CHAPITRE VII
départ de Laïs poar Sardes. — Hommages rendus à. sa beauté.
Arsambès était plus amoureux que jamais de sa belle maiiresse; ses journées s'écoulaient délicieusement à Gorinthe, lorsqu'un exprès, dépêché par le vieux satrape de Sardes, vint lui apporter l'ordre de se rendre sur-le-champ auprès de son père. Le jeune prince supplia sa maîtresse de l'accompagner ; c'était une belle occasion de voir cette ville opulente de l'Asie, dont on racontait tant de merveilles : Laïs accepta. Elle voulut emmener avec elle ses trois Grâces, c'est-à-dire les trois jeunes filles les plus savantes dans l'art des poses gracieuses. Elle confia sa maison à sa fidèle Bacchis, dit adieu à ses amis et partit, en leur promettant de nouveaux plaisirs, de nouvelles voluptés à son retour de Savdes.
Arsambès fut forcé de s'arrêter à Éphèse. Laïs
~ 68 — profita de son séjour pour aller visiter le fameux temple de Diane. Les ijrêtres, en la voyant, furent si émerveillés de sa beauté, qu'ils la prièrent de retarder son départ de quelques jours : la fête de Diane approchait, et les Éphésiens avaient coutume de choisir la plus belle, parmi les femmes, pour représenter leur déité tutélaire. Le jour de la fête arrivé, on revêtit Laïs des insignes de la déesse; vingt jeunes filles, les plus belles qu'on put trouver, composèrent sa suite. Assise sur un char magnifique, le carquois sur l'épaule et l'arc à la main, la Corinthienne fut promenée autour des murs d'Éphèse : l'encens fumait sur son passage, et la route qu'elle parcourait était jonchée de fleurs. Une foule immense accourut de toutes parts i)our la voir et l'admirer. Laïs reçut de riches offrandes dont les prêtres firent leur profit : cette fête fut marquée dans les fastes du temple comme ayant été une des plus brillantes et des plus productives.
Arrivé à Sardes, Arsambès présenta sa maîtresse à son vieux père et à ses sœurs, qui l'accueillirent très-bien; elle devint l'objet de leur admiration et de leurs égards.
Une grande victoire n'aurait pas été célébrée avec plus de pompe et de magnificence que l'entrée de Laïs dans Sardes. La ville tout entière fut illuminée, et, pendant plus d'un mois, il y eut des fêtes, des réjouissances, des danses, des sérénades, des accUi-
mations de tout un peuple en joie. Pour amuser la COiiiitliienne, des troupes, armées à la légère, venaient faire, sur la grande place du palais qu'elle habitait, des parades, des évolutions, des simulacres de guerre ; cavaliers, fantassins, chefs et soldats, tous rivalisaient de zèle pour pfaire à la favorite.
Arsambès lui donna cent femmes pour la servir ; cent musiciennes et danseuses pour la divertir, et cent amazones parfaitement équipées pour l'accompagner dans ses promenades à la campagne. Lorsqu'il donnait un festin en l'honneur de sa maîtresse, on n'y comptait jamais moins de cinq cents convives et de cinq cents esclaves chargés de les servir. Tout se faisait avec un luxe et une profusion dignes d'un successeur de Crésus.
La ville de Sardes était bien autre chose que les villes de la Grèce : Athènes et Corinthe auraient à peine fait un quartier de cette splendide capitale de la Lydie. Sardes comptait cinq cent mille habitants, mais c'étaient cinq cent mille esclaves... Jamais femme n'obtint un si grand triomphe et des honneurs si multipliés; aussi la pauvre Laïs s'en trouvait étourdie, fatiguée ; elle n'osait plus manifester ses pensées ni ses désirs, car, ausstôt que son amant les connaissait, toute la ville était mise sur pied, jusqu'à ce qu'ils fussent réalisés; enfin, ses moindres fantaisies, ses plus petits caprices, devaient être aussitôt satisfaits; Arsambès l'exigeait, et tout le
monde s'empressait d'obéir. On pourra juger des folies de son amant par une lettre gu'elle écrivit à Aristippe et dont Wieland nous a donné la traduction.: