en lassait {)as. Le cluirme doiit elhî lavait jadis obscurément séduit, il le subissait maintmant en s'en rendant compte. Il j-allolait de rcLle grâce simiesque. 11 voyait vivre ce visage mort, e'ufin ressuscité, avec tous ses traits rn barmonie. Il rnLendait tout ou presque tout, et devinait le reste, de ce (ju'elle exprimait d.nis ses pai'Iers divers, i.'t même il avait l'illusi(ui d«' dé(!()iivrir des sens à la gazouillante, gutturale, lalMiilf r| îibsurde clianson (|u'elle employait (!(• pri'l'érenrr, cl quf' !5ussins a[q)e]ait des racines.
L'IieuP!' (!«• riM'î'éah'oii s'écoulait ainsi dans un ra\ isseuienl. r[ 1rs jourm'i s. si longues, si pénibles, en étaient lleurirs.
LAGIBASSK 263
Puis, par raccoutumace, le cours niênie do ces 3urnées se fit plus bref, et les exigences en devinani moins âpres. Les révoltes du cor[)s engourdi n immobilité s'apaisèrent. La p(?nsée cessa de ouillonner quand il ne le fallait pas, stagna pendant i matinée entière et ne tenta plus d'échapper à ette torpeur. La faim, la soif, les besoins con- [•aires, réglés, no s'éveillèrent désormais ([u'aux lomenls prescrits. L'enseignement de Bj'oguet rit de l'intérêt. Le verbe apocalypliqu(^ de Vronsky s'éclaira de clartés intermiltentes. La iction de l'AUM amena nno vague excitation d'où laissait une sorte de bien-être jnoral. Ce bien-être lit acquis aussi par le fait de s'asseoir sur le banc u fond du jardin en respectant le boul réservé à abbé.
Vers le milieu de la seconde s(Mnaine, les impresions de Vab^nlin avaient changé du tout au tout. Lucune souiïrance maintenant, aucun elfortméme,
remplir le dur programme I Loin de là! Viw électation! Si intense bientôt, (|ue senibla s'en tténuer, tout d'abord, celle pris(*. au|)rès de lénaïde. Après quoi les deux déleclalions s'amalamèrent en une, (|ui fu? inie perpétuelle et tolale vresse de tous h's inskuils.
Cette ivresse dura trois jours pleins sans disontinuei', et ces trois jours-là, justement, Zénaïde ut plus extraoï'dinaire. plus captivante (|ue jamais, elle aussi [)araissail ivre. Les lUissins eux-mêmes n étaieii! étomiés. M""' Ijussins dit :
— J'ai peur (ju'ehe ail un nouvel accès. Klle est
264 I.AGIBASSR
dans un étal de danf^ereuse exaltation. Il faudrait la calmer peut-être. Mais comment?
— Elle n'aura pas de nouvel accès, répondit Valenlin avec autorité. Inutile de la calmer! Son exaltation n'a rien dt^. dangereux. Elle est simplemenl le contre-coup de la mienne.
Et il ajouta, d'un air profond qui leur sembla très énigmatique :
— Je suis en initiation.
Ni Bussins ni sa femme ne pouvaient comprendre ce qu'il voulait dire, certainement.
Zénaïde, de toute évidence, le pouvait moins encore. Et cependant, les yeux étincelants d'intelligejice. et tout son visajre en étant illuminé, soudain elle s'écria :
— Lui parler vrai. Moi sentir. Moi savoir. Vrai. Flèche s()I(mI entrer tête moi. Lumière grand. grand. Lui tout coiniaîlre. Soleil tête lui. Veux. Yeux. Veux.
Valenlin ne douta plus qu'elle lut en communion télépalhi(|ue avec lui, comme il l'avait affirmé tout à l'heure sans en avoir d'autre garant que son intime conviction. Bussins. lui, n'entendit pas les choses de la sorte, d'autant que les paroles de Zénaïde s'éclairaient très nettement, pour lui, du gesle impérieux qui les avait suivies, àésignanl le chillonnier. Zénuide, interprétant à sa façon la phrase t)hscuie el lair énigmalique de Valentin, avait cru sans doute, pensa subitement Bussins, ([ue Valenlin exigeait d'être initie h riiistoirc contenue dans les onze petits cahiers, qu'elle savai.*
être enfermés là. Et il fut bien sûr d'avoir deviné jufcte, quand Zénaïde reprit :
— Ouvrir, toi, donner lui. Veux. Veux. Veux.
Il n'y voyait, d'ailleurs, aucun inconvénient.
Valentin n'était-il pas à présent un ami en qui Ton pouvait avoir pleine confiance? Depuis quelque temps déjà, outre la fdiation de Zénaïde, Bussins lui avait insinué certains détails curieux. Le mettre définitivement au courant de tout, c'est ce qu'il était à peu près décidé à faire un jour ou l'autre. Pour(|uoi pas aujourd'hui, en effet? Il ouvrit donc le cliiffonnier-secrétaire, en tira les onze petitscahiers et dit :
— Elle tient à ce que je vous montre cela. J'y consens volontiers, cher ami. Rien ne s'y oppose plus. Vous y trouverez, je crois, des choses intéressantes sur ell(\ Ce sont les choses dont je vou& avais promis à plusieurs reprises la communication. (Comment cette petite masque a-t-elle appris (ju'il s'agissait d'elle là-dedans ? Voilà qui me j)asse, par exemple! Enfin, c'est ainsi. Elle est si rouée! Peu importe, au reste! L'essentiel, c'est (]ue...
Et il expH(|ua longuement en quoi consistaient les onze petits cahiers, dans quelle modeste intention il les avait rédigés à ses moments de loisir, et (ju'il ne fallait pas y prendre tout au pied de la lettre, mais (jue, au surplus...
Valenlin l'écoutait à peine, tout à son idée de conmiunion téléj)athi(jue avec Zénaïde. 11 prit les onze j)elils cahiers [)resque indifféremment, ce qui
:200 l.AGIIÎASSE
«•ho(nia un peu Uussiiis, eu train de lui rabâcher alors, pour la dixième fois au uioins :
— Coiuine la prunelle de vos yeux, n'est-ce pas, cher auii! I']t poui' vous seul, cela va sans dire. A personne ;m monde, à ptM'sonneî
Valenlin ne pril pas garde à la j'ecomniandalion. Il s'abîniail. en cet instant dans le ref»^ard de Zénaï'lf*. on il rojidit cv.\W volonlé claire :
— Tu ni'iniîieras, iniw aussi.
