‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 36 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'hôtel de Ninon fréquenté par les oélébritél de l'époque.

La maison de la rue des Tournelles était toujours le rendez-vous favori des poètes, des artistes, des hommes les plus spirituels et les mieux titrés de la capitale; leur assiduité à la fréquenter leur fit donner le surnom d'oiseaux des Tournelles. Plusieurs seigneurs s'honoraient de ce titre : entre autres, le comte de Charleval, poëte léger, qui composa, à ce sujet, une chanson dont il ne nous est parvenu qu'un couplet :

Je ne suis plus oîseau de» cawps, Mais de ces oiaeaux des Tourodics Qui parlent d'amour en tous temps, Et qui plaignent les tourlerellcs De ne le faire qu'au printemps.

Dans ce délicieux séjour de la rue des Tournelles,

on ne s'exerçait pas seulement à la galanterie et à l'amour, on s'exerçait aux combats philosophiques et littéraires, exactement comme chez Laïs à Corinthe. Plus d'un auteur venait y débiter sa prose et ses vers : Desbarreaux, Chapelle , Chaulieu, Scarron, Châteauneuf , Campistron , Molière et beaucoup d'autres moins célèbres, y trouvaient ou des admirateurs ou des juges sévères. En un mot, toutes les illustrations aristocratiques et littéraires se rassemblaient autour de M"^ de Lenclos.

Ninon, cet objet si vanté, Qui si longtemps sut faire usage De son esprit, de sa beauté Et du talent d'être volage, Faisait alors, avec gaîté, A ce charmant aréopage Un discours sur la volupté.

Dans cet art elle était maîtresse.

L'auditoire était enchanté, Et tout respirait la tendresse.

Un rimeur inconnu qui fréquentait les Tournelles et faisait à Ninon une cour assidue sans le moindre encouragement , profita d'une discussion qui s'éleva sur la brune et la blonde pour lui débiter ces vers, à elle qui était brune (1) :

(1) 11 existe deux opinions contradictoires à ce sujet : l'une affirme que Ninon était blonde, l'autre qu'elle était brune. Cette dernière opinion serait plu» acceptable, par la raison qu'en général le»

A ses longs cheveux noirs, à sa voix éloquente, On reconnaît les traits de la brune piquante j Le feu des passions étincelle en ses yeux Et sur son front se lit l'amour impérieux.

En elle tout séduit, étonne,

Tout annonce un cœur agité.

Et jusqu'à l'air qui l'environne

Tout enivre de volupté.

Adorant son amant jusqu'à l'idolâtrie.

Afin de mieux lui plaire elle invente, varie,

Et sa brûlante imagination, S'écarlant, pour aimer, des routes ordinaires. S'égare et va chercher au séjour des chimères D'un bonheur idéal le magique rayon.

Jalouse, ardente, enthousiaste.

Du vice et des vertus elle offre le contraste;

Opiniâtre en ses desseins, De l'obstacle elle sait aplanir les chemins : Les remords, )a douleur, la mort

— Assez! assez! arrêtez-vous, mon cher poète, interrompit Ninon en riant; j'espère bien que ce n'est pas mon portrait que vous venez d'esquisser ; je ne suis pas si fougueuse!.,.

Mystifié jusqu'au fond de l'âme de cette mordante exclamation, le pauvre rimeur pâlit, rougii et 66 mordit les lèvres alternativement. Puis , se tournant vers une blonde langoureuse assise auprès de Ninon , il continua sur un ton qui décelait son amour-propre blessé :

brunes se conservent plus longtemps, et Ninon fut un prodige à cel éçard.

Moins ardente en amour, mais aussi moins cruelle Possédant les vertus d'un cœur moins agité, A la cour de Vénus il est une autre belle, Qui sait nous altaclier par son aménité. De longues boi;cles d'or forment sa chevelure, Sur son limpide front est peinte la candeur, Et l'azur de ses yeux reflète la langueur. Richement mélangés brillent sur sa figure L'incarnat de la rose et des lis la blancheur : Son sourire enivrant, sa grâce virginale. Et ce divin parfum que l'innocence exhale. De sa fraîche beauté complètent les trésors. L'amour n'aUume point dans le fond de son âme

Cette vive et funeste flamme Qui consume la vie en usant ses ressorts; Elle ne connaît pomt cette fiévreuse ivresse; Suavement reçoit et rend une caresse ; Un amant auprès d'elle est doucement heureux. m

La dame blonde paya d'un tendre sourire les vers qu'on lui adressait, et Ninon ajouta malicieusement :

— A la bonne heure, on voit que vous êtes pour la blonde. C'est à vous, ma chère amie, de lui donner la couronne.

