L'ÉVOLUTION DE L'ART ORNEMENTAL A L'ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE
Nous n'avons jusqu'ici parlé de la décoration des lagynoi que pour en cataloguer les motifs. Je voudrais, dans ces dernières pages, en marquer plus précisément le caractère. Elle reflète fidèlement le goût d’une époque et c’est surtout à ce titre qu’elle mérite d’être étudiée. Les procédés, les tendances, le style enfin dont elle témoigne, ne lui appartiennent pas en propre. Ils sont ceux de l’art ornemental hellénistique.
A. La manière picturale.
Dès l’abord et avant de considérer le choix des motifs, il apparaît que le style des peintres céramistes s’est notablement modifié entre le rv° siècle et l’époque de ces poteries. Les ornements, mis en valeur et à l’aise par un large fond, clairsemés, isolés comme des culs-de-lampe, sont ici tracés, sans esquisse préalable, d'une façon libre et lancée que n’ont pas connue les adeptes de la figure rouge. Cette nouvelle manière mérite vraiment (et elle est la première à mériter) le nom de piclurale. L'artiste n'a pas cherché à remplir par des teintes plates des silhouettes tracées au trait. Il n’enlumine plus, il peint au sens précis du mot. Il ne se sert pas du pinceau minuscule des potiers attiques, plus fin qu’une plume de métal, mais d’un vrai pinceau de peintre, capable
d’absorber la couleur et de la déposer sur l’enduit en larges touches, épaisses ou légères. Rien ne ressemble plus au décor de ces vases que les fresques qu'on peignait au même temps sur les stucs blancs des maisons déliennesr. C’est, appliqué souvent à des sujets identiques, le même style rapide et large, moins soucieux du détail que de l'effet à distance. Il semble qu'à cette époque les peintres de vases abandonnent leur méthode traditionnelle, cessent d’avoir un style bien à eux pour adapter à leur art les procédés et l'esthétique de la grande décoration. Ce caractère de la poterie peinte hellénistique se manifeste déjà dans les vases noirs à dessins blancs. 11 s'affirme bien plus franchement dans ceux de notre série, où les ornements, moins menus, n’imitent plus le métal incrusté.
Ce n'est pas sans inconvénients que la céramique faisait l'essai d’un genre de peinture propre à de plus vastes décors. Si de prime abord, avec leurs tons changeants sur leur fond pâle, ces vases sont d’un aspect séduisant, la seconde impression leur est moins favorable. Vus de près (et des vases doivent être vus de près), ils déplaisent par l’imperfection du travail. On y aperçoit vite des touches maladroites, des coulées de couleur, des teintes débordantes, inévitables défauts d'un style destiné à de plus larges effets.
Nous touchons là sans nul doute à l’une des raisons qui hâtèrent le déclin de la peinture céramique. La fabrication des vases peints va cesser, ou peu s’en faut, au premier siècle avant notre ère, avec celle de nos lagynoi. Il ne suffit pas, pour expliquer ce fait, de dire que la mode se prononce alors pour les vases à reliefs.
1. Cf. notamment pour lerendudes feuillages M. Bulard, Peintures murales de Délos, Mon. Piot, 1907, XIV, fig. 24, pl. I, IV, V. M. Fougères me signale comme exemple du même style une jolie cimaise peinte du temple F à Sélinonte.
Si l’industrie qui avait fait la richesse de bien des villes décline irrémédiablement, c’est que la manière de peindre des Grecs n’est plus telle qu’elle s’y puisse accommoder. La peinture classique avec sa technique très simple, ses tons plats et peu nombreux, son amour des lignes pures, du fini et du détail, convenait à merveille pour la décoration de petits objets, tels que des œnochoés et des coupes. Le dessin chez les Grecs commence, à vrai dire, par la miniature. Les anciens maîtres voyaient petit, enluminaient minutieusement des esquisses très poussées. De là leur réussite dans cet art spécial et menu de la décoration céramique. Lorsqu'on apprit à voir plus grand, à mettre plus d’air dans le décor, lorsque les peintres acquirent cette touche franche et lancée, qui se reconnaît aussi bien dans les fresques de Délos que sur nos vases à fond blanc, ils firent vite l’épreuve que cette manière nouvelle convenait médiocrement à la poterie. Ils n’avaient plus la patience de manier le pinceau filiforme, d’enluminer soigneusement des dessins minutieux; pour peindre dans le goût de leur temps les vases leur offraient un champ trop étroit. C’est dans la fresque et la décoration murale qu’ils étaient à l’aise, et certainement en progrès sur leurs aînés.
B. Le naturalisme. — Le décor végétal.
A une manière de peindre nouvelle conviennent des sujets nouveaux. Depuis le rv° siècle, le répertoire ornemental s’est notablement enrichi. À l’ornement inventé succède, ou s’ajoute, l’image de modèles pris dans la nature, de la fleur, de la plante, souvent aussi de certains objets auxquels on a fini par reconnaître une pareille valeur décorative. À divers degrés, la même évolution s’observe un peu dans toutes les branches de l’art. La
tendance naturaliste de l'époque hellénistique est un fait bien souvent reconnu. Au moins pour ce qui est de l’art ornemental, il ne faudrait pas s’en exagérer l’importance. À vrai dire, il ne s’agit pas d’une réforme profonde, d’une rupture subite avec la tradition des âges précédents; mais plutôt d’une tentative dès longtemps commencée, qui donne plus d’un résultat heureux, mais qui ne détourne point l’art hellénique de ses tendances primitives. Faute d’un autre mot, nous appelons naluraliste ce style décoratif des derniers siècles avant notre ère. Mais on doit se garder de prendre ce terme dans le sens exact où l’entendent les historiens et les théoriciens de l'art contemporain. C’est bien rarement que les œuvres ornementales des maîtres grecs nous donneront l'exemple d’une étude attentive, scrupuleuse et scientifique du modèle naturel. Leur art se montre naturaliste plutôt dans le choix de ses sujets que dans la manière dont il les traite.
