‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 33 sur 45 · CHAPITRE PREMIEE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEE

Ses grâces, son esprit; — son premloi:' am<mr.

Une femme incomparable, sous plus d'un rapport, et dont la célébrité, dans les temps modernes, égala celle de Laïs dans l'antiquité, fut Ninon de Lenclos. Si la charmante Ninon ne renouvela point les prodiges qu'avait opérés la Corinthienne, si elle ne fut point portée en triomphe aux acclamations de tout un peuple enthousiasmé, c'est qu'à l'époque où elle vivait la religion et les mœurs avaient changé. Les autels de Vénus n'existaient plus; la déesse des

amours ne recevait plus un culte public, dans les temples, »u milieu des parfums et des fleurs ; ce culte lui était bien encore rendu, mais silencieusement au fond des cœurs. D'après l'histoire de ces deux femmes célèbres, on peut avancer hardimeni que si la beauté plastique de la Corinthienne l'emporta sur celle de la Parisienne, Ninon fui au moins égale à Laïs par la culture de l'esprit, les talents variés de cette élégance de manières qui distingua toujours la noblesse française.

Ninon naquit à Paris en 1606, frêle, mignonne, semblable à une délicate miniature. Son père, M. de Lenclos, était un gentilhomme de Touraine, et sa mère appartenait à l'ancienne famille des Raconis. M. de Lenclos, homme aimable, léger et adonné aux plaisirs, inculqua de bonne heure à sa fille cette philosophie douce et facile qu'il regardait comme la vraie sagesse. — Madame de Lenclos, femme de mœurs austères, s'efforça vainement de prouver à son mari que la morale et la volupté ne pouvaient marche" ensemble: vainement elle tenta de diriger sa fille vers une autre voie ; Ninon répondait que sa mère n'avait pour elle que la raison, tandis que le plaisir était du côté de son père.

Mademoiselle de Lenclos reçut donc une éducation selon ses goûts : la musique, le chant, la danse, la peinture, la déclamation, enfin tous les arts d'agrément entrèrent dans le cercle de ses études favorites.

— 277 ~ Elle faisait des progrès si rapides, si remarquables, que ses maîtres étonnés la surnommaient la huitième m.erveille. — Sa bibliothèque se composait de poésies élégiaquGS, amoureuses et badines; VArt de dlaire et d'aimer; VHisloire des femmes les l'élus célèbres par leurs galanleries et leurs amours^ et beaucoup d'autres ouvrages da même genre. Douce d'une prodigieuse mémoire pour tout ce qui était erotique et léger, elle savait presque par cœur tous les livres qu elle avait lus. Elle fréquentait les théâtres et les bals aûn d'être au courant des bruits du jour; elle liaixtait quelques sociétés choisies, où son tact exquis lui faisait discerner ce qu'il y avait de plus délicat, de plus élégant dans les manières des dames à la mode; elle savait éviter leurs défauts et s'approprier leurs grâces. Ses progrès dans cette nouvelle étude furent aussi complets que rapides.

Les guerres de rehgion qui, à cette époque, déchiraient la France, n'empêchaient pas les amusements dans la bonne ville de Paris. Il existait au INIarais^ un liùtel où s'était abattu l'essaim des jeux et des plaisirs; tout ce qu'il y avait de beau, d'aimable et de riche se donnait rendez-vous dans ce déhcieux séjour. La jeune Ninoo de Lenclos y fut présentée par son père et charma tous les yeux, enleva tous ks suffrages; on la proclama la plus jolie de la maison d'Épicure (c'est ainsi qu'on nommait cet hôtel.) On ne se lassait noint d'admirer l'élégance de ses

formes et la souplesse de sa taille; le jeu de sa physionomie et le langage expressif de ses yeux, qui tantôt lançaient les feux du désir et tantôt se noyaient dans de voluptueuses langueurs; sur chaque partie de son corps brillait un attrait, naissait une grâce. Si elle chantait en s'accompagnant du luth, sa voix mélodieuse charmait les oreilles , et son adorable main fixait tous les regards. C'est dans l'ivresse produite par les doux accents de sa voix qu'un poète improvisa ces vers :