/(Miaïile, en réalité, rayonnait du désir que Vident in lu conin'il. I']lle avait souvent entendu son onchî lire à ]M""^ l^ussins le! ou tel passage des onze p(îtils(*aliiers. le soir, alors (prelle-mènic était 'ensée dormir dans la pièce voisine. Cela lui avait jjaru être à sa «iloircï; elle tenait à<'n éldouir Valenlin. i)^' In son i'ayonnenj(Mit pai' avance.
— Uni. se disait /// pcUo Valentin, oui, pauvre rcaturr îlans les lindu's, et (jui es belle cepen-
■ lii.nt. <■! «jiîi rs '!!:' «Ir îMJ^. et dont le nom nie fut répété p;ii- le.^ ériios (le liulini |)endanl nui chute éternelle ;i travers TAbsoln, oui, Zéiiaïde, je t'iuilierai jMissi. Jo I»' le jnr<.\
Va il sortit, i'v soir-là. tout son être dilaté d'une
■.«•:-'.lii:i('n<c joif, l'ai!*» à la l'ois d'org'ueil épanoui l'I «Ir -Iniice charité déhm'danle. sur de se sentir • !ésoi-iï-.ii< c'i initiation manifeste, puis([u'o]i lui
le!. :; i ■:! ■. ;M'-:;jénie rinilialion.
Comme il reiUrait dans la maison du fond, afin de s'y livrera ses deux heures vespérales d'immobilité corporelle, il rencontra sur le seuil Brojiçuet, Wronsky et l'abbé qui semblaient Fattendre. Il n'avait pas vu Tabbé depuis quinze jours. Il le ti'ouva cbang-é, comme fondu, singulièrement grandi dans sa soutane devenue flottante et j)araissant vide, la mine aussi émaciée que le comportait sa graisse bal)ituelle, les yeux beaucoup plus creux qu'à Toi-dinaire, et tout à fait en brouillard, en deux [)àles flocons de brouillard dormant au fond de deux cavei'nes.
— Venez chez moi, lui dit l'abbé simplement, et lisez-nous les onze petils cahiers de Bussins.
Le ton était si naturel qu'il ne vint pas même à Valentin l'idée de se demander comment l'abbé savait (|ue les pelils cahiers de Bussins étaient au nombrtî de onze, et (|ue lui, Yalentin, les avait en sa |)OSsession. Le ton, en même temps, était si péremploire (]ue Valentin en oublia tout à fait de se conformer à la reconnnandation expresse de Bussins <pn\ bien ([uil n'y eût pas pris garde en Técoutanl, lui lemonla soudain alors en mémoire. Il ne
2G8 LAGIBASSE
se sentait en état d'obéir (ju'à l'abbé. II manqua de parole à Bussins sans le moindre scrupule.
— Avant tout, dit i'abl)é, examinez tous les trois ras])ect matériel, à première vue, de ces onze petits cahiers, et dites-moi ce que vous en pensez, sur ce sommaire examen.
Un rapide feuilletante les mit à même de constater la figure iine, féminine et anglaise de récriture, la pâleur de l'encre, les passages en rouge, l'absence complète de pagination, d'alinéas, parfois de ponctuation, les doubles marges, et que toutes les lignes commençaient par des lettres majuscules, comme si elles étaient des vers.
A quoi Broguet dit :
— Il y a là (|uel(|ues détails bizarres, et surtout des négligences imputables à la nonchalance du créole, voilà tout.
— Moi, lit Wronsky, je n'y aperçois rien de aïolable.
— Moi, s'écria Valejitin, j'y découvre d'étranges symboles (jui...
— Assez, interrompit l'abbé.
Puis, avec un geste qui semblait leur donner raison à tous les trois, il ajouta son éternel :
— (^est bien. C'est bien.
Et, Jiprès nu ordre formel de ne troubler la lecture intégralr par aucune observation, il fit signe à Valentin d'y procéder.
Valentin était assis devant une table basse, les v^aliiers posés à roté d'une lampe qui en éclairait ^ ivj.mient les feuillets, grâce à un abat-jour qui
concentrait sur eux toute la lumière. L'abbe siégeait, en face de Valentin, au fond de la chambre, dans son grand fauteuil oii il s'était effondré, tout son corps à Tabandon, la léte pendante jusqu'à sa poitrine. A sa droite était Broguet, à sa gauche Wronsky, tous deux sur des chaises hautes. Leurs visages ainsi demeuraient dans l'ombre. Celui de Fabbé, au contraire, se trouvait dans la nappe de clarté qui s'épandait horizontalement du bord de l'abat-jour.
L'abbé tenait ses paupières closes, sa bouche ouverte. Ses narines, pincées par l'amaigrissement, restaient immobiles malgré sa respiration, d'ailleurs imperceptible. On eût dit une face de trépassé.
Valentin fut-il comme hypnotisé par cette face effrayante, qu'il contemplait malgré lui chaque fois que ses regards quittaient la page en lecture et se levaient, dardés devant lui? Ou bien tout son effort était-il tendu à déchiffrer l'écriture difficile de Bussins, à inventer une ponctuation absente, à improviser la construction grannnaticale de chaque phrase prise en particulier, sans avoir ainsi le loisir et la faculté d'en chercher Fesprit, ne pouvant s'occu})er que de la lettre? Ou encore, sa pensée profonde voyageait-elle ailleurs, et laissait-elle à sa pensée superlicielle le soin de reconnaître les sons des syllabes, de les articuler mécaniquement, sans y attacher de signification? De tout cela, vraisemblablement, il y eut un peu, dans sa façon de lire, lente, uniforme, neutre, et
oo
•^71) LAfilliASSK
iK' moiilraiil pas qu'il comprît ce qu'il lisait. Vj. «le Tait, il ne lo (îoniprenail point. Il ne Iriiail pas. non plus, à le eonipi'enrlre. Il lui seniblail [losiliveiuenl |)i'ofrrer des vocables dans une laniiin' élranuèri'j dont il avait la prononciation e\a<-h* «*l dont le snns lui élait non seulemenl i'erjnr, mais lontà fail indillrrent.
]l Inl de la sorLe jiemlant d(?ux heures et demie, «'I lut .s"é\<Mlla de son liénélude intime <[u'aux <lerniris ;n<';îi!)r<'s d<' la dernière j)hrase, oij Zénanle lui a[)haiMil sonrianle, tandis (pfil disait :
'( ... Car elle nous a rendu un peu, à ma femme
el ;i moi. pauvres (.'xilés, la lumière éteinte, et le
. piirliim évaporé de noire chère et cylhéj'éohne
pairie, dont elU; nous semble à la l'ois une Heur et
un «)isea.u. »
A e-'t in>tanl. en rahallant la couverture sur la (i : <i; onzième pj'lit ('i\\\'u2V, il s'écria involontaii«'!i;f'iii :
— i'.\-:\ \ rai ! l'nelleui'ei un oiseau!
