‹ Laïs de Corinthe et Ninon de LenclosChapitre 8 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Arsambès , prince lydien. —> Sa passion pour LaXs* Fête que lui donne la Corinthienne.

Parmi les riches seigneurs que la réputation de Laïs avait attirés à Corinthe, il s'en trouvait un qui se faisait remarquer par son luxe et sa prodigalité : il se promenait sur un char incrusté d'or et traîné par quatre superbes chevaux thraces ; son manteau de pourpre et ses vêtements asiatiques étincelaient de pierreries ; il semait les clariques (1) autour de lui, comme les enfants jettent des poignées de sable; il était de belle taille, bien fait, d'une figure agréable ; toutes les femmes l'admiraient, Laïs seul le regardait avec indifférence; elle connaissait les hommes et savait que, par amour ou par orgueil, celui-lcà serait bientôt son esclave.

Ce beau jeune homme, fils d'un prince qui com-

(1) Larique, monnaie persane.

mandait à Sardes, se nommait Arsambès ; appelé à succéder à son père dans cette riche satrapie, il visitait à grands frais toutes les villes delà Grèce, afin de s'instruire dans l'art d'administrer les affaires et de gouverner les hommes. Cette froide indifférence de Laïs à son égard, quand toutes les autres femmes étaient amoureuses de lui, inspirèrent au jeune prince le plus violent désir de la posséder.

Un matin, il lui dépêcha son gouverneur accompagné de quatre esclaves chargés de magnifiques présents, pour obtenir d'elle une entrevue particulière. Laïs refusa les présents et répondit qu'elle ne recevait dans sa maison que des amis. Le gouverneur lui dépeignit la fièvre ardente qui dévorait le prince et la supplia de se rendre à sa prière. Laïs écouta les raisons du vieux gouverneur et consentit à recevoir Arsambès, seul, à l'heure où l'étoile de Vénus paraîtrait à l'horizon.

Aussitôt, elle se mit à faire les préparatifs d'une réception brillante et digne d'un futur satrape. On disposa dans ses jardins de féeriques illuminations : le pavillon fut tendu d'étoffes précieuses et jonché de tapis; une triple rangée de vases de marbre, contenant les fleurs les plus suaves, servit de bordure à l'allée mystérieuse qui conduisait au pavillon. Des chanteuses et des joueuses de flûte, cachées dans les massifs de feuillage, attendaient le signal pour exécuter les plus douces mélo-

dies. Laïs se plaça sur nne espèce de trône orné de guirlandes de fleurs; trois jeunes filles, d'une beauté ravissante, se penchaient à ses côtés, représentant le groupe des Grâces. A ses pieds, les neuf Muses avec leurs emblèmes à la main, et sur les gradins inférieurs, le reste des nymphes de sa cour, le sourire sur les lèvres et les regards fixés sur leur reine. Toutes ces jolies filles aux blanches épaules, aux seins demi-nus , aux yeux pleins d'amour étaient éclipsées par leur charmante reine , dont iine robe de gaze dessinait les formes séduisantes.

A l'heure indiquée, lorsque Arsambès se présenta à la porte du jardin, une jeune fille, vêtue en Amour, alla le recevoir. Sou(?ain, les jardins se festonnèrent d'illuminations aux couleurs variées; les joueuses de flûte se furent entendre, et des voix d'une enivrante douceur leur répondirent. Arrivé à l'entrée du pavillon, lorsque Arsambès eut promené ses yeux sur cet essaim de jeunes beautés, groupées avec tant d'art et dominées par la ravissante ' figure qui les éclipsait toutes, il se crut transporté en face de la cour de Vénus, dans toute sa splendeur olympienne, et resta saisi d'admiration.

— Est-ce un songe ! s'écria-t-il, est-ce une délicieuse réalité?... Astre brillant qui jettes sur Gorinthe tes reflets magiques', ô Laïs! permets que je dépose à tes pieds les hommages réservés aux déesses.

Et celui qui devait un jour commander en despote aux peuples de Lydie , s'inclina devant une lille de Gorinthe , tant est puissant le charme qui rayonne de la i^eauté I

Deux Grâces descendirent les marches du trône , et, prenant le jeune prince par la main, l'aidèrent à monter jusqu'à leur maîtresse , qui se leva et le fit asseoir à ses côtés.

A un signe de Laïs, les illuminations s'éteignirent; il ne resta plus que quelques gerbes de lumière jetant une lueur douteuse, semblable à celle du crépuscule. Les chants cessèrent et toutes les jolies filles disparurent comme par enchantement. Arsambès se trouva seul, en tête-à-tête, avec celle qu'il adorait.

— 0 reine de mon cœur, divinité de mon âme ! lui dit-il, toi, dont la gracieuse image passait et repassait dans mes rêves avec des promesses de bonheur, parle, que me faut-il faire pour mériter ton amour?

— 0 Arsambès! l'amour ne se commande pas , il naît seul et librement; la liberté est tout pour lui; la contrainte l'opprime et l'étouffé ; souvent il arrive qu'une femme, d'abord indifférente à la passion d'un amant, finit par l'aimer avec ardeur, lorsqu'elle s'est assurée de la sincérité de ses serments.

— Alors , ta dois m'aimer dès l'instant même, ô Laïs ! j'en jure par Vénus, tu es la première femme qui m'ait inspiré le véritable amour; tu seras aussi la dernière; car, toutes les forces du cœur et

— Gode rame se consumeront dans ce premier amour.

