I.ACilBASSE
— Le flambeau n'éclaire point sa base.
Maintenant, allègre, je peux sauter liors de mon
ombre. J'y saute. Eperdument, je danse, si vite que j'en demeure immobile. Ma face m'apj)araît par le dedans.
Vieille, l)onne vieille, conte encore un conte de fées.
11 y a une foisceei, (jui est cela, et cela, qui est ceci.
Et lequatricnui conte est fini.
Vieille, celui-ci est ti'op court.
L(*s Nombres ont éclaté de rire en disant :
— ("est le plus long*.
?Sond)res, n'éclatez pas de rire ainsi, ou je me vengerai de vous. J(^ sais (jui est trois. Je sais qui est ((uatre. Je sais (pii est sept. Je le crierai.
Trois est UN, |)lus le reflet de un, [)lus le un où convergent les rayous émanés de un et du reflet de ////. C'est le <l('lta foruié j)ar les points-sommets du triangle (ju'ont dessiné toutes les révélai ions.
Vn point sui' un autre plan, et voici cngendi'ée la pyramide télraédi'e, syndioledc la créai ion sous la forme la plus eMd)ryonnaire. (Ida est le qualre.
Laiblilion (hi //v)/^' et du quatre donne le cliilTre <lu momie, (|ui csl .sr/>/..
Les Nombres oui éclaté de rir(» en disant :
— Mais tu \u) sais jjas qui est le un.
N()ml)res, n'éclatez [»as de rire ainsi, ou je me
vengerai de vous. Je saisquiest le cinq. Je le crierai.
Le cinq est riiomme en croix sur TX, écartelé à ses quatre membres, écartelé par quatre, puisque f/uatre est la création, mais faisant de la croix en X le pentagramme de l'étoile h cinq pointes, soit qu'il redresse sa tôle quand l'étoile a la pointe en haut, soit qu'il regarde pendre son sexe quand Tétoih» a la pointe en bas. Et ainsi, ce qu'il cruci- (îe avec lui, cerehro rel inguine. c'est le un. Voilà pourquoi il esl le cinq.
Les Nond)res ont éclaté de rire en disant :
— Mais tu ne sais pas qui est 1q un- Je réponds :
— Le un est le Verbe du Silence.
Et les Nombres ont pleuré sur eux-mêmes et sur moi.
Vieille, l)Oinie vieille, conte encore un conte de
fées.
Il y a une fois ceci, qui est cela, et que tu as dit. El je le dis aussi.
El le cinquième conte est fini.
Leilres, Lettres, la bonne vieille est lasse de faire l;i layelfe du Silence. Le Silence a froid. Il \\r parle plus. Amusez-le de vos amusettes. S'il ne pai'b [dus. (|uau moins il balbutie! Enseignez-lui à dire lod-llr-\'au-Hé, en attendant mieux.
('.(uislellatinii du ciel liébraïque, ton premier as!r<' est le soleil Phallus au ciel latin, ton second asln esl la lune Ctéis au ciel j^rec, ton troisième
LAGIBA SSE 297
astre est le soleil-lune Lingain au ciel indou, ton quatrième astre n'a d'équivalent dans aucun ciel. .Aussi lod-lle-Vau-llé s'est-il appauvri en Jehova.
Lettres. Lettres, le Hé qu'on n'ose pas traduire, celui de la (îil, est-il donc le même que celui du milieu, mais en AUM?
ha qui reste de Aïsh et de Aïsha superposés est-il un o accru d'un jambage qui lui est, non tangente, mais diamètre? Est-ce là une ligure nouvelle de l'alpha qui est oméga? Le Tarot des bohémiens, celui que nul ne connaît plus, sauf moi, n'avail-il pas un peu raison de faire résorber le pilon par le mortier?
Lettres, Lettres, peut-être que To nVst pas le Neutre essentiel dont parlait la vieille au cerveau pourri. Lettres, Lettres, répondez!
Et les Lettres ont pleuré sur elles-mêmes et sur moi.
