‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 6 sur 45 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Slngrulière aventure du phUosophe Xènocratab

Le bruit des soirées et des fêtes que donnait LaÏ3 eut un immense retentissement dans la Grèce entière et pénétra jusqu'au fond de l'Asie. Les princes, les seigneurs étrangers, arrivaient en foule à Corintlie pour admirer cette beauté célèbre et lui offrir leurs hommages. L'orateur Démosthènes voulut aussi faire le voyage; il lui coûta cher, à ce qu'il parait ; car, de retour à Athènes, comme un de ses amis lui demandait s'il s'était amusé àla fête, sa réponse futcelle-ci, qui depuis est restée proverbiale :

« Il n'ed pas permis à tout le monde d'aller à Corintlie (1). »

(1) Le récit d'Athénée, que la plupart des modernes biographes de Laïs ont répété, se trouve entièrement opposé au nôti'C. Ce grammairien a écrit que Démosthènes étant allé à Corinlhe pour voir Laïs, trouva le prix d'une de ses soirées si exorbitant, qu'il s'écria :

Laïs possédait plusieurs qualités pour séduire et enchaîner les hommes; ceux qui résistaient à sa beauté étaient vaincus par ses grâces, et le petit nombre de ceux qui restaient insensibles à ces deux attraits réunis, ne pouvait résister aux charmes de son esprit. Elle était tellement sûre de sa puissance, qu'elle se vantait d'amener les plus indifférents à ses pieds. Souvent elle prenait plaisir à triompher de certains philosophes réputés invulnérables, et dont elle se moquait après la victoire.

Cependant sonami Aristippe, fatigué de cette présomption, voulut un jour lui donner une leçon utile et s'y prit de cette manière :

— Laïs, toi qu'on ne peut voir sans adorer, toi qu'il suffit d'entendre pour être ton esclave, j'ai enfin trouvé l'homme sur lequel tes charmes ne feront pas plus qu'une goutte d'eau dans la mer.

Un sourire d'incrédulité s'arrêta sur les lèvres de la Corinthienne.

o Je ne veux pas acheter aussi cher un repentir. » Évîc'emmenf, cette version n'a point la probabilité de li première. Démoslhènes possédait une grande fortune, qu'augmenlaient chaque jour son talent d'orateur et sa rabriqui- de casques et de c;iirasje=, cil travaillaient plus de trois cents ouvriers, Demos! hcnes pouvait être avare, mais sa vanité imposait silence à son avarice ; il aurait rougi de passer aux yeux de ses compatiioles pour un Lidre. Il paya donc chèrcniont la soirée de la Coriiitliicnne, et satisfit son amour-propre en disant aux Athéniens : « Les rois et les grai/Jd peuvent scul^ cire admis aux soupers do la fastueuse Laïs. »

— Je gage, continua- 1- il, non le fameux coffre de Cypsélus, puisqu'il est consacré à la déesse du temple d'Éphèse ; mais une copie de ce coffre, d'un travail et d'un prix à peu près égal, contre cette fleur placée sur ton sein.

Le pari fut fait et accepté devant plusieurs amis de Laïs. Aristippe sortit et rentra^ au bout de quelques minutes, avec le philosophe Xénocrate.

C'était un homme encore vert, d'un abord glacial, d'une volonté de fer, qui aurait enduré les tortures les plus Cccroccs plutôt que de prononcer o?« lorsqu'il avait dit non; homme austère, impassible, que rien n"étonnait, qui n'avait jamais ri ni pleuré; enfin qui aurait vu l'univers s'écrouler à ses pieds sans manifester la plus légère émotion.

— Le voilà! dit Aristippe, Et il se retira.

Laïs s'avança au devant de Xénocrate, lui sourit gracieusement et l'invita à s'asseoir auprès d'elle sur un lit couvert d'étoffes précieuses. Il obéit.

