CHAPITRE XI
LaTs se décide à quitter Corinthe. — Courago de Diogène. Trait bonorable d'Euripide.
Après le terrible événement qui avait failli coûter la vie à Lais, il devenait imprudent de rester plus longtemps à Corinthe. Léontidès, Aristippe, Myron, Scopas, Diogène et plusieurs autres lui donnèrent le conseil de quitter brusquement le pays. Le sage Xénophon dit à l'Hétère :
— Si le peuple de Corinthe eût été aussi superstitieux que celui d'Athènes, pauvre Laïs, aujourd'hui tu aurais cessé de vivre. Heureusement pour toi, les Corinthiens croient beaucoup moins aux fables religieuses. Néanmoins, laisse-toi guider par l'expé- Irience de tes amis et suis leurs conseils. La -grave accusation que l'hiérophante d'Eleusis a portée contre toi planera toujours sur ta tête comme une
— 14G — menace de mort. Les hommes tels que Vasiléas ne pardonnent jamais; il leur faut une victime... Léontidès ajouta :
— Laïs, souviens-toi de Diagoras ds Mélos, dont je t'ai raconté l'histoire.
— M'éloigner de Corinthe, répondît l'Hétère; abandonner ceux qui m'aiment... hélas 1 c'est presque la mort... Enfin, puisque c'est le conseil unanime de mes amis, je le suivrai. Je demande seulement trois jours pour faire mon testament... je veux dire pour régler mes affaires, reprit-elle en souriant.
— Trois jours! objecta Léontidès, trois jours! Sais-tu combien d'orages peuvent se former et éclater pendant ce laps de temps? X;'nophon vient de te manifester ses craintes ; et les miennes, ô Lais, n'en tiendras-tu aucun compte?
— Trois jours me sont tout à fait nécessaires; tu les passeras près de moi; tu m'accompagneras ainsi que mon ombre. Sous la garde et la protection du vaillant Léontidès, qui oserait m'attaquer?
— Sous la garde vigilante de tous tes amis, s'écrièrent-ils tous; car il n'est pas un de nous qui ne se sacrifiât pour la bonne Laïs.
— Excellents amis !... Quand je pense qu'il faudra me séparer de vous; ne plus vous voir, ne plus écouter vos charmantes paroles; oh! ce sera un supplice plus alTreux que la mort.
Et elle leur prit à chacun les mains, essayant de
leur dérober ses larmes. Son attendrissement se communiqua bientôt à tous, et ils déplorèrent l'aveuglement dan'=- lequel les hiérophantes plongeaient les peuples au sujet de la divinité.
Laïs s'occupa immédiatement de régler ses affaires; elle fit venir Bacchis, sa gouvernante, et lui dit ;
— Ma "bonne amie, toi qui m'as toujours été dévouée et que j'aime comme ma sœur, jure-moi, par Vénus ! notre reine à toutes, d'exécuter ponctuellement mes volontés.
Stupéfaite à ces paroles et pâle d'anxiété, Bacchis étendit la main devant la statue d'Aphrodite, et ses lèvres prononcèrent le serment qu'on exigeait d'elle.
Laïs poursuivit :
— Je vais m'expatrier ; peut-être mourrai-je loin de Corintbe... Je te lègue, pendant mon absence, ma maison, mes jardins et tout ce qu'ils renferment.
— 0 ma bonne maîtresse ! permets-moi de tout refuser ; je n'ambitionne qu'une seule faveur, celle de partir avec toi, de t'accompr^ner partout et de mourir avec toi.
— Ce que tu m.e demandes est impossible ; j'ai besoin de tes services ; car, tu esla seule en qui j'aie une entière confiance. Écoute-moi, Bacchis, quand 3e serai partie, tu rendras la liberté à tous mes esclaves, hommes et femmes ; tu ne garderas près de toi que ceux qui voudront rester de bon gré. Je possède cinq cents talents, en dépôt chez Chrysidès, pour
lesquels il me fait une rente annuelle de cinquante talents. Les deux tiers de cette rente seront affectés aux dépenses de la maison et au soulagement des pauvres Hétères tombées dans la misère; l'autre tiers sera distribué, le jour anniversaire de ma naissance, dixième joar du mois de Munichion, aux familles malheureuses deCorinthe, S'il arrivait que tu fisses des économies sur les dépenses de la maison, tu les porterais, en offrande, au temple de Vénus Mélanis. Telles sont, Bacchis, les ordres que j'ai à te donner et que tu devras remplir exactement, pendant ma longue absence... Ahl j'oubliais une recommandation essentielle : le tonneau de notre ami Diogène, qui m'a si chaleureusement défendue contre les attaques de"Vasiléas, a été dégradé par des enfants, tu lui feras construire une jolie cabane en planches de cèdre avec une toiture en tuiles vernissées ; tu feras exécuter ce travail dès aujourd'hui même.
A peine elle achevait les derniers mots que la porte s'ouvrit et Diogène se présenta, le bras tout ensanglanté. Laïs poussa un cri d'effroi.