Mais la vieille à l'haleine (|ui pue le sépulcre, la vieille, en ricanant, dit :
— Que l'o soit le Neutre essentiel, il s'en faut d'une quantité infinitésimale.
Vieille, loi, la bonne vieille, conte encore un conte de fées.
Il y a une fois le sixième cont(% qui est comme le cin([nième, (jui est connue le (|uatrième.
20S LAGIBASSE
Vieille, bonne vi(îille, conte le septième conte de
fées.
Il y a une fois ceci, qui est cela, où vivent le Prince (Charmant et la IJelle au bois donnant. Ceci es! j)ar-ci. (^ela est par-là. Us vont ci et là. Ils vont là cl ci. Kt j'y vais aussi. Dans le palais des Af»parences, sont les seules réalités. Les pèlerins pMerineiil vejs eux-mêmes. La fleur est son pa[)illon. Le lambour mange de la cymbale oi la <-ynibale boil du lambour. Hier et demain son* dans aujourd'hui. Aujourd'hui n'est pas, et c'est ce qui est. La Vieille des Vieilles porte autour du cou, en spirale sans bonis, un collier d'oeufs, nn*s deux à deux. (Ihacun est Uien, œuf de Tout. 11 y a une fois, il y a une fois, ce (|u'il y a pom* toutes les fois, ("est la ronde des... je ne dirai pas quoi. I^lhi va ci et là. KUe va là <.'l ci. Et j'y vais aussi.
Le se[)lirnie conte <'st l'ullinKi ainsi.
ilais voici voilà, et voilà voici! Dernier ou pi-eniier, c'est (jueumi-(juenssi, c'est queussiqueumi.
Et le conte ainsi n'est jamais fini.
Le soiuineil de Valentiri fut extrèmeiiieiit court. A peine s'il dura deux lieures. Il s'acheva net au tout petit jour, juste à première pointe d'aube.
C'était de quoi se réveiller le corps moulu, les nienibres endoloris, la tôte ]d(Mne de vertiges, tout l'être en dcliquium^ surtout si l'on son^^e ' à l'incroyable dépense nerveuse qu'il avail dû faire pour suivre sans fatigue immédiate la vision de l'abbé, pour en garder si vive Tempreinle dans sa méinoii'e, pour transcrire cette empreinte d'une seule traite, cela succédant, d'ailleurs, à la lecture passionnée des onze petits caliiers de Hussins, aux lempéles de cceuj* qu'avait déchaînées cet te lecture, et enfin ces deux secousses bouleversantes et coup sur coup s'étant produites au bout d'une (|uinzaine entière pendant laquelle le régime ascétique, les jeûnes, les dictions de TAUM, les séances d'inunobilité, la méditation solitaire, les legons exténuantes, la nourriture s])éciale, tous les moyens d'exaltation préparatoires à l'extase, avaient engendré, entretenu et exaspéré le plus épuisant surmenage physique et cérébral.
Valenlin cependant, de son sonnneil si court,
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s'év(Mlla tout à fait reposé. Sa chair était en allégresse. Son esprit avait les regards grands ouverts frais, limpides, ce qu'il appelait, selon une expression de sa mère, l'œil clair comme un basilic. S'il avait pu s'analyser on cet instant, il se serait dit :
— (]'est mon moi thiéracliien qui (encore une expression de sa mère) reprend du poil de la bete.
Sans se le dire, d'instinct, sous les obscures poussées réflexes de cet instinct, il se mit à agir dans le sens de ce moi. Mais il ne s'aperçut pas (|ue l'action et l'énergie de ce moi s'exerçaient d'après des mobiles et des motifs fournis par l'autre.
Sa présente lucidité, en effet, s'appliquait àcherrlier les moyens pratiques (et sa volonté se tendait à en faire usage) de s'approprier exclusivement la vision de l'abbé, et de soustraire Zénaïde aux j)i'ol)ables et menaçantes convoitises scientifiques (le Brôguet.
