‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 26 sur 45 · ARISTOMÈNE · texte numérisé non relu

ARISTOMÈNE

Quand les cœurs furent pleins de haine contre les Spartiates et les têtes exaltées, Aristomène parut ! Ce fut le signal d'une révolte générale, qui eut lieu trente-neuf ans après la prise d'Ithôme, c'est-à-dire la quatrième année de la vingt-troisième olympiade. Les Messéniens coururent aux armes et chassèrent de leur pays les Spartiates qui s'y étaient établis.

Cette révolte imprévue fut connue le soir même à Sparte ; aussitôt les Éphores convoquèrent le peuple et, immédiatement, une armée fut mise en campagne pour combattre les insurgés. Lorsque les Spartiates descendirent dans les plaines de la Messénie, ils y rencontrèrent Aristomène à la tête d'une troupe décidée à vaincre ou à mourir.

A peine les deux armées "furent-elles arrivées en présence, que le combat s'engagea, de part et d'autre, avec un acharnement que la nuit seule put arrêter. La victoire resta indécise; néanmoins la valeur du

brave Aristomène frappa les Spartiates de terreur. Enthousiasmés de la valeur de leur chef, les jMesséniens lui offrirent une couronne avec le titre de général en chef. Pour épouvanter Sparte, dès le commencenicnt de la guerre, Aristomène traversa, de nuit, les montagnes du Taygète, accompagné de quelques hommes déterminés ; pénétra dans la petite ville de Chalcicos, et suspendit aux murs d'un temple de Minerve un bouclier sur lequel ces mots étaient gravés : Aristomène consacre à la Déesse cette dépouille des Spartiates,

Sparte fut frappée de ce trait d'audace et reconnut qu'elle avait affaire à un ennemi redoutable; elle envoya aussitôt consulter l'oracle de Delphes, qui lui répondit de demander aux Athéniens un homme capable de les diriger par ses conseils. Les Athéniens, qui ne voulaient ni désobéir à l'oracle, ni favoriser les empiétements de Sparte, leur envoyèrent le boiteux Tyrtée, maître d'école et poëte, dont l'esprit paraissait un peu aliéné. Honoré de ce choix, le poète Tyrtée prouva à ses compatriotes qu'ils s'étaient trompés sur son compte ; car les poésies guerrières qu'il composa relevèrent le courage abattu des Spartiates, et contribuèrent évidemment au succès de leurs armes.

Une année s'écoula en escarmouches insignifiantes- entre les Spartiates et les Messéniens, qui,

dendant cet intervalle, firent les préparatifs d'une

190 — affaire décisive. Tyrtée chantait ses poésies sur la place publique de Sparte; Aristomène ei ilammait le courage des siens, aux noms sacrés de p.. trie et de liberté; la confiance qu'il leur inspirait semblait leur promettre la victoire. Les deux armées se rencontrèrent près de Stenyclaros, dans un lieu nommé le Monument du Sanglier. La bataille s'engaga avec le même acharnement que la première fois, le succès ne fut pas longtemps douteux. Un corps de jeunes gens, instruits par Aristomène, et formant sa garde d'honneur, portèrent des coups si terribles et firent de tels prodiges de valeur qu'ils décidèrent la victoire. Les Spartiates, mis en déroute, s'enfuirent de tous côtés en désordre; malheureusement, au lieu de les poursuivre , Aristomène perdit un temps précieux à chercher son bouclier qui lui était échappé au plus fort de l'action; les Spartiates eu profitèrent pour se rallier et opérer leur retraite.

Aristomène, après cette brillante affaire, rentra à Andanie , sa ville natale, avec son armée victorieuse; la population jeta des fleurs sur sou passage et chanta des hymmes à sa louange.

Consternée de cette défaite, Sparte hésitait à continuer la guerre ; mais Tyrtée composa et chanta de nouveaux hymmes et ralluma le courage qui s'éteignait dans les cœurs. Aristomène, de son côté, eut le tort immense de s'amuser, pendant une année, à escarmoucher, à rançonner les prisonniers, à dresser

des embuscades, dont lui-même faillit devenir la victime. Vers le commencement de la troisième année de la guerre, il se décida, enfin, à livrer bataille. L'armée des Messéniens fut renforcée d'un corps de troupes arcadiennes, commandées par Aristocrate II, dont le père avait été lapidé pour avoir violé une prêtresse de Diane ; la suite prouva que le fils ne valait pas mieux que son père.

Les Spartiates, voyant qu'il leur serait impossible de vaincre Aristomène par la force, usèrent du moyen qu'ils employaient toujours avec succès; ils corrompirent Aristocrate en lui offrant une somme d'argent considérable. Le jour de la bataille qui allait décider le sort de l'une et de l'autre nation étant venu, les deux armés s'avancèrent près d'un défilé nommé la Grande Fosse, où le combat s'engagea par quelques escarmouches. Les Messéniens eurent d'abord le dessus ; mais, au moment où l'affaire devint générale, Aristocrate lâcha pied avec sa troupe et fit ensuite volte-vace. Les Messéniens, alarmés de cette trahison, perdirent courage et se débandèrent; Aristomène, malgré tous ses efforts, ne put parvenir à les rallier. De ce moment, la déroute fut complète parmi les Messéniens ; les Spartiates les poursivirent l'épée dans les reins et en firent un grand carnage. Vers le soir, Aristomène réunit les débris de son armée et se retira dans Itra, ville forte située sur le sommet d'une montagne. La Messénie, se trouvant

alors sans défense, devint la proie des avides Spartiates. Telle était cependant la crainte que le nom d'Aristomène inspirait à ses ennemis , qu'ils n'osèrent entreprendre le siège d'Ira, et se contentèrent d'établir un blocus autour de la montagne, afin d'intercepter toute communication aux assiégés.

