CHAPITRE Y
L.als chez le sculpteur Myron, — Euripide le Tragique, sa mësaventai:
Le sculpteur Myron, pour plaire à la belle Laïs' donna une fête dans sa maison des champs , située près du port de Gencrée. Les philosophes, les poètes et les artistes les plus renommés, ainsi que la jeunesse dorée de Gorinthe et d'Athènes, y avaient été invités. Myron s'était mis en frais pour traiter dignement des hôtes aussi distingués. Les tentures et les fleurs avaient été prodiguées partout; les parfums brûlaient de tous côtés, et sur des tables de bois précieux, brillaient des vases et des coupes d'or ciselés. Mais tout ce luxe était eiîacé par un essaim de jolies femmes.
Cependant, quelque chose devait manquer à la fête, car l'amphitryon allait et venait avec inquiétude, donnait des ordres à ses serviteurs, sortait, rentrait et dirigeait incessamment ses regards vers
la grande porte d'entrée. Tout à coup le son des flûtes frappa les oreilles; une femme, belle comme Aphrodite, précédée et suivie de plusieurs jeunes filles, entra dans la salle : c'était Laïs!. .. Un murmure flatteur accueillit la perle des beautés de Gorinthe, et l'amoureux Myron s'empressa de la conduire à la place d'honneur.
Laïs était vêtue d'une simple robe de gaze qui dessinait à ravir les courbes harmonieuses de son corps; les nombreuses tresses de ses cheveux, enroulées avec des filets d'or parsemés de perles, encadraient le charmant ovale de son visage; ses yeux, allongés en amande, lançaient de douces flammes, et, sur sa bouche, plus fraîche qu'une rose d'avril, les Amours et les Ris semblaient avoir fixé leur empire. Tous les regards restaient fixés sur elle; dans tous les yeux comme sur toutes les lèvres, on lisait la muette admiration qu'inspire la beauté. C'était, même de l'avis des femmes, la reine du banquet.
Myron fit remplir les coupes et s'écria :
« A Laïs 1 la plus aimable et la plus belle des femmes de Corinthe ! »
Cent voix répondirent avec chaleur; car il suffisait de voir Laïs pour l'adorer.
Un convive seul n'avait pas levé sa coupe et semblait regarder avec pitié cette foule enthousiaste des attraits d'une femme. Ce convive, c'était Euripide, le poëte tragique.
— Les rayons de la beauté ne peuvent donc réchauffer ton âme ? lai dit un de ses voisins ; tu restes muet quand tous les cœurs palpitent.
— Je réserve mon enthousiasme pour une meilleure occasion.
— Regarde donc, homme de marbre; c'est Laïs qui sourit.
— Je vois une femme, et voilà tout.
— Mais cette femme, c'est la merveille de Corinthe.
Euripide allait probablement répondre par un sarcasme, lorsqu'une délicieuse musique entremêlée de voix humaines vint attirer l'attention : une foule d'enfants chargés de couronnes se répandirent dans la salle et les offrirent aux personnes qui désiraient en parer leurs têtes. Les coupes se remplirent et se vidèrent de nouveau ; les plaisirs commencèrent à devenir plus bruyants, et les convives, abandonnant leurs places, coururent à droite et à gauche. La foule se pressait autour de Laïs ; tout le monde voulait en obtenir une parole, un sourire ; et Laïs, plus séduisante que jamais , répondait à tous avec une grâce indicible.
Le vieux Myron, enivré des hommages qu'on pro- Qiguait à la femme qu'il adorait, brandit sa couronne et cria ;
— Par Bacchus ! j'ai proclamé Laïs la plus belle : maintenant j'affirme que sa puissance sur les hom-
mes est égale à celle d'Aphrodite sur les dieux. Nul mortel ne pourrait lui résister.
— Tu te trompes, Myron, dit l'épicurien Théophane, il est des hommes tellement misogynes (ennemis des femmes,) qu'Aphrodite elle-même, descendant de son nuage, en serait méprisée.
