‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 5 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Questions qui se traitaient dans les soirées de Laïs. Description de la beauté par Zeuxis et Scopas.

Jje lecteur sera peut-être curieux de connaître les questions qui s'agitaient dans ces charmantes réunions ; en voici quelques-unes :

Qu'est-ce que l'homme? Y a-t-il chez lui dualité, c'est-à-dire corps et âme?

Qu'est-ce que la vie?

— le bonheur?

— la souffrance

— la mort ?

Quels sont les meilleurs et les plus sages moyens de mener une vie heureuse et exempte d'infirmités î Qu'est-ce que la vertu ?

— le vice ?

L'ambition, l'orgueil, la passion de l'argent, le

luxe, le sensualisme, l'égoïsme, le parjure et cette foule de vices qui rongent les sociétés, se développent-ils en raison inverse ou directe de la civilisation ?

Les hommes d'État possèdent-ils un cœur et des entrailles ?

Pourquoi ceux qui entourent les rois ont-ils deun langues et deux visages?

La guerre est-elle un mal ou un bien ?

Beaucoup d'autres questions plus ou moins hautes y trouvaient une solution, selon les lumières de l'époque.

Mais, lorsque le souper penchait à sa fin, lorsque les vins de Thasos et de Chypre, circulant dans les veines, égayaient les cerveaux, les questions prenaient une tournure moins sérieuse; on entendait des voix de femme faire ces interrogations?

— Qu'est-ce que la beauté ?

— ExistG-t-elle dans la forme seulement, ou bien exige-t-elle le concours de l'esprit et des grâces?

— La femme, qui donne la vie et le bonheur à l'homme, a-t-elle le droit de marcher son égale? ou sa condition est-elle de languir esclave dans un gynécée, ainsi qu'elle y est aujourd'hui condamnée ?

Qu'est-ce que l'amitié?

— l'amour

— le plaisii

— la volupté? etc., clc,'

On va voir que les soirées de Laïs ne dégénéraient pas en délirantes orgies, ainsi qu'ont voulu Tinsinuer quelques esprits chagrins et malades, quelques sages par impuissance ; de ces sages d'une austérité forcée, qui condamnent les plaisirs de Tamour parce qu'ils sont inhabiles à les éprouver; parce que la vue de ces plaisirs ne fait que réveiller en eux de vains désirs et des regrets amers.

Laïs, s'adressant à un élève de Scopas qui devait bientôt égaler son maître :

— Ami, pourrais-tu nous expliquer en quoi consiste la beauté chez la femme?

L'artiste répondit :

— La beauté du corps consiste dans le parfait accord des parties avec le tout et du tout avec les parties, d'où résulte l'harmonie complète de l'ensemble. i>Iais, cette beauté est celle des statues, il faut pour l'animer l'expression et la grâce; or, ces deux dernières qualités ne dépendent plus de la forme : elles ont leur source dans la vie, autrement dit l'âme.

Le coloris, quoique regardé comme une des conditions de la beauté physique, n'est pas strictement indispensable : la peau de Bacchis était jaune, et cependant elle fut jugée dès sa jeunesse, comme étant la plus belle de ligues et de contours de toutes les femmes d'Athènes; mais, il y a loin de la beauté de Bacchis à celle de Laïs, quiléunit la couleur à la perfection des formes. Aujourd'hui, tous les con-

naisseurs conviennent qu'il est impossible de voir un corps plus parfait que celui de la Vénus Eucharife, chef-d'ceuvre de mon maître Scopas, et c'est toi Laïs, qui lui as servi de modèle.

— Merci de la louange , interrompit la Corinthienne ; mais, ne crains-tu pas de faire ici des jalouses?

— Avant d'esquisser chaque trait en particulier, continua l'artiste, il est bon de fair? observer qu'entre la beauté masculine et la beauté féminine il existe cette différence : la beauté mâle brille par une vigoureuse accusation des formes et parla force des attaches ; tandis que la femme l'emporte sur l'homme par l'élégance des lignes courbes, par la souplesse et la transparence des chairs.

La tête, cette portion la plus noble de l'être humain, doit présenter une forme presque ronde; selon Scopas et Polyclèle, nos maîtres à tous, elle doit n'être ni trop grosse ni trop petite, et couverte de longs cheveux noirs ou blonds, tins, soyeux, épais, chatoyants, tressés avec art ou descendant sur les épaules en ondulations légères.