Il venait de relire, à la baie, le résumé qu'il avait éciit, de la vision. Il avait été déçu de n'y plus entendre grand'chose, dy rencontrer d<»s lignes de points remplaçant les révélations les plus lumiiK'iises. Mais il s'en était tout de suite consolé par ridée très nalurelle (|u'il n'était plus, momentanénieiil. en état de grâce, et par l'espoir certain qu'il s'y remettrait un jour ou l'autre, puisqu'il possédait iiiiiiilt'nant le don manifeste d(; Vintuition et les insli'firtiotfs |)oui' \r susciter.
— QuHud et comiiiL* j^' le voudrai, pensa-t-il, av(»e ce résumé me x-rvant de tremplin à rebondir dans l'extase, j»* reverrai ce (jue j'ai vu. Où je suis
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allé une fois, je suis capable ilô retourner. Mais j'y A-eux désormais aller seul. II faut nrévader de Temprise qu'a sur moi l'abbé.
Car, à celte heure, il ne doutait plus de cette emprise. Il en retrouvait mille témoignages dans ses souvenirs. Il s'expli(|uait les thaumaturgies de Tabbé par la télépathie, le magnétisme. Cela, très à la galopade, sommairement, de façon néanmoins à satisfaire les méfiances questionneuses de son thiérachisme, qui se contentait a peu de frais, mais n'en était que plus âpre à conclure :
— Oui, évadons-nous!
A quoi le finaud ajouta immédiatement :
— AvecZénaïde, bien entendu, pour l'arracher à Broguet.
Et Valentin, h's deuxprojels posés en prol)lèin(\s, tout de suile en conçut la pratifjtie, dans un plan hardi, qu'il ne se donna même pas la peine de discuter, et à l'exéculion du(|uel il passa aussitôt, sur qu'elle n'aurait rien de hasardeux.
— Moi aussi, s'affirmait-il avec foi et avec autorité, moi aussi je suis un ihaumalurge. ZénaïJe et moi, j'en ai eu les preuves souvent, et cette nuit encorelorsqu'ellea jeté son cri aigu, nous sommes en communion télépathique. L'intensité, dont je charge mon vœu (ju'elle m'obéisse, est en train de la magnétiser, je le sens. Elle m'obéira. Elle m'obéit.
Ce disant, il avait plié, puis fourré dans sa poche les in.'itruclioiis de l'abbé, et le résumé de la vision. Il y avait joint quatre billets de cent francs (ju'il
avait en réserve sur ses rentes récemment touchées. Il avait mis son chapeau, son pardessus. Il descendait l'escalier, ses souliers h la main. II se prémunissait ainsi, humaineinent^ contre le danger d'éveiller l'abhé. La pensée ne lui vint pas que l'abbé pourrai! le sentir descendre, tdippathiquement.
D'une la<;on ou d'une autre, l'abbé ne soupçonna rien. On, s'il sut (juebjue chose, ayant ses raisons pour laisser faire, il laissa faire.
Ija pclile maison élait vide de ses locataires, Hjoiruet el Wronsky ayant découclié par ordre, on s'en souvient, (h' ral>bé. La cour et le jardin doriuaient, déserts el sileiicic^ux. On dormait pareillement dans la grande maison. Les deux fenêtres de M'"^ d'Amblezeuille avaient leurs persiennes closes.
Les horloges sonnèrent (juatn* heures trois (juarts.
Jusle au deiiiier tintement de la dernière horloge, Valentin rtait sous la fenêtre de Zénaïde. Impérieusement, mais à voix très basse, et avec une foire toute concentrée à rinléricur, il dit en un souflle :
— Zénaïde î
Les volets, puis la fenêtre, furent ouverts sans bruit. Zénaïde parut. Elle était tout iiabillée, prête. à soilir. On eut cru qu elb' l'attendait. Il n'en fut pas surpris. Le contraire seul l'eut étonné.
