S0X7S LE DIRECTOIRE, LB CONSULAT ET L'EMPIRE
Yëe extraordinaire de trois cents 'mille
hommes après le 31 mai, ci 260.000 fr.
» Seconde mission pour Torganisation des quatre départements du Bec d'Ambez (Gironde), Dordogne, Lot, Lot-et-Garonne, ci 185.000
» Troisième mission pour rétablissement d'une manufacture d'armes et un dépôt de huit mille chevaux à Bergerac, ci. 215.000
» Quatrième mission pour Torganisation du Gouvernement révolutionnaire dans les quatre départements précités, ci. 95.000
» Mission pour les expériences d'un télégraphe sur des lignes do correspon dance assez étendues pour obtenir des résultats concluants, ci 2*7.000
» Mission pour l'organisation de dixneuf écoles centrales dans les départements, l'établissement d'une bibliothèque , un cabinet de physique expérimentale, un ' Jardin des plantes près chacune de ces écoles, ci 312.000
» Mission pour l'organisation des quatre départements cis- Rhénans du Mont-Tonnerre, Rhin-et-Moselle, Sarreet-la-Roer, ensemble pour l'approvisionnement, des places fortes de Mayence, Ehrenbreitstein, Clôves, Landeau, Dusseldorf, JuUers, ci ! 502.000
» Total 1 .496.000 fr.
D ^. B. — J'ai encore les copies de tous les comptes*
IIG LAKANAL
rendus, revêtues de la formule : ab vxde recessitqxiieius ' . » On voit qu'il eût facilement pu, avec moins d'honnêteté, ayant ta sa disposition des sommes de cette importance, et dans un temps où le contnMe était illusoire, se mettre in Tabri du besoin. Sans lui faire un éloge de sa probité nous avons tenu :\ la constater. Nous rappellerons incidemment un autre honorable exemple, celui du poète Duels qui, ayant refusé un siège de sénateur pour ne pas sanctionner le triomphe du despotisme et pour i*ester fidèle t ses convictions républicaines, écrivait à un de ses amis ces philosophitjues paroles : « Je ne dois rien à pei*sonne. J'ai du bois pour une moitié de mon hiver, un quartaut de vin dans ma cave et dans mon tirojr de quoi aller pendant deux mois. Mon petit dîner, qui est mon seul repas, est assuré pour quelque temps, comme vous le voyez. »
Pauvre, Lakanal n'hésita pas à reprendre son ancien métier de professeur, puisqu'il lui fallait pour vivre « faire un honorable éohoige de son travail contre un juste salaire ». Le magnifi([ue édifice «^u'il avait contribué à élever à 1 instruction publique lui ouvrait ses portes ; mais, avec une modestie toute philosophique, il voulut « s' asseoir sur la dernièy^e marche, comme la plus stable en soi* {^otltaignej , et il se contenta d'obtenir une chaire de langues anciennes dans une de ces écoles centrales qui lui devaient l'existence, l'école de la rue Saint-Antoine, aujourd'hui lycée Charlemagne. Il occupa ces modestes fonctions jusqu'en 1804, heureux de pouvoir, comme jadis, former le cœur et l'esprit de la jeunesse, en l'initiant aux grands exemples de vertu que nous a légués l'antiquité.
En 1804, il dut, pour des raisons de santé probablement, renoncer à ce métier fatiguant du professeur et devint économe du lycée Bonaparte ; pour l'administrateur intègre
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.' Il s'est retiré en règle.
sous LB DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L EMPIRE UT
qui avait manié jadis les finances de plusieurs départements, ce fut un jeu de gérer le modeste budget de son collège. Tel un marin vieux, après avoir vu dans les mers les plus périlleuses manœuvrer sous ses ordres un vaisseau do haut bord, s'amuse à guider près dos ciNtos une barque de pécheui^.
Il s'adonnait à la culture de ses chors autours, préparait une édition des œuvres posthumes *de J.-.î. Rousseau et rédigeait un prospectus aux souscripteurs dans Iccpiel on lit cette phrase fière et mélancolique : « 11 était naturel que dans les circonstances glorieuses où nous sommes, on témoignât peu d'empressement pour les ouvrages do l'Apôtre de la liberté des peuples, lors surtout que ce» ouvrages étaient donnés par un do.smembrosde cotte Convention nationale si diffamée do nos jouri ot que l'impartiale postérité contemplera avec un respect religieux. Le laurier dû à leur courage ne verdira ([uo sur leur tombeau ; ÏU périront, mais la République qu'ils ont fondée existera liorissante. » Mais la censure sans doute n'aurait pas laissé passer cette dernière note, il l'efface et écrit à la place : « La France qu'ils ont sauvée de Tinvasion ennemie existera florissante. »
On peut voir qu'il ne se laissait point aveugler par \ê% splendeurs du régime impérial et savait juger sévèrement tant de conquêtes et d'annexions aussi injustes que glo* rieuses.
