‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 24 sur 45 · CHAPITRE XÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÎI

Arrivée de Laïs à Ambracie. — Aristippe et Cléon viennent la rejoindre. — Entretien intéressant des trois amis. — Eudamas dépêclié par les Corintbiens pour obtenir le retour de Laïs à Corinthe.

La traversée fut heureuse ; vers le soir du troisième jour de leur départ, Laïs et Léoatidès jetèrent l'ancre dans le port d'Ambracie.

Dès que l'arrivée de Léontidès fut connue, ses nombreux amis et les notables de la ville vinrent le féliciter et lui témoigner la joie qu'ils éprouvaient de le revoir parmi eux. Le lendemain, ses concitoyens lui donnèrent une fête. Laïs parut à côté du général ; sa beauté, les charmes de son sourire, attirèrent tous les yeux ; ou ne se lassait pas de l'admirer, delà fêter,- sa conversation vive et coloriée, son langage athénien si pur et si harmonieux, les doux regards qui s'échappaient de ses yeux émo-

tionnaient tous les cœurs. Mais l'enthousiasme fut porté à son comble lorsque, s'armant d'une lyre, elle chanta les amours de Jupiter et de Léda. D'abord ce fut une attention profonde, puis un murmure flatteur, et enfin des explosions d'applaudissements. On plaça une couronne d'or sur sa tête; elle fut déclarée citoyenne d'Ambracie, et tous les convives décidèrent qu'une statue de marbre lui serait érigée, pour perpétuer la mémoire de son arrivée dans la colonie.

Le lendemain, son mariage avec le général Léontidèsfut célébré avec pompe et solennité. Le peuple festonna de myrtes le péristyle de la maison des époux et les remercia de leurs largesses.

Pendant une année, Lais vécut heureuse dans sa nouvelle patrie, aimée et honorée de tous. Elle se montra, comme à Corinthe, la providence des malheureux; il n'était pas de réduits et de pauvres chaumières où son nom ne fût connu , glorifié , comme celui d'une déesse.

Le bonheur dont jouissaient Laïs et Léontidès s'accrut de la naissance d'une fille ; ce précieux gage de leur amour resserra plus étroitement encore le nœud qui les unissait. Le nom de Laïdion fut donné à cette charmante enfant, qui devait hériter un jour des charmes de sa mère.

De môme qu'à Corinthe, Laïs établit de charmantes soirées à Ambracie, et ces soirées, véritables symposies, où l'on discutait art et philosophie, con-

tribuèrent à répandre l'ainoiir du beau dans l'esprit dea Ambraciens. L'arrivée d'Aristippe contribua aussi à développer les progrès de la civilisation de cette riche colonie de Corinthe.

Unjour, Laïs terminait sa toilette, lorsqu'on vint lui annoncer deux étrangers qui demandaient à lui parler.

— Ce sont deux amis, pensa-t-elle, Aristippe et Diogène, sans doute ; elle ordonna qu'on les fit entrer.

— 0 ma bonne Laïs! s'écria Aristippe, en s'élançant dans les bras de son araie!

— 0 mon clier Aristippe ! répondit Lais en même temps, mon cœur ne m'avait pas trompé... C'était à toi que je pensais... Mais je pensais aussi à Diogène, espérant qu'il t'accompagnait.

— Mon compagnon de voyage, c'est Cléon, qui ne vivait plus depuis ton départ précipité de Corinthe ; Cléon a besoin cle te voir; il t'aime, Laïs.

— Je sais que l'aimable Cléon était un de mes adorateurs, dit-elle entendant la main au jeune Eupatride; mais aujourd'hui son amour doit faire place à l'amitié; car je ne m'appartiens plus ; je suis l'épouse du général Lionti'Jès.

Cléon baissa tristement la tête et resta comme foudroyé par ces paroles. Pour lui désormais plus d'espoir d'être payé de retour.

Laïs lui prit de nouveau la main et chercha vai-

neuient à verser quelques consolations dans ce cœur qui ne battait que pour elle ; puis se tournant vers Aristippe :

— Et Diogène, où est-il ?