Aristomène, comprenant que sa triste situation ne pouvait qu'empirer, réunit trois cents soldats d'élite et se mit à faire des sorties dans lesquelles il culbutait toujours les troupes ennemies qui cherchaient à s'yopposer. Enhardi par ces petits succès, il forme le projet d'aller surprendre Amyclée, rebâtie par les Spartiates, presque aux portes de Sparte. 11 sort de nuit 9"ec ses trois cents braves, escalade les murs d' Amyclée, la livre au pillage et rentre dans Ira chargé de butin , avant que l'armée Spartiate ait pu lui barrer le passage. Ce nouveau trait d'audace émut les Éphores : ils tinrent conseil et décidèrent que toutes les troupes disponibles seraient envoyées au siège d'Ira. L'armée des assaillants fut portée au nombre de dix mille, tandis qu'Aristomène comptait à peine deux mille braves. J'aurai encore occasion de faire observer que c'est toujours par le nombre ou la ruse que les Spartiates sont vainqueurs.

Le blocus d'Ira devint de plus en plus rigoureux ; les assiégés se trouvaient refoulés, écrasés sous le nombre, dès qu'ils voulaient tenter une sortie ; la

famine, la maladie, commençaient à épuiser leurs forces et leur courage ; la résistance devenait désor mais impossible. Dans ce triste état de choses, Aristoméne releva le courage de ses compagnons par sa hardiesse; il fit ouvrir les portes d'Ira et sortit avec tout son monde en plein jour. Surpris et intimidés par tant d'audace, les assaillants n'opposèrent qu'une faible résistance; Aristomène et les siens firent une trouée dans les rangs ennemis et se dirigèrent vers les frontières de l'Arcadie. Malheureusement, ils rencontrèrent à quelques heures de là, les deux rois de Sparte à la tête d'une nombreuse armée. Un combat désespéré s'engagea ; mais, accablés par le nombre, enveloppés de tous côtês^ les fugitifs d'Ira succombèrent. Aristomène et quelques valeureux guerriers résistaient encore, lorsqu'une pierre, lancée par une main sûre, l'atteignit à la tête, l'étourdit et le renversa. Cent soldats Spartiates se précipitèrent aussitôt sur Aristomène, étendu sur le sol sans connaissance, et le chargèrent de fers. Conduit à Sparte, avec une cinquantaine des siens, faits prisonniers, ils furent jugés immédiatement et condamnés à être précipités dans un gouifre, supplice ordinaire des :riminels. L'exécution eut lieu le jour même. Les cinquante prisonniers messéniens furent précipités, après avoir été dépouillés de leurs vêtements ; soit par respect pour sa valeur, soit parce qu'il était de la race des Héraclides, Aristomène fut précipité le der-

nier, avec ses vêtements et ses armes. Sa chute ayant été ralentie par son bouclier, qui était d'une grande largeur, il tomba surles cadavres de ses compagnons, sans se faire aucun mal. Comme il jugea qu'il lui était impossible de sortir de ce tombeau, il s'enveloppa la tête de son manteau et attendit courageusement la mort. Vers le troisième jour, il entendit du bruit derrière lui; alors, se découvrant la tête, il aperçut un animal qui dévorait les cadavres de ses compagnons ; il pensa aussitôt qu'une issue devait exister quelque part. L'animal s'étant approché de lui, il le saisit brusquement d'une main par la queue, et lui présenta l'autre, enveloppée de son manteau, à mordre. L'animal, cherchant à s'échapper, le conduisit près d'un trou au haut duquel on apercevait le jour. Aristomène lâcha la queue de l'animal, qui s'enfuit et disparut. Alors, il se mit à élargir l'ouverture, et, au bout de quelques heures de travail, il parvint à sortir du gouffre.

Rendu au jour par une circonstance qui tenait du prodige, Aristomène se dirigea immédiatement sur Ira. On le croyait mort; sa présence inattendue dans cette ville causa une joie générale; on le fêta ; c'était à qui l'approcherait, à qui toucherait ses vêtements. Un grand homme a toujours des ennemis obscurs; des misérables allèrent porter à Sparte la nouvelle de sa résurrection; mais on n'y vouUit point ajouter foi. Cependant on ne tarda pas à

craindre que cette résurrecMon ne fût une réalité. Jn de ces traits d'audace, propres à ce redoutable ennemi, vint, en effet, en confirmer la vérité.

Aristomène^ ayant appris que des troupes corinthiennes envoyées au secours de Sparte marchaient en désordre et campaient sans précaution, les attaqua pendant une nuit orageuse, tua les quatre généraux qui les commandaient et fit main-basse sur tous ce qui se trouvait dans leur camp. De retour à Ira, il offrit à Jupiter Ithômate une hccatomphonie de son butin. Le bruit de plusieurs autres coups de main, aussi hardis qu'heureux, se répandit bientôt dans toute la Messénie ; les patriotes reprirent leurs armes et vinrent se rallier autour de leur brave général; la guerre, un instant apaisée, se ralluma plus acharnée que jamais, entre les Messéniens et les Spartiates.

Les Hyacintliies étant arrivées, Sparte demanda, pour célébrer ces fêtes, une trêve de quarante jours qui lui fut accordée. Aristomène se croyant en sûreté pendant cette trêve, était allé visiter les murs extérieurs d'Ira, lorsque sept archers crétois le rencontrèrent, et, au mépris du traité, tombèrent sur lui et le garrottèrent avec les courroies de leurs carquois. Deux d'entre eux, dans l'espoir d'une bonne récompense, coururent à Sparte pour annoncer cette prise importante ; les cinq autres emmenèrent leur captif dans une maison située au milieu des champs où demeurait une veuve et sa fille. La jeune fille ayant

appris que le prisonnier, ainsi garotté, était le grand Aristomène, forma aussitôt le projet de le délivrer. Elle alla chercher un vin très-capiteux et en versa largement à hoire aux archers; lorsqu'ils furent ivres, elle saisit le poignard de l'un d'eux et coupa les courroies du prisonnier. Aristomène, libre de ses mains, tua les cinq archers, et en récompense du service que venait de lui rendre cette jeune fille, il la fiança à son fils Gorgus.

La défense dira par Aristomène se prolongea pendant dix ans. Au commencement de la onzième année, les assiégés, épuisés par la famine, et ne voyant point d'issue à leur position, commencèrent à perdre courage, Aristomène s'en aperçut; comprenant qu'il ne pouvait plus tenir, il assembla un conseil dans lequel on décida l'abandon de la ville. Sur ces entrefaites, et pendant une nuit des plus orageuses, un traître introduisit les Spartiates dans la citadelle. Les cris d'alarme des sentinelles qu'on égorgeait furent couverts par les éclats du tonnerre. Lorsque le jour commença à paraître, une latte terrible s'engagea entre les assiégeants et les assiégés ; l'orage qui grondait toujours avec violence ne put arrêter la fureur des deux parties. On se battit dans les rues, dans les maisons; le terrain se disputail pied à pied, et ce n'était qu'en montant sur des cadavres qu'on pouvait avancer. Les femmes, les enfants, les vieillards, se battaient en désespérés ; Aris-

tomène donnait l'exemple et renversait tous les Spartiates qui se présentaient à lui.

La tempête redoublait de violence, la pluie tombait toujours par torrents, les éclairs aveuglaient les combattants sans les séparer. Tandis que des troupes fraîches remplaçaient les Spartiates blessés, les Messéniens épuisés de fatigue et de faim continuaient inutilement leur héroïque résistance. Cette lutte acharnée se prolongea néanmoins pendant trois jours et trois nuits. Tout espoir étant perdu, Aristomène réunit autour de lui ses plus vaillants soldats, et, après une allocution pleine de patriotisme, forma un bataillon carré, au centre duquel furent placés les femmes, les enfants et les vieillards; il donna le commandement de l'arrière-garde à son fils Gorgus. De même que la première fois, il sortit de la ville en bon ordre, et renversa les troupes ennemies qui tentèrent vainement de s'opposer à son passage. Empéranus , qui commandait les Spartiates, ayant tout à craindre d'une troupe réduite au désespoir, ordonna qu'on cessât de les poursuivre; ce fut aussi l'avis du devin Hécatus. Aristomène et son bataillon gagnèrent les frontières de l'Arcadie, où ils furent reçus à bras ouverts par les habitants de Tégée.

A peine arrivé chez les Arcadiens, Aristomène projette une nouvelle expédition; il choisit trois cents des plus braves Messéniens et, devant Aristocrate II. roi d'Arcadie, leur demande s'ils sont décidés à

~ 198 ~ mourir avec lui, en vengeant leur patrie? Tous acceptent avec enthousiasme. Alors il leur dit :

— Pendant que les Spartiates sont occupés à piller Ira, il s'agit de nous rendre à Sparte, à marche forcée, et de saccager ce nid de brigands. Si la fortune nous est contraire, nous périrons tous en hommes de cœur; si, au contraire, elle nous favorise, nous avons tout à espérer de cette victoire.

Trois cents Arcadiens s'offrirent pour faire partie de l'expédition ; ces six cents braves se donnèrentla main et s'embrassèrent, en attendant la victoire ou la mort.

Le lendemain, comme Afistomène s'apprêtait à partir, on vint lui apprendre qu'Aristocrate les avait trahis, en dépêchant un courrier à Sparte avec les détails de la conspiration. Le départ de la troupe fut retardé ; on attendit le retour de l'esclave, qui fut pris nanti des preuves de cette noire trahison. Alors les Arcadiens se saisirent de leur perfide roi et le lapidèrent ; son corps fut jeté hors des frontières, privé de sépulture , et sa postérité déclarée infâme.

Evergétidas, beau-frère d'Aristomène, ne voulant point survivre à la ruine de sa patrie, choisit cinquante hommes déterminés et se dirigea avec eux sur la malheureureuse Ira. Ils trouvèrent les Spartiates encore occupés à piller, tombèrent sur eux, en firent un grand carnage; mais, hélas! finirent

par succomber sous le nombie et périrent tous eu criant : Vengeance!

4insi se termina la seconde guerre de Messénie, au commencement de la quatorzième année. Ce ne fut ni à sa tactique, ni au courage de ses soldats que Sparte dut sa victoire ; mais à la ruse, à la perfidie, à la trahison, base ordinaire de sa honteuse politique. La Messénie devint la proie du Spartiate ; ses riches habitants, qui n'avaient puémigrer, furent dépouillés de leurs biens; le territoire fut paitagé et passa en grande partie aux mains des vainqueurs. Cependant, les Éphores n'osèrent pas traiter les habitants des villes comme ils avaient traité autrefois les Hélotes; ils se contentèrent d'exiger d'eux la moitié du produit des terres et du commerce. Par cette habile détermination, qui fut, dit-on, conseillée par le poëte Tyrtée, Sparte augmenta considérablement ses ressources , et put entretenir un corps nombreux de soldats mercenaires.

C'est à dater de la conquête de la Messénie que la puissance de Sparte s'assied définitivement et commence à inquiéter les autres puissances ses voisines. Sparte devient la rivale d'Athènes, qui doit bientôt se repentir de n'avoir point secouru les Messéniens. En effet, on voit Sparte acquérir chaque jour une prépondérance plus marquée dans les affaires de la Grèce ; elle s'établit l'arbitre des différends survenus entre les nations, et, selon qu'elle prend parti

poui tel ou tel peuple contre tel ou tel autre, elle décide la victoire. Enfin, avec les richesses tirées de la Meosénie, sa puissance grandit toujours; elle se crut la première, la plus forte des nations grecques, et finit par absorber Athènes, sa rivale.

Ici se termine la première partie de l'histoire de bparte ; la seconde partie commence avec la guerre du Péloponèse, dont vous connaissez les principaux détails, comme contemporains. Je me bornerai à vous signaler son avidité, ses empiétements toujours croissants et son but qui est l'asservissement de la Grèce entière. 'Le génie seul de Périclès put retarder la perte d'Athènes. A la mort de ce grand homme, on ne trouva personne pour le remplacer, et les Athéniens, loin de mettre à profit les talents d'Alcibiade, le forcèrent à s'exiler de son ingrate patrie. Privée de ses soutiens, la puissance athénienne déclina de jour en jour, tandis que celle de Sparte atteignait son plus haut degré de splendeur, sous la direction de Lysandre. Enfiri; Athènes tomba sous les coups de sa mortelle ennemie et devint sa vassale. Le règne des trente tyrans , que lui imposa Lysandre, acheva de la perdre, et, malgré l'ardent patriotisme de Thrasybule qui en délivra sa patrie, la ville de Minerve ne se releva jamais de sa chute. Sparte aussi aura son tour; car tout, ici-bas, parcourt fatalement les phases de grandeur et de décadence ; pour l'œil observateur , Sparte est déjà

entrée dans cette dernière phase de son existence. 11 est une erreur, relative aux causes de la grandeur de Sparte, que j'ai tâché de démontrer dans le courant de mon récit, et sur laquelle je reviens encore. On croit généralement que c'est à leurs institutions patriotiques, à leur courage, queles Spartiates sont redevables du rang qu'ils occupent parmi les peuples de la Grèce; cette erreur se dissipe aussitôt qu'on examine attentivement la voie qu'ils ont suivie pour y arriver. Quaiit à moi, qui, durant cinq années du plus dur esclavage, ai eu le temps dem'immiscer à leur insidieuse politique, je signale la conquête de la Messénie comme l'unique source de leur prospérité. La fertilité de cette belle contrée du Péloponèse excita de tous temps l'envie de Sparte ; elle usa de tous ses moyens, employa toutes ses ressources, et fit tous les sacrifices pour s'en emparer. Ce n'est point à son courage qu'elle dut cette conquête ; consultez l'histoire, et vous verrez que les Messéniens se montrèrent au moins aussi braves que les Spartiates ; ce n'est point à la tactique de ses généraux, car les nombreuses fautes qu'ils commirent prouvent leur ignorance; ce n'est pas à leur patriotisme, car il n'est point comparable à celui d'Aristomène et de ses intrépides compagnons. Ce fut donc à leur système de corruption et de perfidie, de ruse et de trahison qu'ils durent le succès de leurs entreprises : Phares, Amyclée, Ithôme, Ira et autres villes surprises et

~ 202 — vendues par des traîtres, sont là pour le prouver. Et si je vous disais que la fatale journée d'^EGos Pota- Mos, où Athènes succomba sous les coups de son en nemie. fut achetée par l'or de Sparte?... me croiriezvous?... Et cependant rien n'est plus vrai... D'horribles soupçons planèrent sur les amiraux Athéniens, que ne cessait d'avertir Alcibiade exilé, et ce fut encore l'or corrupteur du Spartiate qui les fit absoudre du crime de trahison. Vous le voyez, partout et toujours, ruse, perfidie, mépris de la foi jurée. Devant ces faits, qui oserait encore se faire l'apologiste du Spartiate?... Oui! sachez- le bien, si, au lieu d'épouser la haine des imposteurs d'Eleusis contre Alcibiade, les Athéniens eussent placé à la tête de leurs armées ce vaillant général, l'orgueil de Sparte eût été humilié , et Athènes brillerait encore de tout l'éclat de sa gloire. Mais, le destin en avait décidé autrement; la caste sacerdotale, cette implacable ennemie de la raison et du bon sens ; la caste sacerdotale, qui fonde sa puissance sur l'ignorance et la crédulité des peuples, priva la superstitieuse Athènes de plusieurs de ses grands hommes, et la livra ainsi aux mains du Spartiate.

Le jour arriva, enfin, où les dieux, fatigués des prévarications et des infamies de ces farouches montagnards du Taygète, envoyèrent Épaminondas pour les humilier, le& punir et venger l'humanité.

Le récit d'Eudamas fut interrompu x)ar l'entrée de

deux nobles Corinthiens qui venaient rendre visite à Laïs et lui annoncer leur prochain départ pr^jr leur patrie. Api es les compliments d'usage, Laïs les fit asseoir auprès d'elle et pria le narrateur de continuer.

SECTION III

LA GRYPTIE

Je profiterai de l'interruption de mon récit pour vous donner quelques détails sur la Cnjptie, institution empreinte de lâcheté et d'atroce barbarie. Cette digression, du reste, nous amènera naturellement à l'expédition d'Épaminondas contre Sparte,

L'abominable Gryptie autorisait les Spartiates à se cacher dans les cryptes ou excavations de rochers, pour atteindre au passage et assassiner tout Ilote qui s'offrait à eux. Ghaqueannée lesÉphores s'assemblaient sur la place publique et faisaient une déclaration de guerre aux Ilotes, en vertu de laquelle les Spartiates, armés de javelots et de poignards, se répandaient dans le pays et assassinaient tous les malheureux Ilotes qu'ils rencontraient. La Cryptie s'ouvrait à Sparte comme on ouvre la saison delà chasse au filet à Athèi'ss. Plus un Spartiate avait assassiné d'Ilotes, plus il était envié de ses compatriotes; on n'oserait croire à une aussi infâme institution, si des témoins oculaires de diverses nations n'avaient rapporté et certifié le fait. La Cryptie était donc un sys-

lème d'assassinat légal, institué pour se débarrasser des Ilotes dont le nombre, l'intelligence, la force et l'activité portaient ombrage à ce gouvernement soupçonneux. Le sang bouillonne, les cheveux se dressent, l'imprécation et l'anathème sortent de la bouche devant de semblables forfaits ; et c'est ce peuple souillé de tant de urimes qu'on cite comme modèle de bravoure ! ! ! Par Jupiter ! ce n'est point de la bravoure, mais de la férocité.

