‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 29 sur 45 · LES ATHÉNIENNES · texte numérisé non relu

LES ATHÉNIENNES

Les Athéniennes passent pour les femmes les plus coquettes du monde ; si elles ne sont pas les plus jolies, on ne saurait leur refuser d'en être les plus aimables, les plus polies ; ces qualités prennent leur source dans leur éducation et le milieu où

elles vivent. Tout est charmant, tout est poétique à Athènes, et ces charmes et cette poésie se reflètent en elles. Mais ces agréments ne doivent point franchir les portes du gynécée. Car, la liberté n'existe point pour les femmes d'Athènes comme pour celles de Sparte et d'Ambracie, Les Athéniennes vivent enfermées; elles appartiennent tout entières à leurs maris, à leurs familles, et doivent rester étrangères aux bruits du monde ; il ne leur est permis de sortir que ponr aller au théâtre, aux fêtes et réjouissances nationales ; elles ne peuvent y paraître que voilées et entourées d'esclaves. Les législateurs de l'Atiique 38 sont exclusivement occupés de l'homme et ont oublié de travailler à l'émancipation de la femme. En revanche, ils ont toléré, protégé, encouragé même les courtisanes, je veux parler des Dyctériades, ou filles d'amour, qui font commerce de leurs charmes, qui se vendent au plus offrant, dont le nombre, autrefois fort restreint, augmente considérablement aujourd'hui.

n est urgent de ne pas confondre les femmes libres ou Uétères avec les courtisanes ; les Ilétères sont des femmes qui jouissent de leur entière liberté, ^t ne doivent compte à personne de leurs ac lions. Elles fréquentent les écoles des philosophes, des orateurs, et hantent les ateliers des artistes, à qui ellcF servent souvent de modèles; avides d'éclairer leur esprit, d'orner leur mémoire, d'ac-

Liuérir des connaissances, elles ne négligent au3un moyen pour atteindre ce but; aussi plusieurs de ces femmes sont devenues célèbres dans les annales de leur pays. Les philosophes, les Hétères et lessplendides monuments d'Athènes attirent plus d'étrangers dans cette ville que dans aucune autre de la Grèce, à l'exception de Corinthe, sa rivale (1).

La beauté physique des femmes athéniennes est au-dessous de celle des hommes, surtout de la beauté des jeunes garçons, dont les formes et les traits peuvent servir de modèles aux statues d'Apollon. Vérotandrie, ou passion contre nature, tendant à se développer chez les Athéniens, le législateur lança plusieurs décrets concernant la propreté, la toilette, la parure, et même la coquetterie des femmes dans l'intérieur de la maison. On exigea qu'aux attraits de la pudeut et de la décence, elles joignissent l'élégance du vêtement et l'éclat des parures. Dix magistrats, portant le nom de gynécosmes, furent institués avec charge d'entrer dans les maisons particulières pour s'assurer si la loi était exécutée. La rigueur de ces magistrats est extrême ; ils imposent une amende de mille drachmes à toutes celles qui, après dix heures du matin, sont mal coiffées, ont une tenue mauvaise ou négligée. Le nom des femmes frappées de l'amende est inscrit sur un tableau et

(1) Voyez dans res Nuits corinthiennes l'histoire des femmes galantes de l'antiquité.

exposé sur la grande place; la femme ainsi affichée est désormais perdue dans l'opinion publique. — A dater de la promulgation de cette loi, les Athéniennes employèrent toutes les ressources de leur esprit à rehausser leurs charmes par le prestige de la toilette et l'attrait des grâces ; non-seulement elles se firent élégantes, magnifiques; mais, extrêmes en toutes choses, elles dépassèrent bientôt les bornes de la coquetterie; ce fut à qui porterait les plus riches parures, les étoffes les plus rares; à qui se montrerait aux fêtes, la plus éblouissante d'or et de pierreries. On vit des ceintures qui coûtèrent plusieurs talents, des chaussures qui auraient fait la richesse de plusieurs familles , des éventails enrichis de pierres précieuses, des bagues, des épingles, des bracelets, pont le travail était estimé à un prix exorbitant. Une foule de modes, plus ou moins extravagantes, furent inventées pour attirer les regards; on abandonnait le lendemain le vêtement de la veille ; on changeait chaque jour de parures; il fallait à tout prix satisraire ses caprices, sans s'inquiéter si les folles dépenses d'un luxe toujours croissant n'entraîneraient pas la ruine des familles. Les maris s'en plaignirent à l'Aréopage, qui lança une autre loi pour modérer ces élans d'une coquetterie outrée. Mais l'impulsion était donnée; les femmes éludèrent la loi et continuèrent comme avant.