Un charmant sourire, qui errait sur les lèvres de Laïs, s'éteignit à ces mots.
— Ces hommes soni donc des Narcisses ou de Tyrésias? demanda le sculpteur stupéfait.
— Moins que cela.
— Des octogénaires, peut-être?
— Moins que cela.
— Qui donc oserait mépriser la beauté ?
— Tiens, vois-tu, là-bas, cet homme aux orbites creuses, aux lèvres minces et décolorées, cet homme qui semble s'entretenir avec les Euménides? eh bien I celui-là possède un cœur à l'épreuve de la beauté.
— Par Jupiter 1 c'est Euripide, dit Myron; je le croyais marié.
Puis, s'approchant du poète :
— Eh quoi! Euripide, quand tout le monde sacrifie à la beauté, tu lui refuses ton offrande?
— Myron, parle-moi d'autres choses et ne me rends pas ton invitation am ère. Je suis venu pour m' entretenir avec des philosophes et non avec des femmes.
— Poëte^ si tu supprimes les femmes Fart n'existe plus.
— N'as-tu pas autre chose à me dire?
— Que se passe-t-il donc dans le fond de ton âme? ajouta Myron étonné.
— Je vais te l'apprendre, dit Laïs qui s'était approchée d'eux : Euripide a voué une haine profonde aux femmes, parce qu'il n'a point su profiter de l'exemple de son maître Socrate. (Euripide lui lança un coup d'œil dédaigneux.) Socrate, sans cesse harcelé par Xantippe, supportait, avec une admirable résignation, les bourrasques dont l'accablait cette femme acariâtre; tandis qu'Euripide...
— Xantippe était une mégère, comme le sont la plupart des femmes, interrompit sèchement le poète.
— Ton tort, Euripide, est de généraliser les questions exceptionnelles . On rencontre des femmes , il est vrai, qui ressemblent à Xantippe; mais les deux femmes avec lesquelles tu as divorcé sont loin d'avoir le caractère querelleur de l'épouse de Socrate,
— Des attaques, Lais ?
— Ce ne sont point des attaques ; je prends la défense de mon sexe contre toi, qui le déchires quand tu en trouves l'occasion ; on dit même dans les carrefours d'Athènes...
— Et que me font les glapissements de carrefours? — ■ Tu as raison de les mépriser; mais j'en reviens
à ma question : pourquoi le disciple de Socrate n'at-il pu profiler des exemples de patience que lui donnait son maître?
— Depuis quand une femme de ta condition aurait-elle le droit de me demander compte de mes œuvres ?
— J'ai été indiscrète, Euripide, et te prie de me pardonner; n'oublie pas néanmoins que je défends mon sexe.
— Très-bien 1 mais restons-en là, prononça brièvement Euripide.
— Je me tais, puisque mon langage te déplaît, et ma philosophie étant de plaire à tous... j'ajouterai, néanmoins, que je suis désolée de ton peu d'estime pour les femmes.
— Il faudrait qu'elles fassent estimables.
— Par Vénus ! dit un jeune satirique fatigué du ton sec d'Euripide, tu as tort, poète, de riposter par l'injure à la phrase bienséante d'une femme.
— Je dis ce que je pense, répliqua vivement Euripide.
— Si ce que tu penses était vrai, ce serait une franchise brutale permise à un barbare ; mais à un Athénien, fi!...
— Que m'importe !
— Ah! il t'importe peu que le mot soit dur, pourvu qu'il soit vrai. Eh bien! je vais te dire brutalement la vérité.