— Diogène... chère amie; hélas 1 que d'événements se sont passés depuis ton départ... Ce pauvre Diogène, après un combat acharné contre les émissaires de Vasiléas, jugea prudent de quitter le pays. Quatre hommes étaient restés sur le terrain, au nombre desquels se trouvait Doléas, et tu n'ignores pas que tout meurtre est puni de mort. Diogène se jeta dans un navire qui partait pour Égine ; malheureusement le navire fut capturé par des pirates, et le pauvre Diogène a été vendu comme esclave sur un marché de l'île de Crète.

— Grands dieux I que viens-je d'entendre. . . Diogène réduit en esclavage après avoir exposé ses jours pour assurer ma fuite!... Aristi^Dpe, n'est-ce pas un vain bruit?...

— D'après tous les renseignements que j'ai pris, c'est l'exacte vérité.

— Alors il faut partir de suite pour la Crète, et, n'importe le prix de la rançon, rendre Diogène à la liberté.

— Tu seras satisfaite, répondit Gléon, dussé-je y laisser ma fortune et ma vie ; tes désirs, ô Laïs ! sont pour moi les ordresd'une reine et seront ponctuellement exécutés.

— Merci, Cléon, de ce généreux élan de philanthropie ; je n'attendais pas moins de ton noble cœur. Puisse Vénus, un jour, récompenser cet acte de dévouement,

Cléon baisa la main qu'on lui tendit, et il fut convenu qu'après trois jours il partirait pour remplir la mission qu'il s'était imposée.

— Léontidès, mon époux, est absent pour le service de la République, continua Laïs, il ne pourra se réjouir avec moi de l'arrivée de deux amis ; mais son absence n'empêchera point qu'Aristippe et Cléon soient traités comme ils le méritent. Demain il y aura symposie dans ce palais, en votre honneur; vous verrez qu'une année a suffi à Laïs pour développer dans l'esprit des Ambraciens le goût des arts et de la philosophie. Toi, mon cher Aristippe, tu auras à soutenir ta réputation d'élégant philosophe, et j'ai déjà la certitude que tu ne quitteras pas notre ville sans avoir fait de nombreux disciples.

— Je n'ai jamais douté, répondit Aristippe, de ton pouvoir à opérer des prodiges.

— Quel mortel oserait résister aux charmes de Laïs, soupira Cléon ; hélas 1 le destin a brisé le rêve de bonheur que j'avais si longtemps carressé

— Pauvre Cléon, dit Aristippe, tout ici-bas subit la loi du destin ; mais la philosophie nous apprend à nous soumettre à ses décrets. A propos de ton mariage avec Léontidès, ajouta-t-il en s'adressant àLaïs,

=- 158 — es-tu heureuse, et l'amour a- t-il subjugué ce cœur toujours rebelle à ses feux?

— Léontidès est toujours le plus empressé des amants, le plus tendre, le meilleur des époux. Ce mariage a dû me rendre la plus heureuse des femmes, ou le bonheur n'existe nulle part. Quant à l'amour, je t'avouerai, cher Aristippe, que les nœuds qui m'attachent à Léontidès n'ont pas été serrés par l'amour.

— Tu ne l'aimes donc point ! interrompit Cléon transporté de joie.

— Les nœuds de l'amour sont trop fragiles, continua Laïs d'un ton sévère ; le dévouement de Léontidès à ma personne, sa position élevée dans la République, le respect dû à son nom et à ses brillantes qualités méritent un attachement plus durable. J'ai voué au général Léontidès toutes les nobles affections de mon âme ; je lui ai fait le sacrifice de ma vie dans l'avenir, et je boirais cent fois la ciguë plutôt que de manquer à mon serment.

Cléon se cacha le visage dans ses mains et Aristippe s'éciia :

— Par Jupiter ! j'affirme que dans le cœur de nos matrones les plus sévères, on ne rencontrerait pas de plus beaux sentiments. Laïs, tu es la gloire de ton sexe, et digne plus que jamais de nos hommages, de nocre admiration.