Il lui tendit les bras. Elle enjamba l'appui du balcon, dégringola par les ferrures jusqu'au rebord inférieur, s'y accrocha du bout des doigts.
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y resla un instant suspendue en un gracieux balancement d'agile guenon qui prend son élan, et en sauta comme' si elle s'envolait en arrière.
Ce n'était pas haut. Elle avait un corps léger et souple. A peine s'il plia sur les jarrets en la recevant dans ses mains allongées qui lui soutinrent les aisselles et lui palpèrent involontairement la gorge.
Elle se retourna, l'embrassa longuement, mais ne lui dit rien. Elle avait les joues toutes roses sous leur Ijislre vert habituel, les yeux pareils à deux fleurs fraîches écloses, un joli sourire épanoui où étincelaient ses dents, et un imperceptible tressaillement au coin des lèvres.
Il ne lui dit rien non plus et sourit, lui aussi. Ce lui fut un ravissement particulier, infini, de renfcrquer soudain qu'elle portait au cou un collier de perles. Il ne le lui connaissait pas et en eut les regards hypnotisés, sans savoir pourquoi.
A pas de feutre, ils passèrent par le corridor d'entrée. Valentin prit le passe-partout posé à plat sur la serrure, s'en servit doucement. C'est elle qui referma laporte derrière leur sortie, plus doucement encore.
Une fois dehors, ils marchèrent très vite. Ils se tenaient par la main comme deux enfants.
A cinq heures, ils étaient rue du Bouloi, d'oii allait partir, dans quinze minutes, la diligence pourla Picardie, avec correspondance pour laïhiérache. Le coupé entier se trouvait libre, une famille, qui devait l'occuper, ayant préféré, au
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dernier moment, voyager en chaise de poste.
Valentin le loua, entier, et, sans réfléchir, naturellement, inscrivit sur le registre qu'on lui présenta:
(( M. et JVf"^ Valentin Leleup de Marcoussy de Lagibasse. »
Ils s'installèrent dans le coupé, au milieu, appuyés Tun contre l'autre. Il leur sembla être au creux d'un nid.
Quand la lourde voiture s'ébranla, dans un vacarme de ferraille, de piétinements, de jurons et de coups de fouet, ils s'endormirent tous les deux à la fois profondément. Ils n'avaient pas encore échangé une parole. Mais de nouveau, juste au moment où ils s'endormaient, ils s'étaient remis à sourire en se regardant, et de nouveau ils se tenaient par la main. Valentin était très pâle, et Zénaïde avait aux coins des lèvres une petite mousse blanche.
Malgré les relais interrompant le bercement et le ronflement de la voiture, malgré les appels despostillons, le va-et-vient des bagages chargés et déchargés, les Irompeltades du conducteur à l'entrée des bourgs et des villes, ils ne s'éveillèrent qu'un peu avant midi. On était à mi-chemin, non loin de Soissons. /
Ils s'éveillèrent, ainsi qu'ils s'étaient endormis, tous les deux ensemble, et tous les deux dans la position qu'ils avaient prise pour s'endormir, blottis l'un contre l'autre comme au creux d'un nid et se tenant par la main. Ils s'embrassèrent, d'un tendre et ingénu baiser d'enfants.
Les premiers mots de Zénaïde furent :
— Moi faim beaucoup.
— Moi aussi, fichtre! répondit-il gaiement. Moi aussi, faim beaucoup.
Et il rit (le bon cœur à parler ainsi petit nègre. Et elle de mémo, à l'entendre parler ainsi. Par une des glaces de devant, qu'il avait ouverte, les éclats de leur joie montèrent jusqu'à l'impériale de la diligence, où le conducteur dit à ses voisins :.
— Va là deux jeunes particuliers qui ne se font pas de bile, hein !
