LES ATHÉNIENS
C'est surtout de nos jours que le caractère athénien se dessine sous ses formes les plus naturelles. Les habitants de l'Attique se distinguent des autres peuples de la Grèce par leur esprit, leur politesse et leur amour de la liberté. Mais ils sont légers, frivoles, inconstants, enthousiastes, se passionnant pour tout ce qui est nouveau et oubliant le soir l'idole du matin. — Appréciateurs et jaloux du vrai
(1) Voyez la biographie d'Alcibiade dans les Nuits corinthiennes,
mérite; votant des couronnes à leurs grands hommes, puis les condamnant à boire la ciguë. — Bons et bienfaisants par nature, ioliumains et barbares par caprice. — Superstitieux au dernier point ; ajoutant foi aux oracles, aux présages, aux apparitions d'êtres surnaturels, et devenant le jouet d'habiles jongleurs qui vivent aux dépens de leur crédulité. — Je m'arrêterai quelques instants sur ce côté défectueux des Athéniens, afin de démontrer combien la théocratie aveugle est ennemie du progrès.
Le peuple athénien est, peut-être, de tous les peuples civilisés, le plus superstitieux; il se laisse tromper par de nombreux charlatans sacrés, qui lui imposent la croyance aux mensonges les plus grossiers. La populace ignorante regarde ces imposteurs comme des êtres privilégiés et leur accorde confiance et respect. Les fêtes, les sacrifices, les offrandes sur les autels, sont plus multipliés à Athènes que partout ailleurs. — Les phénomènes les plus naturels, les plus ordinaires, tels qu'une éclipse, une pierre qui tombe, un chien qui hurle, un enfant qui pleure, un meuble qui craque, etc., etc., sont pour ce peuple des présages d'événements heureux ou malheureux. Ces superstitions ont été, bien souvent, nuisibles aux armes et à la prospérité des Athéniens. — A l'instigation de la classe sacerdotale, plusieurs lois contre l'impiété sont en vigueur. Ces lois barbares, spécialement dirigées contre îea
— TH — philosophes et les gens éclairés de la nation, éternisent les f l'ieurs, les mensonges et mettent obstacle à la propagation des lumières. Les accusations d'impiété n'ont aucun caractère déterminé et sont purement arbitraires. Ainsi, le philosophe qui explicfue ceitains phénomènes de la nature, peut être accusé d'-rapiété. Le philosophe qui oserait nier l'existence des l'aunes, des Sylvains, des Oréades et autres divinités champêtres, serait également accusé et condamné. L'homme de bon sens qui hausserait les épaules devant les mômeries des prêtres d'Eleusis, serait promptement jugé et condamné. — Les haines particulières trouvent, dans ces lois, un moyen d'assouvir leurs vengeances. Tout récemment, l'orateur Andocide fut accusé d'impiété par les linanciers d'Athènes. Heureusement pour Andocide qu'il maniait bien la parole ; il se défendit et prouva que ses accusateurs étaient des banquiers d'accord avec l'hiérophante payé par eux.
(( Ces avides financiers, dit-il au peuple assemblé, < voulaient affermer le droit d'entrée des marchana dises étrangères moyennant trente talents; j'en ai a offert trente-six et les banquiers désappointés, « furieux, ont cru me perdre en m'accusant d'im- « piété. Mais le peuple athénien a trop de bon sens a pour ne pas y voir clair ; ce sont les banquiers « qui devraient être condamnés, car ce sont eux c qui s'engraissent des sueurs du peuple.»
Andocide fut absous, malgré le pouvoir de l'hiérophante. — Selon avait aboli ces déplorables coutumes; l'intérêt de la caste sacerdotale les ût rétablir, à la honte de l'humanité. De nos jours, cependant, tous les yeux semblent avoir été dessillés par la condamnation du sage Socrate; l'Aréopage a de nouveau rayé du Code athénien les accusations d'impiété. Fassent les dieux qu'elles soient à tout jamais abolies!
Les Athéniens ont la passion des fêtes, des spectacles et jeux publics; ils aiment le luxe, la parure et tout ce qui flatte les yeux; ils sont gourmands et se livrent, sans réserve, aux plaisirs de la table. Chez eux, un bon cuisinier est un personnage important; ouïe caresse, on se l'arrache. L'esclave Chérips, qui excellait dans l'art culinaire, obtint de l'Aréopage le droit de bourgeoisie, pour avoir invente un ragoût truffé délicieux. Dans la sage ville de Minerve point de festins sans fleurs et parfums; les bouffons, les joueuses de flûte, les danseuses, les courtisanes divertissent les convives; les coupes se vident et se remplissent incessamment; la joie qu'exaltent les fumées du vin devient de plus en plus bruyante et souvent dégénère en liberté licencieuse.
L'Athénien parle avec facilité et beaucoup d'emphase; il est naturellement très-verbeux, d'où ce proverbe : On parle plus à Athènes en un jour qu'à Sparte en une année. Le défaut de la curiosité est
passé chez lai à l'état d'instinct; le moindre incident, la plus petite nouvelle suiTiscnt pour attrouper la foule et l'occuper des heures entières; le l'ait suivant, pris entre mille, en fournit la preuve :
Un jour, l'Aréopage et le couple étaient assemblés pour discuter une question des plus graves ; le jeune Alcibiade arrive sur la place, et, par mégarde, laisse échapper un petit oiseau qu'il tenait dans son sein. Aussitôt Alcibiade et ceux qui l'entouraient se mettent à courir pour rattraper le petit oiseau ; leur exemple est suivi par d'autres spectateurs ; ceux-ci en entraînent un plus grand nombre ; bientôt la curiosité gagne toute l'assemblée ; on veut savoir ce qui est arrivé, on questionne l'un, on écoute l'autre. Les orateurs réclament vainement l'attention; la foule déserte la place, court à droite et à gauche, s'éparpille, se forme en groupes, arrête, interroge ceux qu'elle rencontre ; recueille les on dlt^ les débite, à son tour, en les dénaturant ; enfin, après un temps plus ou moins long, lorsqu'on finit par savoir qu'un petit oiseau est la cause de cette agitation, de ce tumulte populaire, tout le monde se mit à rire et à plaisanter.
Les Athéniens, en général, sont bien faits, vigoureux et d'une beauté qui les distingue des autres peuples du Péloponèse ; la situation topographique de leur pays, les exercices gymnastiques, de rigueur dans l'éducation publique de la jeunesse, sont sans
doute la cause de ce privilège. La danse, l'équitation, le maniement des armes, les évolutions stratégiques commencent, pour eux, à dix ans, et finissent à dixhuit. Quan^ aux exercices de l'esprit, on leur enseigne partout la syntaxe, la prosodie, la rhétorique, la déclamation, toujours la musique et souvent la poésie, d'où naît ce langage harmonieux et pur, ce goût délicat qui fait des Athéniens la nation la plus spirituelle et la plus polie des nations de la terre.
Les champs de la philosophie et de l'éloquence sont cultivés, à Athènes, d'une façon toute particulière ; des hommes justement célèbres y font germer les fruits de la sagesse. Malheureusement, à côté de ces noms illustres, on voit les noms d'une foule de sophistes, dont le seul mérite est d'embrouiller les questions les plus claires, par des arguties et des mots sonores, mais complètement vides. Voilà pourquoi l'on rencontre à Athènes la sagesse, la modestie, à côté de l'orgueil et de la folie ; l'austérité à côté de la sensualité et le vice auprès de la vertu.
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