CHAPITRE PREMIER
Laïs de Corînthe. — Son enfance, — Diverses circonstances qui la tirèrent de l'obscurité et préparèrent sa fortune.
La femme, si célèbre dans les annales de la beauté, qui porta le nom de Lais de Corinthe, était, d'après le manuscrit grec que nous avons eu sous les yeux, originaire de l'île d'Égine. Orpheline dès le bas âge, Laïs fut recueillie par une bouquetière éginète qui l'envoyait chaque jour, sous le portique du temple de
(1) La plupart des historiens pensent qu'il a existé plusieurs Laïs, comme il a existé plusieurs Orphées, plusieurs Hercules : l'une naquit à Bicarré, petite ville de Sicile; l'autre passe pour avoir été fille d'Alcibiade et de Timandra ; la troisième Laïs, la plus célèbre, est celle dont nous traçons l'histoire.
Junon-Liicine, vendre des couronnes de fleurs aux femmes qui voulaient en parer la statue de la déesse pour se la rendre favorable. Elle vécut ainsi jusqu'à l'âge de dix ans, sans que rien fit prévoir les brillantes destinées qui lui étaient réservées.
Le sculpteur Scopas se promenait un matin sous le péristyle du temple, rêvant à la composition de sa fameuse Venus Eucharile {i). Ses yeux s'arrêtèrent par hasard sur la jeune Laïs, dont les mains chargées de fleurs et levées au niveau des épaules, imitaient la pose gracieuse des cane fores (2) pendant les sacrifices. L'artiste saisit, du premier coupd'œil, toute la souplesse des lignes et l'élégance des formes que promettait pour l'avenir ce joli corps de nymphe.
— Par Vénus ! lui dit- il en s'approcliant d'elle, tu es la charmante figure que je rêve; porte chez moi ta moisson de fleurs, moins fraîches que tes joues, elle te sera payée ce que tu voudras.
L'enfant, joyeuse de l'offre et des compliments, suivit Scopas, et, le lendemain, ils s'embarquèrent secrètement pour Athènes.
La fameuse Aspasie, de Milet, veuve de Périclès et remariée à un riche marchand, tenait encore, dans cette capitale, école d'éloquence et académie d'a-
(1) Vénus Eucbarite, ou très-gracieuse.
(2} Jeunes filles chargées de porter des corbeilles de Heurs pendant les cérémonies religieuses.
mour. Socrate, Platon, Antisthènes, Xénophane et d'autres éminents philosophes s'y rendaient assidûment. Malgré son grand âge, on se pressait autoui d'elle, et sa maison était le rendez-vons de ce qu'il y avait de plus distingué dans Athènes. Ce fat à cette école que la jeune Lais reçut les premières leçons de ce doux art de plaire qui devait la rendre, un jour, la première de ces adorables Uétères (1) dont s'enorgueillissait la Grèce.
Laïs entrait alors dans sa seizième année, et les artistes, éblouis par ses charmes, déclaraient n'avoir jamais vu un corps offrant tant de grâces réunies à tant de beauté. Aspasie, âgée d'environ soixante-dix ans, s'était attachée Laïs et se montrait glorieuse d'avoir auprès d'elle un si rare trésor.
Déjà la ville d'Athènes proclamait la plus belle de toutes les femmes celle qui avait servi de modèle àla composition de la Vénus Eucharite\ mais, Laïs avait les yeux tournés sur Corinthe, ville célèbre par les privilèges qu'elle accordait à la beauté. A la mort d'Aspasie, elle quitta la ville de Mmerve pour celle de Corinthe, sa future patrie adoptive etla résidence favorite de Scopas. Avant d'aller plus loin, un mot sur ce grand sculpteur.
Scopas naquit à Paros, l'an 421 avant l'ère chré-
(1) Voyez, dans les A^m7s Corinthiennes, par A. Debay, !a Notice historique sur les Hétères de l'ancierme Grèce.
tienne, et florissait en 393. Il fut le sculpteur des Grâces, comme Anacréon en avait été le poète. Sa réputation grandit avec ses talents et fo répandit de bonne heure dans l'ancien monde. Plusieurs métropoles l'attirèrent à elles et se firent gloire de le posséder : Athènes, Gorinthe, Éphèse, Delphes, Mélase, etc., s'enrichirent de ses chef-d'œuvres.
Parmi les nombreux ouvrages de ce grand homme, on cite : — un Apollon, — un Mars,- — un Neptune et un Achille du plus beau travail, — Thetis, — Éros, — Phaéton, et une charmante Canéfore^ — un Désir et un Amour armé de l'arc, sortirent ensuite de son ciseau. Plus tard, il se livra aux grandes compositions des Néréides , assises sur des dauphms, des Triions entourant le char de Tîœtis; — le troupeau de P/iorcuset beaucoup d'autres figures marines. — On lui attribue le groupe si célèbre de Niobé, et l'on est incertain si le Janus syrien, le Cupidon tenant la foudre, sont de lui ou de Praxitèle ?
