‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 34 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ecbec de Ninon. — Lettre à une amie*

Nous avons annoncé dans nos prolégomènes que la vie de Ninon offrait plusieurs points de ressemblance avec celle de Laïs : le trait suivant nous paraît l'exacte répétition de la scène où liguxa le philosophe Xénocrate.

Ninon, de même que Laïs, se croyait tellement sûre de vaincre et d'enchaîner, n'importe lequel parmi ies hommes, si elle voulait s'en donner la peine, qu'elle fit la gageure, avec plusieurs de ses amis, d'amener à ses pieds le père Bourdaloue, le, prédicateur le plus prolixe de son temps, et que M°' de Sévigné surnommait le grand Panj

Le jour même de la gageure, elle l'envoya chercher, sous le prétexte qu'étant gravement malade, elle avait besoin de son ministère. L'abbé se hâta de courir chez M"' de Lenclos, avec l'espoir d'obte-

nir la conversion d'une pécheresse célèbre et de lui ouvrir les portes du ciel. Arrivé au lit de la malade, quelle fut sa surprise de voir, dans une élégante alcôve, sur un oreiller garni de dentelles, un joli visage plein de santé ; de beaux yeux lançant de douces flammes, un gracieux sourire se promenant sur des lèvres aussi fraîches que la rose entr'ouverte» une toilette de nuit coquette et voluptueuse...

— Je souffre horriblement, mon père, dit-elle en lui tendant une main plus blanche que l'ivoire Ift mieux poli. C'est ici; regardez, mon père.

Elle porta sa main à sa poitrine, qu'elle découvrit à demi pour en laisser deviner les charmes, et elle accompagna, ce mouvement d'un de ses regards toujours vainqueurs.

Le père Bourdaloue interdit, presque honteux^ mais invulnérable, comme Xénocrate, lui répondis foidement :

— Je vois bien, Madame, que votre maladie est au cœur ou dans l'esprit ; ne pouvant rien contre ces. sortes d'affections, je vais prier le grand médecin des âmes qu'il vous guérisse.

Et là-dessus il se retira, laissant l'enchanteresse dans une confusion complète.

L'inconstante Ninon voltigeait de seigneurs en, princes, de poètes en artistes, et n'aspirait de l'amour que set, plus légers parfums pour éviter l'ivresse, car l'ivresse trouble la raison, et elle voulail;

être maîtresse de sa tête et de son cœui . Selon elle Tamour passé à l'état de fièvre n'offrait plus de plaisirs : c'était une maladie fort dangereuse pour les femmes, et qui les poussait à de tristes conséquences; la sage raison au contraire, leur en évitait tous les dangers. Aussi, la voyait-on n'accorder jamais trop à l'un, ne point désespérer l'autre, et couvrir du voile de la décence le plus innocent plaisir. Bonne avec ses amis, généreuse avec ses rivales, ne se chagrinant pas plus des infidélités qu'on lui faisait que de celles qu'elle faisait aux autres, toujours gaie, toujours aimable, toujours fêtée, adorée, M"^ de Lenclos dut à cette philosophie épicurienne, h. magique influence qu'elle exerça sur les hommes. Nous terminons ce chapitre par le fragment d'une longue lettre de Ninon de Lenclos à une de ses amies. Cette lettre est une espèce de profession de foi où elle se découvre tout entière.

« : I C . i" ^ i . Vous prétendez, ma chère, que je suis difficile àconnaître; cependant je me suis toujours offerte à vos yeux telle que je suis, et c'est votre faute si vous n'avez pas lu dans mon cœur. Je suis, dites-vous, une énigme vivante; le mot de cette énigme est /e/^zwie, et je le suis complètement. J'ai, comme toutes les femmes, en général, l'imagination vive, peu d'ardeur dans les sens, le cœur susceptible d'émotions passa^^ères, beaucoup

de coquetterie, et autant d'amour-propre et de vanité qu'il en faut à une femme pour se conduire dans le monde. Avec ces clefs, on ouvre tous les cœurs. J'ai beaucoup réfléchi, malgré cet air d'étourderie qui m'est naturel et que j'outre quelquefois. J'ai cherché à pénétrer ce qui se passait dans le cœur des femmes : celles qui ont eu le plus d'aventures sont convenues avec moi qu'elles avaient tâché d'exciter leurs sens, et qu'en poursuivant le bonheur, elles n'avaient embrassé que son ombre; qu'elles s'étaient perdues en essais, comme ceux qui se ruinent à chercher la pierre philosophale.

