LAIS A ARISTIPPE
l^ « Sardes
Toi, qui sais tout et qui veux tout savoir, ne connaîtrais-tu pas, cher philosophe, un remède contre cet ennui mortel qui, d'après un enfant d'Esculape, prend sa source dans l'excès des plaisirs?
« Tu me demandes, Aristippe, si je me trouve heureuse à Sardes ! 0 mon ami ! je suis si terriblement heureuse, qu'en vérité je n'y puis plus tenir. Je n'ai jamais tant senti la vérité de cet axiome : Il existe des créatures qui savent mieux s'habituer à l'infortune qu'au bonheur. Il faut, sans doute, que je sois du nombre de ces êtres déraisonnables, car je me sens engloutir dans l'océan des plaisirs qui m'entourent.
a Cet Arsambès est trop riche, trop aimable, trop complaisant, trop attentif à satisfaire mes moindres caprices. Où pourrai-je prendre ce fonds inépuisable d'amour et de tendresse pour répondre à mon amant et lui témoigner ma reconnaissance ? Je suis forcée d'avouer, en moi-même, mon impuissance de lui rendre assez pour ce qu'il me donne. Tu te rappelles peut-être que ma première crainte fut de lui
trouver un penchant à la jalousie; mais j'étais loin, je l'aYone,, de deviner l'espèce de folie qui devait le posséder. Oe n'est point l'idée que Laïs l'aime trop peu qui le tourmente, c'est de lui-même qu'il est mécontent, qu'il est jaloux. Figure-toi, mon ami, qu'il s'est mis en tête un autre ArsamLès dont les attentions pour moi surpasseraient les siennes. D'après cela, son désir de me plaire, de combler mes vœux, ne connaît plus de bornes. L'autre jour, il a fait crever cinquante superbes chevaux d'Hircanie pour avoir un petit poisson dont j'ai oublié le nom barbare. Nous étions au milieu du festin, entourés de tous les grands de la ville , un convive ayant dit, par hasard, que ce poisson avait des écailles d'or, de pourpre et d'azur, j'eus le malheur de m'écrier naïvement : « Oh ! que ce joli poisson serait charmant dans un bassin! » Aussitôt, Arsambès se lève, disparait comme l'éclair, et, deux minutes après, j'entends partir au galop un escadron entier, avec ordre de courir jour et nuit pour m'apporter un vase rempli de ces poissons, qui se trouvent aux extrémités orientales du Pont-Euxin, à l'embouchure du Phase. Tu ne saurais t'imaginer toute la circonspection que je suis obligée de mettre dans mes discours, dans mes actions, et jusque dans mes gestes, pour éviter aue de semblables scènes ne se renouvellent fréquemment.
« Les fêtes qu'il donne chaque jour sont d'une
^■agnificence à me rendra folle de joie ou d'orgueil. Ainsi, dans une de ces fêtes, j'étais placée sur un trône d'or massif dont les angles, incrustés de diamants, faisaient jaillir des étincelles que les yeux ne pouvaient soutenir. Je vis s'avancer vers moi une longue file déjeunes vierges, toutes de riches et notles familles ; elles étaient couvertes de tuniques diaphanes, parées de rubans et de perles, ayant les cheveux moitié arrondis en couronne, autour de la tête, et moitié retombant, en boucles, sur les épaules; le sein découvert, la taille entourée d'une ceinture de soie brochée d'or ; toutes brillantes de jeunesse et de beauté; toutes faites pour servir de modèles au sculpteur Scopas... Et lorsque, enlaçant leurs bras, elles commencèrent une danse symbolique autour de mon trône; lorsque leurs voix virginales eurent entonné un hymne à l'amour, je te jure qu'un dieu traversant les nues se fût arrêté pour les admirer.
K Enfin, mon cher Aristippe, il est impossible de te donner une idée du luxe, et de la somptuosité du palais que j'habite; du nombre de mes esclaves ; des trésors qu^ sont à ma disposition et que j"e prodigue à pleines mains. Je suis adorée du peuple, parce que je lui jette des sacs entiers de dariques; les coffres d'Arsambès sont profonds ; mais, à la manière dont j'y vais, il ne faudrait pas longtemps pour les épuiser; heureusement pour lui que le Pactole baigne les
murs de son palais. Jamais reine despote ni favorite idolâtrée n'eut un pouvoir plus grand que Laïs à la cour d'un satrape : tout le monde s'incline devant moi, et mes volontés sont exécutées avec une rapidité qui tient du prodige. Oui, mon cher philosophe, cette servilité, cette soumission d'un peuple d'esclaves qui m'environne; ces louanges exagérées, ces grands seigneurs âmes pieds, tout cela m'ennuie et me rend presque honteuse. La satiété commence à s'appesantir sur moi, et j'ai résolu de revenir trouver mes bons amis de Goriathe. Cela va t'étonner, sans doute, et c'est pourtant l'exacte vérité; car ( le bonheur ne peut être où la liberté n'existe pas. •'
a 0 Aristippe ! je regrette ces heureux Jours où, assis ensemble sous un frais ombrage, en face de l'autel de l'Amitié, nous philosophions amoureusement et ne prenions de plaisirs qu'autant que nous pouvions en savourer ; ces beau^ jours, je m'élance vers eux, et ils vont bientôt renaître pour celle qui est fatiguée d'être reine.
a Ma résolution est prise, et si je ne m'en. barque pas à l'instant même pour Gorinthe, c'est qu'avant tout je veux me conduire avec décence et loyauté envers Arsambès. de qui je n'ai qu'à me louer. Je veux que ce soit lui qui désire notre séparation; c'est difficile à cause de son amour, qui ne s'est pas attiédi un seul instant; mais j'ai un projet en tête, et tu sais que mes plans sont toujours bien conçus.
Cependant, si je ne réussissais pas, il ne resterait plus qn'nn seul moyen, celui de proposer au jeune satrape d'aller faire ensemble le saut de Leucade : lui, pour être délivré d'un amour jamais satisfait, et moi pour être débarrassée de l'ennui de le souffrir et de ne pouvoir y répondre. J'espère, néanmoins, que nous n'en arriverons pas à cette fâcheuse extrémité. Adieu. »