Qui te résisterait, ô divine harmonie ? Qui serait insensible à tes puissants attraits Orphée, en modulant sur sa lyre plaintive Ses fidèles amours et ses cuisants regrets, Sur les bords redoutés de l'infernale rive, Suspendit la tourments et fit naître h paix. Pour l'écouler on vit les tristes Danaïdes Se reposer autour de leur fatal tonneau { Atropos déposa son terrible ciseau,

Et les hideuses Euménides

Laissèrent pour quelques instants Éteindre leurs (lamb'îaux et dormir leurs serpeuls* Pour la première fois, oubliant sa souffrance, Sur sa roue Ixion sourit à l'espérance. Prométhée crut pouvoir en ce jour Échapper à jamais aux serres du vautour. Assis sur son rocher, d'une oreille allcntive, Sysiphe recueillit des sons aussi parfaits, Et Tantale altéré but enfin à longs traits L'onde qui fut pour lui si longtemps fugitive!

Lorsque Ninon dansait, c'était un autre triomphe : la légèreté de ses pas, l'aglUté de ses jambes et de

ses jolis petits pieds, ses poses ravissantes, rendaient amoureux les plus indifférents, faisaient tourner la tête aux plus sages. Et puis, sa parole vive, animée; sa conversation spirituelle et piquante, ses à-pi'opos, ses délicieuses et fines réparties, sa gaieté, sa bonté, son inépuisable générosité, tout concourait à faire regarder mademoiselle de Lenclos comme le résumé complet des perfections humaines dans un seul être.

Avec d'aussi brillantes qualités, Ninon ne pouvait manquer d'être assaillie par une foule d'adorateurs et de prétendants à sa main ; elle raisonna exactement comme Laïs dans cette circonstance : une femme sensée ne doit jamais prendre un mari sans le consentement de sa raison, et d'amant sans l'aveu de son coeur. Partant de ce principe, Ninon reconnut qu'avec ses goûts d'indépendance, de coquetterie et d'amour pour le plaisir, elle ne pouvait faire qu'une très-médiocre mère ; tandis que, restant libre, elle devait briller sur le théâtre du monde, être heureuse et faire des heureux; elle prit sagement ce dernier parti,

A dix-huit ans, maîtresse de sa fortune et de ses actions, par suite de la mort de son père, Ninon suivit gaiement le penchant qui l'entraînait au pliisir. Saint-Évremont, son admirateur, son panégyriste et son ami le plus sincère, rapporte que le premier vainqueur de la belle Ninon, fut Gaspard de Goligny, duc de Ghâtillon. Ge jeune seigneur qui, à une

physionomie distinguée, joignait un esprit brillant et enjoué, eut la gloire d'éclipser ses nombreux rivaux et de se faire aimer de mademoiselle de Lenclos. Ce qu'il y a de surprenant dans cette première passion, c'est que l'inconstante Ninon, qui ne respirait que fêtes et plaisirs, passait des journées entières en têteà-tétc avec son amant, pour lui faire abjurer le calvinisme. Les dissertations qu'elle faisait à ce sujet étaient si lînes et si pressantes, que le théologien le plus adroit en eût été lier ; après des assauts multipliés d'une part et une résistance opiniâtre de l'autre, elle finit par remporter la victoire. Au milieu des transports de leur amoureuse ivresse, ces deux amants se jurèrent une fidélité inviolable, mais, au bout de quelque temps, Ninon s'étant aperçue que la passion du jeune Coligny se ralentissait, au lieu de lui en faire des reproches, comme cela se pratique généralement, elle s'en consola en femme d'esprit, et les feux de l'amour ne furent désormais, pour elle, qu'un feu de paille qui brûle rapidement et s'éteint bientôt sous la cendre. A dater de ce moment, elle ne prit plus l'amour au sérieux ; elle le considéra comme un caprice, un penchant qu'on cherche à satisfaire : ce fut la règle de sa condxiite pour l'avenir et la base de sa philosophie, dont elle ne s'écarta jamais.