« D'après ces réflexions, j'ai pensé à donner toute satisfaction à mon amour-propre, à ne prendre de l'amour que ce qui pouvait le flatter; j'ai toujours vu les hommes suppliants et jamais vainqueurs insolents. Je fais brillera leurs yeux un rayon d'espérance pou^ les soutenir dans la pénible carrière qu'ils parcourent en m'aimant. Chacun d'eux croit être plus heureux, plus adroit que son rival; mais je leur échappe comme Protée, au moment où ils croient triompher. Je ne vous cacherai pas que, malgré mes réflexions et mes savantes manœuvres, j'ai pensé succomber deux fois. Oui, dans un dangereux têteà-tête, j'ai deux fois éprouvé des émotions <lont on n'a pas su profiter; mais elles ont passé comme un éclair, et je me suis plu à me venger de la maladresse de mes adorateurs. Je suis un peu vaniteuse des

dons que m'a faits la nature; en cela, je ressemble à toutes les femmes. Je me dis souvent en entrant au théâtre, quand l'éclat de mon teint, Tétincelle de mes yeux, l'élégance de ma taille et de ma toilette fixent tous les regards ; quand les hommes et les femmes se tournent Yers moi, avertis par un murmure d'admiration, je me dis : a J'aiplusd'inflaence « et de pouvoir réel sur tous les êtres qui sont ici, « que les plus hauts personnages; ils peuvent être a plus puissants par la fortune , mais leur empire « est plus home que le mien ; ils n'agissent que sur « les esprits ; J'ai le cœur et les sens dans mon do- « raaîne. Les grands personnages disgraciés ne « sont plus rien ; leur pouvoir n'est qu'un pouvoir « d'emprunt, et, par conséquent, éphémère, tandis K que mon pouvoir m'appartient et aura la durée de « mes charmes. L'idée du bonheur que je puis faire « éprouver ne peut être séparée de ma personne ; € aucun événement humain ne peut me faire tom- « ber de cette position ; l'âge seul, hélas !... »

«f Vous croyez à la constance, et vous préférez à tous ces vains plaisirs le charme d'un sentiment durable ; mais en est-il un seul qui puisse se soutenir longtemps dans toute sa vivacité ? Le véritable amour est une maladie qui parcourt d/''erses périodes ; désir, possession, satiété; voilà ^rois époques bien tranchées pendant la durée de la passion amoureuse, c'est-à-dire depuis le moment où elle

- S03 — s'allume jnsqn'ati jour où elle s'éteint. Ce serait vainement qu'on voudrait s'attacher sans cesse au même objet et qu'on s'efiorcerait de le voir constamment du même œil. La curiosité , puis l'habitude , déterminent les humains : l'une fait des amants volages et l'autre des gens constants: les uns sont actifs, les autres paresseux. Ces derniers sont plus attachés à l'appartement de leurs femmes ou de leurs maîtresses, au genre de vie, à la manière d'employer leur temps , qu'à la personne qu'ils semblent aimer. Un sentiment vif et durable en même temps est une chimère, une impossibilité. Comment peut-on trouver toujours aimable ce qu'on voit sans cesse, et être intéressé par une conversation qu'on finit par savoir par cœur?

« L'amour constant n'est pas possible dans une grande ville, dans une capitale immense, où une succession rapide d'objets s'oppose aux ^pressions profondes. Là, tout ce qui peut fixer les regards se présente sous l'aspect le plus séduisant; là, mille beautés se disputent l'empire des coeurs et se détrônent chaque jour.

« L'homme est incessamment agacé, satisfait et rassasié. On est incertain, on voltige d'objets en objets ; l'effet de la beauté est détruil par l'efiet de la grâce piquante, et celui-ci, à son tjur, est anéanti par la grâce touchante. On compare, on hésite, on n'a pas le loisir d'aimer longtemps; on adore toutes

^ 304 — les femmes et on ne s'attache à aucune. L'homme est au bal, au théâtre, en société, commt? chez un marchand qui étale cent pièces d'étoffes ; il ne sait laquelle préférer.

a Vous voyez, ma bien chère amie, que, malgré malégèreté, j'ai réfléchi; j'ai fait plus : j'ai comparé, mesuré, apprécié, sondé, appris tout ce qui est accessible à l'esprit d'une femme, et je m'en tiens aux légers plaisirs de la galanterie. Adieu, ne soyez pas en peine de moi. Quand ma jeunesse sera passée, il me restera encore la ressource du bel esprit ou de la dévotion, maladies à la mode chez les vieilles femmes. »

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