Laïs conduisit ses deux amis dans un magnifique jardin, où une collation les attendait. Ils s'entretin-

rent de ce qui s'était passé à Corinthe, après son départ. Aristippe lui apprit qu'après s'être "clairés sui les machinations de Vasiléas, les Prytaues, à l'instigation du peuple de Corinthe, avaient demandé à l'Aréopage d'Athènes la mise en accusation de l'hiérophante. Cette satisfaction leur ayant été refusée, les Corinthiens, désolés de la fuite de leur plus charmante Hétère, s'étaient retirés de l'alliance athénienne ; Néoclès, amiral de leur flotte, eut ordre de rentrer, avec ses vaisseaux, dans les ports de Corinthe. La guerre allait être déclarée entre les deux puissances, lorsque Vasiléas mourut subitement. Les uns attribuèrent sa mort à un de ces accès de fuieur qui amènent l'apoplexie, les autres au poison.

Vers cette époque les victoires des Thébains, commandés par Épaminondas, attiraient les yeux de la Grèce entière. La bataille de Leuctres, gagnée par ce grand général, et le coup de main tenté sur Sparte, portèrent l'inquiétude dans Athènes et Corinthe. Cette inquiétude s'accrut par la prise d'Astros, de Sycione, et par la présence de l'armée thébaine devant les murs de Corinthe. Les Athéniens, au lieu de se faire un allié d'Épaminondas, dont l'unique but était l'anéantissement de la puissance Spartiate, envoyèrent contre lui une escadre et des troupes sous le commandement de Chabrias. L'armée thébaine leva le siège de Corinthe et se retira en Béotie. Il est très-probable que sans cette circonstance la

guerre allait se déclarer entre les Athéniens et les Corinthiens, au sujet de Laïs.

— Que d'événements se sont passés depuis mon départ ! dit Laïs étonnée de ce qu'elle apprenait ; et Corinthe , ma chère patrie , n'a-t-elle pas eu à souffrir du siège ?

— Nullement , répondit Aristippe ; Corinthe est toujours la ville riche et marchande ; la ville aux charmantes Hétères, aux nuits tièdes et voluptueuses... Une seule pensée l'attriste : l'ahsence de Laïs,

— Mais, les victoires d'Épaminondas, demanda Laïs, ses talents stratégiques et la fortune attachée à son nom, ne peuvent-ils porter un coup funeste à la prospérité de Corinthe ?

Cléon répondit: — Aristippe a omis de te dire qu'Épaminondas ayant demandé le concours des Athéniens pour humilier l'orgueilleuse Sparte, les Athéniens refusèrent. Ce fut en vain que la voix du jeune Phocion et la mienne rappelèrent au peuple la fatale journée d'^Egos-Potamos, les murs du Pyrée abattus par les Spartiates, et le gouvernement des trente tyrans établis par eux; ce fut en vain... Athènes, poussée par le vertige, refusa l'alliance thébaine pour accepter celle de sa plus mortelle ennemie.

— Cléon a raison, reprit Aristippe ; chaque jour Athènes voit s'obscurcir sa gloire ; l'intrigue et la corruption se sont infiltrées partout ; la sage voix de l'Aréopage se tait devant les hurlements de la démagogie

et chaque jour ce peuple athénien, si ignorant, si superstitieux, se souille de nouveaux crimes. La condamnation à mort des dix généraux vainqueurs aux Arginuses, celle de Socrate, de Thrasimène; l'exil d'Anaxagore, d'Alcibiade et de tant d'autres que vous connaissez ont privé la République de leurs plus grands hommes et hâtent sa ruine ; aussi ai-je pris le parti de retourner dans les murs de Cyrène, ma patrie, où je pourrai, en de doux loisirs, me livrer à la philosophie.

— De même qu'Aristippe, ajouta Cléon, je suis fatigué de l'inconstance des Athéniens, et je me ferais citoyen de Gormthe si Laïs devait revenir dans cette cité.