Sur un front large, élevé, sont inscrits l'intelligence et le génie; mais la hauteur et la largeur exigent une ju?te mesure, sans lai-uello rinlolligence et la beau'r .ii^-'paraissent. — Lorsque le fiont est moins élevé, lorsque ses lignes, partant des sourcils, vont se perdre dans la région des tempes en courbes insensi-

blés, il y a plus de douceur, plus de charmes; c'est alors le front de Vénus; c'est aussi celui de Laïs

Les yeux, ces miroirs de l'âme, où viennent se réfléchir nos sentiments et nos passions, composent la partie la plus expressive de la face ; ils doivent être clairs, nets, grands et bien fendus. — Les noirs ont plus de vivacité, recèlent plus de feux ; — les bleus sont plus tranquilles; ils reflètent la couleur les cieux et se meuvent chargés de langueurs, pleins de tendresses. — Des sourcils nettement dessinés sont un ornement indispensable à la beauté des yeux et du I visage ; ils doivent être touffus près de la racine du nez, diminuer graduellement de largeur, et mourir, après avoir dépassé l'angle externe de l'œil, en une pointe fine et bien marquée. Les sourcils trop épais et trop arqués sont durs ; ceux qui gardent une ligne presque droite donnent au visage quelque chose de plus ouvert, de plus attrayant. De longs cils implantés régulièrement au bord libre des paupières et parfaitement isolés les uns des autres, sont indispensables à la beauté de l'œil et aux charmes du regard. Les yeux ainsi encadrés ont un attrait irrésistible ; leur muet langage est souvent plus expressif, plus éloquent que l'harmonieuse parole. Demandez au poète Érotidas, mon ami, le morceau qu'il a composé sur le langage des yeux:

— 11 est vrai, répondit Érotidas, que les yeux sont de fidèles miroirs ; mais ce sont aussi d'ardents foyers

d'où jaillit la rapide étincelle qui dévore et consume. Je le sais, moi!... Il regarda la jeune Nélida en soupirant Cependant, je l'avoue, il n'y a pas encore

un mois, j'ignorais tout ce qu'il y a de puissance magné-;ique dans les beaux yeux d'une femme; tout ce qu'il y a d'éloquent et de précis dans le langage de ses regards. C'est sur les mouvements variés de tes prunelles, ô belle Nélida 1 que j'ai entrepris une étude qui désormais me met à même de tout saisir, de tout comprendre ; mais je ne suis pas encore assez avancé dans cette étude pour produire un morceau didactique sur le langage des yeux; il me faut quelques leçons encore, ô Nélida !...

La jeune fille rougit et sourit tourà tour ; l'artiste continua :

— Les joues arrondies par un juste embonpoint, fermes, lisses et légèrement teintées de rose dans leur milieu, sont réputées les plus belles.

Le nez accorde tous les traits ; il est le point fixe autour duquel s'assemblent et se composent toutes les autres parties du visage ; il en est, en quelque sorte, le régulateur.

Le nez droit et divisant la face en deux parties égales, de manière à surplomber la bouche dans sa partie moyenne, est l'ornement de la figure; les narines médiocrement ouvertes et cintrées en arrière sont les plus belles; il faut encore que le nez ne soit ni trop long ni trop court, ni rop gros ni trop mince,

enfin semblable à celui de la Vénus de Scopas; et je viens de dire quelle femme avait servi de modèle au grand artiste.

La bouche, ce charmant asile de Tamoureiix sourire et de la joie folle, est aussi l'autel du baiser. Sa forme la plus agréable est celle d'un arc détendu : l'arc de l'Amour. La bouche est peut-être de toutes les parties du visage de la femme celle qui offre le plus de grâce, le plus d'expression. Dans la Vénus Eucharite les lèvres sont demi-closes afin d'exprimer le désir et la volupté. Deux lèvres fraîches et vermeilles allant se réunir délicatement ù leurs commissures, pour former un petit enfoncement où se cachent les Ris et les Plaisirs ; des gencives fermes et vermillonnées, laissant sortir des petites dents blanches et bien rangées : telles sont les conditions exigées pour une belle bouche.

La houppe du menton, délicatement arrondie, doit être recouverte d'une peau lisse exempte de fronces et de fossette. Le menton termine et soutient l'ovale ; le profil lui doit, en partie, sa beauté. Pour l'ovale du visage, regardez Laïs, et vous aurez les lignes et les contours les plus parfaits.

Un cou flexible, un peu mince en haut, plus large à son union avec les épaules, d'un blanc uniforme, sans aucune empreinte tendineuse, réunit toutes les conditions.

Les épaules doivciit être charnues, égales ce

hauteur et présenter deux courbes insensibles qui, partant de l'articulation de l'omoplate, vont se perdre dans la gouttière formée par l'épine dorsale.

La poitrine offre, dans ses détails, des beautés de premier ordre, elle doit être très-élevée et s'arrondir avec grâce. Les clavicules doivent à peine montrer leurs reliefs très-adoucis.