Vers cette époque de sa vie, Ninon fit connaissance de Marion Delorme, si fameuse par le nombre de

ses aventures galantes et l'originalité de ses infortunes, de Marion qui prêchait aux femmes de se servir de leurs amants comme d'un jouet qu'on remplace dès qu'on commence à s'en lasser.

Pour donner, en passant, une idée de cette Marion dont riiistoire se relie quelque peu à celle de Ninon, nous citerons le fait suivant :

Un grand seigneur ruiné, qui se trouvait dans la catégorie des amants repoussés par Marion, tourna ses hommages vers mademoiselle de Lenclos. Chaimé de la décence que celle-ci mettait dans ses amours, il s'efforça de lui démontrer les dangers delà société de Marion Delorme et de lui ouvrir les yeux sur les mauvais effets d'une intimité semblable.

Ninon goûta ce conseil, remercia l'ami qui le lui donnait, et cessa peu à peu de fréquenter Marion, Néanmoins, les conseils et l'exemple de cette femme lui servirent à s'aiîranchir des jietils préjugés de bourgeois et de cette insipide prudoterie mise à la mode par quelques grandes dames. Mademoiselle de Lenclos se raffermit chaque jour davantage dans cette opinion, que la philosophie du plaisir étant la plus riante et la plus facile à suivre, elle devait aussi être la plus naturelle; mais elle avait soin d'ajouter qu'il fallait, en tout et partout, de la décence ; car, sans cette indispensable qualité, la plus jolie femme devait paraître méprisable, même aux yeux des hommes les nlus indulgents.

Nous transcrirons textuellement ici la prédiction qu'un être mystérieux fit à Ninon, aux plus beaux jours de sa gloire, prédiction d'autant plus remarquable qu'elle eut son entier accomplissement.

C'était le soir; une brillante société se pressait dans le salon de mademoiselle de Lenclos, lorsqu'on vint annoncer un inconnu qui voulait parler à la maîtresse du logis, seul, et s'obstinant à taire son nom. Ninon, d'abord, lui fit répondre qu'elle était en compagnie et ne pouvait le recevoir.

— Je sais, dit l'inconnu au valet, que mademoiselle peut être seule à volonté. Retournez lui dire que j'ai des choses de la plus haute importance à lui communiquer, et qu'il faut absolument que je lui parle en tête-à-tête.

Cette insistance singulière piqua la curiosité de mademoiselle de Lenclos ; elle ordonna qu'on le fit entrer dans son cabinet de toilette.

L'inconnu était un petit vieillard, vêtu de noir, sans épée et d'assez maigre mine ; il avait une calotte noire et des cheveux blancs, une petite baguette à la main et une grande mouche sur le front ; ses yeux étaient pleins de feu ; sa j)hysionomie annonçait un esprit caustique et observateur.

— Mademoiselle, dit-il en entrant, sommes-nous seuls, absolument seuls ? Il le faut, car personne ne doit entendre ce que j'ai à vous révéler,

A ce début, mademoiselle de Lenclos ne put se

défendre d'un loger mouvement de frayeur ; mais, faisant réflexion qu'elle n'avait devant elle qu'un petit vieillard décrépit, elle lui assura qu'ils étaient à l'abri de toute oreille liumaine.

— Que ma visite ne vous effraye point, ma chère enfant, lui dit-il, vous n'avez rien à craindre; soyez parfaitement tranquille , et surtout écoutez-moi avec attention. ; Vous voyez devant vous un être à qui toute nature ohéit et qui, s'il le voulait, posséderait tous les Liens de la terre ; mais il les méprise. Ninon, j'ai présidé à votre naissance : je dispose à mon gré du sort de tous les humains, et je viens vous demander de quelle manière vous souhaitez que je dispose du vôtre. Vous êtes jeune, votre beauté est dans tout son éclat; partout on parle de vos grâces, de vos attraits, et il ne dépend que de vous d'être la femme de votre siècle la plus illustre, la plus heureuse. Je vous apporte la grandeur suprême, des richesses immenses, une beauté presque éternelle : choisissez de ces trois choses celle qui vous sourit le plus, et soyez bien persuadée que je tiendrai ma promesse.