Ira n'existait plus... Ses généreux défenseurs étaient morts en héros. L'espoir de la patrie, l'intrépide Aristomène, gravement blessé, avait quitté le sol du Péloponèse ; Sparte triomphait... Plus avide que le vautour à déchirer sa proie, Sparte enfonçait ses ongles de fer au cœur de la Messénie. Ithôme, Ira, Andanie et autres villes patriotes n'offraient plus que des ruines; les habitants échappés au fer et à l'incendie avaient été vendus ou incorporés dans la classe des Ilotes; après vingt-neuf ans de combats sanglants et acharnés, de succès et de revers, les Messéniens, victimes de nombreuses trahisons, n'avaient plus de patrie.

Pendant ces longues années de guerre, les Ephores avaient décrété l'enrôlement de quatre mille Ilotes, pour remplacer les Spartiates morts sur les champs de bataille, leur promettant la liberté avec le titre de citoyen. Ces Ilotes, toujours exposés aux premiers rangs, s'étaient couverts de gloire

dans différents combats ; les malheureux , ils se battaient contre leurs frères au profit du farouche Spartiate! leur bravoure inquiétait; on résolut de s'en débarrasser. La Cryptie, ouverte depuis deux mois, ne fournissait pas assez de victimes; les jeunes Spartiates n'avaient assassiné que quelques centaines d'Ilotes!., il devenait nécessaire d'en exterminer un plus grand nombre; or, voici le stratagème dont usa la noble Sparte, pour récompenser les braves à qui elle devait ses victoires.

Les deux rois et les Éphorcs convoquèrent une assemblée générale du peuple ; on invoqua les dieux, on brûla l'encens sur leurs autels et, après avoir consulté les entrailles des victimes, un héraut cria au peuple et aux Ilotes présents :

Hommes libres et esclaves, écoutez! — Sparte reconnaissante du dévouement des Ilotes incorporés dans ses phalanges, prononce leur affranchissement et leur accorde le titre de citoyen. Demain, quand le soleil paraîtra sur l'horizon, Ilotes, prenez vos habits de fête, entourez vos fronts d'une couronne de laurier et rendez vous, un à un, au temple de Castor et Pollux; là, vous recevrez des mains des Éphores le casque, l'épée, le javelot et la tunique rouge qui distinguent les enfants de Sparte.

Parmi les Ilotes qui avaient combattu pour la cause de Sparte, se trouvait un vigoureux et trèsbeau jeune homme, nommé Néoclès, dont la femme

d'un Éphore était éperduraent amoureuse. La noble dame, craignant pour la vie de celui qu'elle adorait, le fit appeler, au sortir de l'assemblée, et lui révéla l'horrible complot des Éxjliores contre les Ilotes :

— C'est ta mort et celle de tes semblables qu'on a jurée, lui dit-elle ; mais moi, je t'adore et je veux te sauver ; car ta vie m'est plus chère que celle de mon barbare époux. Prends ces habits de femme, deux esclaves te conduiront à ma maison d'Amyclée, et là tu attendras de nouveaux ordres. Si je ne puis obtenir qu'on t'épargne dans la boucherie qui aura lieu demain, je te ferai secrètement conduire à Égine, où tu vivras en liberté. Pour prix du service que je te rends aujourd'hui, je ne te demande qu'une chose ; c'est de me conserver ton amour, de n'aimer que moi seule. Les moments sont précieux, pars, Néoclès, et souviens-toi de celle qui te sacrifie son honneur, peut-être sa vie pour sauver la tienne.

Atterré par cette épouvantable révélation, Néoclès frissonna, de la tête aux pieds, d'horreur et d'indignation ; mais, il eut assez de sang-froid pour se contenir. Il promit à la noble Spartiate d'exécute.r ses ordres, lui baisa la main et se retira.

Néoclès, au lieu de rentrer chez lui, courut aussitôt informer tous les amis qu'il put rencontrer de l'infernal complot tramé contre eux. Alors, ils se concertèrent sur les moyens de déjouer la perfidie des Spartiates ; chacun, de son côté, alla dans les di-

vers qiiariiers de 'a ville prévenir les Ilotes du sort qui les attendait au temple de Castor et Pollnx, et leur donner le mot de ralliement. Malheureusement une grande partie des Ilotes habitaient la campagne ; ils ne purent communiquer leur projet qu'au plus petit nombre.

Le lendemain au soleil levant, dix-sept cents Ilotes furent impitoyablement massacrés, un à un, sur l'autel du temple des Dioscures. Un bataillon Spartiate était parti à la poursuite des trois cents Ilotes fugitifs; car un traître était allé dénoncer ses frères aux Éphores : tant il est vrai que les traîtres se rencontrent partout, même au sein des familles

Les trois cents Ilotes , commandés par Néoclès , tous hommes vigoureux et déterminés, avaient déjà franchi les hautes cimes du Taygète , et prenaient la route d'Astros , pour se rendre dans l'Argolide , lorsqu'ils furent rencontrés par un fort détachement Spartiate qui revenait d'une expédition.

-^ Braves Messéniens, s'écria Néoclès, voici une belle occasion de venger vos frères lâchement assassinés : la victoire ou la mort!

