‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 25 sur 45 · SPARTE ET I.KS SPARTIATES · texte numérisé non relu

SPARTE ET I.KS SPARTIATES

Une société nombreuse et choisie s'était réunie dans la maison de Laïs, pour entendre l'histoire du peuple Spartiate ; le brave Eudamas, heureux d'être agréable à sa bienfaitrice, parla en ces termes :

Laïs m'a demandé un récit historique sur Sparte et ses habitants ; il me sera d'autant plus facile de satisfaire sa curiosité, que j'ai recueilli, pendant ma captivité, de nombreux documents sur l'origine et les mœurs de ces hommes farouches ; en voici le résumé.

Soixante ans après la chute de Troie, les Doriens, peuplade à demi-sauvage, abandonnèrent le versant septentrional du mont OEta, où ils ne pouvaient plus subsister, et commencèrent leur migration sur l'Attique et le Péloponèse, conduits par un chef nommé Aristomachus, qui se disait descendant d'Hercule.

Cette première tentative resta sans succès; vivement repoussés par les autoclithones , ils furent forcés de se retirer.

Mais la nécessité de s'emparer d'un pays qui leur offrait les ressources dont le leur était privé, força les Doriens à tenter une nouvelle invasion. Cette fois, plus heureux, avec le secours des Locriens, ils débarquèrent sur le rivage de Naupacte et défirent l'armée achéenne qui était venue pour s'opposer à leur débarquement. Après cette première victoire, ils s'avancèrent dans le pays, massacrant tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage.

Mais Aristomachus trouva la mort au milieu de sa conquête. Ses trois fils, Aristodème, Cresphonte et Téménus lui succédèrent et soumirent aux armes doriennes la plus grande partie du Péloponèse. Aristodème fut tué dans un combat, laissant deux fils en bas âge. Quelque temps après sa mort, Cresphonte et Téménus se partagèrent le pays conquis : le premier s'empara de la Messénie et plaça le siège de son gouvernement à Sténiclaros. — Téménus prit possession de l'Argolide, de la Tyrinthie, de l'Achaïe et choisit Argos pour sa résidence. — La Laconie, contrée stérile et de peu de valeur fut donnée aux deux fils d'Aristodème, Euristhène et Proclès, sous la tutelle de leur oncle Théras. C'est a dater de cette époque seulement que commence l'histoire «Ifi Sparte-

Théras, au nom de ses pupilles, choisit la ville de Lacédémone pour sa capitale. Cette ville, située sur le versant oriental des monts Taygètes, appartenait à la famille des Atrides, dont Agamemnon était le chef; Théras y installa les deux nouveaux rois, descendants d'Hercule par leur aïeul Aristomachus. Ainsi les Atrides furent exclus du trône pour être remplacés par les Héraclides. Théras, homme sage, politique habile, occupa la ville de Lacédémone, plutôt en allié qu'en conquérant ; sous son administration paternelle, les habitants furent traités avec douceur, et dans le partage des terres qu'il décréta il voulut -qu'on leur en donnât une bonne partie, Théras savait qu'un peuple vainqueur qui n'a plus de patrie finit toujours par se fondre dans le peuple vaincu dont il occupe le sol ; il fit alliance avec les Lacédémoniens et encouragea les mariages de ses Doriens avec les femmes de Lacédémone. Ce fut ainsi qu'il forma un peuple nouveau et posa les premiers fondements de la puissance de Sparte dans l'avenir.

Les deux pupilles, Eurysthène et Proclès, touchaient à leur majorité et déjà la mésintelligence régnait entre eux. Ils réclamèrent leurs droits à Théras ; celui-ci, après leur avoir donné de sages conseils, se d.'mit du pouvoir et le leur conféra, au grand regret des Lacédémoniens. Tnéras ne voulant point rester sujet dans une ville où il avait été roi, partit

avec nn certain nombre de Doriens et de Lacédémoniens pour aller fonder, à Callisté, une colonie qui prit le nom de T/iéra.

Pendant le règne des deux frères, la prudence d'Eurysthène contrebalança les actes violents de Proclès; les villes de Laconie jouirent d'une certaine liberté. Cependant Proclès, aidé de quelques chefs Doriens, établit, contre l'avis de son frère, une distinction entre les vainqueurs et les vaincus. Sous le prétexte qu'il descendait de Sparte, fille d'Eurotas, il donna le nom de Spartiates aux Doriens et laissa celui de Lacédémomens aux Laçons subjugués. La ville fut divisée en deux parties : la citadelle ou quatier militaire, occupée par les Doriens , prit le nom de Sparte , et les faubourgs, habités par les Laçons, conservèrent le nom de Lacédémone.