Ce fut ainsi qu'elle se débarrassa de cet importun.

Une autre fois, il s'agissait de définir le bonheur. Cinq à six littérateurs entrèrent en lice et débitèrent plus ou moins pompeusement ce qu'ils entendaient par ce mot. Un individu, appuyé sur le dossier d'un fauteuil, écoutait les discoureurs,

et, de temps à autre , laissait errer sur ses lèvres un dédaigneux sourire.

— Il paraît, lui dit M"* de Lenclos, que, selon vous, ces messieurs sont bien loin du bonheur?

— Vous l'avez dit, Mademoiselle; il semblerait que vous ayez lu dans ma pensée.

— Croyez-vous au bonheur, vous?

— Certainement.

— Et où se trouve-t-il? Ayez la bonté de nous le dire.

— Oh I bien loin d'où ces messieurs le placent, et, si le lieu où il se cache était pour vous un secret, ^e vais vous le découvrir.

Où gît le vrai lonheitr? Un prix fut proposé A celui qui le mieux, en vers dithyrambiques, Traiterait ce sujet depuis longtemps usé. De toutes parts on vit nos auteurs erotiques, Sur l'aile des amours heureusement portés, Le placer dans les bras d'une amante chérie, Dans le fond d'un boudoir, séjour des voluptés, Ou bien parmi les fleurs d'une fraîche prairie.

— L'artiste le trouva dans le sein des beaux-arts?

— Le favori des rois, au milieu des hasards ;

— Les guerriers, les héros, fiers enfants de la gloir^ Le rangèrent, hélas ! derrière un bouclier,

Sous un casque brillant, dans le tranchant acier. Au plus fort des combats où hurle la victoire. Et dans le fol espoir de vivre dans l'histoire.

— L'avare desséché, l'avare aux doigts crochus, L'enferma dans un coffre au milieu des écus. --Le pauvre, de tout temps, le vit dans la richesse.

— Le buveur altéré, dans le vin et l'ivresse.

— Le philosophe, enfin, discourut à son tour, Le proscrivit d'abord du temple de l'Amour, Et puis sous les glanons de l'austère sagesse

Il crut l'avoir fixé... Erreur, grossière erreur! Non, non, ce n'est point là que gît le vrai bonheur.

— Le bonheur ici-bas n'est qu'un riant mensonge; Hélas ! pausres humains, que berce un si beau songe. S'il existe pour vous, c'est pendant le sommeil, Promptcment il s'envole au moment du réveil.

Ninon regarda sa pendule.

— Minuit passé! s'écria-t-elle; hâtez-vous, mon cher poëte, vous n'avez pas une minute à perdre, il est temps d'aller chercher le bonheur.

Un éclat de rire général accueillit ce spirituel àpropos , et l'homme au dédaigneux sourire se mordit les lèvres à son tour.

L'abbé de Chaulieu , surnommé le poëte delà bonne compagnie, se disait heureux d'être dans les bonnes grâces de Ninon. Le duc de La Rochefoucauld, MM. de Lionne, de Lauzun, les comtes de Grammont et de Guiche, ne tarissaient pas en éloges sur les incomparables qualités de cette femme charmante. Ce fut à cause de l'estime et de l'amitié qu'ils avaient pour elle que ces hauts personnages se décidèrent cà demander à Louis XIV la grâce de Saint-Évremont, alors exilé en Angleterre. Cette grâce leur fut accordée; mais Saint-Évremont, déjà vieux, préféra a rester avec des gens accoutumés à

sa loupe et à ses cheveux blancs, que de reparaître dans une cour où il craignait de ne plus être reconnu de personne. »

Le célèbre Fontenelle rechercha aussi la société de M"^ deLenclos; il y conduisit l'astronome Huygens, un des plus grands matliémaciens de l'époque. Le comte de Chatillon, devenu maréchal de France, se prit d'un bel amour pour M"* de Lenclos, qui, malheureusement pour lui, le paya d'une complète indifférence. Le fameux danseur Pécour était alors son rival heureux. Un jour, que ce danseur portait un habit assez ressemblant à l'uniforme des gardes, le comte lui demanda, d'un ton ironique, dans quel corps il servait.