Il divisa sa petite troupe en trois colonnes; deux formaient les ailes; la troisième, à la tête de laquelle il se plaça, était la colonne d'attaque. En avant 1 criat-il à ses compagnons, et tous «^'élancèrent sur l'ennemi avec tant d'impétuosité que le détachement Spartiate fut culbuté au premier choc; une bonne

partie mordit la poussière; les autres voulurent s'enfuir ; mais, enveloppés par les deux colonnes qui se replièrent sur eux, la fuite leur devint impossible ; il n'en échappa aucun; tous furent immolés aux mânes des Ilotes.

Pendant que la petite troupe de Néoclès vengeait l'assassinat de ses frères, le bataillon lancé à sa poursuite avait eu le temps de l'atteindre. Néoclès , se voyant sur le point d'être enveloppé, eut la présence d'esprit de se jeter, avec sa troupe, dans un défilé dont il connaissait les escarpements et l'issue. Les Spartiates qui, du haut des montagnes, avaient été témoins du massacre des leurs, s'élancèrent furieux à sa poursuite; à peine furent-ils engagés dans l'endroit le plus resserré du défilé, qu'une grêle de quartiers de roc arrêta leur marche et en écrasa un grand nombre. Néoclès et les siens achevaient à coups de pique ceux qui n'étaient que blessés ; de telle sorte que la moitié du bataillon Spartiate périt dans ce défilé, le reste s'enfuit honteusement et regagna Sparte.

A la nouvelle de ces deux défaites , le peuple de Sparte , furieux , se répandit dans les rues et assassina tous les Ilotes qu'il put rencontrer. Yollà le courage de ces Spartiates si vantés; assassinant des Ilotes sans armes et fuyant devant des Ilotes armés. .. Que penser de leur courage si vanté?... Une armée se mit aussitôt en marche pour aller exterminer Néoclès et ses trois cents compagnons. Les Éphores

décrétèrent une déclaration de guerre contre tout peuple qui donnerait asile ou qui n'expulserait pas de son territoire cette vile troupe d'esclaves armés. Vingt prisonniers étaient restés dans les mains des Ilotes révoltés; Néoclès les fit venir devant lui et leur parla ainsi :

— Assassins de nos frères, vous êtes en mon pouvoir; votre vie m'appartient... Je pourrais, usant de justes représailles , vous faire précipiter dans un de ces gouffï-es béants, ainsi que vous le fîtes du grand Aristomène et de ses braves compagnons; mais, pour votre honte, vous vivrez. La férocité est le caractère du lâche; Sparte en donne des exemples tous les jours. La générosité est la sœur du vrai courage, et je vous en donne la preuve en vous accordant la vie.

— Fais-nous mourir, prononça d'une voix sombre un des prisonniers Spartiates; mais cesse de nous insulter.

— Je n'insulte point l'homme, mais j'insulte ton infâme nation , qui ne cesse de verser le sang humain; qui ne doit ses succès qu'à la ruse , à la trahison. Regarde dans le passé et dis-moi si les conquêtes de Sparte sont dues à son courage. Hélos, Amyclée, Ithôme , Ira , Andanie, Thèbes, Athènes et autres villes ont-elles été prises loyalement par la force des armes; toi, qui semblés avoir du cœur, réponds-moi, est-ce à son courage que Sparte doit ses conquêtes ?

Le Spartiate baissa la tête et garda le silence.

— Allez, continua Néoclès , retournez dans votre patrie et portez aux Éphores ces paroles : Quand la lière Sparte assassine lâchement les braves qui l'ont servie, les frères de ces mêmes braves renvoient libres et sans rançon leurs assassins tombés en leur pouvoir.

Néoclès gagna les montagnes du Lycée et fit contre les Spartiates une guerre de partisan des plus meurtrières; sa troupe se grossissait, chaque jour, de tous les mécontents du pays et devenait de plus en plus menaçante. Sparte prodigua l'or, mit la tête de Néoclès à prix, lui tendit des pièges, glissa des traîtres dans ses troupes, machina sourdement dans l'ombre, comme c'était son habitude; mais NéocK s se tint sur ses gardes et continua toujours la guerre de montagnes avec succès.

Sur ces entrefaites, on apprit qu'une armée Spartiate avait été complètement détruite à Leugtres, en Béotie , et que l'armée thébaine , commandée par Épaminondas , s'avançait à grands pas sur Sparte. Les Éphores , alarmés , abandonnèrent dilïérents points de la Messénie , que toutes leurs troupes occupaient pour former une nouvelle armée capable de s'opposer à la marche victorieuse d'Épaminondas. Alors , le brave Néoclès alla au-devant du général thébain, et obtint de lui une entrevue. Après lui avoir raconté les noires perfidies de Sparte envers

les Messéniens, les massacres , les assassinats dont elle se souillait tous les jours , il offrit ses services à Épaminondas, et demanda , pour lui et sa troupe, les postes les plus dangereux. Épaminoudas, touché des infortunes de Néoclès et de ses compagnons , les accueillit avec bienveillance, et leur accorda tout ce qu'ils demandaient.

La glorieuse bataille de Mantinée , où le général thébain fut mortellement blessé , se donna quelques jours après; les Spartiates et leurs alliés furent battus, écrasés à ne plus jamais se relever. Les Thébains en firent un affreux carnage; Néoclès avec sa troupe contribua particulièrement au gain de la bataille. Altéré de vengeance autant que de gloire, le bataillon de Néoclès tombait comme la foudre sur . les phalanges Spartiates et renversait tout ce qui osait lui résister. En avant ! Ilotes, criait Néoclès, en assommant à coups de massue les odieux enfants de Sparte; vengez-vous, Ilotes, vengez vos pères; tuez, exterminez jusqu'au dernier de ces infâmes Doriens ! et les Messéniens, électrisés par l'exemple de leur chef, massacraient toujours ou se faisaient massacrer.