— Silène.' î jjj l'ahhé. One Wronsky nous dise dahnrrl so-i o])iiiion snr celte lecture!
— .le n'en ai aucuui'. n'iiondit Wronsky. J'en ii! î-a-H^/- le leuips, inalL'*i'é moi. à déti^rniinei" pour != •. .! :!!!■' : \ ié les enordomiées de...
■ -- .= >;r'iii. inlerrompil lajjhé. A vous, Broyuet ! t 'Ui; ' « ■! \ iiin» oidnion '/
• \ ! . presque en hredouillanl. Broguet d--! !! : .,.:■• ='!îiiii.'s chi.s'-s i'iivaient passionné, (|n i. y ;;v.:"! de^, <*\ périmenlatious à établir, qu'il le- l'iablirail \nli)nliei'.-. «pie ses prnjjres hvpo-
thrsos rencontraient là des arguments singulièrement curieux, et qu'il demandait une communication plus ample, plus longue, h lui, des cahiers (le Bussins.,.
— Je vous inlerdis absolument, fit l'abbé avec violence, de demander cette comnmnication.
liussins en personne doit ignorer que les cahiers nous soiil connus. Vous les étudierez peut-être un jour, plus à loisir, mais si Valentin y consent.
— Je n'y consens pas, s'exclama Yalentin.
Puis, se reprenant :
— Du moins aujourd'hui.
Il avait vu le visage de Broguet se contracter de colère. Il avait eu peur (jue le bisontin, trapu, rageur, lui arrachât de l'orce les cahiei's. Il les tenait serrés énergiquement contre sa poitrine.
— Vous deux, fit l'abbé en s'ad ressaut à Broguet et à Wronsky, laissez-nous seuls, Yalentin et moi. J'entends, par là, seuls dans la maison. N(^ rentrez même pas dans vos chambres. Allez dîner el coucher dehors, pour cette nuit.
Quand ils curent franchi le seuil du vestil)ule, l'abbé dit à Vak'utin :
— Vous, rcmonlez cliez vous, avec ces onze petits cahiers. Dites d'abord TAUM. Puis, mangez la nourriture (|ui vous attend sui' votre table. Ensuite, lisez les onze petits cahiers, en les comprenant, celle lois. Lisez, relisez et rêvez! Quand l'heure m'en paraîtra venue, j'irai vous rejoindre ])0ur vous octroyer la chose promise. Amen!
Seul dans sa chambre close, Valentin commença par dire TAUM. 11 le lit avec une ferveur qui lui sembla iiidniment plus intense que celle qu'il avait <îonnue en ses plus ferventes dictions. Il en éprouva une béatitude qu'il ne pouvait comparer à aucune •de celles qu'il en avait eues jamais. Il sentit que rabb(s en bas, disait aussi l'AUM, en même temps 4jue lui.
11 mangea ensuite la nourriture qui l'altendait, Ml ell'el. servie sur sa table. C'était son ordinaire l)()uillie du soir, mais plus verdàtre (|ue de coutume, lleurant plus fort soji odeur froide et acre de chanvre, et le sucre n'arrivant plus h en dissimuler la saveur amcro. Il la trouva néanmoins cwfjuiso et s'en reput, jusqu'à la lin, dévotement.
Il se mil alors à lire les onze petits «-ailiers de iUissins, et les comprit, certes, cette fois. Et ce rt'sl [)as uniquement la si^inilicalion banale et terre i terre (|u'il en compriMiail, à la façon d'un Broguet, par exein[)le, qui n'avait vu là (|ue des matières srijîntili(|ues. Il y voyait, lui, bien d'autres signifh^alions plus rares et plus hautes, en nombre tel, Tailleurs, et si tourbillonnantes, qu'il n'avait pas
le loisir de s'y arrêter, de les fixer, chacune l'éblouissant au passage et s'oteignant dans Téblouissement produit par la suivante.
Même sans prendre garde au texte, rien ([ue de sa figure, des bizarreries qui en caractérisaient la rédaction matérielle, il surgissait une floraison de symboles. Ces lignes, entre deux marges, et doni la première lettre était toujours une majuscule, vers d'un poème! Cette absence de pagination et d'alinéas, désignation du Chaos originel comme sujet ésotérique du poème ! Les mots tracés àTericre rouge, traînées de sang! Quel sang, sinon celui de Zénaïde, en qui l'on tentait d'égorger le préhumanisme? Qui, on, sinon Broguet?
Car, parmi tant d'images innombrables et tourbillonnantes qui s'envolaient des phrases, celle du bisontin revenait incessamment, menaçante, astucieuse, scélérate, vouhmt donner au texte une interprélalion naturaliste, filouter les cahiers, faire de Zénaïde un champ d'expérimentations, la coucher sur une table d'amphithéâtre, la dissé(|uer.
Et Zénaïde, cependant, les onze petits cahiers en témoignaient partout à sa gloire, Zénaïde était fille de rois, Zénaïde ressuscitait le type préhumain, donc divin, Zénaïde s'exprimait en racines, c'esL-à-ihre possédait le secret de l'origine du langage, c'est-à-dire incarnait le Verbe! Quelle tonitruante illumination! Quelle cataracte de clarté! Zénaïde incarnait le Verbe! C'était précisément, et miraculeusement, le contrains et, par consécjuent, ridenti(jue, du fameux : et rerbuiu caro facliim est.
:.^71 LA(îinASSE
Vav (dio, (Ml elle, Vinliiitiini ne se bornait plus à voir Vlnej'cogitfibile de Tliornassin; elle le toucliait, If palpait, 1(; saisissait, le leiiaiL comme ou lient avec (!os doigts.
Va \oilà ce que Biissins avait mis au linceul de SOS pi-.jros saus paf^iuation, sous les bandelelles sfrrôes de s(m lexle sans alinéas ! Mais il n'avait pu m éloullVr le |)oème cliaiitanl. toujours chantant par les majnscultîs initiales des lignes, chantant [(►rdrc à rétablir dans ce Chaos syniholi(|ue, irréslsliblfinenl chaulant comme Zéjiaïde elle-même avec- son parler guttural, labial, tout en racines îrazouillantes et ténébreuses!