Et Laïs dit en soupirant : — J'ai toujours les yeux tournés vers ma chère Gorinthe... Puisque nous voilà sur le compte des Athéniens, continua-t-elle, je vous raconterai leur conduite honteuse envers les restes inanimés d'Aspasie. Il y a dix années environ je fus mandée à Athènes pour recevoir les suprêmes adieux d'Aspasie. Parvenue aux dernières limites de l'âge, cette femme célèbre faisait encore l'admiration du petit nombre d'amis qui lui étaient restés fidèles. Jusqu'à sa dernière heure elle conserva les grâces de son esprit et les ressources de sa haute intelligence. Merci, dit-elle, en me prenant la main, de ne m'avoir pas oubliée, ainsi que tant d'autres l'ont fait. Je fus autrefois la plus aimable des Hé-

— 16? — tères ; toi, bonne Laïs, tu n'e*^ pas seulement la plus gracieuse, la plus belle, tu es encore la plus généreuse, et tes bienfaits te font aimer de tous. Toi, qui fus jadis mon élève, écoute ce conseil : Pour être heureuse dans la vie, sois toujours maîtresse de ta tête et de ton cœur; c'est là, pour la femme, le secret du bonheur... Sa main se crispa dans la mienne, ses yeux se fermèrent, et je reçus son dernier soupir.

Ainsi finit, assistée de quelques amis, la femme la plus remarquable de son époque ; celle qui donna des leçons de politique et d'éloquence à Périclès ; celle auprès de qui Socrate, Anaxagore, Alcibiade et les principaux d'Athènes venaient former leur goût et polir leurs manières.

Les Athéniens refusèrent de laisser déposer ses cendres dans le tombeau de Périclès, sous le prétexte que s'étant remariée à un marchand de bestiaux elle avait cessé d'être l'épouse du chef de la République. Les ingrats 1 ils oubliaient déjà qu'Aspasie avait été l'une des splendeurs d'Athènes, et que sans elle peut-être le siècle de Périclès eût jeté un moins vif éclat. Bacchis et moi recueillîmes ses cendres et allâmes les déposer sur le penchant du mon" Hymète dans le jardin de Damon, un de mes anciens amis.

Le lendemain je dis adieu pour toujours à l'ingrate Athènes, et le soir du même jour je rentrais dans Corinthe. Peu de temps après, de graves événements troublèrent la paix dont jouissait laCorinthie

et m'obligèrent à passer dans l'île d'Égine. Les Spartiates avaient établi la tyrannie à Thèbes; le brave Pélopidas les chassa de cette ville, de même que Thrasybule les avait autrefois chassés d'Athènes. Je n'ai jamais aimé ce peuple de soldats, et malgré les mœurs réputées austères de ces orgueilleux montagnards duTaygète, je les considère comme entachés des mêmes vices que les nations civilisées, sans en posséder les sentiments d'humanité. Quelle est ton opinion sur ce peuple, Aristippe ?

— Je pense comme toi, Laïs; j'ai toujours entendu parler de leur orgueil, de leur avarice, et de leur férocité ; mais de leur philanthropie , jamais ! Il semblerait que leurs vertus se bornent à préférer le brouet noir aux mets recherchés des tables athéniennes, et à marcher couverts d'un grossier pépies en poils de chèvres. Quant à moi, qui place les progrès de la civilisation dans la découverte et l'application des moyens les plus propres aux commodités de la vie, je ne saurais accorder mon admiration à ces sauvages habitants du Taygète.

— C'est aussi mon opinion, dit Cléon.

Laïs ajouta: — J'ai toujours désiré connaître avec détails les mœurs privées de ces fiers républicains, el je n'ai jamais rencontré un homme qui pût satisfaire ma curiosité. Autrefois Aspasi'e me raconta quelques ^aecaotes concernant le séjour d'Alcibiade dans ce pays, mais ces anecdotes m'ont seulement

appris que les femmes de Sparte cèdent aux déclarations d'amour tout aussi bien que les femmes des autres pays.