Presque tous les Spartiates de race dorienne restèrent sur le champ de bataille. Ainsi fut abattue cette orgueilleuse nalion de Sparte qui avait tyrannisé pendant si longtemps la Péninsule hellénique; elle tomba pour ne plus se relever. Aussitôt après

•a chute, le soleil de la liberté se leva pour tous les peuples du Péloponèse.

Mais, hélas! les deux héros de l'armée victorieuse avaient été mortellement blessés ; Épaminondas expirait, dans sa tente, en prononçant ces paroles mémorable : Je laisse deux filles immortelles : Leuctres et Mantinée.

Néoclès quittait la vie , en disant à ceux qui l'entouraient : O ma chère patrie ! tu es libre ; je meurs heureux d'avoir contribué à briser tes fers. Amis, enviez mon sort !

Lorsqu'on apprit, à Sparte, cette déroute irréparable , la consternation devint générale ; les habitants, effrayés, quittèrent leurs maisons et coururent s'enfermer dans la citadelle. Mais la terreur fut à son comble quand on aperçut dans la campagne l'incendie de quelques maisons auxquelles l'avantgardede l'armée thébaine avait mis le feu : hommes, femmes et enfants couraient de tous côtés, égarés, ne sachant où se cacher. Ces fiers Lacédémoniens , dont on avait jusqu'alors tant vanté le courage et le patriotisme, poussaient des lamentations et des cris qui augmentaient encore la consternation générale; enfin, le désordre occasionné par la vue de ces feux devint tel , que les officiers ne pouvaient plusse faire entendre; les soldats ne savaient où, aller; il devint tout à fait impossible de maintenir l'ordre dans les rues et sur les places encombrées

d'une population frappée d'épouvante. Ce jour-là, dit Xénoplion, les hommes et les femmes Spartiates perdirent leur réputation de bravoure et mirent la ville dans un grand danger. Si, dans ces moments, l'armée thébaine eût poussé jusqu'à Sparte , c'en était fait de cette nation barbare que paralysait la frayeur. Malheureusement la mort d'Épaminondas , et des ordres supérieurs émanant de Tlièbes , arrêtèrent l'armée victorieuse. Mais, si j'en crois mes pressentiments, sa ruine complète n'est que retardée, car, les temps ne sont pas éloignés où les rois de Macédoine extirperont du sol du Péloponèse cette race odieuse , et détruiront à jamais ce repaire de brigands qu'on nomme Sparte.

Je terminerai mon récit par une comparaison entre les Athéniens et les Spartiates. — Les Athéniens sont aimables^ polis, gais, francs et ouverts; en temps de paix, ils portent des vêtements enrichis de broderies et de bordures de pourpre ; ils se couronnent de fleurs, parfument leurs cheveux, parent leurs bras et leurs mains de bracelets et d'anneaux d'or. Ils aiment les arts, les théâtres, la musique, la danse , les fêtes et distractions de tous genres; mais , lorsqu'il s'agit de défendre leur patrie , ces hommes, si légers, si inconstants, endossent la cuirasse, prennent le casque et ceignent l'épée; ils marchent résolument au combat, obéissent à leurs généraux, se battent en braves, et remportent la victoire

ou se font tuer à leur poste. — Les Spartiates sont taciturnes, peu communicatifs, barbares, hypocrites et pervers; leur mauvaise foi est devenue proverbiale. Non-seulement ils s'accoutrent de vêtements grossiers, mais ils sont encore malpropres et fétides comme les Doriens, leurs ancêtres. Quant au courage, ils en ont usurpé la réputation ; car ils n'ont, en réalité, que celui de la ruse et de l'embuscade. Je ne reviendrai par sur toutes leurs défaites ; je ne citerai que la bataille de Platée. Voyez-les fuir devant l'ennemi, dans un moment où il s'agissait de vaincre ou de mourir; si les Athéniens n'étaient accourus pour soutenir le combat, c'en ^tait fait de la liberté des républiques grecques. Lorsque les Spartiates s'aperçurent que le choc athénien avait fait plier le Perse , ils revinrent sur le champ de bataille; le danger était passé, ils n'avaient plus rien à craindre; alors, ils fanfaronnèrent comme des Trai^yles (1) . Le poëte Tyrtée, qui connaissait parfaitement les mœurs Spartiates, se donna toutes les peines imaginables pour leur inspirer le vrai courage. Platon, qu'on ne saurait accuser de mensonge, regardait ce peuple comme le dernier des peuples de la Grèce, pour le vrai courage ; mais aussi, coïnme sans égal pour la ruse , la mauvaise foi, l'opiniâtreté dans ses entreprises ; pour l'orgueil

(1) Trasyles, signifie hommes pusillaiiiiiies, timides, craintifs dans un grand péril, mais très-audacieux, fanfarons quand le danger est passé. Ulysse, chez les anciens, était le type des Trasyle».

^ 215 — et l'ignorance et la barbarie. — Diog?ne disait qu'il ne connaissait d'homme plus poltron qu'un Spartiate pris au piège. — Xénophon lui-même, quoique ami d'Agésilas, n'avait pas une opinion plus favorable des Spartiates. Toutes ces opinions réunies prouvent que mon récit n'est point exagéré.

Et, maintenant, opposerai-je les femmes d'Athènes à celles de Sparte ? La comparaison ne saurait être, non plus, en faveur de ces dernières. La renommée qui publie le courage des femmes Spartiates est encore un mensonge. Beviens avec ou dessus, ces mots prononcés, dit-on, par une mère donnant le bouclier à son fils, doivent être considérés comme exceptionnels parmi les Lacédémoniennes ; leur frayeur, leur épouvante, leurs cris de désespoir à la vue de quelques feux allumés par l'avant-garde de l'armée thébaine, suffisent pour vous en convaincre et me dispenser de revenir sur cette question.