— Vraiment, monsieur, lui répondit-elle en éclatant de rire, j'en suis persuadée ; mais la magnificence de vos dons est si grande...

— Mademoiselle, vous avez trop d'esprit pour vous moquer d'un homme que vous ne connaissez pas. Choisissez, vous dis-je, des graxideurs, des ri-

chesses ou de la beauté éternelle ; décidez-vous promptement, car je n'ai pas le temps d'attendre.

— Ah ! Monsieur, il n'y a pas à balancer sur ce que vous avez la bonté de m'offrir ; et puisque vous m'en laissez le clioix, je me décide pour la beauté éternelle : que me faudra-t-il faire pour obtenir une chose si précieuse ?

— Écrire votre nom sur mes tablettes et me jurer un secret inviolable, ni plus ni moins.

Ninon fit ce qu'il voulut et inscrivit son nom sur de vieilles tablettes noires à feuillets rouges qu'il lui présenta ; puis, le petit vieillard lui donna un léger coup de sa baguette sur l'épaule gauche.

— Très-bien, lui dit-il avec un sourire qui n'avait rien d'effrayant et des yeux presque amoureux ; trcjbien, je vous donne la beauté jusqu'à la vieillesse la plus avancée, et avec elle pouvoir de conquérir les cœurs les plus indifférents, les âmes les plus rebelles; vous serez adorée de tous, et malgré vos nombreuses amours, vous conserverez l'estime de tout le monde : c'est le plus beau privilège dont une créature puisse jouir ici-bas. Je n'ai encore trouvé que deux mortelles qui en fussent dignes, Laïs et Diane de Poitiers; vous serez la troisième à qui j'en ferai don. Vouf paraîtrez toujours jeune et toujours belle; vous serez toujours charmante et toujours recherchée; vous serez aimée de tous ceux que vous voudrez aimer ; vous jouirez d'une santé inaltérable, votre vie

sera longue et vous semblerez ne vieillir jamais. Il y a des femmes qui sont nées pour le plaisir des yeux, et d'autres pour le charme des cœurs ; vous réunirez dans votre personne ces deux rares qualités. Vous allumerez des passions dans un âge où les autres femmes ne sont entourées que des horreurs de la décrépitude. On parlera de vous, comme de Lais, comme de Diane de Poitiers, c'est-à-dire, tant que le monde existera.

Le petit vieillard s'arrêta un moment pour ploit ger ses regards perçants dans les yeux de Ninon, qui était restée stupéfaite, étourdie.

— Mademoiselle de Lenclos, ajouta-t-il, tout ce que je viens de vous dire vous paraît peut-être tenir de la facétie ou de l'enchantement ; c'est pourtant l'exacte vérité, et cela s'accomplira. Ne me faites point de questions, je n'ai point de réponse à vous donner. Adieu, ma cher enfant ; vous ne me verrez plus qu'une seule fois encore dans votre vie , et ce sera dans soixante-cinq ans... Hélas! vous n'aurez plus alors que trois jours à vivre; la tombe s'ouvrira et vous subirez la loi commune. Adieu donc, mon nom est Noctambule, vous m'avez promis un secret inviolable, ne l'oubliez pas !

Le petit vieillard disparut à ces mots et laissa Ninon de Lenclos dans une frayeur mortelle.

CHAPITKE II

Soirées de Ninon. — Ses nombreux adorateurs» Trait de probité.

A l'exemple d'Aspasie et de Laïs, la charmante Ninon ouvrit à Paris une école de galanterie et d'amour où l'on vit accourir les plus aimables seigneurs et les plus beaux esprits de l'époque. Là se rendaient les Desbarreaux, les Boisrobert, les Scarron, les Desyveteaux, les Sarrasin, les Chapelle, les Saint- Évremont, et tant d'autres dont la liste serait trop longue à transcrire ; tous rivalisaient de fines louanges et d'amoureux propos, aûn de fixer le choix de l'attrayante maîtresse.