— Monseigneur, lui répondit Pécour, je commande dans un corps où vous voudriez bien servir.

Le comte, piqué de cette réponse hardie, en exprima son vif mécontentement à M^'* de Lenclos et ne remit plus les pieds chez elle.

Il semblait que tous les hommes éminents dussent à M'-^ de Lenclos l'hommage de leur cœur. Le comte de Fiesque, un des plus aimables seigneurs de la cour, lui paya son tribut; ils s'aimèrent l'un et l'autre avec passion; mais, chez l'homme comme chez ia femme du monde, les passions s'allument et s'éteignent facilement. Le comte sentit le premier sa flamme s'affaiblir, et, n'osant en faire l'aveu de vive voix, il prit le parti de récrire.

Ninon était à sa toilette lorsqu'elle reçut le fatal Lillet. Frappée au cœur par ce coup inattendu, elle prit des ciseaux, coupa une partie de sa chevelure, et, la donnant au valet :

— Allez dire à votre maître que voilà ma réponse.

Le comte de Fiesque sentit combien il y avait de dévouement dans ce procédé, et courut immédiatement se jeter aux pieds de son amante, la priant de lui pardonner un moment d'oubli- et liîi jurant un éternel amour.

Ninon connaissait trop bien le cœur des hommes pour croire à la durée d'une passion réchauffée ; elle chercha donc à remplacer cet amour déjà vieux par un autre plein de jeunesse.

A l'âge de cinquante-cinq ans, Ninon accoucha d'une ûUe qui ne vécut point. Le père, homme trèshaut placé, en fut inconsolable ; il lit embaumer le corps de l'enfant et le plaça dans sa bibliothèque, afin de l'avoir toujours devant les yeux.

Les deux traits suivants prouvent la puissance des charmes de M"' de Lenclos et la délicatesse de ses sentiments.

Voulant éprouver jusqu'où pouvait aller la i'aiblesse d'un homme amoureux, elle lit semblant de se montrer inditTérento à la courassiuuo que lui fai-

sait un jeune seigneur de la première noblesse. Un jour, après avoir attisé l'incendie qui dévorait lo cœur de ce jeune homme, elle exigea de lui une promesse de mariage avec un dédit de trente mille écus.

— Cent mille si vous l'exigez ! s'écria le 'enne seigneur.

A quelque temps de là, ce seigneur, assistant à la toilette de Ninon, fut très-étonné de lire sa signature sur une des papillotes qui avaient servi. Il la déplie, l'examine, et, voyant que c'est le dédit de trente mille écus, il en témoigne sa surprise.

— Cela doit vous prouver, lui répond Ninon, quel cas je fais des promesses de jeunes étourdis comme vous, et combien vous vous compromettriez avec une femme capable de profiter de vos sottises.

Charmée de l'esprit et des bonnes manières de >P** de Lenclos, la marquise de *** voulut montrer à ses deux filles, qu'elle venait de retirer du couvent, la femme la plus aimable, la plus spirituelle de Paris, et, pour cela, les conduisit à l'hôtel de la rue des Tournelles. M^i* de Lenclos ne les reçut 5ue dans le vestibule, les embrassa et dit à la mère :

— Permettez-moi de ne pas laisser entrer ici tos demoiselles ; riches et belles comme elles sont , elles doivent prétenure aux plus brillants partis, et je craindrais qu'elles ne se fissent tort en fréquentant ma maison.

A soixante ans, Ninon était encore si bien conservée, si attrayante, qu'elle inspira à son second fils le chevalier de Villiers, une passion fatale. Voici ce qu'un biographe rapporte à ce sujet :

« Le marquis de Gersey avait fait donner une Drillante éducation à ce jeune homme sans lui dévoiler le SLJret de sa naissance. Ses études achevées (il entrait dans sa vingtième année), le marquis voulut, avant de le lancer dans le monde, l'envoyer quelque temps à l'école de sa mère, pour lui faire prendre ce ton de bonne société qu'elle possédait au suprême degré. Ninon souscrivit aux désirs du marquis, ignorant le malheur qui devait en être la suite.

« La mère se trouvait heureuse de pouvoir donner des leçons à son fils ; elle rédigea même expressément pour lui quelques articles sur les moyens de plaire.