Tant que vécut le prudent Eurysthène, les peuples de Laconie jouirent de leur tranquillité; mais à sa mort, Proclès tenta un coup de main contre la ville d'Amyclée; il fut tué par les assiégrs, et ses troupes repoussées reprirent honteusement le chemin de Sparte.

Agis, fils d'Eurysthène, et Soûs, fils de Proclès, prirent aussitôt le titre de rois; ils commencèrent leur règne par des actes de violence, et les Laçons eurent à regretter le gouvernement de leurs pères. Agis et Sotis formèrent les mêmes projets de conquête, marchèrent vers le même but ; ils dépouillè-

rent plusieurs villes de leurs francliises e*, les soumirent durement au joug de Sparte.

Depuis cette époque jusqu'à Lycurgue, les rois, sortant de la famille des Héraclides, se succédèrent, sans interruption, et tous cherchèrent à étendre les limites du petit État qu'ils tenaient de leurs ancêtres. Les Spartiates, toujours en armes, faisaient de continuelles excursions sur le territoire des rois voisins; souvent ils remportaient quelques avantages, plus souvent encore ils étaient repoussés ; et, malgré tous leurs efforts, ils ne purent parvenir à se rendre maîtres de la ville d'Amyclée, qui se trouvait presque aux portes de Sparte. Je dirai, bientôt, par quel honteux moyen Amyclée fut prise et réduite en esclavage ; l'histoire de cette période n'offrant point un grand intérêt pour mes auditeurs, je ne ferai que rapporter le nom des rois qui se succédèrent à Sparte jusqu'à l'avènement de Lycurgue.

Echostratm, fils d'Agis.

Eunjpon^ fils de Sous (forma la branche des Eurypontides) .

Léobatès et Prytams, fils d'Eurypon.

Œnomiis, fils de Prytanis.

Doryssîis, fils de Léobatès.

Agésilas, fils de Doryssus.

Archélaiis, fils d'Agésilas.

Polydecte et Lycurgue, petit-fils d'QEnomus.

Charillus, fils de Polydecte.

Nous voici arrivés à l'époque où un homme de génie va poser les bases de la grandeur future de cette fière république de Sparte ; cet homme vous le connaissez tous : c'est Lycurgue.

Polydecte venait de mourir sans héritier ; le titre de roi fut conféré à Lycurgue ; mais ce grand homme, ayant appris que la veuve de son frère était enceinte, déclara publiquement qu'il remettrait la couronne à l'enfant à naître, si cet enfant était un fils. La femme du roi défunt, rongée d'ambition, forma le projet d'épouser Lycurgue et de partager avec lui l'autorité royale ; elle lui fit dire secrètement que, s'il voulait accepter sa proposition, elle détruirait l'enfant, avant sa naissance.

Lycurgue entendit avec horreur cette infâme pro position ; néanmoins, après avoir réfléchi sur le caractère violent de sa belle-sœur et sur les excès qu'amènerait son refus, il lui fit répondre qu'il acceptait, à la condition qu'elle ne compromettrait point sa vie en se faisant avorter. 11 lui fit compren dre qu'il était plus naturel de lui envoyer secrètement Tenfant aussitôt qu'elle lui aurait donné le jour, et qu'il se chargeait de toutes les mesures nécessaires à la réussite de leur projet. La veuve accepta : l'enfant mâle dont elle accoucha fut envoyé à Lycurgue, qui, en ce moment, se trouvait à table avec les principaux de la ville; il prit l'enfant dans ses mains et, l'élevant au-dessus de sa tête, il le fit

proclamer roi des Spartiates, sous le nom de Charillus. A cette nouvelle inattendue, la veuve mère se livra à des transports de fureur et jura de se venger.