L'interlocuteur monta sur une table , et, d'un voix forte :
— Vous tous! qui êtes venus chez l'artiste Myron pour fêter l'amitié, Bacchus et le plaisir, apprenez que notre grand poëte tragique, la pâle copie de Sophocle, a divorcé deux fois; mais, qu'il ne divorcera pas une troisième, par la raison que les femmes ne veulent plus de lui. Chryséis, sa première femme, avait le visage riant, l'esprit enjoué et la franchise d'une enfant. Euripide la maltraitait, s'imaginant trouver en elle un visage sombre, une âme aussi noire que celle des brigands de ses tragédies. Euxippe, sa seconde épouse, excellente et douce créature, ne lui dem.andait qu'une seule chose : des enfants; et son mari ne lui donnait que des hémistiches. La pauvre créature, saturée de vers et privée de caresses, s'adressa un jour à l'Aréopage, qui condamna le mari à fournir des citoyens à la république, sous peine de rendre la liberté à son épouse.
— Tu railles, jeune homme, et ne t'aperçois point que les fumées du vin ont trounlé ta raison.
— Poëte, j'ai vidé ma coupe ; la vérité, qui se trouvait au fond, en est sortie et t'a mordu au visage.
— Retourne à tes courtisanes; laisse en paix l'honnête homme et le foyer domestique.
— Ah! ah! l'honnête homme qui maltraite ses femmes et leur fait déserter le toitconjugalll'excellent homme!... Ces femmes que tu déchires ont un
cœur pour aimer, tandis que le tien, Euripide, ne connaît que la haine et l'orgueil.
— Que tes injures que je méprise retombent sur ta tête, jeune homme !
La hile d'Euripide s'échauffait, ses sourcils contractés annonçaient la colère, un orage allait éclater, lorsque le stoïcien Xénophane, s'approchant de lui, prononça gravement :
— Élève de Socrate, ressouviens-toi de la patience lie ton maître et du sang-froid de Thémistocle.
Et Laïs ajouta d'une voix tendre :
— Oublie, poète, oublie les folles paroles que le vin vient d'arracher à ce jeune homme , seulement, avoue que, si tu aimais les femmes, tu serais aimé d'elles; car leur bonheur c'est d'aimer et d'être aimées.
Euripide répondit par un haussement d'épaules et un regard presque insultant.
Laïs, blessée jusqu'au fond du cœur de ce geste méprisant, l'apostropha ainsi :
— L'orgueil, chez l'homme, est beaucoup plus malséant que la vanité chez la femme. Le vrai sage ne dédaigne pas d'écouter nos avis et de peser nos opinions ; demande à Socrate et à Péri clés s'ils n'ont rien appris aux entretiens d'Aspasie ? Tu as double- ; ment tort de calomnier les femmes de ma condition, parce que c'est vous, hommes, qui les 9vez forcées à l'affranchir de votre despotisme. De quel droit nous
emprisonnez-vons dans un gynécée ? Jupiter en nous créant, nous a-t-il marquées du sceau de l'esclavage? Pourquoi nous interdire le lycée, l'Académie et les lieux où l'on enseigne la philosophie, qui élève Fâme et agrandit l'esprit ? la lumière n'est-eile pas pour tout le monde? Dans les siècles futurs, la femme, sans nul doute, reconquerra ses droits et n'aura pas besoin d'embrasser la condition d'hétère pour avoir sa part de lumière et de liberté. L'homme et la femme sont égaux par nature; ils doivent marcher de pair dans la vie, parce que de l'égalité naît l'amour. Comme toi, Euripide, je me suis nourrie des préceptes des philosophes qui fréquentaient la maison de mon pèreadoptif, le généreux Léontidès ; mon esprit s'est éclairé aux lumières de leur raison, si je n'ai pas pris les hommes en haine, ainsi que tu l'as fait des femmes, c'est que cette belle maxime est restée gravée dans ma mémoire : Vamour, c'est la beauté de Vâme, la haine en est la laideur.
Tout le monde applaudit à ce discours ; plusieurs philosophes, parmi lesquels se trouvait le stoïcien Xénophane, s'étonnèrent delà profondeur des pensées de la Corinthienne,
— Émule de Sophocle, continua Laïs, pour nous prouver que ta haine contre les femmes est légitime, voudrais-tu, à ma prière, répondre à ces questions ; Qu'est-ce que la femme ?
