‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 4 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jardins et soirées de Laïs.

Désormais libre de ses actions et maîtresse d'une grande fortune, Laïs jeta un coup d'oeil pénétrant sur l'avenir qui s'ouvrait devant elle. Deux routes se présentaient pour marcher dans la vie : l'une douce et tranquille conduisant au gynécée; l'autre semée de tleurs, plus souvent d'épines, difficile, tourmentée, mais éclairée par le soleil de la liberté : laquelle prendre? Avec la conscience qu'elle avait du pouvoir de ses charmes sur les hommes ; avec ses penchants à l'indépendance et son amour du plaisir, lui était-il possible de faire à un seul homme le sacrifice de sa liberté ? D'^'vait-elle se ranger, au risque d'un éternel repentir, dans la vénérable cla.-se des matrones, ou renoncer d ce titre honoré pour s'assurer le droit de vivre à sa guise et d'être heu-

rense à sa manière ?Elle choisit ce dernier parti et se déclara Hétère ou femme libre.

A l'exemple d'Aspasie,la belle Laïs oiurit àCorintbe nne école d'éloquence et une académie d'amour. Le siège de cette école se tenait dans un immense jardin dont le luxe et la magnificence donnèrent lieu à ce proverbe : « Si Athènes se glorifie de son Parthénon, Corinthe s'enorgueillit des jardins de Laïs. » Ja. mais femme ne porta si haut le luxe des meubles, des habits et la magnificence des fêtes; elle était l'astre radieux qui attirait tous les regards; elle disposait de tous les cœurs; c'était la mode de l'aimer, et cette mode n'était point un caprice. Les jeunes gens des premières familles, les nobles et riches étrangers fréquentaient la maison de Laïs; on y voyait des orateurs, des poêles, des philosophes; parmi ceux-ci oncite Platon, Antisthènes, Eschine, Diogène, Aristippe, etc. Ce fut à ce dernier qu'elle dut sa brillante réputation. En effet, Aristippe se plut à cultiver les heureuses dispositions de sa jeune maîtresse; il lui enseigna l'attrayante philosophie du plaisir, étendit ses connaissances et donna à son langage cette pureté, cette forme brillante et ce piquant recherché qu'on nommait sel atfiqne. C'était en foulant des gazons émaillés de fleurs, sous des ombiagos embaumés, au doux murmure des cascades et des eaux jaillissantes, qu'on s'entretenait d'art etde philosophie. Dans ces jardins délicieux, bien des sages

— IG — furent vaincus, et plus d'un austère stoïcien se vit forcé de rendre les armes à la beauté.

La fortune que Laïs tenait de son bienfaiteur, et dont elle avait dépensé une partie en actes de bienfaisance, n'aurait pu suiïïre aux frais de sa maison, si les riches cadeaux qu'elle recevait de ceux qui venaient la voir, ne l'eussent aidée dans ses dépenses. Elle dut aussi à la libéralité de ses amants cette profusion de marbres et de tableaux qui firent da ses jardins une espèce de musée.

Il ne suffisait pas d'être riche et d'apporter de riches présents pour entrer dans ce délicieux sanctuaire, où toutes les voluptés vous étaient promises; il fallait encore être bien élevé, aimable et se soumettre complaisamment aux tendres épreuves qu'imposait la beauté ; il fallait, selon le langage de Platon, sacrifier aux Grâces avant de sacrifier à l'Amour. L'homme brutal ou stupide^, l'être grossier et de mauvais ton n'était point admis, malgré son or, dans cette élégante académie, où tout le monde faisait assaut d'esprit et de bonnes manières.

Les choses ne se passaient point dans le jardin de Laïs comme, plus tard, dans ceux d'Épicure, où la courtisane Léontium s'inquiétait fort peu du nombre et de la publicité de ses amours. Chez Laïs, au contraire, il existait une sorte de décence naturelle qui s'opposait aux écarts d'un^. trop grande liberté : les tendres causeries se faisaient loin de toute

oreille indiscrète, et l'amour heureux se cachait toujours sous les voiles du mystère.

S'il faut en croire quelques fragments des lettres d'Aristippe, parvenues jusqu'à nous, la maison de la célèbre Corinthienne no s'ouvrait qu'à un petit nombre de privilégiés. Celui qui en demandait l'entrée, pour la première fois, devait se soumettre à une espèce d'initiation dont voici l'exposé :

Le nouvel agréé, conduit par un des habitués do la maison, franchissait une petite porte située au fond du jardin; et, après avoir marché, pendant quelque temps, sous des berceaux de myrtes et de rosiers, arrivait à un vaste rond-point entouré de charmantes statues. Au centre de ce rond-point, deux groupes de naïades, armées d'urnes à larges ouvertures, versaient dans un bassin de porphyre, des nappes de cristal. Deux longues avenues, bordées de platanes, partaient du rond-point et allaient aboutir à deux autre? bassins, où des cygnes semblaient jouer avec un groupe de sirènes dont le marbre était aussi blanc que leur plumage. Ensuite, de distance en distance, des allées sombres et mystérieuses; de charmantes petites tonnelles, au fond desquelles s'élevait, sur son piédestal, la statue de V Amour discret, le carquois à ses pieds et un doigt sur la Douche, pour annoncer que la discrétion était exigée au sortir de ces lieux : — ici, des parterres couverts des fleurs les plus rares; là, de frais tapis de gazon : plus

loin, les sentiers capricieux d'un labyrinthe se perdant sous de hautes charmilles ; et toujours des marbres représentant la Beauté, les Grâces, l'Amour et le Plaisir. D'un autre côté, des échappées, à travers d'épaisses masses de feuillages ; des lointains admirables, des jeux d'ombre et de lumière, des rapprochements à s'y méprendre, des illusions d'optique à vous saisir d'étonnement; partout, de magnifiques perspectives, des eaux limpides, des gazons et des fleurs! -— L'imagination la plus riche avait tracé le plan de ces jardins que le luxe et les arts embellissaient de leurs merveilles. Enfin, l'initié arrivait à la porte d'un pavillon à colonnes dorées où, sous un dais de gaze, siégeait la reine de ce séjour euclianté; c'était Laïs, entourée de vingt jeunes filles, si belles qu'on croyait voir la déesse des amours au milieu de sa cour éblouissante. — Après que lïnitié avait joui un instant du coup d'œil, une des jeunes filles venait lui offrir la main et le conduisait à sa maîtresse, avec laquelle il échangeait quelques tendres imroles; et puis, il était libre d'adresser ses hommages à celle que choisissait son cœur.

C'était ordinairement la nuit du vendredi (jour de Vénus), que les jardins de Laïs s'illuminaient et que tous les privilégiés s'empressaient de s'y rendre. 11 y avait des musiques, des chants, des danses, des jeux, des divertissements variés qui se terminaient par un petit souper. C'était pendant ces délicieux soupers

— loque les convives faisaient assaut d'éloquence, d'esprit et d'amabilité ; on y traitait des questions de philosophie, d'art, de littérature et même de politique ; les heaux-esprits s'y faisaient une réputation : c'était comme un gymnase où le vainqueur obtenait, en place de couronne, un doux baiser de la beauté qu'il adorait (1).

(1) Sous le titre de Nxiifs Corinthiennes, plusieurs de ces soiréw ont été réunies et forment un très-intcressan* ;olume.

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