— Pardonne-moi, Laïs, si je viens inopinément troubler ton entretien ; sache qu'il n'y a plus de sécurité pour toi dans cette ingrate ville, semée de tes bienfaits. Prévoyant les lâches poursuites de Vasiléas, j'ai passé la nuit en sentinelle à la porte extérieure du jardin. En effet trois émissaires de l'infâme sont arrivés et ont tenté l'escalade. Je les ai laissés
s'engager ; puis, à coups de bâton, je les ai renversés au pied de la palissade. L'un d'eux a dû avoir la jambe brisée; les deux autres se sont jetés sur moi armés de poignards ; mais le bâton de Diogène a promptement mis en fuite ces brigands des ténèbres.
— 0 mon courageux ami ! s'écria Laïs en arrachant son voile pour étancher le sang du brave Diogène, que les dieux te récompensent! puisque tu n'as jamais voulu accepter de moi le moindre bienfait.
— Le nom d'ami que tu me donnes, Laïs, est pour moi plus précieux que tous les trésors de Callias.
— Cette réponse est digne de Diogène, dirent Léontidès et Aristippe, qui venaient d'entrer.
— Ta le vois, Laïs, continua Léontidès, mes pressentiments se réalisent.
Un esclave vint annoncer qu'un homme à longue barbe, à la figure austère, demandait avec instance à parler à Laïs. On le fit entrer; c'était Euripide. Laïs, à son aspect, resta saisie d'étonnement.
— On m'a surnommé le mysogine^ commença le poëte, et j'ai mérité ce nom; j'avouerai même que Laïs a été bien souvent le sujet de mes épigrammes. Mais, quoi qu'en disent mes détracteurs, le cœur d'Euripide ne reste jamais indifférent à une belle action, n'importe d'où elle vienne. Laïs, j'ai appris tes bienfaits à l'égard de ma famille, et ta noble discré-
tion. J'arrive donc précipitamment d'Athènes pour conjurer l'orage qui grossit sur ta tête. A l'instigation de l'hiérophante d'Eleusis, l'Aréopage s'est formé en conseil et a décidé qu'il enverrait deux ambassadeurs aux prytanes de Corinthe pour demander un nouveau jugement contre toi. Nul doute; cette fois, tu succomberas sous la haine de Vasiléas.
— Merci de ta générosité, poëte Euripide, ta démarche prouve la franchise de ton cœur et t'assure à jamais ma reconnaissance.
— J'ai rempli mon devoir, ajoMi.a KAiripide, et je me retire.
Les Athéniens m'appellent , en plaisantant , ce chien de Diogène , et Diogène pourra désormais avec plus de vérité dire : cet ours d'Euripide.
Aristippe ajouta : — Ours farouche et mal léché.
— Euripide sera tout ce qu'il voudra, interrompit Léontidès; mais il aura rendu un immense service à Laïs s'il a pu la déterminer à partir de suite.
— Je suis à tes ordres, Léontidès, répondit Lais, parle et j'obéis.
— Aristippe et Diogène m'obéiront- ils aussi?
— Oui, ouil
— Puisque l'obéissance m'est accordée pour le moment, voilà, en quelques mots, la conduite que nous avons à tenir : ■— Toi, Aristippe, tu sèmeras dans Corinthe et dans Athènes le bruit de la retraite provisoire de Laïs au temple de Vénus. — Toi, Dio-
gène, en compagnie do que'ines hommes sûrs que je mets à tes ordres, tu garderas les abords des jardins, car les émissaires de Vasiléas y viendront, très-probablement, cette nuit, pour tenter un nouvel enlèvement.
— Quant à nous deux, Laïs, un navire, frété par moi, nous attend au port du Léchée. Dis adieu à tes amis et partons.
Le soir même, favorisés par un vent frais, Laïs et Léontidès voguaient à pleines voiles sur la mer de Crissa.
Ainsi que Léontidès l'avait prévu, la maison de Laïs fut attaquée nuitamment par des hommes aux gages de l'hiérophante, ayant Doléas à leur tête. Mais Diogène et ses hommes avaient juré de périr plutôt que de laisser escalader les palissades. Un combat à outrance s'engagea entre eux. Doléas et trois de ses compagnons mordirent la poussière; le reste fut mis en fuite et poursuivi jusqu'au bord de la mer. Malgré sa blessure de la veille, Diogène se distingua par sa force et son courage. Lorsqu'il retourna sur ses pas il s'aperçut qu'il n'avait plus que deux hommes; arrivé sur le champ de bataille il compta trois cadavres, et, plus loin, un quatrième, celui de Doléas.
Jugeant que ces meurtres, aux portes de Corinthe, pourraient bien attirer des soupçons sur lui et provoquer son emprisonnement, Diogèn^ regagna le rivage et sauta dans une barque qui partait pour
Égine. Mais, à peine la barque s'était-elle éloignée des côtes de Corinthe, qu'elle fut capturée par des pirates, qui cinglèrent vers l'île de Crète, où Diogène fut vendu comme esclave à un nommé Xéniade (1).
(1) Voyez la Biographie de Diogène dans la seconde partie de cet ouvrage, intitulée : les nuits corinthiennes.