Les seins se présentent comme la plus riche décoration du buste ; ils doivent avoir plus d'élégance que de volume. Les seins!... organes attrayants, séducteurs, chastes trésors sur lesquels l'œil s'attache malgré lui ; les seins^ placés ni trop haut ni trop bas, doivent naître d'une large base et conserver toute la pureté de la forme sphérique ; un mamelon bien développé, de manière à remplir le but de la nature, couronnera leur sommet. La distance d'un mamelon à l'autre, doit être à peu près égale à la distance qui existe du mamelon à la fossette de la clavicule. Les deux seins, parfaitement semblables pour la forme et le volume, seront largement séparés, blancs, veloutés et fermes dans leurs contours ; enfin, semblables à ceux de la Vénus Eucharite.

Il faut que les bras soient bien attachés aux épaules, égaux en longueur, musculeux et tendineux chez l'homme ; lisses et sans la moindre dépression musculaire chez la femme ; — ^ss coudes seront arrondis, et les lignes qui en partent ne devront éprouver aucune déviation jusqu'au poignet. Le fini, la pureté

ùes contours, les formes charnues et arrondies caractérisent, dans la femme, la belle conformation du bras et de l'avant-bras.

La main doit naître insensiblement de Tavantbras; elle sera blanche, potelée, armée de doigts bien articulés, efTilés par le bout et garnis d'ongles cintrés, roses, brillants. L'articulation des xjhalanges ne doit être indiquée que par de petits reliefs et des ombres très-adoucies.

Un bassin évasé; — une taille élancée, douée de souplesse] dans toutes ses inflexions; — une croupe richement prononcée , formant avec la taille une légère cambrure; — des jambes arrondies : un genou rond et peu sensible ; des mollets harmonieusement développés, dont les courbes délicates vont se perdre un peu au-dessus des malléoles ; le bas de la jambe fin et délié; les pieds petits, étroits, avec des orteils bien gradués, complètent les derniers traits de la beauté parfaite selon l'art. La femme qui s'offre, ainsi formée, aux regards de l'homme appréciateur, mérite des autels, car la perfection est le grand attribut de la divinité. Il est encore une condition sans laquelle la beauté serait boiteuse, je veux parler de la symétrie. Vous le savez, la symétrie existe dans la parfaite ressemblance des organes doubles et dans la régularité des parties simples.

L'exacte ressemblance des yeux, des joues, des oreilles, des seins et autres organes, produit en nous

une impression agréable. lie front, le nez, la bouche^ au moyen des lignes médianes qui les partagent, contribuent aussi à la symétrie de ces organes. A la surface des autres régions du corps, des points de séparation, marqués d'espace en espace, établissent également une symétrie plus ou moins sensible. L'irrégularité fait très-bien sentir l'importance de la symétrie. Regardez, par exemple, cette personne aiïligée de strabisme ; cette autre dont le nez est tordu, les lèvres grosses, les oreilles aplaties et d'inégale grandeur ; considérez cette troisième, offrant un bras plus court que l'autre et un dos contourné ; la vue de ces diiïormités ne vous fait-elle point éprouver un sentiment pénible, une sorte de répulsion?... Donc, la symétrie des formes, des lignes, et des dimensions, est tout à fait indispensable.

— Tu as disserté en maître, dit Laïs au jeune artiste ; mais les grâces, le sentiment, l'expression, ne sont-ils point des qualités essentielles à la beauté accomplie ?

— J'aurais eu garde, ô Laïs ! d'oublier de parler des grâces devant toi, qui les possèdes toutes ; je les ai mentionnées en commençant, et je termine en leur rendant hommage. La beauté régulière ne suffirait point pour nous plaire, pour inspirer l'amour ; il lui faut encore le charmant cortège des grâces. La femme douée d'agréments fait souvent plus d'impression que la beauté qui en est privée.

~ 30 — Un beau visage qni ne dit rien, ressemble à une belle figure de cire qui n'inspire également rien. — La grâce, sur le visage, dépend d'une foule de petits mouvements très- variables ; un agrément est à chaque instant remplacé par un autre, avant qu'on ait eu le temps de le définir. — La bouche semblerait être le siège principal des grâces, surtout lorsqu'elle sourit. — La douceur, la tendresse, la vivacité dans les yeux ; les mouvements harmonieux du cou ; l'aisance, la souplesse dans les inflexions et dans les altitudes du corps, des bras et des jambes, ont aussi leurs grâces, leurs attraits; tout ce que fait une femme aimable est gracieux; partout où elle porte ses pas, les Grâces l'escortent à son insu.