Les Doriens et les Lacédémoniens se trouvaient alors tombés dans l'anarchie, par suite de la faiblesse des derniers rois et des empiétements du peuple, qui demandait la démocratie. Lycurgue seul, par sa naissance et son génie, pouvait conjurer l'orage; aussitôt qu'il fut revêtu de l'autorité royale, il entreprit la réforme des lois de son pays. La tâche était difficile. Quoique versé dans la connaissance des lois, il lit venir de Crète le poète Thaïes, qui possédait, jusqu'aux moindres détails, les lois de Minos et de Bhadamante, les plus sages de cette époque, et l'employa aussitôt à les mettre en vers et en musique, afin qu'il fût plus facile de les apprendre de mémoire.

Une semblable réforme offrait de grande difficultés; le génie de Lycurgue en triompha. Après s'être assuré, par des présents, de l'av'acle de Delphes, en grande vénération chez les Grecs, il se fit proclamer, par la Pythie, l'ami de Jupiter et le plus sage des hommes. Cette proclamation pythique attira sur lui l'attention de ses compatriotes et lui facilita l'e.Kécution de son projet.

Un jour, il se rendit sur la place publique où le peuple avait coutume de délibérer; là , entouré de ses amis, il montra aux Spartiates l'oracle qui lui ordonnait de créer un Sénat composé de vingt-huit

membres et de deux rois. Cette proposition rencontra d'abord une grande résistance ; le peuple, jaloux de ses droits, craignait un piège; la voix de Lycurgue fut couverte par les murmures de la multitude ; il faillit échouer. Cependant, il ne perdit pas courage; avec ](- secours des principaux de Sparte, il finit par l'emporter, moitié par persuasion, moitié par force. Ce premier obstacle aplani, Lycurgue se fit nommer premier sénateur, et vingt-sept de ses partisans, séance tenante, furent également nommés sénateurs relevant de lui. — La première loi qu'il promulgua fut un nouveau partage des terres. Cette loi lui suscita beaucoup d'ennemis parmi les aristocrates, mais lui assura la reconnaissance de toute la classe populaire. — Il interdit les sciences et les arts, comme exigeant la paix et une vie tranquille.— Il bannit l'or et l'argent de la république, comme étant la source de tous les vices, et créa une monnaie de fer, si lourde et de valeur si minime, qu'il était difficile de la transporter.— Il chargea les esclaves de la culture des terres ; les Spai'tiates ne devaient manier que les armes. — Il ordonna la communauté des repas et ouvrit, à cet effet, des salles où quinze à vingt convives pouvaient se réunir. Ces tables étaient d'une frugalité proverbiale; chaque personne devait contribuer à leurs frais, on y apportait une grande provision mensuelle de farine, de vin, de miel, de figues, de fromage, etc. Les mets de luxe et recherchés se

composaient de viandes rôties ou salées, et particulièrement de chair de porc accommodée avec une sauce noire très-épicée. Ce mets national reçut le nom de brouet noir, et se mangeait seulement aux jours de fête et de réjouissance. Aucun Spartiate ne pouvait se dispenser de manger aux tables communes; les rois mêmes n'avaient pas la liberté de prendre leurs repas chez eux. Toute la population fut divisée en tribus, et chaque tribu eut pour chefs ses anciens.

La royauté est héréditaire à Sparte , les deux branches des Héraclides en possèdent le privilège. Les rois sont toujours au nombre de deux, parce qu'un seul pourrait devenir redoutable à la liberté ; leur pouvoir est très-limité. Ils commandent les armées; une garde d'honneur de trois cents guerriers est affectée à leur^personne ; tout Spartiate brigue l'honneur d'en faire partie. La force physique est regardée à Sparte comme une qualité des plus nécessaires ; c'est pourquoi les rois ne peuvent se marier qu'avec des femmes d'une forte constitution, afin que les enfants mâles héritent de la vigueur de leurs parents.

Archidamas fut condamné à l'amende pour avoir épousé une femme chétive. — Au renouvellement de chaque année, les deux rois doivent jurer fidélité à la république. L'un deux peut accuser son collègue devant les Éphores, et le roi cité a le droit d'en appeler au peuple. — Les magistrats ou Ephores, au nombre de vingt-huit , pont pris parmi les anciens cf

doivent t tre ùgés de cinquante à soixante ans. Le pouvoir des Éphores va jusqu'à déposer les rois.

La législation lycurguéenne relative aux enfants peut se résumer ainsi :

Tous les enfants Spartiates appartiennent d'abord à la république, — ensuite à leurs parents.

