Musée d’Alexandrie, salle VI
le trident. De tels motifs sont, dans l’histoire de l’art ornemental, un fait bien, plus rare et plus nouveau que la représentation de la plante. Si l’on excepte les petites coupes à omphalos dont il a déjà été parlé, on peut dire qu'ils sont inconnus à l’époque classique. L'idée s’éveilla tardivement que l’image de certains objets pouvait orner une œuvre d'art au même titre que celle de l'animal ou de la plante. Encore ces objets, comme on le verra plus loin, n’ont-ils presque jamais pour unique fonction d'orner. Même à l’époque hellénistique, ils sont les symboles d’une superstition ou d’une idée religieuse. Si le choix de semblables ornements nous paraît aujourd’hui des plus naturels, c’est que l'héritage de l’art alexandrin s’est transmis jusqu’à nous et que nous avons fait accueil à son innovation. Le style Louis XVI, auquel nos yeux sont maintenant accoutumés, procédait de la sorte, jetant ainsi sur des fonds des lyres, des paniers, des flûtes nouées de rubans. Mais le style Louis XVI s’inspirait des modèles pompéiens récemment ramenés au jour et les peintres de Pompéi avaient été les continuateurs des maîtres hellénistiques.
Rien n’est plus hellénistique ou, si l’on veut, plus alexandrin que ce procédé ornemental. Il dénonce chez les décorateurs une tendance dont toutes les productions artistiques et littéraires du même temps portent la
1. Cette idée semble déjà poindre dans la peinture céramique du rvesiècle. Sur certains vases encore ornés de scènes de personnages, on voit semés, çà et là, dans le champ du tableau, des objets analogues à ceux dontil est ici question. Ce sont des miroirs, des lemnisques, des coffrets, des éventails, des bucrânes. Ces images n’ont souvent aucun rapport avec la scène principale. Il ne paraît pas que le peintre ait voulu figurer, comme sur telles coupes du v° siècle, des ustensiles pendus aux murs d’une salle. Ce sont, en somme, de véritables füllmotivs, des ornements jetés de place en place pour boucher des vides. Le fait qu’on choisit ces objets pour occuper les yeux du spectateur montre qu’on leur reconnaît déjà une sorte d’intérèt décoratif. Quand décline le goût de la . forme humaine et des grands sujets, ce sont ces ornemenis accessoires, avec les motifs linéaires, qui passent au premier plan et qui finalement, restés seuls, constituent toute la décoration du vase.
marque. Comme tous leurs contemporäins, les peintres de vases ou de fresques ont le goût des petits sujets et la lassitude des grands genres. Tout un livre de l’Anthologie palatine est fait de courtes pièces où sont dépeints des objets offerts en ex-voto. Les poètes n’estiment plus que ce soient là des thèmes puérils et que leur talent s’abaisse en les traitant. Ce qui naguère eût passé pour un jeu devient alors un genre littéraire. La même évolution s’observe dans les arts du dessin. Les motifs que nous étudions ont un peu leur équivalent dans ces épigrammes. C’est encore la même mode qui oriente vers de simples objets la curiosité des peintres et qui enrichit de leurs images le répertoire ornemental. L'art tout entier se détourne un peu des grands modèles; l’art décoratif semble se les interdire tout à fait. Il renonce, ou très peu s’en faut, à la figure humaine. On ne peint plus sur les coupes le cortège de Dionysos, les danses du comos, les divers moments du banquet. On substitue à ces tableaux les objets auxquels est associée l’idée de ces fêtes.
Ainsi s'établit une démarcation plus nette entre le grand art et l’ornementation. Au premier sont réservés les scènes de personnages, les grands sujets; à la seconde les sujets moindres, fleurs, oiseaux, objets dionysiaques. On aurait tort de voir dans cette évolution une décadence. A vrai dire, ces derniers thèmes sont bien mieux à leur place sur des vases que des peintures figurant la prise de Troie. A l’époque classique, les grands genres imposent leurs sujets aux arts mineurs, ou bien ceux-ci n’ont d'autre ressource que les motifs abstraits. Le peintre de vases n’a le choix qu'entre deux sortes de thèmes : d’une part, les tableaux de personnages; de l’autre, les oves, les postes, les rinceaux et les palmettes. Le m° siècle voit naître un style mitoyen qui, sans empiéter sur les grands genres, sait du moins, par des images évocatrices, signi-
fier des sentiments et des idées. A cet égard, les Alexandrins sont en progrès certain sur leurs aînés et leur art décoratif est mieux adapté à son rôle.