— « Écoutez, mon ami, lui dit-elle, il n'est pas a très-difficile de réussir auprès des femmes lors- « qu on sait s'y prendre ; c'est un art qui exige tout tt simplement un peu d'esprit et beaucoup d'expé- « rience ; retenez bien ceci :

« Premier point : — Ne se présenter à la personne a dont on veut se faire aimer, que dans un moment a favorable.

« Deuxième point : — Ne faire ses visites qu'aa vec cette finesse de tact qui vous évite les dan- « gers d'être importun, et vous fait même désirer.

(( Troisième point, tout à fait nécessaire : — Étu- « dier le caractère de la personne dans ses plus « minutieux détails. Après une profonde connais- « sance de la tête et du cœur, mettre en pratique les « conseils suivants :

« Avec l'aristocratie de haut rang, orgueilleuse » de ses titres, soyez respectueux, modeste, timide; a ayez toujours le chapeau à la main et Tadmira- « tion sur les lèvres ; montrez-vous empressé à lui a obéir ; cherchez à deviner, à prévenir ses moin- « dres volontés, ses plus légers caprices; soyez ho- « noré d'un de ses regards ; remerciez-la humble- 0 ment de l'honneur qu'elle vous fait de daigner « s'abaisser jusqu'à vous.

<c Votre étoile, au contraire, vous conduit-elle aux « pieds de la finance anoblie : oh ! riez avec elle ; a moquez-vous de ces antiques barons aux ma- « noirs crénelés, de ces fières marquises aux quatre a quartiers, de toutes ces vieilleries surannées qui a commencent à tomber dans le domaine de la co- « médie.

a Conduisez-vous ainsi avec Tune et l'autre note blesse ; soyez- en bien sûr, vous réussirez.

• Parlez de modes à la coquette ; louez son excellent goût à choisir ses ajustements, ses parures, à a composer ses toilette 3 ; donnez-lui adroitement à a penser que jamais adresse féminine ne fit mieux a ressortir les avantages de son joli corpp. Jasez,

« caquetez des heures entières sur la couleur d'un « ruban, sur la forme d'un bonnet, d'un chapeau, sur « la coupe d'une manche ; enfin, ne craignez pas de « traiter sérieusement la manière de poser une (( épingle. Pendant une conversation aussi intéresa santé, gardez-vous d'être distrait; vous seriez « perdu ! Boudez quelquefois, feignez de l'indifféa rence, de la froideur même, avec la femme capri- « cieuse, surtout avec la coquette. Absentez-vous, c faites courir le bruit que vous portez ailleurs vos « adorations : alors on vous désirera ; on vous écrira; « peut-être vous enverra-t-on chercher; puis on « vous fera de tendres reproches, on minaudera, on « exigera de vous de nouveaux serments ; vous se- 0 rez aimé, caressé, choyé plus que jamais. De temps K à autre, extasiez-vous devant les jolis doigts qu'on 0 vous montre pour être admirés ; ne tarissez point « en louanges sur les petits pieds enfermés dans a leur prison de velours ou de satin ; causez fêtes, «bals, théâtres, équipages, colifichet; jetez un « grain de médisance dans vos discours, lorsque (i vous serez sur le chapitre d'une beauté rivale; « enfin, exercez-vous aux charmantes fadaises du « vocabulaire des boudoirs, et vous serez un garçon « d'esprit, un homme adorable, accompli; vous « aurez su plaire, on vous prônera, on raffolera de « vous : c'est à qui fera votre conquête. a Avec une femme artiste, raisonnez modeste-

« ment de son art ; soyez avare de conseils, surtout (i si elle vous en demande ; écoutez avec enthou- « siasme tout ce qu'elle vous dit ; approuvez tout ce « qu'elle fait ; montrez-vous plein d'admiration pour « son beau talent; hasardez une louange pénétrante, a mais délicate, vous réussirez.