Le Gr.\nd-Prieur de Vendôme, quoique de l'ordre des chevaliers de Malte, se montrait un des adorateurs les plus empressés de mademoiselle de Lenclos ; ses assiduités furent longues et sans résultat. S'apercevant enfin de l'inutilité de ses soupirs , il se retira, furieux d'apprendre que les comtes de

Miossen et de Palluau lui étaient préférés, et, pour s'en venger, il déposa, en se retirant, ce quatrain sur la table de toilette de Ninon ;

Indigne de mes feux, indigne de mes larme». Je renonce sans peine à tes faibles appas {

Mon amour te prêtait des charmes,

Ingrate, que tu n'avais pas.

Ninon s'amusa beaucoup du dépit amoureux de ce pauvre amant éconduit, et lui renvoya son (juatraiii retourné de cette façon plaisante :

Insensible à tes feux, insensible à tes larmesi Je te vois renoncer à mes faibles appas ;

Mais, si l'amour prête des charmes,

Pourquoi n'en empruntais-tu pas ?

Un autre amant, le cardinal de Richelieu, ne fut pas plus heureux que le Grand- Prieur. Il vaut mieux s'en rapporter cà Saint-Évremont qu'au récit de Voltaire , qui donne au cardinal les premières faveurs de Ninon. Cet illustre personnage fixait l'attention de toute l'Europe par ses hautes qualités politiques ; mais il lui manquait celles qui font réussir en amour. Ninon ne lui accorda que de l'admiration et du respect. Le cardinal, dont les passions s'irritaient en raison de la résistance et des obstacles, chercha les moyens de s'ouvrir un cœur qu'on lui refusait obstinément ; il pensa à la fable de Danaë, et offrit

cinquante mille écus. A cette proposition aussi brutale qu'inattendue, mademoiselle de Lcnclos rougit, garda le silence, et, de ce jour, ne lui parla plus.

Il en fut tout autrement à l'égard de l'élégant abbé d'Efîiat et du maréchal d'Estrées. Ces deux mortels privilégiés se partagèrent, à l'insu l'un de l'autre, le cœur de l'adorable Ninon; l'abbé surtout sembla être l'objet d'une préférence marquée.

Ninon devait, ainsi que toutes les femmes, subir les conséquences de la loi naturelle; elle devint mère. Le maréchal et l'abbé se disputèrent vivement le droit de paternité ; peu s'en fallut que l'affaire ne devînt scandaleuse. Ninon les supplia de s'en remettre à sa décision. Après plusieurs jours d'hésitation, ils y consentirent. Alors elle déclara que l'un n'avait pas plus de droit que l'auti-e à se croire îe père de l'enfant, puisque elle-même l'ignoraic; que le plus court parti était de s'en rapporter au sort. On apporta trois dés, et le hasard favorisa le maïéclial d'Estrées, qui fit baptiser l'enfant sous le nom de chevalier de la Boissière, Ce iils naturel se distingua plus tard dans la marine royale et devint capitaine de vaisseau. Nous verrons plus loin que Ninon se fut pas aussi heureuse dans ses autres enfants.

Deux mois après ses couches. M"" de Lenclos reparut dans le monde plus belle que jamais ; elle se vit entourée d'un essaim d'adorateurs, qui, chaque jour, s'augmentait de ceux de Marion De-

lorrae, vXoée de fuir en Angleterre pour éviter une saisie dfe corps. L'hôtel de la rue des Tournelles, qu'habitait Ninon, ne désemplissait point; c'était un temple où l'amour et le plaisir se donnaient la main; Ninon faisait face à tout ; fidèle à l'amitié, pleine de tendresse pour ses amants, elle contentait tout le monde, ce qui fit dire au spirituel abbé de Châteauneuf que les amants de M"^ de Lenclos n'avaient pas de plus redoutables rivaux que ses amis, et ses amis que ses amants. Mais, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, tout se passait sous le voile de la décence. Elle interdit l'entrée de sa maison au poète Chapelle, à cause de son ivrognerie et de la trop grande liberté de ses propos. Ce poëte s'en vengea dans la suite, par des épigrammes qui ne produisirent aucun effet. Chapelle avait introduit Molière chez M^^^ de Lenclos, et le grand comique découvrit en elle l'esprit de tous les arts et la raison de tous les âges; il la regardait comme la femme la plus apte à juger de la valeur et de la réussite d'une pièce : aussi venait-il chez elle faire la lecture de ses chefs-d'Quvre avant de les livrer au théâtre. On rapporte que, lui ayant lu son Tartufe, Ninon raconta une circonstance de sa vie absolument semblable ; mais elle le lit avec des couleurs si vives et des effets si bien ménagés, que Molière, stupéfait, avoua que si sa pièce n'eût pas été achevée il n'aurait jamais osé la continuer après le récit qu'il