— Ce fait n'a pas besoin de démonstration, s'écria Aristippe d'un ton narquois ; mais, pour obtenir les renseignements que tu désires, d'une bouche Spartiate , ce sera très-diflicile , attendu que le Lacon est naturellement peu causeur.

La conversation fut interrompue par la présence d'un esclave qui vint dire à Lais qu'un homme, armé de toutes pièces, arrivant de Corinthe, demandait à lui parler.

Cléon se leva brusquement et se disposait à aller reconnaître l'étranger, dans la crainte que ce fût un des émissaires de son ennemi ; mais Laïs le retint par ces mots :

— Je n'ai laissé que des amis à Corinthe. . . Qu'on le fasse entrer ; je veux lui parler moi-même.

Un instant après, le soldat se prosternait devant elle, et d'une voix qui partait du cœur :

— Avant de t'instruire de l'objet de ma mission, permets-moi, ô Laïsl de te témoigner encore ma trop faible reconnaissance. Je suis Eudamas, le Messénien, et tu ne m'as vu qu'une seule fois sur la place publique, devant le tribunal des Prytanes. Depuis cinq ans je languissais dans les fers de l'infâme Spai te, lorsque j'en fus délivré par ta généreuse main. Eudamas te doit non-seulement sa 11-

— Ib5 — berté, mais l'aisance de sa famille. Que les dieux t'en récompensent !... Ma vie , mon sang t'appartiennent désormais, et je m'estimerais heureux de pouvoir te les offrir comme gage de ma reconnaissance.

Laïs répondit : — Faire le bien quand on le peut, rendre service à ses semblables est un devoir ; pour moi, c'est un bonlieur; et ce bonheur s'accroît encore devant la reconnaissance de ceux que j'ai obligés. Lève-toi, brave Eudamas, prends place à côté de nous et apprends-moi le sujet de ta visite.

— 0 Laïs ! femme digne des honneurs divins que .es Corinthiens t'ont votés, sache que le peuple n'a pu porter plus longtemps le deuil de ton absence. Sur la nouvelle que tu t'étais réfugiée à Ambracie, un jour la foule accourut sur la place publique, demandant à grands cris le retour de sa bienfaitrice. Ces rassemblements se renouvelèrent plusieurs jours de suite et devenaient de plus en plus menaçants pour la tranquillité de la ville. Ta statue, ouvrage de Scopas, fut arrachée du temple d'Aphrodite et portée sur la grande place , une foule immense l'environna et la couvrit d'une avalanche de couronnes et de fleurs. Les Prytanes émus s'assemblèrent, et un orateur du peuple les harangua en ces termes :

— Le peuple souffre de l'absence de sa bonne déesse ; aucune main bienfaisante ne vient fermer nos plaies et tarir nos douleurs, nos misères... Nous demandons le rappel de Laïs I

Et des milliers de voix rudes et puissantes répétèrent le nom de Laïs.

Au milieu de cet effrayant tumulte, le chef des Prytanes essaya vainement de se faire entendre. Déjà les gardes se trouvaient débordés par le flot populaire, lorsque je montai sur les épaules d'un soldat pour dominer la foule, et criai de toute la force de mes poumons :

— Frères ! je suis, comme vous, un enfant du peuple ; comme vous, j'ai reçu les bienfaits de Laïs, et personne ici ne lui doit plus de reconnaissance et de dévouement que moi. Mais, au nom des dieux 1 que l'absence de notre bienfaitrice ne soit point un sujet de désordre et de rébellion. Je m'offre et m'engage sur la vie à vous ramener Laïs.

Le tumulte et les cris changèrent subitement de nature ; des bravos mille fois répétés se heurtèrent dans les airs. Alors, le chef des Prytanes, élevant une branche d'olivier, rétablit le silence, et s'adressant à moi ;

— Brave Eudamas, pour prix de ton dévouement, je te his, pcntikostarque ou commandant d'une compagnie de cent hommes. Les Prytanes acceptent ta proposition et te chargent de ramener Laïs dans nos murs.