Hésiode nous apprend que l'Olympe a ses trois Grâces: Euphrosine, Aglaïa et Thalie. — La première est la grâce douce et timide ; la seconde, c'est la grâce brillante ; la troisième, aussi vive qu'agaçante, annonce la fi'anchise et la joie. Les trois Grâces, toujours jeunes et riantes, toujours modestes, se tiennent par la main ; elles sont décemment vêtues, sans autre ornement que leur belle chevelure et une robe légère, dont l'élégante simplicité fait toute la richesse. 1

Le grand Socrate a fait placer un tableau des Grâces à l'entrée du temple de Minerve, à Athènes, atin que ceux qui y viennent puissent admirer ces charmantes déesses et en obtenir ciuekiues dons.

Enfin, si je ne craignais de blesser la modestie de la reine de ce banquet, je dirais que l'école des grâces est à Corinthe, dans la maison de Laïs.

Laîs, après avoir gracieusement remercié l'artiste du sourire et du regard, se tourna vers Aristippe :

— Ami, lui dit- elle, voudrais-tu, à ton tour, nous apprendre ce que, d'après ton expérience, tu entends par volupté ?

Aristippe répondit : — Il serait difficile de disserter avec plus de justesse et de vérité que vient de le faire ton jeune artiste, en te prenant pour terme de comparaison ; je suivrai son exemple et te dirai : La volupté, ô Laïs ! se réfléchit dans ton miroir, quand tu t'y regardes, le matin, après qu'un songe amoureux est venu secouer sur ta couche le parfum de ses fleurs, car Laïs est belle et voluptueuse à la fois.

— Toujours des louanges, cher Aristippe...

' - Peut-on tenir un autre langage en face d'une ferime aussi charmante ?

— Oui, on peut lui dire des choses plus instructives; Laïs aime à éclairer son esprit, même au milieu des bruits du plaisir. Voyons , philosophe aimable, définissez-nous la volupté ?

Aristippe satisfit sa maîtresse en ces termes :

— La plus exquise de toutes les sensations, celle qui, pénétrant le corps et l'âme, rayonne M-.r l'être entier et le plonge dans une ivresse délicieuse, se traduit par ce mot : VOLUPTÉ.

Il y a une volupté attachée à chaque sons : il est :iécessaire que la sensation franchisse les degrés divers de bien-être, de plaisir et de bonheur pour arriver à cet état d'exquise délicatesse de sentiment d'où naît la volupté. Il faut, en outre, qu'il y ait eu, pendant un temps plus ou moins long, absence de sensations et de désirs trop vifs ; caries affections les plus profondes, les jouissances les plus mordantes s'éraoussent et s'éteignent devant l'habitude; il faut enfin, que les sens aient acquis, par l'éducation, un certain degré de linesse et de perfection dans le mode de sentir; mais la chose essentielle, c'est Tâme ! l'âme fraîche, impressionnable, nourrie de jjoésie et s'ouvrant aux plus légers la-yons d'amour et de plaisir : car, sans la vie de l'àme, tout est indifférencO; brutalité, ténèbres profondes...

Demandez à ce bouvier, qui ne connaît que son ignoble tombereau, s'il a jamais su apprécier combien il y a d'enivrante saveur aux lèvres d'une jolie femm.e? Demandez à cette large paysanne, dont l'éducation n'a point dépassé la limite du beurre et du fromage, si elle a jamais connu les douces poésies de l'amour ? A ces questions, si étranges cà leurs oreilles, ces braves gens vous regarderont stupéfaits, sans vous comprendre. Instinctivement poussés à perpétuer leur race, Tamour, pour eux, se résume dans la sensation; ils ignorent les jouissances de l'âme dans ces délicieux

moments où l'amour est un reflet des voluptés du ciel.

Mais, pour nous, qui avons une âme sensible à la beauté, un cœur ouvert à l'amour, qu'il y a de voluptés dans ces heures rapides qu'on passe à contempler une femme adorée, à écouter sa douce parole, à sentir sa main se promener dans nos cheveux ! Que de voluptés' à sentir son haleine nous effleurer le front, £es lèvres s'appuyer sur nos lèvres, son cœur palpiter et bondir sur notre cœur!... Oh! alors, c'est la volupté suprême, c'est l'ineffable volupté dont s'enivrent les dieux.

En achevant ces mots, Aristîppe adressa un tendre regard à Laïs, qui se leva de son lit et alla s'asseoir sur celui du philosophe. Laïs, s'étant commodément placée auprès de son cher Aristippe, qu'elle préférait à tous les autres, remplit sa coupe, la porta à ses lèvres, puis la luitenditpour qu'il l'achevât, ce qu' Aristippe exécuta avec une grâce dont Alcibiade aurait été jaloux. Du reste, tout ce que faisait Aris tippe dénotait Thomme élégant etvolupteux.

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