venait d'entendre. Ce fut encore dans un petit souper donné par Ninon, où assistaient M"" de La Sablière, Despréaux, Molière et plusieurs autres célébrités, que fut conçu le burlesque personnage du Malade imaginaire.

Après la bataille de Rocroi, le grand Gondé, cou- Tert de lauriers, voulut connaître cette enchanteresse qui captivait tous les cœurs. A peine eut-il vu Ninon, qu'il l'admira, et lorsqu'il eut causé avec elle, il l'adora, tant étaient puissants les charmes de son esprit. Quelques jours d'attaques amoureuses suffirent au vainqueur de Rocroi, pour remporter une victoire d'un autre genre , dont il conserva toujours un doux souvenir.

La réputation de Ninon, le nombre sans cesse croissant de ses conquêtes et les hauts personnages qui ne dédaignaient pas de fréquenter sa société, irritèrent de grandes dames, délaissées pour elle. Ces grandes dames se plaignirent à la reine, en termes très-amers, et la reine fut sur le point d'envoyer Ninon aux Filles repenties ; mais le célèbre Bautru fît observer à Sa Majesté que M^'*^ de Lenclos n'était ni xme fitlc ni une repentie; malgré celte observation, qui amusa beaucoup la cour, les grandes dames insistèrent. On envoya un exempt des gardes à Ninon pour qu'elle eût à faire choix d'un couvent dans les vingt-quatre heures. Ninon répondit en riant qu'elle se décidait pour celui des Grands-Cordeliers. Cette

réponse porta l'exaspératioii dans certains cœurs dévot? en apparence, et M^^' de Lenclos allait être reclua ' de force, lorsque les seigneurs do la cour prirent son parti et supplièrent la reine de ne point ilétrir une femme que le prince de Condé honorait de son estime. Ce grand nom la sauva.

Sur ces enti-efaites, le soufîle de la discorde troubla la paix qui régnait dans la capitale. Mazarin avait accumulé sur lui de puissantes haines, Condé se déclara contre le ministre; les partis s'agitèrent; la maison du burlesque Scaron et l'hôtel de la rue des Tournelles devinrent des rendez-vous de factieux. Ninon voulut s'opposer à coite levée de boucliers; on ne l'écouta point. Alors, elle jugea convenable de quitter Paris, craignant qu'on ne l'accusât d'avoir attisé la rébellion. Elle partit avec le marquis de Villarceaux pour une de ses terres, située ai2x confins de la France.

Pendant tout le temps que dura son absence, la capitale resta veuve de plaisirs. Le marquis de Villarceaux revint à Paris, glorieux d'avoir pu fixer si longtemps la plus belle, mais la plus volage d'entre lès femmes. Son retour fut signalé par une anecîote qui mérite d'être signalée.

M""^ la marquise de Villarceaux, femme aussi pauvre d'esprit que vaine de ses titres, donna à cette occasion un dîner magnifique. Vers la fin du dîner, elle fit av^neler son fils, âgé de douze ans, pour le

présenter à ses invités et recevoir les éloges qu'ils ne manqueraient pas de prodiguer à la mère d'un aussi bel enfant. Le fils parut accompagné de l'abbé son précepteur. Celui-ci, pour faire briller le savoir de son jeune élève, lui demanda sottement en latin :

— Quem habuit successorem Belus, rex Assyrio^ mm ? (Quel fut le successeur de Bélus, roi des Assyriens ?)