El si lîussins avait procédé de la sorte, le brave et allVc'tueux lîussins, c'était pour cacher Zénaïde, ])our la soustraire, ainsi qu'elle le faisait d'elleiiiéine au reste par son attitude «ridiole morne, aii\ i( rhei'clies de hroguet. à la convoitise scienliliqîKv nu'urti'ién'. dissé(|uante, <le cv vampire! Oii'il eùtdéJM llairé «lepuis longtemps la proie possibl(^on n'en pouvait douter! L(îs traînées de sang drs mots tracés à l'enci'iî rougci en faisaient foi, pi(Mi\ aient des sondages essayés à travers les bantirlrth s, par ret îiypocrile gabelou de.* la téralolouif. iiirné de son sralpel. Son li y|)ocri6ie njainteiiaii! j. i.iii Iv masque. La ]»roi<*.. ne l'avait-il pas réil.iii.c:'. r\ï dpiîiaiidanl (|ut' les onze petits cahiers lui !i>M'iii t'iiiis. rt ri'la. h- visage cojîlracté de rolci-c. qîi.iiid Nah'iiliii lui avait crié:
— J ' n \ i:oiis(Mis pas.
\ «fuisrntirî Livrer Zénaïde à ce bourreau.
Zénaïde fille de rois, Zénaïde la préhuiuaijio, Zénaïde l'iucarnalion du Verbe î Jamais! Jamais!
Sur de sa ferme volonté a la défendre contre Broguet, Valentin chassa peu à peu ces (îi'uelles pensées. De plus sereines idées lui venaient en son géant à Wronsky, chez qui la connaissance (h's onze petits cahiers de Bussins n'avait éveillé aucune honteuse convoitise, qui n'avait aperçu rien, de notable dans les bizarreries de Içur i-é<hiction matérielle, et qui noblement avait passé son temps, pendant qu'on les lisait, à déterminer des coordonnées pour le volume z\^n, dans le domaine de l'Absh'action pure. Oh! cond)ien pur lui-même, ce cher Wronsky, aussi pur (|ue l'Abstraction !
Et pourtant, lui aussi, aurait pu entrer en lice pour la conquête de Zénaïde ! Le ;:, employé dans sa formule cy //, n'était-ce pas une des lettres figurant l'inconnu, celle complétant les trois som mets, .r,//,^, du mysticjue triangle? Ca z n elaiî-il pas en même temps cidui (|ue zézayait le bruit de la chute éternelle dans l'Absolu, celui ([ui s'y changeait en le nom dans Zénaïde répété volubih'inent h rinfini? Alais non, Wronsky n'avait pas voulu s'en souvenir, tij'er de là des droits abusifs sur Zénaïde. L'archauî^e loiidroyé demeurait Farchange.
Valentin [ (m'iI serré (hms ses bras avec effusion. 11 se rappelait tendrement le baiser qu'ils avaient échangé, le spasme (juil en avait eu. Il se rappelait nussi le baiser de Zénaïde, et comment la sensation de ces deux baisers s'était faite mii(|iie, et
270 LAGJBASSK
coniment il en avail éprouve une jouissance, quoi- (|iie par mémoire, toute présente.
C'était au Jardin des Plantes. Il revécut la scène, s'y attarda. Il relisait, h ce moment, une fois de ])lus, les onze petits cahiers de liussins, qu'il avail relus et relus, au hasard de sa main les rouvrant maintenant dun geste machinal. Il les relisait de l'û'il seulement, la pensée ailleurs, là-has, au Jardin des Plantes, sur le banc où il avait bramé connue le grand cerf.
l.'ne coulée de hien-étre l'emplissait eirenveloppail. La saveur aniére dr sa bouillie lui remontait au gont, transformée en un miel balsamique et suave. 11 lui semblait (|ue ce miel (b'bordait de sa houehe. devenait une vapeur dans laquelle il allait llottant. Il en était soulevé, bercé, imprégné, s'y vaj)orisait lui-même
11 ci'ul (|u*il allait défaillir et lit un violent effort (!(.' volonté pour se rcpreiuh'e, quelqu'un, au plus intimr de lui, sétant mis h lui crier :
— Sois sur tes gardes î Ne t'évanouis pas! Ton prochain évanouissement serait le dernier et serait la mort.
Il se leva (h' la chaise oii il avait eu cette quasisvuiojie. trouva (jue l'air épais <le sa chambre était iii'rs[)iial)lt*.. s'aprrrut (|ue sa lampe charbonnail t'I t'uniail, depuis assez longlemps sans doute, r('Lri;:iiil, et ouvi'il toute grande sa fenêtre pour liuniei- largemen! la rafiai<:hissanle haleine du dehors.
Il en fut toul de suite ragaillardi. les pou-
mons libres, la tête légère, le sang battant d'un rytbaie allègre et régulier.
La nuil était très noire. Non seulement la lune et les étoiles ne brillaient pas au ciel ; mais à lliorizon lui-même ne scintillaient pas les innombrables petits points rouges des maisons parisiennes, qui d'ordinaire restaient éclairées fort tard, quelques-unes jusqu'au jour. Il devait y avoir sur la Seine un brouillard qui en absorbait les lueurs. Yalentin s'imagina que ce brouillard était dans ses yeux.
Il les écarquilla pour distinguer, au-dessous de lui, les arbustes, les broussailles, les terrasses éboulées, la sente le long du mur, le banc au fond. t\ devina les cboses et ne les vit pas. Ce qu'il vit, h leur place, ce fut un gouffre de ténèbres oùs'étageait, en profondeur, une perspective de ruines. 11 y reconnut le cbâteau des IIommes-sans-Tête. Il y cbercba la fillette au collier en œufs de corneille. 11 fut déçu de ne point l'y rencontrer au bout de son regard. 11 l'appela, très bas, en un nmrnuire, et le nom qu'il dit pour l'appeler fut le nom de Zénaïde.
Soudain une horloge lointaine sonna, un coup fort, en connnenranl, puis trois coups faibles. Comme le troisième de ceux-ci allait s'égrener, la cloclic dune seconde horloge plus lointaine se mil en branle, puis la cloche d'une autre toute proche, et encore la cloche d'une autre, intermédiaire, mais de voix plus profonde. Valentin confondit ces tiiilemeuts ([ui se mêlaient, ceux d'ici, ceux de là- Si
27S LACIliAS.-SE
bas. rr\\\ «le riieuio, ciMix (h's <|aarts, les altrilma luiis à mu? seulo horion*», l'ut certain J'en avoir (îoni])lé seize, et lefeniia sa ienètro en disant :
— Ce sont les s<'ize ans de Zénaïde.