Depuis l’archaïsme, les décorateurs hellènes hésitaient entre les motifs abstraits, inventés, et la reproduction des formes vivantes. Le goût du décor linéaire paraît être en Grèce l’apport de l’élément européen, ou, si l’on veut, dorien. Le style naturaliste est un retour à la vieille culture égéenne. Presque inconnu à l’origine, on peut dire qu’il gagne du terrain d’une façon continue. Mais à aucun moment, en somme, on ne peut parler d’une renaissance naturaliste. La fin du 1v° siècle et le début du 1° ne marquent point à cet égard une date décisive. Pendant la période hellénistique se poursuit normalement et lentement l’évolution commencée. Les motifs végétaux par où se manifeste le plus clairement la tendance en question, se font plus fréquents. Ils gagnent certainement en nombre. J'hésite à dire qu'ils gagnent en qualité. En tout cas, ils ne parviennent pas à éliminer
l’ornement linéaire traditionnel. Certaines industries d'art continuent de les ignorer. Bien mieux, à cette même époque se place une véritable renaissance du décor géométrique".
On est sans doute frappé, si l’on considère l’ensemble des lagynoi à fond blanc, du grand nombre des motifs floraux. On notera aussi qu’ils ne sont plus traités ici comme accessoires et relégués dans les encadrements, mais qu'ils occupent la place d'honneur et constituent, en somme, à eux seuls toute la décoration. À cet égard, nos vases, comme certains autres du style de Gnathia, marquent sur les séries du 1v° siècle un progrès assez notable dans le sens du naturalisme. Mais combien peu, parmi ces peintures, témoignent d’une observation intéressée du modèle! Je ne vois guère à citer que le beau lagynos du Louvre, où court autour du col une branche d’olivier. En général, on ne saurait dire quelle espèce de feuillage le peintre a voulu représenter; et lui-même ne le savait guère. Presque toujours la branche est d'une raideur métallique et reste un ornement stéréotypé. La guirlande de lierre ondoyante, aux feuilles alternées, devient une sorte de méandre curviligne; elle n’a guère plus de vie qu’une zone de postes. Le décor linéaire s’approprie dès leur apparition les motifs naturalistes et les dépouille de leur caractère. Quand l'initiative d'un maître ou d’une école introduit au répertoire ornemental quelque image fidèle de la plante ou de la fleur, la foule des imitateurs, faute de retourner jamais au modèle, enlève bientôt à cet ornement sa fraîcheur et sa vérité. Les motifs floraux, dont les peintres italiotes du 1v° siècle ont lancé la mode, perdent dans l'art alexandrin toute apparence de vie. Ainsi déjà, dans l’art archaïque,
1. Watzinger, Athen. Mitleil , 1901, p. 85 et suiv. 2. Cf. Watzinger, Holzsarkoph., p. 66.
I10O LAGYNOS
l'image d’abord exacte de la feuille était devenue ce froid ornement qu’on appelle la palmette.
Sous le pinceau des décorateurs, les traits de l’animal et jusqu’à la figure humaine finissent par se déformer. Les dauphins sur nos lagynoi sont devenus méconnaissables. Ils pourraient être pris pour de simples rinceaux. Dans les fresques de Délos, ou sur les hydries alexandrines, l’homme lui-même est souvent stylisé. Épris à l'excès des formes légères, les peintres lui donnent une silhouette d’araignée, étirent ses proportions, exagèrent la minceur du corps et ne semblent plus voir en lui qu'un ornement linéaire’. Jamais encore, depuis l’époque géométrique, l’art grec n'avait pris avec le modèle humain de semblables libertés. Il ne suffit pas de dire de ces figures étranges, dont le goût survivra dans les styles pompéiens, qu'elles sont tracées avec négligence et attestent le déclin de la peinture. Ce qu’elles dénotent surtout, c’est cette tendance à styliser, innée chez la race grecque et toujours vivace à l’époque alexandrine. Certains décorateurs se refusent à l’imitation pure et simple du modèle. La nature n’est pour eux qu’un thème assez pauvre, sur lequel leur fantaisie aime à broder quelques variations. C'est ainsi qu'à Pompéi, dans les fresques du style d'archileclure, les peintres se lasseront de reproduire l’aspect réel des édifices, pour ne plus figurer que des palais de féeries, des constructions aériennes infiniment fragiles et compliquées.
Cette tendance générale de l’art fait et fera toujours obstacle aux progrès du style naturaliste. Peintres et ciseleurs continuent d'ignorer la route des bois et des champs. Quelques chefs-d'œuvre font exception à la règle, mais ce n’est pas dans la peinture céramique qu’il