— Ninum ! répondit l'enfant.

La marquise, qui n'était pas obligée de savoir que Ninus avait succédé à Bélus, crut que c'était de Ninon dont il s'agissait, et, furieuse qu'on osât prononcer ce nom à ses oreilles, elle s'écria :

— Voilà une belle éducation que vous donnez à mon fils : l'entretenir des honteuses folies de son père!... Par la naïveté de la réponse, j'ai jugé de l'impertinence de la question. Sortez d'ici, monsieur le précepteur; je vous chasse de ma maison.

Quelques rires étouffés qu'on ne put retenir se firent entendre dans la société ; mais l'infortuné précepteur fut immédiatement renvoyé, sans lu'on lui laissât le temps de se justifier.

Cette aventure s'étant ébruitée, Molière en fit le sujet d'une scène des plus comiques de sa comédie la Marquise d'Escarbagnas.

Le poëte Scarron, devenu infirme, avait songé à

se marierT La comtesse de Neuillant lui fit épouser Françoise d'Aubigné, devenue plus tard si puissante sous le nom de marquise de Maintenon. Aussitôt après son mariage, Scarron s'empressa de présenter son épouse à Ninon. Ces deux femmes se plurent et s'aimèrent à la première entrevue; dans la suite, M'û^ de Maintenon, maîtresse du roi, au milieu du bruit de la grandeur, n'oublia jamais son ancienne amie.

Nous citerons un trait de probité et de loyauté qui fait bonneur à Ninon et que plusieurs biographes ont oublié de rapporter.

Lorsque le prince de Condé prit les armes contre sa patrie, M. de Gourville, qui adorait Ninon, se vit forcé d'abandonner sa maîtresse pour suivre à l'étranger Condé, son bienfaiteur. Gourville, ne voulant point emporter une somme de 20,000 écus dont il était possesseur, en confia 10,000 à un grand-pénitencier^ homme réputé pour sa rare profité, et pria M"^ de Lenclos de lui garder les dix autres mille.

A la paix des Pyrénées, M. de Gourville rentra à Paris, et, pressé par le besoin, courut chez le grandpénitencier lui réclamer son dépôt. Celui-ci lui répondit, avec sang-froid, qu'il ne le reconnaissait nullement et ne savait ce qu'il voulait dire ; que d'ailleurs, tout l'argent versé dans ses mains étant

pour les pauvres, la somme qu'on lui réclairrait à tort, leur avait sans doute été distribuée. Là-dessus cet homme, réputé si probe, tourna le dos à Gourville et le laissa m.alhonnêtement seul, exposé au froid glacé d'un corridor.

M. de Gourville, désappointé de cette manière peu évangélique de se débarrasser d'un- créancier, n'osait se présenter chez M^^* de Lenclos, craignant une réponse équivalente. Mais Ninon, ayaat su que Gourville était à Paris, et surprise de ne point recevoir sa visite, l'envoya cherciier.

— Ah ! mon cher Gourville, s'écria-t-elle eu le voyant entrer dans son appartement, il vous est arrivé un bien grand malheur...

Le pauvre Gourville frissonna» pensant que c'en était fait de ses écus.

— Oui, je vous plains, continua-t-elle, car le malheur est irréparable. L'absence a tué l'amour, vous êtes remplacé... Mais mon amour pour un ..utre n'a pu me faire oublier que je suis dépositaire d'un sac de dix mille écus, à vous appartenant. Pour moi, la foi du dépôt est aussi inviolable, que celle du secret.

Elle ouvrit un secrétaire, et lui indiquant le sac :

— Le voilà, emportez-le, mon cher Gourville, et si mon cœur es*^ au marquis de La Châtre, du moins mon amitié vous reste.

Gourville soupira de joie, prit le sac, et. après lui

— 295 -i avoir raconté l'indigne action du grand-pénitencier, demanda la permission de lui baiser la main ; puis se retira en l'assurant de son estime et d'un éternel dévouement à sa personne.