Il (it ([uelcjnes pas dans sa Glian)ljre, s'éteinlit sur son lit, s'y étira, hàilla. Mais c'élait niirveiisenïenl. il n'îivail jjoint en\ ii". de; dormir. 11 se scnlait, au contraire, sin.:ulièrement éveille. Il lui «ut njème été impossible. IVil-r-e de s'assoupir. Sa peau Tourmiilait tif. picolenionts (jui 1 rn eussent einpèclié, l ne ;i .'ilîition interne lui lermentait dans Uait le «•(Hps. Ses nniscl.'s étaient trav(*rsés de luii;:s Iressaillrmeiils. Un frisson lui courait dans les <*liev<'nx. ainsi «pui d une omh' éleclricjue. Des souilles lui passaient sur la f'aciî. Des llaniines lai dans;n(;nl devant 1rs y<*ux.
H (juilla son lit, revint s'asseoir sur la cIkum*. «in'il .ippnva .»:! nnn-. m l'ace de la [lorte. Pour r.ilniiM- !;i lirvrc doiil il él.iit plein et entouré, il s "i-lrei iiiil a ime posr immobile, les coudes au.. liane-, les ma-ns ;i pbil. sni' It.'s genoux, et il linl elosi's ses j)anpières. Lr calnn' rentra m lui et autour de lui insl;inlanénirnt, juste connue il s'éi.uiîiîut de penser, piiiM' bi pi'emièr-i* l'ois de cell»l'iii!. H la «'bos*' pi-i)mi<r «jui devait pourtant lui iiji. ■■■■:!!: r i-.'tlc nuit, h !a vision révélatrice el i!i:j-.'':)ii-e ;b.* Tablx'. A peine y eut-il pensé, un»' ^Mii .■;.!!ii.« M- (•iiîinuci m un anéanlissenieni d"r*.\l;i>f. e."jM r.\ï[ ; ! d«'lieieu\, où la suprême seus;i.lii»ii «'uii^rieiii.' c|u'il i'ul lui r-.^Wr de se fondre •l.tr.s du rien «|ni éj.îil e\lrèmemenl doux.
Quand il en sortit brusquement, à une violente bouffée d'air froid qui lui souffleta le visa(re et lui (it rouvrir les yeux lout jiTands, Tabbé était devant lui.
L'escalier, dont les niarclies d(* bois criaient à l'ordinaire, même sous les pas légers de Wronsky, n'avait pas trabi cette fois la montée de quelqu'un. La porte de la cliambre, dont les j^onds griiu;aient toujours, était restée nuielte. Valentin était bien sûr de n'avoir pas dornn'. Il n'avait cependant rien enlc^ndu. Et l'abbé était devant lui.
La nuit emplissait In cliambre tout à l'Iieure. Avant de haissrr les paupières, Valentin avait à plusi(uirs reprises constaté que le noir y était profond, donihie insondable, au j)oint cpie la fenêtre elle-même ne s'y pouvait distinj^^uer, l'obscurité du debors étant aussi intense que celle du dedans. Et, visible dans ces ténèbres, l'abbé était devant lui.
Il se détacbait sur la muraille du fond, en face de ^ alcnlin, dans un lialo de lumière va^^ue (|ui émanîiil de son corps, et se projetait surtout en a\anL comme au inoven d'un réflecteur.
^^80 LAGI BASSE
(lelle lumière vague était, d'ailleurs, moins une lumière qu'une brume lumineuse. On eût «lit la brume Irahiluelle <le ses re^'^ards, dont la pliosphorescence passagère, au lieu de se concentrer en un éclair dense, s èlait pulvérisée en une buét* diffuse.
Les traits de Tabhé, maljrré cet éclairai;:e d'éclips(% étaient licitement discernables. Valenlin en remar(iuaPémaciali()n, encore accentuée depuis lantùt, aux rides du front, aux creux des tempes, à lencavement des yeux sous l'arcade sourcilière ])lus surplondianle, aux plis des paupières, à Taplalissement des joues, à Tanj^nleux des pommelles et du menton qui^ ne garnissait plus la graisse, aux commissurcîs tombantes des lèvres, aux fanons du cou cliangés en cordes.
Les yeux de Tabbé, plus morts encore que de couluine, navaituit aucune expression, étaient pareils h des y<'ux davc'ugle, tout blancs, et ce blanc seniblail avoir coulé sur la peau du visage, qui éiait d'une pâleur speclrale.
Certes, Valentin n'élail pas le jouet d'un rêve, d'une bidlucinalion. Il observait et notait tous ces ilétails avec une [larfaite lucidité. Il était en état «b- s'en rendr<* compte. Jl en raisonnait presque. (lest ainsi qu'il se demanda s'il devait attribuer à ranjaii^rissenient l'apparence qu'avait l'abbé, d'être devenu b»'aucon|) plus grand. Et il se convainquit vite (|ue non et (|ue cette apparence avait pour cause l'élévation réelb^ de Tabbé, dont les pieds ne posaient p(»inl sur le j)arquet.
L'abbé, en effet, bien qu'il fût là, en chair et en os, était suspendu dans l'espace.
Valentin ne pouvait pas s'expliquer comment.
Mais il ne pouvait pas non plus ne pas le voir.
Rien de tout cela, au reste, ne le stupéfiait. Il évoluait en ce moment, de corps et d'esprit, dans le surnaturel, ou plutôt dans ce qu'on nomme It» surnaturel, avec une aisance complète à quoi l'avaient suffisamment préparé tous les exercices propitiatoires de ces (juinze derniers jours.
C'est aussi cette aisance qui lui permit l'entrée de plain-pied, sans effort pour l'y suivre, dans la vision révélatrice et connnunicatoire de l'abbé. Révélatrice, en effet; car elle s'adressait médialement à la raison raisonnante, immédiatement à Y intuition. Et communicatoire ; car, ce que la raison raisonnante ne comprenait pas médiatement et n'avait pas à comprendre, l'/z^^w/rio/i immédiatement le prenait, en sorte qu'ici Vintuition raisonnait et la raison intuitivait.
Telle fut, du moins, en toute et ingénue sincérité, l'impression (|u'eut Valentin |)endant que l'abbé parlait, et sans cesser un seul instant de l'avoir, tant la clarté des choses dites lui était éblouissante, leur autorité irréfragable, leur évidence absolue.
11 apportait, (Tailleurs, à les écouter, une attention (|ui n'engendrait aucuiu^ fatiijue, et qu'accompagnait, au contraire, en la soutenant, un agréable bien-être continu et renouvelé. Ce n'était pas non plus l'exaltation à la([uelle il aurait pu s'attendre.
^2 LAGIHASSR
Point de [ir\ re î Point «rivrese! Une parfaite se rénilé !
Si sorcincmeni j)ai'lait l'ahbe, «l'une voix calme oncliKMise, pénrlranle. iTtlirni(|ne, musicale!