Il revoit et réunit ses discours à la Convention , se fait initier à la Franc-Maçonnerie (Loge de Bruxelles, 20 septembre 1807), travaiUe à la rédaction d'un traité d'économie politique.
Elu membre de T Académie de Rouen, il remercie cette compagnie en des termes oU Teau bénite de cour, de rigueur en pareil ca^, ett relevée par un sincère accent d^indépendance ; on troore dans cette lettre un curieux mélange de
la solennité prétentieuse de Tépoque, et d*une bonhomie narquoise, qualité qui est très personnelle à LakanaL
Messieurs,
Les espressioDS s'offrent d'elles-mômes pour rendre les i
sentiments ordinaires, mais il faut avoir vécu avec vous pour ^
parler dignement de vos bienftiits. Je ne louerai pas votre •{
choix, ce serait m'en juger digne par une prétention qui suffi- '
rait pour m'en exclure. Je ne parlerai pas de ma faiblesse pour . | relever la grandeur de votre don, ce serait blûmer votre choix ^/j
et ôter à voire jugement ce que j'attribuerais à votre indulgence ; mais, si on pouvait se faire un mérite des inclinations -^ naturelles, j'oserais dire que l'amour des lettres, la haute idée que j'en ai, une vénération profonde pour tout ce qui en porte '^ le caractère, ne me rendent pas tout à fait indigne d'entrer dans une société dont elles ont formé les liens et dicté les lois. Ajouterai-je que nul autre titre littéraire ne me flatte plus que celui que vous m'accordez ?
Vous offrez, Messieurs, un spectacle qu'on trouve rarement aujourd'hui dans les associations semblables. Chez vous les grands noms, les grands titres ue règleul pas les rangs ; les magistrats, les prélats, les guerriers n'y prétendent pas de préséance sur les orateurs, les poètes, les historiens. L'égalité y maintient l'ordre, l'autorité n'y parle qu'avec la raison. La différence des conditions n'y est reconnue que par les divers talents de l'esprit. L'excellence de l'esprit même, qui inspire ailleurs tant d'orgueil, n'est admise chez vous qu'avec la politesse, l'honnêteté, les grâces. 11 est aisé de prédire la décadence des sociétés savantes où la naissance donne les privilèges, la dignité, le rang, le crédit, la faveur. Le titre de membre de quelques-unes de ces sociétés n'est qu'un vain mot pour mon cœur, mais il restera uni à votre Académie qui a le bien public pour but, la vérité pour règle, l'antiquité pour modèle, la postérité pour juge et le suffrage des véritables amis des Lettres pour récompense.
En 1809, Lakanal se retira de l'Université avec une \
pension de 3,000 francs, presque dérisoire assurément, en '
regard des incalculables services qu'il avait rendus à Tinstruction publique ; mais il était résolu à n'accepter que ce k
qui était strictement indispensable pour vivre, et ce ne fut
sous LE DIBECTOIBE, LE; CONSULAT ET L'eMPIBE UO
jamais lui qui greva le budget. Quoique trop- £atiguë pour continuer à professer, il avait à. dépenser un» activité toiyours aussi jeune, et, comme inspecteuif dos poids et memireS) il put continuer, pour ainsi dire,^r(BUVr&de sa/ obère Convention en contribuant à affermir et à rendi!e indes^ tructible Tune de ses plus utiles réformes.
Mais voici que les mauvais jours vont venir pour lui comme pour la France. S'il fut attristé des désastres de TEmpire parce qu'il prévoyait que le triomphe de ses ennemis ne serait pas celui de la liberté, il n'en dut pas être surpris, étant de ceux qui connaisstiient les pieds d'argile du colosse dont tant de flatteurs ne voulaient voir que le front d'or couronné de lauriers..
Au premier retour des Bourbons, il perdit sa modeste pension d'universitaire émérite, « salaire de l'ouvrier à la fin d'une journée bien remplie », comme il le disait luimême. Il ne fut pas, tout d'abord, inquiété dans sa personne ; l'éphémère triomphe des émigrés ne leur laissa pas le loisir d'ouvrir l'ère des vengeances. Le retour de Napoléon, après son exil à l'île d'Elbe, fit un instant espérer aux amis de la Révolution que celui-ci, instruit par cette rude leçon de la fortune, voudrait et pourrait faire la paix avec l'Europe pour se consacrer uniquement à panser les plaies de la patrie, — espoir fragile que vint bientôt anéantir le coup de foudre de Waterloo.