- Mon cher Xénocrate, commenca-t-elle, je voua connais depuis longtemps dy réputation, et pour moi vous êtes l'homme fort, l'homme sage, le philosophe par excellence. Mo;i opinion à votre égard n'est, en résumé , que l'opinion générale ; car, tout lo monde sait que le grand Socrate vous distingue avantageusement parmi ses disciples. Je serais aussi

flattée qu'heureuse et fière de vous compter au nombre de mes vrais amis.

— Vous êtes charmante et vous parlez fort bien, Laïs, je ne saurais en disconvenir, répondit Xénocrate avec un sérieux qui ne se démentait jamais; tout ce que vous venez de dire serait pour un autre fort agréable à entendre ; mais à moi que me font les louanges?... C'est de l'encens perdu.

— Et la beauté vous adressant une prière vous trouverait-elle aussi indifférent que la louange ?

— J'admire la beauté, mais elle ne m'émeut nullement.

— Et les grâces ?

— Les grâces sont souvent employées pour habiller une vérité boiteuse.

— Et l'amour d'une jolie femme ?

— C'est un joujou qui coûte souvent fort cher et dont je sais me passer.

— Et le bonheur qu'elle peut vous donner?

— Le seul et vrai bonheur réside dans la sagesse; la sagesse dans la vérité.

— L'auriez-vous trouvée, par hasard, cette précieuse perle après laquelle tous les philosophes courent depuis si longtemps?

— Je la cherche tous les jours.

— Mon ami Aristippe prétend l'avoir trouvée dans La jouissance douce et modérée de la vie.

— Aiîstippe peut avoir raison; mais moi, pour la poursuivre, j'ai pris une autre route.

— Croyez-vous bientôt l'atteindre?

— Si je succombe avant d'arriver au but, un autre prendra mon bâton et continuera le voyage.

— Xénocrate, je vous admire, et votre maître Socrate a eu raison d'avancer que vous étiez un sage à toute épreuve. Gela ne doit point vous empêcher de fréquenter notre maison, car nous aurons souvent besoin de vos lumières pour éclairer des questions très-obscures.

— Si ce sont des questions de philosophie, adressez-vous à Socraie ; à Démosthènes pour des questions d'éloquence ; et, lorsqu'il s'agira de banquets et de fêtes, vous avez votre élégant Aristippe. En face de ces hommes, Xénocrate n'est qu'un écolier.

— A propos de Démosthènes, homme aussi avare que brillant orateur, il m'a fait cadeau l'autre jour d'un Lup l'be miroir ; je serais bien aise d'avoir votre avis sur sa véritable valeur ; mes amis prétendent qu'il est fidèle, moi j'affirme qu'il est menteur; jugez-en vous-même.

Elle lui présenta le miroir.

— Il est d'un très-beau travail.

— Oui, flatteur au dehors et faux au dedans, comme tant de personnes.

— Vous parlez en philosophe ; continuez.

— Tenez, voyez s'il rend bien l'expression de mea

-moyeux, de mon sourire ?... Il me semble qu'il m'agrandit la bonclie, me cerne les yeux, me raccourcit l'ovale du visage, me bouleverse les traits : ne trouvez-vous pas ?

— Alors il faut le jeter aux ordures, dit froidement Xénocrate à Laïs qui minaudait devant lui.

— Y pensez- vous? un meuble qui a coûté dix talentsl'.l

— Alors, il faut le garder.

— Mais il manque de fidélité, il m'enlaidit?

— Il faut le jeter.

— Et Démosthènes?

— Démosthènes est un fou; il aurait pu faire un emploi plus utile de son argent.

— Vous n'êtes pas très-galant, Xénocrate !

— Je suis sincère.

— J'ai su qu'avant d'étudier la philosophie vous exerciez l'art de la peinture.

— C'est vrai,

— Donc, vous devez vous connaître en couleurs, formes, draperies, contours, etc.. Que dites-vous des plis de ma robe? Pensez-vous que l'agrafe d'or qui la relève au-dessus du genou soit d'un bel effet?

Xénocrate ne répondit pas.

— Et ma jambe, comment la trouvez- vous?