Euripide cherchait à s'éclipser, lorsqu'un des ado-
rateurs de Laïs le retint par son manteau, et dit :
— Par Hercule, tu ne peux refuser la partie, Euripide ; lorsque Vénus a parlé, c'est au mortel d'obéir. Voyons, qu'est-ce que la femme ?
— Le thasos embrase ton cerveau, jeune homme, et la sirène égare ta raison, répliqua Euripide,
— Il ne s'agit point de cela ; qu'est ce que la femme, s'écrièrent la foule des convives.
— Vous m'y forcez ?
— Oui ! Oui 1 réponds-nous :
— La femme, c'est la mère, la nourrice des enfants et la servante de l'homme, dit Euripide d'une voix sombre. Son rôle sur la terre ne doit pas dépasser le seuil de la maison; elle doit naître et mourir dans le gynécée ; alors, seulement, elle est estimable. Mais, les femmes qui assistent à ce banquet, qui allument vos désirs et soufflent l'ivresse sur vos sens, ces femmes-là sont. . .
— Des nymphes qu'Aphrodite envoie sur la terre pour notre bonheur, interrompit un jeune Eupatride à qui une jolie fille versait à boire.
Euripide, avec un regard de mépris, lui lança ces mots:
— Elles sont la honte des femmes, comme tu es l'opprobre des hommes.
A cette grossière injure, le jeune homme s'élança sur Euripide, et l'aurait déchiré si plusieurs convives ne l'eussent arraché de ses mains. La fête fut un
instant troublée : on discutait, on criait ; plusieurs étaient d'avis de chasser le brutal d'une société où ses injures avaient porté le désordre. Laïs se leva et réclama un moment de silence ; telle était la puissance de cette femme, que le calme se rétablit aussitôt. Alors, d'une voix grave :
— Euripide, prononçe,-t-elle, ta haine contre les femmes t'égare et te rend injuste. O'jbliant les préceptes de la raison, tu injuries tout un sexe qui ne t'a fait aucun mal, et cela parce que tu as eu à te plaindre de deux femmes ! Pour un élève d'Anaxagore, ta conclusion n'est point logique. Poëte irascible, ressouviens-toi que tu as une mère et des sœurs à Salamine -. cette mère, qui t'a donné le jour et nourri; qui a soigné ton enfonce et soutenu tes premiers pas, désavouerait la violence de ton langage. Apprends donc à mieux connaître les femmes -, aime-les, poëte, et elles te payeront de retour.
— Bravo ! Laïs ; bien parlé, s'écria Diogène qui venait d'entrer; par tous les dieux 1 le coup est bien porté ; mon bâton n'aurait pas fait sur ton dos, poëte, une meurtrissure aussi profonde que celle faite aujourd'hui à ta réputation par une femme, .l'en dirai demain un mot à mon ami Aristophane : Tu peux retourner à tes Eumémdes .
Un rire universel gagna tous les convives, à la vue du Cynique brandissant son bâton. Euripide s'échappa, furieux d'avoir été moralisé par une femme,
et les éloges plurent de tous côtés sur la belle Corinthienne. Myron vint lui offrir une couronne semblable à celle qu'on donne aux vainqueurs pour le prix d'éloquence; il lui baisa la main, et la fête recommença vive et joyeuse comme avant l'incident.
Laïs montra au bilieux Euripide comment un noble cœur se vengeait des injures. Sachant que la mère et les sœurs de cet ennemi des femmes se trouvaient dans l'indigence, elle leur envoya, le lendemain, à Salamine, des étoffes pour s'habiller et une somme d'argent pour se procurer les objets de première nécessité qui leur manquaient. Le beau côté •de cette action bienfaisante c'est que l'envoyé chargé de remettre ces présents à la mère du poète tragique, avait reçu l'ordre de lui dire qu'ils venaient de son ûls.