Je passerai sous silence mille petits détails d'une

toilette soignée, comme aussi je me garderai de divulguer les secrets du gynécée ; cependant, je vous apprendrai que le désir immodéré de paraître jolies et de plaire, porte les Athéniennes à user de moyens réprouvés de l'hygiène et souvent nuisibles à la santé. Ainsi, elles cachent leur visage naturel sous ime épaisse couche de blanc et de rouge; elles s'agrandissent les yeux en noircissant le bord des paupières avec du noir d'encens ; elles se teignent les eourcils et les cheveux; elles s'épilent soigneusement toutes les parties du corps ; elles font obus des bains parfumés et des odeurs dans leur toilette. — Les femmes qui commencent à prendre de l'embonpoint se compriment les seins avec des lames de plomb et des bandelettes, afin de dissimuler des seins trop volumineux ; elles font usage de fruits et de boissons acides pour arrêter la nutrition du corps. — Les femmes maigres, au contraire, se font appliquer des ventouses sur îa poitrine pour développer les organes qui leur fout défaut; elles se nourrissent de figues et de farines, à se rendre malades ; elles abusent des purgatifs pour se donner de l'appétit ; passent du bain au lit et du lit au bain ; tout cela pour acquérir des formes qui leur manquent. La vie molle et paresseuse des unes et des autres est la conséquence naturelle du peu de liberté qu'on leur permet. Je prouverai, par le récit d'une aventure arrivée dernièrement à Athènes, que, soit libres, soit re-

cluses, les femmes de tous les pays sont les mêmes quant au caractère, à la frivolité, à lïnconstance; et que, puisqu'il en a toujours été ainsi, les maris auront beau faire, il en sera perpétuellement de même. Le médecin Nicomakus, âgé de cinquante'cinq ans, fit la folie d'épouser la jeune Praxille, et fut assez sot pour en être jaloux. La jalousie, on le sait, est le moyen le plus sûr que puisse employer un mari pour développer l'inconstance féminine et donner le goût des amants : c'est ce qui arriva. Praxille vit Tin jour le jeune et beau Myson et en devint amoureuse. De son côté, Myson s'éprit de la charmante Praxille; il ne fallait plus qu'une occasion pour contenter cet amour mutuel, et cette occasion se présenta... Malheureusement Nicomakus, qu'on croyait hors d'Athènes, rentra inopinément dans sa maison, et surprit les deux tourtereaux. Le cas était des plus graves ; car la loi draconienne portait la peine de mort contre la femme adultère, et le supplice de la rave contre son amant (1).

Myson se dévoua... et présentant sa poitrine : — Frappe, dit-il cà Nicomakus, Praxille n'est point coupable, car c'est moi qui ai employé la violence.

A cet aveu, le poignard de Nicomakus resta immobile dans sa main.

1) Voyez la Philosophie du Mariage, où sont relatés les divers Buppliccs infligés aux adultères chez les différents peuples des temps anciens et modernes.

— Ma vie t'appartient, continua Myson mais

songo au scandale que cotte aventure causera dans Athènes ; songe aux rires moqueurs de la foule et aux sarcasmes qui t'accueilleront partout où tu te présenteras... . Accorde-nous un généreux pardon, et je quitte sur-le-champ Athènes; je jure par Jupiter tonnant de m'exiler dans un pays lointain et d'en porter ton secret dans la tombe.

Après un moment d'indécision : J'accepte, dit Nicomakus. 11 prit Myson par le bras, et d'une haleine Tentraina au Pyrée, le fit monter sur un bâtiment qui partait pour la Sicile ; puis, le front soucieux, reprit le chemin d'Athènes. Rentré dans sa maison, il veut moraliser l'épouse intidèle; il l'appelle, la cherche et ne la trouve pas...

Praxille, redoutant la vengeance du jaloux, avait jeté un manteau d'homme sur ses épaules, puis était sortie du gynécée derrière les talons de Nicomakus; à la faveur de ce déguisement, elle avait pu le suivre jusqu'au P^-rée sans être reconnue, et s'était embarquée sur le même bâtiment qui devait emporter le jeune Myson.