Six jours après leur naissance, les enfants sont portés aux anciens de la tribu, afin d'être examinés; s'ils sont bien conformés, on les accepte ; dans le cas de vices ou de défauts physiques, ils sont sacrifiés

Tous les enfants Spartiates sont compris dans quatre grandes classes.

La première embrasse tous les enfants libres de race dorienne, quels que soient le rang et la fortune des parents.

La deuxième comprend les enfants i.sus d'un Spartiate et d'une femme étrangère ; y sont également compris les enfants d'affranchis qui ont rendu des services signalés à l'État, On les nomme Mot/iaces. Le fameux Lysander sortait de cette classe.

La troisième est ouverte pour les étrangers qui veulent faire donner à leurs enfants l'éducation Spartiate. On les distingue par le nom de Trophiines; leurs parents sont tenus de payer les frais de nourriture et de vêtements.

A la quatrième classe appartiennent les enfants illégitimes , auxquels les vierges de Sparte ont donné le jour en temps de guerre. Ils portent le

— 180 ~ nom de Parthcniens ou fils de vierge. Xénophon les appelle sans détour les bâtards des Spartiates.

Dès l'âge de c^nq ans, les enfants sont envoyés, chaque jour, à l'école des musiciens gymnasiarques, pour apprendre la danse p/jrr/iiquc ou militaire, et le jeu de la flûte dorique; car tout Spartiate doit savoir les difî'érents airs et chants, sur le mode dorien, qui règlent les évolutions de la phalange.

Parvenus cà l'âge de sept ans, les enfants sont réunis par troupes et dirigés par un chef nommé pœdo7W7nc, choisi parmi les concitoyens les plus lecommandables. L'instruction qu'on leur donne se borne à la lecture, à l'écriture et à apprendre par cœur les lois de Lycurgue ; on leur apprend aussi les hymnes sacrées et les chants de guerre patriotiques. Quant à l'éducation physique, elle est de nature à former des hommes robustes et vigoureux.

Les éphèbes couchent sur des lits de roseaux, dans des salles communes ; on les accoutume à supporter la faim et la soif, les intempéries, les fatigues de tous genres. Chaque jour, ils doivent passer plusieurs heures dans les gymnases, où ils s'exercent à la lutte, au pugilat, au disque, au maniement de l'épée et du javelot ; le saut et la course, et divers aut^'îs exercices sont de rigueur. On excite leur émulation par de petites récompenses dont ils se montrent avides. Ils ne doivent jamais s'avouer vaincus ; lorsqu'ils ■tombent de fatigue, ils redemandent le combat.

Enfin, on les exerce encore à voler avec adresse, et, dans ce bur, on ne leur donne de vivres que ce qui est nécessaire pour ne pas mourir de faim ; puis on leur permet de se procurer le surplus par le voî ; mais aussi, on les punit sévèrement s'ils se laissent surprendre. Pour leur apprendre à supporter la douleur avec courage, on les fouette jusqu'au sang, devant l'autel de Diane Orthia : le plus léger cri de leur part est une ignominie. J'ai vu des enfants tout ensanglantés sourire aux verges qui les déclaraient.

De vingt à trente ans, le jeune Spartiate s'occupe exclusivement du service militaire; néanmoins il fréquente toujours les gymnases; son éducation physique ne se termine que lorsqu'il entre dans l'âge mûr et commence à remplir ses devoirs de citoyen, de chef de famille. Alors, il siège aux assemblées populaires et participe aux délibérations qui concernent la chose publique. Pendant la paix, son temps est partagé entre la chasse, le maniement des armes et l'oisiveté; car, il n'est point permis à ub Spartiate de se livrer à aucun travail manuel, à l'es-' ception des travaux de l'homme de guerre. Toujours prêt à défendre sa patrie et à se sacrifier pour elle, la vie du Spartiate, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, est une vie essentiellement militaire, et la ville de Sparte ressemble à un camp, où tout s'exécute avec précision, sous les ordres d!un chef.

