CHAPITRE VI
Anomes et bons mots de Minon.
Parmi les nombreux rapports qui existent entre Ninon et Laïs, on cite des pensées philosophiques, dft spirituels à-propos et de piquantes réparties. Vwci donc ce que nous avons pu recueillir sur ce terrain.
Une femme laide, impérieuse, et qui affecte la prétention de plaire par le physique, est une mendiante qui demande l'aumône. — La même phrase mise au masculin s'adresse à l'homme.
L'amour est un commerce orageux où les banqueroutes sont nombreuses.
Bien des femmes préfèrent la réputation d'être aimables au bonheur d'être aimées.
Les femmes accordent plus de faveurs par caprice que par amour.
Otez l'amour-propre de l'amour, il reste fort peu de chose. Une fois purgé de vanité, l'amour est un convalescent qui peut à peine se traîner.
Un jeune marquis lui faisait confidence de sa passion pour une des plus belles femmes de la cour ;
— Monsieur, lui répondit Ninon, ce n'est point par des respects, par des soins assidus, par des complaisances infinies et par des hommages éternels que vous pouvez parvenir à partager l'amour extrême que votre maîtresse a pour sa beauté. Parlez-lui sans cesse d'elle-même et rarement de vous ; soyez persuadé qu'elle sera cent fois plus enchantée des charmes de sa figure que de tout l'étalage de vos sentiments ; pour vous en convaincre, je vais vous raconter un trait qui m'est personnel :
La nuit était fort avancée, le duc de ***, que j'aimais passionnément, voulait se retirer, dans la crainte de m'être importun ; je m'y opposai de toutes mes forces, en lui disant qu'il ne refuserait pas quelques instants d'entretien à celle qui l'adorait. Heureux de m'entendre parler ainsi, le duc se rendit à ma prière et m'apprit que s'il désirait se retirer c'était dans mon intérêt.
— Comment cela? lui demandai-je.
— Pour que le sommeil rafraîchisse vos attraits, qu'une trop longue veille pourrait ternir.
Ce peu de mots fit trembler ma coquetterie, et, lui donnant ma main à baiser, je le congédiai pour aller dormir. Ceci vous prouve, mon cher marquis, que les femmes aiment mieux leur beauté que leurs amants.
Pour une foule d'individus, l'amour, après sâ première effervescence, n'est plus que l'échange de deux fantaisies.
Le véritable amour est rare : c'est une profanation que de prendre pour lui un désir fiévreux de jouissances, un commerce de coquetterie ou de vanité. L'amour vrai est un sentiment sublime ; c'est cette douce analogie de deux âmes qui semblent s'attirer et se confondre ; cette heureuse intelligence des cœurs, cette délicatesse de pensées, qui est une source de joie et de bonheur.
J'ai réfléchi dès mon enfance, disait Ninon, sur le partage inégal des qualités qu'on exige dans les hommes et dans les femmes ; j'ai vu qu'on nous avait chargées de ce qu'il y avait de plus frivole et que les hommes s'étaient réservé le aroit aux qualités essentielles. De ce moment, je me fis homme.
Que les femmes sont à plaindre! leur propre sexe est leur ennemi le plus cruel ; un mari les tyrannise, MO. amant les méprise et souvent les déshonore ; observées de toutes parts et contrariées sans cesse, toujours dans la crainte et la gêne; sans appui, saas secours, elles ont ïnille adorateurs et pas un seul ami ; faut-il s'étonner, après cela, si elles ont de l'humeur, des caprices et de la dissimulation ?
Il n'est pas entièrement décidé si les femmes aiment mieux que les hommes, mais il est incontestable que leur amour est plus délicat.
En général, la femme qui voit un ae ses amis très-empressé auprès d'une autre femme, devient jalouse, parce qu'elle suppose quelque chose de secret. Cette supposition établit l'opinion que les femmes ont les unes des autres.
Les fables offrent plus d'attrait à la jeunesse que l'histoire ; par la même raison, l'amour plaît plus que le mariage.
L'hymen est à l'àmoïir ce crue là fumée est à la flamme.
On parlait un jour d'une dame qui, à la suite d'mie maladie, avait totalement perdu la mémoire.
-— Oh ! qu'elle est heureuse, s'écria Ninon, d'avoir tout oublié et de recommencer la vie comme un enfant ! car, il y a plus de souvenirs amers au cœur d'une femme que de doux souvenirs. EHle pensait alors au bel Ariste, et cette pensée se traduisait par un long soupir, un douloureux hélas 1
La perMie n'existe point dans l'infidélité, mais bien dans les caresses hypocrites du trompeur. On peut quelquefois pardonner une infidélité, une perfidie jamais 1
L'attachement devrait commencer où l'amour finit, et finir où l'infidélité commence.
L'amour, disait-elle à un de ses amis qui la gourmandait sur son inconstance, l'amour est un plaisir qui n'engage à aucun devoir, mais l'amitié est chose sacrée.
Il faut toujours faire provision de vivres et jamais de plaisirs. L'abondance de ceux-ci détériore la santé, tandis que l'abondance de ceux-là nous assure contre la disette.
La sagesse consiste moins à comprimer ses passions qu'à les faire concourir à notre bonheur.
A un jeune seigneur qui lui demandait son opiiiion sur certaines femmes de la cour, elle répondit ;
Les femmes de cour et de haut rang, dont la vertu a été un peu effleurée, ont un privilège que n'ont point, en pareil cas, les femmes de la ville : c'est d'être toujours présentables partout et d'avoir droit d'être toujours bien reçues; elles ressemblent à ces mets privilégiés qu'on peut représenter sur table, quoiqu'ils aient été déjà entamés, les pâtés, les jambons, les saucissons, etc.
Dans un cercle où chacun définissait à sa manière la femme petite-maîtresse, elle donna ainsi son opinion :
— Une petite-maîtresse avec de l'esprit et de la vivacité est l'être le plus singulier, le plus varié de la nature. La petite-maîtresse n'aime que les petits soupers, les petits appartements, les petits livres, les petits hommes; enfin, tout ce qui est petit. Elle remplit les rôles de duchesse, de baronne, de dévote, de libertine, de philosophe, etc. Tantôt froide, indifférente; d'autre fois, folio d'amour, sémillante, langoureuse, elle ressemble à un feu d'artifice qui devient gerbe, étoile, étincelle, et qui finit par un tourbillon de fumée.
A une personne qui la blâmait d'avoir été la dupe d'un prétendu ami, elle répondit :
— 11 vaut mieux être trompé par un ami que de s'en défier.
A la suite de plusieurs désillusions sur l'amitié, elle disait :
— Les amis d'aujourd'hui ont beaucoup de rapport avec la fausse monnaie ; ils en ont le brillant et le peu de valeur.
Une femme sensée ne doit jamais prendre d'amant sans l'aveu de son cœur, et d'époux sans le consentement de sa raison. On a besoin de plus d'esprit pour faire l'amour que pour commander des armées; car l'amour est la pièce où les entr'actes sont les plus longs. Alors, par quoi remplir les intermèdes, sinon par l'esprit et les talents?
Un baron de quarante ans reprochait aux Françaises d'être légères, frivoles et coquettes.
— Eh ! de grâce, monsieur, répondit-elle, si nous Q'étions ainsi faites, nous croirait-on nées parmi