Tel est l'instinct de la femme, et tel sera toujours le sort des maris jaloux.

Quelques vires étoutTés se firent entendre parmi les auditeurs, et Cléon continua :

Je pourrais vous citer mille faits analogues, mais J6 ne saurais abuser de votre attention, et je termine

cette peinture des mœurs par quelques traits des plus saillants du caractère des habitants de l'Attique. Les Athéniens sont, en général, réputés inteUigents, spirituels, lins, rusés, jaloux des succès d'autrui; grands parleurs, vaniteux à l'excès, très-moqueurs; mêlant toujours la plaisanterie aux discussions les plus graves, et se gardant d'interrompre les joies d'une fête pour s'occuper d'affaires importantes. — Braves et opiniâtres dans leurs entreprises ; méprisant les dangers, sacrifiant leurs biens et leur vie pour le salut de la patrie; parfois aussi, découragés, timides, plus faibles que des enfants ; offrant dans leurs actions les contrastes les plus tranchés. Cette légèreté d'esprit, cette inconstance dans ie caractère entraînera nécessairement, un jour, la ruine d"un peuple qui s'est placé à la tête de notre civilisation. J'ose même avancer que, si Athènes n'était point gouvernée par des hommes de génie, il y a longtemps qu'elle serait devenue la proie du Perse ou du Spartiate. Tôt ou tard elle ne saurait échapper au sort qui la menace ; puisse la Sage Minerve retarder le jour fatal de sa destruction !

Lorsqu'on jette un coup d'œil observateur sur l'histoire des Athéniens, on est frappé de la tendance continuelle des esprits à se lancer inconsidérément dans les entreprises les plus folles, les plus hasardeuses en faveur de la liberté. Ou s'aperçoit que ce peuple est incessamment travaillé nar le désir de la

nouveauté. Libre, il sape, renverse îe gouvernement républicain pour la forme monarchique; mais bientôt il chasse ses rois d'adoption et revient à la république. Toujours au nom de la liberté, il livre la puissance souveraine à des tyrans ambitieux ; et, à peine ceux-ci ont-ils commencé à exercer l'autorité dont ils sont revêtus, qu'on cherche aies renverser. A Athènes, chaque jour a son idole : celle de la veille n'est pas celle d'aujourd'hui. On condamne à mort ou à l'exil les grands hommes, objets d'admiration et de respect; le lendemain on regrette l'odieuse condamnation de la veille; on gémit, on s'accuse, et des monuments expiatoires sont votés, comme une réparation due à leur mémoire.

Vous le voyez, l'esprit de mobilité fait partie essentielle du caractère des peuples de l'Attique. Toujours oublieux du présent et jetant son espoir dans l'avenir, l'Athénien marche de révolution en révolution; chaque aurore est pour lui celle de la liberté; chaque soir il s'endort dans les fers des tyrans qui savent le flatter. Tel est et tel sera le peuple athénien jusqu'au jour où il perdra pour jamais sa nationalité.

En résumé, l'histoire des Athéniens peut se diviser en quatre époques : — L'âge héroïque, ou temps 10 îa barbarie et de la force brutale. — Le siè<?V de Dracon, ie Selon, ou des lois. — Le siècle de TJiémistocle et d'Aristide, ou siècle de la gloire. —

Le siècle de Périclès ou celui du luxe et dos arts ; mais aussi le siècle de la décadence..

SECTION IV

MORT DE LÉONTIDÈS

Au moment où Cléon achevait son récit, un officier de l'armée entra et demanda à être conduit devant Laïs ; il s'inclina devant elle et lui présenta la dépêche dont il était porteur. Laïs, après l'avoir parcourue d'un œil inquiet, poussa un soupir de douleur, arracha sa couronne de fleurs, la rejeta loin d'elle, puis s'enveloppa la tête d'un long voile.

Tous les regards se fixèrent sur Laïs; il se lit ud profond silence, et sur les visages muets se peignirent les angoisses de l'attente,

— Lis, Aristippe, dit Laïs en lui remettant la dépêche, apprends aux nobles Ambraciens l'affreux malheur qui me frappe et l'immense perte qu'ils ont faite.