Que se plaît-il surtout à signifier, dans quelle intention fait-il choix de tels motifs plutôt que d’autres, c’est le point qui reste à préciser. Même aux temps hellénistiques il n’y a guère, il n’y a peut-être jamais de décor purement décoratif. A l’origine de l’art, l’ornement est un emblème sacré ou un signe protecteur. Au second siècle avant J.-C., il s’en faut qu'il ait complètement perdu ce caractère. ;
Les objets qu’on voit peints sur nos lagynoi sont presque tous des attributs dionysiaques. Ces représentations ne sont point spéciales aux vases de cette série ni aux poteries d’un usage analogue. Elles appartiennent au fonds commun de l’art ornemental. La décoration hellénistique peut être dans son ensemble qualifiée de dionysiaque. Mais ce mot prête à confusion et il importe d’en préciser le sens. Ce serait une lourde erreur de croire que le choix presque exclusif de ces motifs est le fait d’une mode artistique, que le goût alexandrin du décor bachique peut être comparé à celui des bergeries dans notre style Louis XVI. Ce serait encore se méprendre que d’en chercher la cause dans un abaissement des mœurs, d'y vouloir trouver l’indice d’une aspiration plus violente vers des plaisirs faciles et peu relevés. Les masques, les lyres, les couronnes de lierre, les amphores n’ont pas à cette époque le sens banal que leur peut donner un artiste d'aujourd'hui. Ce ne sont pas de simples allusions à la gaieté des festins. Ces ornements bachiques sont les emblèmes d’une véritable religion qui n’est pas la religion du plaisir.
Il faut prendre garde qu’on les retrouve jusque dans la décoration des tombes. En Grèce, des canthares et des
pampres sont sculptés sur les stèles. Sur les hydries funéraires d'Hadra, les peintres alexandrins imitent des couronnes de lierre ou des rameaux de vigne. Si le culte de Dionysos rallie alors de si nombreux fidèles, ce n’est pas par l'attrait des joies passagères que l'ivresse peut procurer, mais par la promesse d’une autre vie dans un monde meilleur. Il faut reconnaître dans cette religion l’un des plus ardents courants mystiques dont le monde ancien ait été traversé’. Les motifs dont nous parlons sont les signes sacrés dont se sert la foule des dionysiastes pour affirmer ses espérances et sa foi. On s’en fait suivre jusqu’au tombeau. On les peint sur les vases, les lampes, sur les moindres objets; on en fait des marques de tatouage, tout comme on aime alors à porter le nom du dieu, pour appeler sa protection?. Ces ornements, dont le rôle décoratif n’est qu'accessoire, n’ont rien de plus profane en somme que la croix, le poisson ou l’agneau qui les remplaceront aux premiers temps du christianisme. Ce sont de ces emblèmes dont la foi populaire aime à s’entourer et que la religion du moment impose toujours à l’art ornemental. Il arriva sans doute un jour où le sens primitif de ces symboles put s’oblitérer et bien des décorateurs n’y virent souvent que des thèmes gracieux et traditionnels. C’est le sort de tout motif analogue de dépouiller peu à peu sa signification primitive et de ne plus devoir sa vogue qu'à la force de la tradition. Mais l'invention du style dionysiaque et sa singulière faveur aux temps alexandrins sont des faits qui ne concernent pas seulement l’histoire de l’art. Ils restent inexplicables pour qui n’en cherche pas la cause dans l'évolution des croyances populaires. -
. 1. Cf. Perdrizet, Le fragment de Satyros sur les dèmes d'Alexandrie, Rev. des Et. anciennes, 1910, p. 234 et suiv.; Bull. de la Soc. archéol. d'Alexandrie, 1910, p. 16 et suiv.; Id. Cultes du Pangée (Annales de l'Est, 1910), p. 98 et suiv.