30G LAGIBASSE
Ils ne s'en faisaient guère, en effet. Zénaïde était parfaitement heureuse. Valentin débordait d'allégresse. Il lui semblait que ce voyage durait depuis un temps infiniment long, qu'il devait durer un temps infiniment plus long encore. II lui semblait, surtout, qu'il avait toujours vécu avec elle. Il la tutoyait, sans y prendre garde. Il n'eût pas pu faire <liffércmment. Elle, tout de suite, s'était aperçue du tutoiement, en jouissait avec délices. Elle buvait les paroles, cependant bien quelconques, par quoi il lui expliquait le retard de la diligence, l'approche de Soissons, comme quoi on allait y déjeuner.
— Tu comprends, disait-il, on devrait fairetrois postes à l'heure. Les affiches de la rue du Bouloi le promettent. Mais va-t'en voir s'ils viennent I C'est à peine si Ton en fait deux, à cause du temps p^rduaux relais. Aussi, voilà bientôt qu'il est midi. Tiens, reirarde à ma montre î Et nous ne sommes pas encore à Soissons. Réglementairement, le déjeuner est i)our onze heures. Bah ! tu n'en déjeuneras que mieux. L'hulel de la Poste est très bon, tu verras ! Il y a un i)etit Champagne rosé nalurol, je ne te dis que ça. Est-ce que tu l'aimes, le cliiini pagne ?
l-^llo no connaissait pas Valentin sous cet aspect de bavard. 11 ne s'y connaissait pas lui-même. Mais elle avait plaisir à Tentendre, et il avait plaisir à lui donner ce [)laisir. Ouand il s'arrêtait de bavarder, elle lui disait:
— Encore ! Encore !
Celait un amusement puéril, dont il sentait vaguement la puérilité, mais en y trouvant des charmes, surtout celui de ne presque pas penser. 11 ne prenait même pas la peine de penser qu'il ne pensait pas. Son cerveau se reposait dans une espèce d'hébétude végétative. Il s'y sentait, comme eût dit sa mère, hen aise et tantimol.
Ils déjeunèrent à Thotel de la Poste, d'excellent appétit, mangeant une bonne vieille cuisine picarde, se répfalant du petit Champagne rosé. La correspondance des Ardenncs ayant du retard aussi, une grosse demi-heure de loisir leur permit de se dégourdir un peu les jambes sur la grand'place. Après quoi, dispos, et le petit Champagne rosé ne leur ayant cocarde la tête que juste ce qu'il en fallait pour égayer encore leur gaieté, ils reprirent leurs places et leur bavardage.
Zénaïde, cette fois, en fit les frais, du bavardage, tantôt d.ms son français sans conjugaison, tantôt dans son baragouin anglais-créole, tantôt en tamoul, dont les syllabes chantantes plaisaient, tant à Valentin. A son tour, hii, maintenant, comme elle avait fait si gentiment ce matin, il ne l'interrompait (jue pour dire :
— iMicore ! KiK.'ore !
i'^lle temps passa ainsi, rapide, léger, dans des enfantillages où tout son être rajeuni se rafraîchissait. 11 eut voulu ne jamais avoir dorénavant d'autre occu[)ati()n cérébrale que d'écouter, sans y rien comprendre, les rossignolantes roulades de cette langue inconnue. Même lorsque Zénaïde cou-
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pait sa canlilène en tamoul de phrases en anglais créole ou de mots français dont il saisissait le sens, il en était fâché, trouvait que son intelligence y avait trop à faire, se hâtait de réclamer làcontre, s'écriait :
— Non ! Non ! En tamoul. Je préfère. Je t'en prie.
Et, pour lui être agréable, y prenant de l'agrément aussi, elle recommençait à parler tamoul, d'une voix plus volubil, aux modulations plus musicales. Il s'en grisait, d'une griserie profonde, mais sans exaltation. Son hébétude végétative d'avant le déjeuner s(3 précisait dans ce caractère d'être végétative. Il se délectait k l'idée, non pas même à l'idée, et plutôt à l'obscure et pénétrante sensation, de devenir une plante arrosée, tout eu moelle, en fibres, sans pensées, sans système nerveux, vibrante néanmoins, à sa façon, satisfaite, épanouie, émue. Et c'était d'une douceur inexprimable.