— Gomme celle de toutes les femmes.

— Et ce colier de perles auquel un superbe camée sert de fermoir; et ces bracelets enrichis de diamants; et cette ceinture taillée sur celle d'Aphrodite, tout cela vous plait-il?

En lui adressant ces différentes questions, l'adroite Corinthienne découvrait à demi les admirables perfections de son corps.

— Vous ne répondez point, Xénocrate?

— Je vous écoute.

— Je désirerais savoir si le cou et les épaules de l'Aphrodite de Scopas ont été bien copiés?

Elle lui montra sous la gaze ses divines épaules.

— Vous semble-t il que la chevelure ait été bieu rendue ?

Elle dénoua sa coiffure : une pluie de nattes et de tresses chatoyantes, des flots de cheveux embaumés, ondulèrent aussitôt sur l'ivoire de ses épaules.

— Vous paraît-il aussi que les lignes et les contours de la poitrine aient été bien dessinés?

Elle lui laissa entrevoir, à travers les clairs que formaient ses cheveux, une gorge à rendre fou d'amour.

Xénocrate resta aussi froid qu'un marbre.

— Eh bien, que vous en semble?

— Il me semble que ces choses-là perdent de leur valeur à être vues de trop près; elles devraient rester cachées.

— Vous avez raison, un souffle peut les ternir.

Elle s'approcha plus près du philosophe; leurs genoux se touchaient, et elle lui dit avec tendresse :

— Écoutez, Xénocrate : l'Amour est l'âme de l'univers ; il a débrouillé le Chaos et fécondé la nature ; son souffle embrase les Dieux et les hommes; c'est lui qui me pénètre en ce moment : voyez comme mon sein palpite....

— En effet, les pulsations sont fréquentes; auriezvous la fièvre?

— Oui, une fièvre d'amour qu'allume votre présence.

— Alors je me retire, car je me reprocherais de vous causer la moindre incommodité.

— Non, restez; j'ai plaisir à vous voir près ae moi.

— En ce cas, je reste.

— Regardez-moi, Xénocrate : est-ce que dans mes yeux, dans mon sourire et dans mes paroles, vous ne devinez pas que je serais heureuse d'être aimée... de vous?

— Je ne vois rien.

— Comment, vous ne voyez rien? Regardez encore.

Elle prit une de ses mains dans les siennes et donna à sa physionomie une telle expression d'amour et de volupté, que l'être le plus insensible se fût jeté à ses pieds, embrasé de désirs.

— Eh bien, Xénocrate, voyez-vous quelque chose ?

— Je vois une femme qui perd son temps et sa peine.

A cette réponse naïvement brutale, Laïs repoussa vivement la main du philosophe et l'apostropha de la sorte :

— Xénocrate, retiens bien ceci : les vrais sages savent apprécier toutes choses, le beau et le laid, la sagesse, l'amour et la folie. Socrate et Platon sont de ce nombre; ils possèdent une âme dans un corps et font la part de l'un et de l'autre; tandis que toi, Xénocrate, tu n'es qu'un corps sans âme, un sot, une brute!

A ces mots, énergiquement prononcés, elle le laissa seul et disparut. Xénocrate se leva sans manifester la moindre émotion, reprit tranquillement son bâton et s'en alla.

Aristippe, témoin de cette scène originale, sortit du cabinet où il se tenait caché, alla rejoindre Laïs, et lui dit en riant :

— Conviendras-tu maintenant qu'il existe des hommes contre lesquels viennent s'émousser toutes les séductions, tous les enchantements de la beauté?

— J'en doute encore, répondit Laïs d'une voix brève qui dénotait une femme piquée.

— Tu avoueras cependant que tu as perdu la gageure ?

— Selon moi, je n'ai point perdu, car j'ai fait le pari de vaincre un homme, et non une statue.

Laïs, néanmoins, détacha la fleur placée sur son sein et la donna au philosophe amoureux, qui la porta soudain à ses lèvres.

Page 1