L'éducation corporelle des filles a beaucoup de

rapport avec celles des garçons ; elles sont soumises anx exercices du gymnase, et co^Tabattent nues en public; dans les fêtes nommées gymnopédiès elles exécutent des danses, le corps complètement nu, sans que leur pudeur en soit alarmée. Cette singulière coutume, que les Athéniens ont censurée comme immorale, avait un double but : d'abord, celui de développer, de fortifier la constitution des jeunes filles et de les préparer à faire des enfants robustes; Lycurgue avait, ensuite, en vue de prévenir un désordre qui commençait à faire de rapides progrès en Grèce, je veux parler de l'andromanie ou •emourpour les garçons... Jupiter avait lui-même donné l'exemple en enlevant Ganymède. Cette institution atteignit le but que s'était proposé le législateur; l'habitude de voir les charmes nus des jeunes filles finit par éteindre les désirs et rendre indifférent. La meilleure preuve, c'est qu'on n'entendît jamais dire à Sparte qu'une fille se fût livrée à un garçon et en eût été trompée. Quant aux femmes mariées , c'était bien différent; l'aventure galante d'Alcibiade avec la reine de Sparte vous est connue; je pourrais vous en citer vingt autres semblables, mais cela nous éloignerait de notre sujet. Lycurgue, dans le but de favoriser faccroissement de la population, fit passer dans les mœurs Spartiates une singulière coutume : il bannit la jalousie de la république, en établissant une espèce de commu-

nauté de femmes. Ainsi, un homme impuissant ou âgé était-il marié à une femme encore jeune et dont il ne pouvait avoir des enfants; la loi lui permettait de choisir un jeune homme bien constitué pour lui donner momentanément ses droits d'époux. Cette coutume subsiste encore.

L'éducation morale se borne à la soumission aveugle du Spartiate envers ses supérieurs, et à la modestie dans ses paroles comme dans ses actions. On punit sévèrement ceux qui se montrent insubordonnés ; en revanche , ceux dont la conduite est régulière reçoivent des récompenses , des honneurs : on les choisit pour être sous-inspecteurs des jeunes gens, et ils font partie de la garde des rois en temps de guerre.

Après avoir fait adopter ses lois et accoutumé le peuple à les observer, Lycurgue remit l'autorité royale à son neveu Charillus. Il convoqua une grande assemblée générale du peuple, et, prétextant un voyage ordonné par les Dieux, il lit jurer qu'on ne changerait rien jusqu'à son retour ; alors il sortit de Sparte pour ne plus y rentrer. On n'est point d'accord sur l'endroit où il s'exila volontairement et où il termina ses jours ; l'opinion la plus probable est celle qui le fait mourir en Crète, où il s'était retiré.

Peu de temps après le départ de Lycurgue, lés peuples de la Laconie , prévoyant que ses lois tendaient à leur prochain asservissement , se révol-

tèrent pour secouer le joug de Sparte. La révolte commença pas la ville de l'Égys, située sur les frontières de l'Arcadie. Les deux rois de Sparte, Archélaûs et Cliarillus, marchèrent contre elle, la prirent d'assaut, et réduisirent ses habitants en esclavage. Plusieurs autres expéditions furent entreprises contre le pays des ArcadienSj qui touchait au territoire de Sparte : presque toutes réussirent. Enflés de leur succès, les Spartiates tournèrent leurs regards sur la ville de Tégée, dont la position militaire leur eût faciUté la conquête de l'Arcadie et de toute la Messénie , objets de leur convoitise. Ils firent donc secrètement tous les préparatifs nécessaires à la réussite de cette expédition; ils se croyaient tellement sûrs du succès, que chaque Spartiate reçut l'ordre d'emporter avec lui des chaînes pour enchaîner les Tégéates. Mais leur attente fut trompée, les Tégéates prévenus à temps de cette audacieuse entreprise, laissèrent l'armée Spartiate s'engager dans les défilés des monts Philactrès. Lorsque le combat fut engagé, les Spartiates se virent attaqués en tête par les Tégéates qui ne leur cédaient ni en force ni en courage, et, en même temps, pris en queue par une troupe de femmes armées de toutes pièces et commandées par la veuve d'un général. Cette veuve, nommée Marpessa, sortit d'une embuscade, attaqua avec tant de vigueur la queue de l'armée ennemie, qu'elle la défit au premier choc. La déroite la plus

complète se mit bientôt dans les rangs Spartiates, et la moitié de leur armée fut faite prisonnière, puis conduite à Tégée, chargée de ses propres chaînes. Le roi Charillus se trouva au nombre des prisonniers.