N(Mi monotone, toutefois: rar elle passait pai les nirsnres et les niodulalions les plus variées, e la mélodie en était harmonisée rt orchestrée ave< une luxni-innle ricln'sse. Déjà, vn eerlains cas d« rcxisicnrc ordinaire, Valenlin avait éprouvé Icî eU'els de cette instrunu'ntation des mots, tout* spéeiîile à lahhé, et qui consistait à leur tlonnei des h.isses, des limhres, des résonances, des dissonances, des dessons, des au delà, des jdéni Indes, des Inlizuralions, href. une autre valeuj* sui d'auli'es plans. [)ar la laeon de les syllabiser, d\ <i)\\\\.\\i*'V h'S eoneordances les plus inouïes, d'j i< = i:« M!r:ir les ])lus innliendiies et les plus subslinîii'lji^ majuscules. !«'i. dnns celt«* exislenci extraordinaire, non seuleuienî cha([ue mol, iiiaii |»res(|ue chîKjue leltr»; des nK>ts. comportait celli instrmne.ntation, a\ec nue abondance ca!araclant( diinai^es é\0(|uées et de siijnilicalions explosives
Va lont c(da, A'alenîiii le recevait, le percevait I- .ii< -. \;iil el, en compléii.' cojnnmnion, le senlai
/'/'■;■« I'! Il' n^ffif ,
i\'-'-'.-i'i\ -iiiipl*' «•[ facile à n* point que, non cou Inil «il -'• d('-l")Ml)lci-. coiume il le Taisait, en raisoi i':ii<ii(i:i •!:'. <•! .'îi ihiiùtnai . il a\ail encore le loisir ^!■Ml-^ Mil îi'ip!'" !<i:i«; d:' snu ï-n' iulérieui". d'assistc à <•: déd<iNl)leiiu:!il clf îiii-iiiènie. d'en jouir. d« s'î'pn!liéo>ei' à >(){{ inhiHion eu si triomphal épa
LACiIHASSK 283
iiouissomont, de dire avec mépris à sa raison raisonnante :
— Uédiiile à tes seules forces, j^auvre misérable, <|uc veri'ais-tu dans celle révélation prodigieuse^?
Et il la laissait s'exerciM* vainement à celte besogne impossible, niaise, ridicule, dont elle sortait irrémissibiement humiliée, elle pour qui le discours de Tabbé n'était ([u'un discours^ sans plus, tanlol sibyllin, tantôt enfantin, tout à fait inintelligible pai* momenls, souvent baroque, logomaclii([ne ici, plus loin logogripliique.
Tout ce (|u'elle y li'ouvail, en sonnn(\ d'intéressanl. c élail une sorte d'ordre bizarre^ [jrocédanl par i'enebevétremeni en spirale, et connue tressé, cie> nialières on elle disliuîruait nelUîment (les éléments lels (pie: souvenirs sacerdotaux, métaphysi(|ue ténébreuse et délirante, cont(*s |)opnlaires uialdigérés, mathématiques saugrcMmes, ( ssai (le (]uel(|ue chose pouvant s'a[q>(der graminalomaneie, et eulin, et surtout, galimatias et abiaeadabra.
Cr (|u ('Ile (Miteiidail pai'ticuliérenKMit [)ar ces deux (huniers lei*mes, c'étaient certaines enliladcs (!e V()(!ables, juxtajosés, agglutinés, sans aucun lien li)gi(|ue ou composant une phrase, et (pii st^ suivaient dans un nianifi'sle a la qneae-lea-lcu d(» pur hasard.
O. l;i, précisément, resj)lendissaient |)()ur Val'iiiin. en inlailntu^ les ]dus éclatantes clartés, et tonl 11 rôle, an sens humain j)arfois incomplet, en était mondé d'aveuiiiante illumination.
2Î81 LAGIBASSE
Mais celte imajje de la tresse, inventée par sa raison raisonnante, lui plut. Son intuition^ même, ne dédaigna pas d'en faire usage en la transfigurant.
— Oui, tresse», en spirale! Tresse aux sept brins, (|ui sont les sept couleurs de rarc-en-ciel, qui sont les sept notes de la gamme, qui sont les sept étoiles de la Grande Ourse, qui sont les sept hranclies du lampadaire mystique.
Labbé en était alors, il faut tout dire, à quel- (ju'un des passages (ju'on lira plus loin, touchant le nombre sept.
Ce qu'il faut dire aussi, et surtout, et répéter, c'est que l'état étrange, vraiment de grâce, où se trouvait Yalentin, lui permettait de se dédoubler, et même de se délripler ainsi, sans rien perdre, absolument rien, des choses que lui révélait l'abbé; et ce (|u'il faut répéter avec plus d'insistance encore, si absurde (|u*en paraisse raffirnialion, c'est que ces choses lui étaient bien révélées, en elfet, au sens stiict du mot. puisqu'il les recevait, les peicevait, les concevait, les sentait vivre et les rindf.
Ou lui eut demandé, tant que Talibé parla :
— Seiiez-vous capable de reproduire, fût-ce appro\inKili\einrnt, re que vous entendez?
— Ce il es. (Ml-il ivpnndu, sans la moindre hésitation et «]«' lioiiue Un. Et non seulement de le repi't»f[uireparîi j)eu |irès. mais tel t|uel.
Comment eùt-il jki là-dessus avoir Tonibrc d'un 'l-uilf.' 'l'anl hi elitrlé des choses dites lui était
LAGIBASSE g85
éblouissante, leur autorité irréfragable, leur évidence absolue !
SiAitement, le halo de lumière, au centre duquel élait l'abbé, s'éteignit. L'abbé avait fini de parler. Valentin suffoqua dans les ténèbres. Une violenlo bouffée d'air brûlant lui incendia le visage et lui fit fermer les yeux. Quand il les rouvrit, il s'écria :
— Êtes-vous là encore?
Aucune réponse ! A tâtons, il alla, droit devant lui, vers la muraille du fond, sur laquelle l'abbé se détachait tout à l'heure. Ses mains heurtèrent la muraille. L'abbé n'était plus dans la chambre.
Retournant sur ses pas, Valentin revint jusqu'à sa table, ralluma sa lampe, se mit à écrire. Il avait conscience d'agir en pleine lucidité, sans exaltation. Sa mémoire lui sembla très fidèle. Il y lisait tout ce (ju'y avait ûnprunéV ahhé. Il le recopia, en quel(|ue sorte. Il le fit comme machinalement. Quand il eut achevé, il se coucha, souffla le peu de clarté fumeuse qui restait dans sa lampe, et dit l'AUM. En le disant, il s'endormit d'un sommeil paisible et suave.