Le marquis de La Châtre fut, de tous les amants de Ninon, le plus ardent , le plus magnifique, raaia aussi le plus jaloux. Forcé de se rendre à des ordres supérieurs qui le réclamaient aux armées, et craignant, à bon droit, l'inconstance de sa maîtresse, il exigea d'elle un billet, avec double signature, par lequel elle s'engageait sur l'honneur à lui rester strictement fidèle. Ninon se mit à sourire de ce nouveau préservatif, beaucoup moins barbaie que le cadenas espagnol, et satisfit le jaloux. Le marquis serra soigneusement, dans son portefeuille, le précieux billet et partit tranquille

Quelques jours après, un autre marquis, le jeune Sévigné qui, depuis longtemps, soupirait inutilement pour la belle Ninon, vint se jeter à ses pieds, et lui' exprima son amour en termes si tendres, si passionnés, qu'elle céda... C'est alors qae se rappelant la promesse écrite, elle s'écria :

— Ah ! le bon billet qu'a la Châtre !...

Ce mot plaisant fit fortune, et plus tard Voltaire s'en servit avec succès dans sa comédie de la Prude.

Le marquis de Sévigné ne conserva pas longtemps son titre d'amant favorisé. Quoique séduisant par ses manières et son esprit, Ninon le trouva trop

douillet, trop musqué, trop soigneux de sa coquette personne; elle le considéra comme une poupée avec laquelle on s'amuse un instant et qu'on met dans sa toite pour ne point la chitîonner. Elle disait de lui que c'était un homme au-dessous de la définition, une âme de bouillie ; un joli corps , mais de papier mouillé; un cœur de citrouille fricassé dans la neige. Le jeune marquis de Sévigné eut le sort des autres : au soleil de l'amour succéda l'aurore de l'amitié.

Depuis quelque temps, Ninon n'entendait plus parler d'un de ses amis, le fameux Desyveteaux, qui avait passé sa vie à la cour en qualité de gouverneur de M. de Vendôme, et qui jouissait d'une réputation d'épicurien justement méritée. Elle pensa que les dissipations de Desyveteaux l'avaient peut-être réduit à un état de fortune qui ne lui permettait plus de se montrer dans le monde. Suivant alors la généreuse impulsion de son cœur, elle alla à sa rencontre afin de lui offrir des consolations et des secours, s'il en avait besoin. Quel fut son étonnement de trouver le bonhomme, c'est ainsi quelle le nommait, travesti en berger, une houlette à la main, la panetière et la flûte au côté, et sur la tête un chapeau de paille doublé de satin rose. Ninon, le voyant dans ce singulier accoutrement, crut d'abord que les chagrins avaient dérangé sa raison. Le vieil épicurien s'en aperçut et lui prouva qu'elle était dans l'erreur, en lui faisant ce récit :

— Un soir, je trouvai à ma porte une jeune fille évanouie ; sa beauté, son âge tendre et la pitié qu'elle m'inspira, m'engagèrent à lui donner asile. Quelques jours après, ses grâces, son esprit et SOS talents en musique m'enflammèrent d'un violent amour. Depuis ce moment, nous vivons heureux et tranquilles à la manière des bergers de Tempe. Pardonnez-moi, ma chère Ninon, de vous avoir oubliée; le bonheur rend égoïste, et je n'ai plus que peu d'années à passer sur la terre. Venez quelquefois me visiter dans ma paisible retraite ; votre présence ne fera qu'augmenter le bonheur dont je jouis.

Ninon trouva le nouveau genre de vie de son ami très-innocent, et n'osa lui proposer de reparaître dans le monde.

L'abbé Courtin nous apprend que cette jeune fille dont s'éprit Desyveteaux, se nommait Dupuis ; qu'elle était chanteuse de profession et parcourait les rues de Paris avec son luth et des chansons. Sensible et reconnaissante, elle se prêta aux idées de son bienfaiteur et s'habilla en bergère. Le bon Desyveteaux, à l'âge de soixante-dix ans, jouait avec elle ie rôle de Corydon. Une heure avant de mourir, il se lit jouer par sa bergère, une sarabande favorite, afin (jue son âme s'envolât plus délicieusement.

Page 1