L'enchantement dura jusqu'à Marie, où ils durent descendre de leur coupé, quitter leur nid à deux, et chercher place dans la diligence partant de Va pour la Thiérache. Ils purent s'y caser eu face l'un de l'autre. Mais ils n'étaient plus seuls. Tout de suite Zénaïde se renfrogna dans ratlilude morne, stupide et close, qu'elle avait toujours parmi des étrangers. Ils gardèrent un Farouche et triste silence.
Les voyageurs qui se trouvaient avec eux les examinèrent curieus<Mnenl, quoi(jue à la dérobée.
Zénaïde en particulier les étonnait, à cause de son teint exotique, de sa mine à la fois hargneuse et idiote, de sa noire et bestiale crinière qu'elle avait rabattue en éteignoir d'ombre sur sa face. Valentin remarqua qu'on la remarquait, qu'on le remarquait aussi par contre-coup, qu'ils inquiétaient les gens. Leur inquiétude, à son tour, ne tarda pas à rinquiéter. Sa pensée, là-dessus, se remit en travail.
Non pas, toutefois, sa pensée de philosophe^ tout à fait abolie depuis le moment de la fuite ; mais sa pensée terre à terre, pratique, méfiante, de Thiérachien.
— Nous serons bientôt en Thiérache. Si j'allaisy rencontrer des personnes de connaissance ! Que leur dire, au cas oii Ton m'interrogerait? Comment expliquer la présence de Zénaïde avec moi ? Il ne faut qu'on sache qu'elle est avec moi.
Aux relais, il relevait le col de son pardessus, s'y enfouissait le visage, ramenait son cluqxviu sur ses yeux, faisait semblant de dormir dans sou bras replié.
Il y ruminait aux précautions ([li'il devait prendre pour son arrivée dans le pays. Il se rappela soudain combien peu il avait su en prendre poulie départ.
— N*ai-je pas bêtement inscrit, sur le registre (b^ la vu(' de Bouloi, mon nom, tous mes noms?* N'y ai-je pas nientioinié que j'étais accompagnéde ma femme? Pounjuoi ai-je fait cela? Pourquoi
ni-jcinis:(?^mato>?^.^C'estlocomblederiml)écillité. Une terreur lui vint, qu'on ne voulût les poursuivie, qu'on eut tant de commodité > le faire, à les retrouver, dès demain.
— Mais (jui? EU! parbleu, Broguet!
A (^e nom, toute sa colère, d(i la soirée précédent(^ et <le la nuil, le remordil au cœur, et devant sa mémoire reparurent les images sanglantes évo((uées par li^s lig-nes en rouge dans les onze peiils cahiers de Bussins. Puis, brusquement :
— Ah! h.\s cahiers, h propos, oii sont-ils? Làbas î Je les ai laissés là-bas! Broguet les volera sûrement, il h^s a peut-être volés déjà. Pourquoi h'S ai-je hiissés là-bas? Ah cà ! j'étais donc fou, C(î matin?
("est maintenant qu'il s'affolait, positivement, ne sonireant plus qu'à Brogiiet, le voyant déjà sur leur piste, en posseîssion des cahiers et prêt à tout ris([u<M' pour entn'r aussi en possessiondo Zénaïde.
— Cela, non, jamais!
11 avait proféré la phrase tout haut, ou, pour nn'eux dii*e. l'avait criée. Les voyageurs de la rotondtî le regardèrenl, stupéfaits. Une grosse danu.' dit, tout effarée, à son voisin :
— Dieu, (ju'il m'a fait peur! C'est un malade.
— Uiissurez-vous, madame, répondit Valcntin 1res [josémenl. J'ai parlé en rêve. C<da m'arrive parfois, connue à toul le mon<le.
Mais sa voix, en donnanl cette explication très natuirlle, li-emblait. Z«'nnïd(? s'en aj>ercut, et lui murmui'a. (rès bas, à Torrilh' :
. — Toi peur. Moi aussi. Descendre. Partir.