Les femmes athéniennes sont aussi tendres mères qu'épouses fidèles; retirées dans le fond du gynécée, elles sont l'âme et l'honneur de la maison. Sans cesse occupées des soins d'intérieur, on les voit concourir, durant leur vie entière, au bonheur de la famille, Elles ne vont point au gymnase offrir leur nudité aux regards avides ; lorsqu'elles sortent pour se rendre au théâtre, aux fêtes patriotiques, c'est sous un costume décent et le visage voilé. La lutte et le pugilat leur sont inconnus; elles ont le bon sens decompren-

— 'ZW — dre que ces violents exercices ne sont point de leur sexe, et que l'homme préfère une femme à un athlète. Elles ne vont pas, ainsi que les vierges de Lacédémone, se jeter en troupe dans l'Eurotas; mais elles possèdent des bains domestiques dont elles usent chaque jour ; c'est pour cela que l'Athénienne est d'une propreté recherchée, qualité essentielle pour une femme, et qui fait complètement défaut à la Spartiate. — Les Athéniennes s'habillent avec goût et coquetterie; elles aiment les parures , les bijoux, les parfums, les essences et les fleurs; on les distingue à leur trace embaumée. Les Spartiates, au contraire, s'habillent en dépit du goût; leurs parures sont lourdes et mal distribuées ; leur démarche est aussi gauche que celle des Athéniennes est légère et gracieuse; on les devine de loin à l'odeur du beurre rance dont elles graissent leurs cheveux.

L'Athénienne est spirituelle, aimable, riante, d'un commerce agréable ; elle est douce, compatissante et généreuse. La Spartiate est ignorante, grossière, dure, orgueilleuse et revéche ; son cœur est d'acier pour les peines d'autrui.

Les aventures amoureuses sont rares à Athènes, parmi les femmes mariées , c'est le contraire à Sparte; il n'est pas d'étranger qui, étant venu dans cette ville, ne s'en retourne sans avoir obtenu quelques faveurs. Le relâchement des mœurs y est plus profond qu'en aucune autre ville du Péloponèse et

de l'Attique ; on assure même que beaucoup de femmes du premier rang sont entachées du vice (TAndromanie. Les causes de cette dissolution se trouvent dans l'absence prolongée des maris, pendant les guerres et sièges de longue durée ; dans le manque total d'éducation et de retenue ; dans l'abus du vin et la pratique des bacchanales. — Les immenses richesses, provenant du pillage de toutes les villes subjuguées, et les dépouilles annuelles de la Messénie, passées aux mains des femmes par droit de succession, doivent être comptées parmi les causes de la décadence des mœurs ; les femmes riches emploient leur argent et leur crédit à assouvir leurs passions. A Sparte, la femme commande à l'homme par la richesse de sa dol; à Athènes, où l'institution matrimoniale est beaucoup mieux réglée, c'est l'homme qui commande à la femme.

Enfin, il existe à Athènes une classe de femmes qui rendent le séjour de cette ville des plus agréables et concourent à la politesse de nos mœurs ; je veux parler des Hétères, les seules femmes de la Grèce qui puissent fréquenter les écoles des philosophes et les ateliers des artistes. Leurs connaissances variées, leur esprit de conversation, leurs talents en musique, en poésie, leurs grâces, leur amabilité, leur doux commerce, attirent à elles les hommes les plus distingués de la Grèce. Elles donnent des fêtes, des soirées, oi!i l'on vient se former au bon g'i^iît,

aux belles manières. Le plus souvent , c'est chez elles que les poètes puisent leurs inspirations, et nos grands artistes, l'idéal de nos compositions; elles sont l'ornement de la cité et l'âme des plaisirs. Vous voyez qu'entre la femme athénienne et la Spartiate la différence est énorme : l'une est à l'autre ce que la fleur est à l'épine; ce que la civilisation est à la barbarie.

Là se termine mon récit, et je m'estimerai heureux s'il a pu intéresser ma bienfaitrice.

Laïs tendit la main au narrateur et lui dit :

— Nous t'avons tous écouté avec plaisir, Eudamas ; sois satisfait. Chaque fois que l'occasion s'offre à moi d'être utile à mes semblables, j'en rends grâce aux dieux; mais je les remercie doublement de m'avoir accordé la faveiw de me procurer en toi un ami dévoué. Tu n'es pas seulement un homme de cœur, tu es encore un homme d'intelligence ; ton récit me l'a prouvé. Puisque la reconnaissance t'a lié à moi, puissé-je, brave Eudamas, te faire oublier les malheurs du passé et te préparer des jours heureux dans l'avenir 1

Eudamas baisa la main do sa bienfaitrice et reçut les félicitations de toute l'assemblée ; Aristippe et Cluon lui tendirent la main, pour resserrer les nœuds d'une amitié durable.

Alors Laïs prenant la parole :

— Nobles Ambraciens, dit-elle, vous connaissiez

l'histoire du peuple de Sparte, que vient de vous faire Eudamas avec toute l'impartialité qui le caractérise; il vous reste maintenant à connaître celle du peuple d'Athènes, beaucoup plus curieuse, puisque la cité de Minerve est le centre de la civilisation grecque. Notre ami Cléon, Athénien de naissance, vous tracera demain le portrait de ce peuple remarquable par sa politesse, ses vertus et aussi par ses vices.

Cléon répondit, en jetant uu amoureux regard sur Laïs.

— J'accepte avec un double plaisir la proposition qui m'est faite; d'abord, parce qu'aucun mortel ne saurait refuser ce que demande Laïs; ensuite, parce que je serai heureux de donner aux nobles Ambraciens qui m'écouteront, une idée du pays d'Athèaes, si fertile en grands hommes.

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