De nouveaux cris de joie accueillirent ces paroles, le calme se rétablit peu à peu et la foule s'e" coula tranquillement dans les rues de Gorinthe.

'oilà, noble Laïs, l'objet de ma mission. - ^n peuple de Gorintlie, répondit Laïs, l'amour ..^ue tu me portes fait ma joie et mon bonheur. Merci, Eudamas, pour ce que tu viens de m'approndre ; il est si doux d'être aimée et regrettée de ses concitoyens !

— Tu acceptes, Laïs ?

^ Hélas, il n'est plus en mon pouvoir d'accepter ou de refuser; je ne m'appartiens plus, je suis la femme du général Léontidès ; c'est à lui de décider et à moi d'obéir.

— Ainsi donc, la ville de Corinthe perdra pour jamais sa merveille la plus rare, et le peuple ne verra plus son idole?...

Un soupir involontaire sortit de la poitrine de Laïs .

— Oh ! non, le général Léontidès n'est point un barbare, continua Eudamas, il ne condamnera point à un perpétuel exil la beauté qu'il adore ; il n'osera point priver les Corinthiens de l'objet de leur admiration, de leur bienfaisante déesse.

Laïs, que l'émotion gagnait au seul nom de Corinthe. fit taire la voix de son cœur et laissa parler celle du' devoir.

— Lorsque le général Léontidès sera de retour de l'expédition qu'il commande, tu lui rendras compte de ta mission; à lui seul, je te le répète, appartient le droit de décider. Tu m'as comprise, Eudamas ;

maintenant, parle-moi de ta femme et de tes enfants. Eudamas s'inclina respectueusement et répondit :

— J'ai juré de n'avoir d'autre patrie que celle de ma bienfaitrice. Si 1d général Léontidès rejette la demande des Corinthiens, je le jure par Jupiter! je me fais citoyen d'Ambracie.

— La reconnaissance est une vertu très-rare de nos jourt., répondit Aristippe ; toi, tu la possèdes, brave Eudamas, et je suis persuadé qu'il n'est rien que tu ne fisses pour être agréable à notre amie ?

— Jamais vérité ne fut plus pure que celle que tu viens de dire. Mon bras et ma vie appartiennent à Laïs. Le jour où je pourrai me dévouer pour elle sera le plus beau de ma vie.

— Calme tes transports, Eudamas, ce n'est pas d'un acte de dévouement qu'il s'agit aujourd'hui, c'est moins que cela.

- N'importe ; de quoi s'agit-il ?

— Tu as habité le pays de Sparte ?

— Hélas ! j'ai dévoré cinq années de douleurs dans ce pays d'exécrable mémoire ; et sans la générosité de Laïs peut-être y languirais-je encore...

— Tout à l'heure, avant ton arrivée, Laïs émettait le désir de connaître les mœurs des Spartiates ; personne, mieux que toi, n'est en état de la -satisfaire.

— Les moindres désirs de Laïs seront toujours aes ordres pour moi ; et, malgré les affreux souvenirs que le nom de Sparte réveille dans ma mémoire,

je m'estimerai très-heureux de pouvoir êtro agréable à ma bienfaitrice.

— Ton cœur est plein de beaux sentiments, lui dit Laïs, et je suis fière de te compter au nombre de nos amis.

Eudamas inclina la tête en signe de satisfaction et Laïs continua :

— Puisque tu veux bien te rendre à mon désir, je te demanderai de remettre à demain ta narration, car je ne veux pas être seule à t'écouter ; demain

doivent se réunir ici les premiers des Ambraciens qui, de même que moi, te r mercieront de leur apprendre l'histoire du peuple de Sparte.

Laïs fit remplir les coupes. Après s'être entrete- . nus quelque temps sur la mission d'Eudamas, les trois amis se retirèrent, se donnant rendez-vous pour le lendemain.

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