— Ne jurons point pour l'avenir , Arsambès, les serments d'amour sont comme une vapeur légère qui se dissipe au moindre souffle. Parlons du présent : tu m'aimes...

— Je t'adore! je t'idolâtre! Quelle preuve exiges-tu de ma passion? Ma main, mes trésors, un royaume...

— Rien de tout cela; je veux être libre et ne point m'imposer un maître : ton cœur me suffira; mais je veux le posséder seule ; je veux y régner en souveraine , parce que , s'il réfléchissait une autre image de femme... la pauvre Laïs en mourrait de chagrin... Elle accompagna ces derniers mots d'un languissant sourire et d'un regard, dont la voluptueuse étincelle fit tressaillir toutes les libres nerveuses de celui qui l'écoutait.

— 0 femme à jamais adorée ! s'écria-t-il , en lui saisissant la main qu'il porta convulsivement -ù ses lèvres; ô Laïs! amante et reine à la fois, je prends le ciel à témoin de la sincérité de mes serments; qu'il me punisse à l'instant même , si je devais un jour les trahir !

Les deux amants passèrent ainsi une heure en tete-à-tête. L'adroite Corinthienne sut, par quelques caresses données à propos, embraser le sang du j eune prince , et le jjlongea dans une complète ivresse.

— Arsambès, lui dit-elle, voilà l'heure où j'ai

l'habitude de me retirer ; mais en ton honneur, cette nuit sera une nuit de plaisirs. Laïs te donne aujourd'hui un souper à Corinthe, tu lui rendras une fête à Sardes. — J'ai invité mes amis, je veux qu'ils sachent, dès ce soir, que je t'ai choisi pour amant.

En achevant ces mots, elle frappa sur un disque d'acier avec la flèche d'or qu'elle avait retirée de ses cheveux. Au bruit aigu que rendit le métal, les jardins s'illuminèrent de nouveau, les nymphes reparurent et les mélodies recommencèrent.

Arsambès et Laïs quittèrent le pavillon et so rendirent dans la salle du festin. Peu à peu, les invités arrivèrent : une société choisie de jeunes seigneurs, d'académiciens, de philosophes et d'artistes remplirent la salle ; tous vinrent saluer Laïs. Lorsque Aristippe se présenta à son tour pour lui baiser la main, elle dit au prince : a Voilà mon meilleur et mon plus aimable ami ; dans nos soirées littéraires, il se place ordinairement à côté de moi, mais aujourd'hui il te cède sa place. »

Aristippe, qui connaissait Arsambès, lui adressa en souriant ces paroles : « La place qu'on te donne fera plus d'un jaloux, car une place cà côté de Lais est aussi une place dans son cœur. »

Les mets les plus délicats, les vins les plus exquis furent servis avec profusion, et tel philosophe qui, sous le Portique ou à l'Académie, prêchait la tolérance, se relâcha pour cette fois de ses sages pré-

ceptes. Le souper fut somptueux et d'une magnificence digne du royal convive. Tousles fronts étaient couronnés de roses; un essaim de jeunes filles, aussi légères qu'Hébé, voltigeaient autour des tables et servaient d'échansons. Les vins les plus renommés de Grèce et d'Asie, le naxos pétillant, le thasos et le théos', chéris d'Anacréon, le chypre généreux, le samos framboise et le doux vin de Corinthe, surnommé le nectar des femmes, tous ces vins étaient versés à flots dans des coupes de vermeil richement ciselées.

La gaieté brillait sur tous les visages : les philosophes et les sophistes discutaient, les poètes et les rhéteurs déclamaient; tous faisaient assaut de savoir, de finesse et de piquantes saillies. On riait, l'esprit s'aiguisait aux bons mots, on fêtait Bacchus en attendant l'amour.

— Heureux sont les amis de la belle Laïs! dit tout bas Arsambès à la reine de la fête.

— Plus heureuse sera Laïs, reprit-elle avec un charmant sourire, si tu ne regardes point la soirée qu'elle te donne comme indigne de toi.

Une troupe d'Aulétrides (I) vint se placer au milieu de la salle, et exécuta plusieurs morceaux sur le mode éolien.

— Et maintenant, s'écria Aristippe chantez Ta-

1) Joueuses de flûte.

mour sur vos lyres d'ivoire, chantez, jeunes filles.

— Et nous, buvons à Laïs! répondit Arsambès; à Laïs ! qui nous enivre de ses charmes.

Les musiciennes quittèrent leurs flûtes et chantèrent, en s'accompagnant de la lyre, une ode anacréontique dont voici une strophe :

Bois dans ma coupe, adorable Délie, Pare mon front de pampres et de fleuTSJ Verse l'amour, l'ivresse et la folie, A mes côtés fixe tous les bonheurs.

L'ode terminée, Aristippe saisit la lyre de la musicienne qui se trouvait près de lui et chanta ;

Jeunes beautés au gracieux sourire, Brûlez l'encens et jetez-nous des fleurs} Délie, accorde et fais vibrer ta lyre, Nous écoutons tes hymnes enchanteurs.

Et le chœur répondit :

Ainsi chantait, au milieu de ses fêtes; Anacréon le front paré de fleurs; L'amour, le vin bouillonnaient dans les têtes. Et la gaité dilatait tous les cœurs.

Aristippe continua !

Ces fraîches vok qui versent dans nos âmes Leurs doux accords en flots harmonieux, Et ces parfums, ces fleurs, le vin, les femmes, Qu'est-il de plus à la table des dieux ?

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