Aristippe lut :

a Après un combat des plus meurtriers, l'armée thossalienne a été battue et mise en déroute complète. Nos troupes ont remporté une brillante victoire, mais elles ont à déplorer la perte du brave général Léontidès »

Tous les convives, à l'exemple de Laïs, arrachèrent

~ 240 — leurs couronnes et la salle du banquet fut immédiatement évacuée.

aussitôt que la mort du général Léontidès se fut répandue dans la ville, les habitants prirent le deuil ; car Léontidès était pour les Ambraciens ce que Périclès avait été pour les Athéniens. La frise du palais de Laïs fut tendue de noir ; entre chaque colonne du péristyle on alluma des torches funéraires ; les tribunaux, les gymnases, théâtres et autres établissements publics furent fermés; la douleur devint générale. Le lendemain, Eudamas arriva, escorté d'une troupe de guerriers, portant les cendres et les armes entourées de lauriers du général. Les députations des différents corps de l'État vinrent au devant pour les recevoir ; rien ne fut épargné pour donner à ces funérailles une magnificence digne de la haute position du défunt. — Cent jeunes guerriers couronnés d'asphodèle et tenant une branche de laurier à la main, ouvraient la marche du convoi. — Cent jeunes filles, portant des couronnes de fleurs et des rameaux de cyprès, suivaient, ayant à leur tête l'épouse du défunt, enveloppée d'un voile noir parsemé de larmes d'argent. — Les amis du général formaient l'ellipse autour de l'urne, et tous, la;douleur dansTâme, cheminaient lentement au son des flûtes, interrompues de temps à autre par le cri déchirant et lugubre des buccins.

Lorqu'on fut arrivé au penchant de la colline oùun

cénotaphe provisoire avait été dressé, le chef des cérémonies y déposa l'urne cinéraire, en invoquant les dieux. Les cent jeunes filles et les cent jeunes garçons firent le tour du cénotaphe en y jetant une à une leurs couronnes ; Laïs s'agenouilla et resta le front appuyé sur le marbre du tombeau pendant qu'on exécuta les danses des funérailles et qu'on fit des libations. — Lorsque la cérémonie fut terminée, l'épouse du défunt, accompagnée des jeunes filles, regagna lentement son palais où, d'après la coutume des Ambraciens , elle devait rester enfermée pendant une décade, sans communiquer avec personne. Cette coutume semble avoir été établie pour laisser à la veuve le temps d'écouler ses larmes et sa première douleur.

Le onzième jour, au matin, un magistrat vint ouvrir les portes du palais et prononça ces mots :

ce Veuve du général Léontidès, tu es libre... »

Alors, entrèrent les premiers, Aristippe, Gléon et Eudamas : ils trouvèrent Laïs plongée dans la tristesse, indécise sur le parti qu'elle avait à prendre, et voulurent la consoler,

— La perte que je viens de faire, leur répondit-elle, est irréparable et portera son influence sur le reste de ma vie. L'éclat du nom glorieux de Léontidès avait rejailli sur Laïs; on avait oublié Ttlétère de Corinthe et l'on s'inclinait devant l'épouse du général. Le lien qui m'unissait à cet homme généreux

s'est brisé ; mais la reconnaissance, le respect, dus à sa mémoire, vivront toujours dans mon coeur. Désormais, sans appui sur celte terre étrangère, quel parti dois-je prendre?...

— Laïs, interrompit Eudamas, rappelle-toi que je fus dépêcîiépar les Corinthiens pour te dire que leur amour te réclame, non comme la plus belle des Hétères, mais comme la divinité tutélaire de leur ville.

— Dans cette circonstance, mes bons amis, Aristippe et Cléon, que me conseillez-vous de faire?

— Lorsque le cliéne tombe, répondit Aristippe, le lierre qui l'enlace est nécessairement entraîné dans sa chute... je te conseille de quitter Ambracie le plus tôt qu'il te sera possible... Lais ayant perdu son appui vivrait désormais ici obscure... oubliée peut-être...

— Cléon partage-t-il l'avis d'Aristippe?

— Je pense exactement de même.

«~ Alors, je suivrai vos conseils.

— Merci aux dieux! de cette détermination, s'écria Eudamas; je pourrai consacrer ma vie entière à Laïs, ma bienfaitrice,

Laïs fit, en conséquence, ses préparatifs de départ. Après avoir abandonné aux pauvres d'Ambracie la plus grande partie des richesses que Léontidès lui avait laissées, elle mit à la voile pour Corinthe, emportant l'admiration et les regrets de toute la nation ambracienne.

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