Il devait, le lendemain, au réveil, alors seulement, s'apercevoir de Tillusion à laquelle il avait été en proie, en «'imaginant lire dans sa mémoire loul ce (ju'y avait imprimé l'abbé. Il n'y avait, en réalité, retrouvé que les parties du discours à peu près possibles à rendre en langage humain. Des sept brins de la Iresse, deux lui avaient totalement échappé, et il n'avait arraché aux autres que des
2SC) LAGIBASSE
luilies. La forme «le la tresso, en spirale, se alevinait encore malgré cos efiiloquemenls. Là où manquaient les deux brins, il avait mis des points, convaincu qu'il y meliait les vocables aux fulgurances syllabisations, aux surgissements d'inattendues et substantielles majuscules.
(]etle copie sonunaire, incomplète, mélodie sans basse aucune et sur une gamme dont sont absentes deux noies, cet exsangue et mort résumé (extrait plus laid de ses paperasses et que voici), c'est tout ce qui reste, iraduit, c'est-à-dire tralii, de ce qui avait si inienst'ment n'eu devant lui et en lui pen- <lanl la vision dv labbé.
Avec AUM, nvec AMU, avec UMA, avec UAM, avec MAU, avec MUA, avec AUM, salut et bénédiction en TôjOcéan du Tout dont je suis la goutte Rien, Océan du Rien dont je suis la goutte Tout! Amen !
Explosion des Nombres, qui ont pour luatric»* zéro, qui ont pour tombe zéro^ qui sont la poudre de zéro! Auien !
Condensaliuu des Lettres, nœuds vibratoires, <d stellaires noyaux, au Cbaos tourbillonnaire du Verbe ! Amru !
Feu d arlilice des Mots, oh se résout en prisme le Blanc originel, (jui est le Noir (inal, du Soleil intermédiaii e ! Amen î
Ceci (îst Toraison d'Jitinnhit ad altarc, devant la premièni |)orto «lu hMn[)le, laquelle est sans clef, d'un seul bloc ri adamanline.
xVrrèl l'i riM.'ueillcmeiit î
•388 LAr;iBA.SSE
Nulle oraison devant le diamant vaporisé de la srconde jiorte, brume en arc-en-ciel, où les doigts lumineux font des trous ! Ils sont dix, les doigts lumineux. Le un a jailli du zéro. 11 s'est placé (levant le zéro. Voilà pourquoi les doigts lumineux sont dix.
Compte tes doigts sur tes doigts. Arrêt et averlissemenl !
La Iroisième porte est C(;ile des Lettres. L'alpha y est oméga. L'oméga y est al])lia. Le delta y est partout, Irianfile où s(î circonscrit la circonférence de l'abécédaire entier. Mais laquelle de ces lettres est celle (|ui manque toujours pour com- [)()ser le Nom de Tlnnomable? Ne la cherche point. Ce Nom est le Nom de celui qui n'est plus (juand on le nonnne.
Maniic tes lèvres. Bois ton souffle. Arrêt et anéantissement !
Je suis dans le sanetuaire, à l'aulel. Cet autel est moi-même. Cet autel est toi-même. FvwQt erEr^TÔv. C'est la gnose de To. Sur le tau majuscule de Tô, (•i"ucifie-toi.
Les y(;u\ crevés pour y voir, les oreilles bouchées pour mieux entendit', les autres sens paralysés jxjur devenir plus sensibles, le corps évaiiniii dans la pensée, la pensée abolie dansTextase, l'extase ai)imé(' <lans elle-même, c'est bien.
Maintenant. j*<.\L'arde. aveugle: écoule, sourd;
LACilBASSE 289
flaire, goûte et palpe, paralytique; nais, mort! Je vais te parler humain pour la dernière fois. Que le dément ne soit pas démenti! Que l'élu soi! lu! Amen!
Ne dis pas, comme ceux qui raisonnent leur déraison :
— Je viens de Immer l'Absolu d'un trait. Donc je le suis. Car...
Les vocables tels que ce donc et ce car ne sont plus de mise ici. Quels sens y auraient-ils? Mes mois ont une àmti, et ceux-là sont des cadavres.
Ne sois pas de cœur avec la vieille ([ui va criant que deux al deux font quatre! Elle ne sait pas ce(|u'elle dit. Deux et deux ne font pas quatre. Ils font un et troiS:, ce (jui s'écrit treize.
Mais ne refuse pas le secours de l'autre vieille qui va murnmrant :
— 11 y avait une fois...
Elle déroule les dentelles (jiie brodent les aragH(*s de l'analogie. Elle dévide Tor grège des cocons que tissent les vers à soie de la poésie. Elle en fait la layette du Silence. Quand Aïsha, engrossée par Aïsli, accouche, Tenfant qu'elle met au monde, en 1'^^ est le Silence, il est nu. 11 a froid. Il lui faut des lang(.'S. Ces langes sont les langues. Elle lâche, pour qu'il ait chaud, que ce soit des langues de feu, la vieille (jui va murnuirant :
1200 , LACilBASSE
— Il y avait une fois...
Apprends-lui seulement que désormais^ au lieu <le (( il y avait une fois... )), elle doit dire :
— 11 y (i une fois...
Et apprends-lui, et ap|)rends toi-même, que cette l'ois est pour toutes les fois, à jamais et depuis toujours. Caj- (et si j'emploie ce ca}\ c'est parce que je linis par là de te parler humain), le Nombre de lalièîe, en Apocalypse, (t^ih'xnw six cent soixantesi.r: mais, en Kxapoealypse, il est six^ et six, et .s/;/', (pii, addilionués, sont dix-huit^ «jui est unei InùL (pii. additionnés, sont neaf^ ([ui t^st le carré de //o/.Sj qui est un, et un el un^ qui, tu ne l'ignores plus, esi sorti de Zi'ro,
Suprême arrelî Suprême recueillement!
IJans le jialais des Apparences, la vieille conte des contes de fées. 11 faut téter le lait des images pour en taire le san^i du Réel. Illumination! Joie!
Il y a une loi^ ceci, qui est cela, où vivenl le Prince (Charmant et la Bcdle au bois dormant. Ceci est par-ci. Ctda est par-là. Ils vont ci et là. Us vont là et ci. Va j'y vais aussi. Les chansons qu'on clianle ont la saveur du miel. Les roses qu'on rneilh" disent des paroles dansantes. Les gestes (pTon l'ait balancent un banuK* de parfums. Les uesles ipiOn ne fait i»as sont de la musique. C'est la ronde des eih-lianlenienls. Elle vij ci et là. Elle va là et ci. El j'y vais aussi.