« Avec une dévote, ayez en public les yeux baisa ses, la candide innocence de l'enfant, la simplesse « de Joseph; on vous écoutera. En tête-à-tête, soyez « entreprenant : on cédera, on vous adorera.

a Avec une jeune femme qui débute dans le a monde, et dont la timidité n'a pas encore été « remplacée par cette effronterie qu'on est convenu « d'appeler aisance de manières, ayez la naïveté, {( la douceur d'un adolescent; montrez- vous atten- 0 tif aux désirs qu'elle n'ose exprimer; soyez tou- « jours prêt à les prévenir, aies satisfaire, sans tou- G tefois la fatiguer de vos questions ou de vos i( regards; expliquez-lui pourquoi nos premiers pas a dans la société sont craintifs, mal assurés. Venez « à son secours dans les questions où elle hésite à « balbutier quelques phrases; chargez-vous quela quefois de terminer les réponses qu'elle aurait a laissées incomplètes ; surtout ne l'accablez point o de votre savoir. Consacrez-lui plusieurs jours de (I constante assiduité , et vous aurez acquis des t droits à sa reconnaissance. »

Ainsi, Ninon instruisait son fils dans l'art de

plaire ; le jeune chevalier ne put la voir et l'entendre sans en être ému. Quelques préférences involontaires qu'elle lui donnait sur les autres, achevèrent de l'embraser. Un jour, il se jeta à ses pieds et lui baisa la main , en lui faisant une déclaration passionnée. Ninon comprima la douleur que cet aveu produisit en elle , et lui répondit qu'il était beaucoup trop jeune pour lui pai^ler d'amour. Il insista, en protestant qu'il l'adorait et qu'il mourrait de désespoir, si son amour était rejeté.

— Insensé que vous êtesl Regardez cette pendule ; à cette heure, il y a soixante ans que je vins au monde, et vous en avez vingt à peine... Aussitôt elle se retira dans son appartement.

Quelques jours après, le jeune chevalier de Villiers, l'ayant aperçue seule dans son jardin, courut se jeter à ses pieds, lui prit la main qu'il arrosa de ses larmes, et dans son égarement allait se porter à la dernière témérité, lorsque Ninon, se retLi-ant avec horreur :

— Arrêtez! malheureux, s'écria-t-elle, apprenez 3ue je suis votre mère. ..

Le fils resta comme écrasé sous le poids de ces terribles paroles. Alors, Ninon versant des larmes à son tour :

— 0 mon fils I pardonne à ta mère de t'avoir caché le secret de ta naissance, c'était pour t'assurer une position dans le monde. Tu sais combien sont

barbares les préjugés qui poursuivent incessamment unfils pour la faute de sa mère ! OIi! x3ardonnemoi de t'avoir donné la vie. . .

Le jeune homme, pâle et tremblant, s'arracha des bras de sa mère, s'enfuit précipitamment dans le fond du jardin, où il se traversa le corps de son épée.

Ninon, effrayée, s'était élancée sur les pas de son fils, elle n'arriva que pour recevoir son dernier soupir. . . La vive douleur qu'elle éprouva de cette mort tragique la plongea dans une espèce d'anéantissement physique et moral. La raison philosophique et ses amis n'eurent aucun empire sur l'esprit de cette mère infortunée; il fallut tout mettre en usage pour la soustraire à son désespoir. Cet affreux événement fit sur elle une impression si profonde, qu'on s'aperçut d'une réforme dans sa conduite : à la Ninon légère, dissipée, folle et sans soucis d'autrefois, succéda M^'^ de Lenclos, réfléchie, solide et estimable.

La mort de son fils avait éloigné Ninon de Lenclos pendant quelque temps du monde; mais son penchant irrésistible pour le plaisir lui fit quitter sa retraite, et sa maison de Paris redevint encore le reidez-vous de la bonne société.

"Un aimable et riche étranger, le baron de Banier,

fils du célèbre général suédois, lui adressa =gs hommages et fut écouté. Le maréchal d'Albrer, lecomte de Guiche, vinrent ensuite, et tant d'autres, dont les noms sont restés inconnus.

Le poëte Chapelle, à qui l'entrée de la, maison avait été depuis longtemps interdite, essaya d'y rentrer, mais on la lui refusa obstinément : c'est alors que, pour s'en venger, il laaça contre elle ce fameux couplet :

Il ne faut pas qu'on s'étciuie Si souvent elle raisonne De la sublime vertu Dont Platon fut révolu, Car, à biin compter soaâge, Elle doit avoir vécu Avec ce grand personnage.

Elle répondit à cela qu'elle aurait beaucoup mieux aimé vivre avec le sage Platon qu'avec l'ivrogne Chapelle. Cette réponse fit rire aux dépens du poète ivrogne, qui, de ce jour^ n'osa plus se présenter chez elle..

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