A la nouvelle de cette défaite, plusieurs villes de Laconie se révoltèrent, entre autres Phares, Hélos, Amyclée. La terrible leçon que les armes de Sparte venaient de recevoir à Tégée, changea la tactique du Spartiate, qui employa désormais la ruse et la mauvaise foi au succès de ses entreprises. Phares et Amyclée furent prises par trahison ; cette dernière ville, après plusieurs années de résistance, fut vendue par un traître qui en ouvrit les portes pendant une nuit obscure. La plupart des habitants d\Amyclée furent massacrés ou réduits en esclavage ; la ville fut pillée et ses murs rasés.

Hélos résistait encore ; protégée par une ceinture de marais, elle se croyait à l'abri des tentatives de Sparte ; mais la ruse et la trahison triomphèrent de son courage. La malheureuse Hélos subit le sort d'Amyclée ; un traître en ouvrit les portes aux Spartiates. Les Hélotes se battirent en désespérés , mais, hélas ! ils succombèrent sous le nombre de leurs ennemis. Leur ville fut saccagée et détruite de fond en comble; les habitants échappés aux carnage furent faits esclaves et réduits aux travaux les plus tUs. Depuis cette triste époque le nom d'Ilote est resté dans la langue pour distinguer l'esclave.

Après la destruction d'Hélos, de Phares et d'Amyclée, Sparte ne sachant pkis quel aliment donner à ses guerriers, forma le dessein de s'emparer de la Messénie entière. La possession de cette contrée, la plus riche du Péloponèse, devait lui assurer la prépondérance sur les autres États de. la Grèce. Il s'agissait de trouver un motif de déclaration de guerre ; le stratagème qu'ils employèrent, le voici :

Un Messénien de distinction, nommé Polycharès, vainqueur aux jeux olympiques, possédait de nombreux troupeaux ; ne pouvant les faire pâturer dans la Messénie, dont le sol était entièrement cultivé, il s'était arrangé avec le Spartiate Evéphus, qui les prit à loyer et les conduisit sur les terres incultes de Sparte, à la condition que le profit serait partagé par moitié. Evéphus, homme de mauvaise foi, comme la plupart de ses compatriotes, vendit les troupeaux et les pâtres messéniens qui les gardaient à des marchands étrangers, puis alla conter à Polycharès que des pirates les avaient volés. Mais, un des pâtres étant parvenu à s'échapper des mains des acheteurs, revint trouver Polycharès, au moment ou Evéphus lui débitait son mensonge. Le Spartiate, pris au piège, se jeta aux pieds de Polycharès, le suppliant de lui pardonner, et jurant de remettre la somme qu'il avait touchée à la personne qu'il lui désignerait. Le Messénien consentit à cet arrangement et chargea son fils de recevoir cet argent. Evéphus

partit avec le jeune homme, et à peine eût-il mis le pied sur le territoire de Sparte, qu'il assassina lâchement le fils de Polycharès. Lorsque le malheureux père apprit l'assassinat de son fils, il se rendit immédiatement à Sparte pour demander justice aux Éphores; ceux-ci la lui promirent. Cependant, l'affaire traînait en longueur ; Polycharès reconnut la mauvaise foi des magistrats et perdit patience. Un jour, dans un accès de fureur, il tua tous les Spartiates qui lui tombèrent sous la main et s'enfuit dans son pays. Sparte demanda justice, à son tour, aux rois de Messénie, et exigea qu'on lui livrât Polycharès. Le peuple des diverses villes de Messénie fut convoqué pour juger cette affaire : les uns voulaient qu'on livrât Polycharès, les autres s'y opposaient; ce furent ces derniers qui l'emportèrent; ils répondirent aux envoyés Spartiates que le premier meurtrier à punir était Evéphus. C'est ce que demandait Sparte ; aussitôt la guerre fut déclarée aux Messéniens, Telle fut la cause de la première guerre entre les Messéniens et les Spartiates; cette guerre dura vingt ans et se termina par l'asservissement de la Messénie. La prise d'Ithôme eut lieu sous Théopompe, roi de Sparte, après la mort du vaillant général messénien.Aristomène , la première année de la quatorzième olympiade. Sparte dut sa victoire à la trahison d'un roi d'Arcadie, nommé Aristocrate, dont le nom resta à jamais maudit.

Les habitants de la Messénie furent rangés dans la classe des Ilotes, et leurs terres cultivées au profit des Spartiates. C'est positivement de cette conquête que date la puissance de Sparte. Mais, les mauvais traitements, les exactions de tous genres exercés par les vainqueurs sur les vaincus, firent naître des haines et le violent désir de la liberté.

SECTION II

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