Et le premier cunl*' est îini.
LACHIUSSK l>91
An corridor en hihyriiillie les pèlerins se sont perdus. L'un après rautro ils se sont, perdus. Le dernier qui resic est dans les lenèhres. Des fantômes passent piès de lui, en courani, et le fouettent de leurs suaires (Mivolés. IlsericMil au passage :
— Le eliàleau s'écroultî! Le château nest plus!
^'oici le lampadaire à sept hi-anclies. Ce sont les sepl èloiles g(dées de la Grande-Ourse. Qu'on y allume tous les cier<2^es pour le catafal(|ue de la Nuil ! Et ((u'on dise l'office des (repasses dans le missel lu à retours! M(MU(|erî Mtdncp'r! jMeiu(((U*î Ecap ni lacseiu(pu*r? Sidnuforp edî Nema!
J^e corps humain a se[)t ouvertures aussi, (»t toutes les sept, ((uand elles sont (mi action, ont la former du zéro. Les s(»j)t couleurs du S|)ectre solaire sonl zn'o dans le Noir. Les sej)L notes de la «^annne sonl zrro dans 1(^ Silence.
Vieille, hoiuie vieille, conte encore un conte de fées!
Il y a niu^ fois ceci, (|ui es! cela, ofi vivent le Prince Charmant e(. la Bcdie au bois dormant. Ceci est par-ci. Cria ("s( par-là. Ils vont ci et là. Ils vont là el ci. El j'y vais aussi. Des slalues, des stalues, en or, en ar^cnl, en orichalque, en airain, en Ions les mèlaux j)rècieux connus ou inconnus! Et loiil a fondu dans le lac dt> mercure. Le miroir a tani de facelh's (luon s'y voit Irop, trop, lro|), et
292 LA(;iRASSE
(ont petit, tout petit, tout petit. Myriades de moi! Myriades dr toi! Myriades de ([ui! C'est la ronde des miroitements. Elle va ci et là. Elle va là et ci. Et j'y vais aussi.
Et le deuxième conte est fini.
Si elle veut maintenant risquer son mot, la vieille (|ui va criant que deux et deux font quatre^ elle le peut. Mais qu'elle le dise la tête en bas, sous réteii:noir de sa jupe rabattue!
Vieille, mauvaise vieille, parle donc, voleuse de m(^s lanternes où tu as oublié de mettre la flamme de In iiTace. Je saurai l'y mettre. Cela suffit. Parle.
— En moi et hors de moi, ein lui et hors de lui, en tout et hors de tout, en l'être et hors de l'être, à distance infiniment égale des deux pôles primordiaux, don! l'un est Tinfini du temps, dont l'autre (îsl riiilini di} l'espace, dans le centre à la fois et partout sur la périphérie du...
Arrière! Va-ren, vieille. Malgré Téteignoir de ta jupe rabattue, ton haleine empoisonne Taîr pur (|ue Ton respire ici. Elle pue le sépulcre. Ton cerveau j)Ourri te coule par la bouche.
Nombres. Nombres, innombrables essaims daheillcs, éventez-moi de vos ailes rapides et bourdoimanlesî T^ csl voire ruche, abeilles. Voire ruche a la l'oiiue d'un n'iiT. L'(euf a la fornie tlu zvro. Aprè> ni'avnir évenlé, rentrez dans voire rin-lic.
Et les nombres me disent :
— Y rentrer, c'est en sortir.
J'interroge là-dessus le Silence, et le Silence me répond :
— C'est parce que je parle, que je suis le Silence.
Vieille, bonne vieille, conte encore un conte de fées.
11 y a une fois, dans le jardin que tu sais, la fleur que tu sais, et le papillon que tu sais. Et ils sont ceci et cela. La lleur est par-ci. Le papillon est par-là. Ils vont ci et là. Ils vont là et ci. Et j'y vais aussi. Le Prince Charmant prend la Heur. La Belle au bois dormant prend le papillon. Mais la fleur, c'est la Belle au bois dormant. Et le papillon, c'est le Prince ( iliarmant. Ils ont mangé du tambour. Ils ont bu de la cymbale. Le papillon a des pétales. La fleur a des ailes. Arrachez les pétales! Arrachez les. ailes! Semez! Semez! Semez! Les astres font la farandole. C'est la ronde des éparpillements. Elle va ci et là. Elle va là et ci. Et j y vais aussi.
Et le troisième conte est fini.
Lt'ttiM's de Aïsh et de Aïsha. vous avez passé devant moi tout à Theure, et vous vous êtes enfuies aussitôt. Il faut rev<'iiir cl me dire qui vous êtes. El elles mt; disent :
— Super|)Ose-nous et ne garde que ce (jui reste. Je l'éponds :
— Du masculin et du féminin inclus dans FAdam
i?91 LAGIHASSK
piiniilif îiiidrogyne, et qu'à vous deux vous reconstituez, il ne reste que a.
Mais a nie dit :
— Je ne suis pas a. Je suis o, accru d'un jamiiaj^^e.
Va les Nombres se mettent à rugir :
— Le nu a encore jailli du zéro... 11 s'est placé cette fois, derrière le zrro. C'est le dix inversé. Il s'éci'it : zn'o, an. Total : zéro.
Et moi, plus rugissant que les Nombres, plus subi il ([ue les Lettres, je dis :
— Kesl(^ lie Aïsb et de Aïsba superposés, Adam primitif androgyne et sans nom. a qui est un n accru <run jandjaye, zéro suivi du an, figure de To enlrevue dans l'angle (jue font les Letires et les Nouibres, j(» ne le nommenn pas, puisque tu es (Vlui (|ui n"est ]>lus quand on le nomme: et je laisserai à la \ieille, dont l'Iialeinfi pue le sépulcre, \v soin s('<''l(M'at de le blasjdiémer.
La virille, tout son cerveau pourri lui rentrani dans la bouclie, le ravale el dit parmi les Jioquels :
— Tô est le Neuli-e esseuliid.
\\\ labyrinlbe du corridor, les pèlerins se so'iil . Iroîivè.s. Luu après l'autre il se sont retrouvés. Le de; nier qui esl \enn porle le lampadaire à sept ! rauclies. .Mais les sej)L étoiles gelées de la Grau- .ie-()ui>e y oui loiidu «m larmes, et tous les cierges lu calafabiue de la Nuit en ont élé, Tuu après r mile, éleiuls. i'/esl la fête de la vraie lumière. 11 n"v a |jlns de ce.«5 vains llaud>eauxdont on disait :