Le pfus admirable chef-d'œuvre de Scopas fut sans contredit, son Aphrodite nue ou Vénus Eucharite, pour laquelle Laïs servit de modèle. Cette ravissante statue, que Gorinthe conserva comme une de ses merveilles, attira l'admiration de tout le monde et fit naître l'amour du beau. Bien des années après, la Vénus de Scopas fut jugée supérieure à celle de Praxitèle, par le fini des contours et l'har-
monie des proportions. Polyclète s'en servit pour exécuter cette fameuse statue, dans laquelle toutes les proportions se trouvaient si exactement observées, que les artistes la surnommèrent le Canon^ c'est-à-dire la règle.
Semblable à notre Michel-Ange, Scopas réunissait au talent de sculpteur celui de graud architecte; il décora les temples de Delphes et d'Éphèse des richesses de sou ciseau. Ayant sous ses ordres les sculpteurs Braxis, Thimothéus et Léocharès, il travailla aux ornements du magnifique tombeau qu'Artémise élevaàMausole, son époux. Entni, il fut l'artiste de son époque le plus estimé elle plus fécond.
Une circonstance particulière signala l'arrivée de Laïs à Corinthe. A peine entrée dans cette ville, elle alla directement au temple de Vénus pour offrir une couronne à la déesse. Ce jour-là, le temple était rempli de courtisanes en habits de fête; le peuple se pressait sur la place et encombrait les hautes marches du temple ; un ennemi puissant venait de déclarer la guerre à la répubhque. Jadis, Corintlie, assiégée par une armée nombreuse, avait dû sa délivrance à la puissante reine des amours ; depuis ce tte mémorable époque, une loi ordonnait à toutes les courtisanes, au jour du danger, de se réunir dans le temple d'Aphrodite et d'implorer son assistance par des sacrifices; car la ville était sous le patronnge
de cette déesse. Voilà pourLjuoi le peuple aîïluaitsur la grande place de Corinthe.
La foule s'écarta pour laisser passer Laïs, un murmure d'admiration s'éleva sur son passage. Arrivée devant la statue d'or et d'ivoire de la déesse, Laïs lui oifrit sa couronne et fit cette prière :
« 0 puissante Aphrodite ! que toutl'Olym-pe adore, exauce les vœux de celle qui se consacre désormais à tes autels ; protège la ville de Corinthe que je choisis pour patrie, et sois-lui toujours favorable. »
Elle se leva; puis ayant détaché son collier, elle b passa au cou de la déesse en ajoutant :
« C'est ce quej'ai de plus précieux, daigne l'accepter comme un faible hommage de ma reconnaissance. »
La grande-prêtresse, qui était venue recevoir Laïs, prit une couronne au front de la statue et, la posant sur la tête de la jeune néophyte, lui dit .
« 0 Laïs ! je te proclame la plus belle des Hé f ères de Corinthe, tu seras aussi la plus honorée, la plus riche. Aux jours de ta fortune, souviens-toi de remercier la déesse par des présents. »
Laïs, jeta le voile qui la couvrait pour embrasser la grande-prêtresse; sa chevelure se déroula sur ses épaules, sa belle figure parut animée d'un rayon divin, et le peuple, frappé de tant d'attraits, séduit par tant de cnarmes, se précipita sur les marbres du temple, et porta Laïs en triomphe au milieu de l'enthousiuome général.
Un riclie et vieil eupalride (noble), nommé Léontidès, se chargea de la jeune Laïs et lui proposa de la faire son héritière, si elle consentait à rester avec lui.
— Alors vous serez mon père ? lui dit naïvement Laïs.
— Et toi, tu seras ma fille, répondit Léontidès ; car l'âge me défend d'être pour toi autre chose.
Laïs passa trois années dans la maison de son père adoptif, à qui elle servit, pour ainsi dire, de gardemalade. Le vieillard, reconnaissant des soins do sa fille, lui légua toute sa fortune. Pendant ces trois années, les philosophes et les premiers artistes de Corinthe furent chargés de l'instruction de Laïs. Douée d'une grande aptitude, la jeune Corinthienne fit de si rapides progrès, que ses maîtres laregardèrent comme un de ces êtres privilégiés qui font la gloire d'un siècle.
Le vieux Léontidès ne jouit pas longtemps du bonheur d'avoir auprès de lui ce rare trésor : un violent accès de goutte fétouffa au moment où il s'y attendait le moins. Le défunt n'avait aucun héritier direct; par un testament Lien en règle, il laissait tûut^ sa fortune à sa fille adoptivc.