— Oui, oui, lui répliqua-t-il. Tout à llieure. A la dernière montée avant Buire.
Et il lui pressa les mains d'une ardente étreinte, en se disant :
— Elle ne veut pas tomber au pouvoir de Broguet. Elle est avec moi. Elle est è moi. Nous sommes sauvés. Il no s'ajjit plus que de nous mettre adroitement à laljri de tout, dans la forteresse inexpugnable de Lagibasse.
Oïl en était encore passablement loin. En temps ordinaire, on quittait la diligence à Buire, on prenait là une cariole d'auberge, et il restait (juatre ])onnes lieues h faire pour être rendu de Buire à Lagibasse. Or, du bas de la dernière montée avant Buire jus<|u"aux premières maisons, on comptait une grosse demi-lieue. Et cependant, ces quatre lieues et demie (|ui les séparaient de Lag-ibasse, Valentin avail, dès maintenant, résolu que Zénaïde et lui les feraiejîl à pied.
Cela enlrail dans l'ordonnance de son plan pour dépister Broguet, en cas dune poursuite possible. [)lan fort bien combiné, comme on le verra, el <|ui prouve de resle que si Valentin, à partir de ce moment, donnait déjà quelques signes de dérangement mental, il conservait, dans ce dérangement même, une très singulière lucidité logique et pratique.
La dei iiière montée avant Buire étant très rude et très longue, un certain nombre de voyageurs, tous les hommes en général et quel([ues femmes
aussi, la faisaient (riiabitude en marchant, pour soulager un peu les chevaux, et, comme on dit dans le pays, poui* se dêlmdir. Valentin mit à prolil cette circonstance, descendit de voiture au bas de la montée, avec Zénaïde, et, allant à pas très lents, laissa passer devant eux tous les autres voyageurs. La route longeait, à droite, un petit hois. Dès que Valentin jugea que les voyageurs et la voiture étaient assez .éloignés, vivement, d'un saut, et en entraînant Zénaïde, il se jeta sous les arbres, et ils s'y enfoncèrent aussitôt dune allure lapide.
Quand ils sortirent du bois, débouchant par un sentier sur un chemin de traverse, Valentin dit :
— Il faut faire quatre lieues à pied. Quatre lieures au moins, tu entends?
— Moi bien, répondit-elle. Toujours, toujours, avec toi.
La nuit était venue, ti'ès noire. Un chien, dans le lointain, hurlait. Valentin embrassa Zénaïde longuement, ainsi (pfelleTavait embrassé ce matin. Et, ainsi que ce matin, sans rien se dire, en se tenant parlamain connne deux enfants, ils se mirent =1 mai'cher dans les ténèbres.
Que le (iérang;einent mental de Valenlin fût sur le point d'aboutir à un définitif accès de démence, fatalement, c'est ce qu'un aliéniste seul, très expert et très attentif, eût su diagnostiquer dès lors à certains prodromes tout extérieurs, tels qu'une fixité spéciale et hagarde du regard, la raideur contractée de la nuque, l'intermittente absence de balan des bras soudain collés au corps, Fallure, tantôt décoordonnée, tantôt automatique, du pas. Mais le diagnostic eût assurément été démenti par quelqu'un pouvant assister aux évolutions intérieures de Tàme de Valentin, pendant ces quatre heures de marche silencieuse. Jamais, depuis bien longtemps, cette àme n'avait été plus calme, plus sage, en meilleur équilibre, d'une raison aussi raisonnable.
11 repfissait dans sa mémoire et revoyait toute sa vie, à partir du jour où il était entré rue des Boulangers jusqu'au jour présent, et il en jugeait toutes h's circonstances à la vive et nette clarté de son bon sens tliiérachien. La maison lui apparaissait, ainsi jugée, comme un habitacle de fous ou d'imbéciles. Il s'estimait y avoir été lui-même, par