Désormais, un ancien Conventionnel, un régicide, un vota7it^ ne devait plus songer à vivre en paix sur une terre où triomphait la réaction. « Je devins donc ilote, paria dans mon pays, dit Lakanal, et je dus en sortir pour ne jamais y rentrer. » Il le croyait du moins ; nous verrons que l'avenir devait lui éviter la suprême douleur de mourir sur un sol étranger.
Lakanal réunit un petit capital en joignant à quelques économies le produit réalisé à la hâte de ce qu'il possédait
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611 objets mobiliers, et se tint prêt pour un départ inévitable.
Cependant, il assista encore ï\ une réunion de patriotes qui se tint chez Barras dans Paris investi, la veille dé lu capitulation. Plusieurs plans désespérés furent proposés pour tenter un dernier etfort contre l'invasion victorieuse. Aucun ne parut praticable ;' car Targent faisait défaut pour entreprendre quoi que ce fût. Lakanal portait sur lui la somme modique qui constituait sa dernière ressource pour gagner une terre d'exil et lui permettre de s'j procurer quolc^uos moyens d'existence. Sans hésiter, avec le désintéressement extraordinaire qui marquait tous ses actes, il offrit de la sacrifier tout entière pour l'exécution des plans sur lesquels on délibérait. Aucun d'eux n'aboutit d'ailleurs, et, comme l'a fait remarquer M. Lélut, à qui on doit cette révélation, ils n'eurent d'autre résultat que celui d'avoir fuit naître cette offre généreuse.
Quelques jours après, Lakanal faisait voile vers les Etats-Unis.
s ijE DntECT'ï^ , is coNsn vT ET l'eupirs I;I
L'Exil.
Une colonie française dans TAlabama. — Lakanal planteur.
— Le retour du proscrit.
Lorsque Lakanal mit le pied sur la terre du Nouveau- Monde, il n'était pas le seul Français qui vînt réclamer l'hospitalité de la jeune République américaine. — Déjà d'autres ûls de la Révolution s'étaient retrouvés, après diverses fortunes, unis par la communauté du malheur.
C'étaient un roi déchu, Joseph Bonaparte, qui, ayant grandi par son frère, était entraîné dans sa chute ; — Grouchy, dont le fatal retard avait achevé Waterloo, et que tant de gens considéraient compae un traître ; — d* autres hommes de guerre, Clauzel, Regnaud de Saint-Jeand'Angely, Lescalier. Tous avaient reçu du gouvernement des Etats-Unis l'accueil que les compatriotes de Washington devaient à ceux de Lafajette ; on leur avait donné des terres à défricher, et, sans être trop étonnés de commencer une vie si nouvelle, ils entreprenaient d'établir une colonie française dans l'Alabama au Tombeckbée.
Lakanal fut l'objet » d'égards particuliers. Le président Jefferson s'empressa de lui concéder cinq cents acres de terre à coton dans le voisinage des autres Français. Toutefois, cette vie de colon et d'agriculteur ne laissait pas que d'effî^ayer Lakanal ; il eût préféré assurer ses besoins
l'H LAKANAL
matériels en exerçant des occupations plus conformes à ses goûts et à ses études antérieures. Une honorable occasion s'olFrit à lui. Le bruit dos nobles efforts qu'il avait déployés pondant la Révolution pour organiser l'instruction publique était venu à la connaissance du gouvernement de la Louisiane ; aussi lui fit-on la ilatteuso proposition d^organiser l'Université de la Nouvelle-Orléans et d'en conserver ensuite la présidence. — La perspective de continuer à servir la cause sacrée du travail intellectuel ne pouvait que lui sourire et il s'empressa d'accepter.
L'expérience toute spéciale que ses longues" années de professorat lui avaient fait acquérir en matière d'enseignement, jointe aux lumières que ses discussions au Comité et à la tribune lui avaient valu dans les questions d'organisation, l'avaient merveilleusement préparé à cette tùche ; aussi^s'en acquitta-t-il avec le plus grand succès. .Une période de dix années s'écoula ainsi pendant laquelle l'amortume de l'exil fut un peu adoucie pour lui par la satisfaction de se livrer à ses travaux de prédilection et la conscience de rendre d'exceptionnels services à un peuple libre.
La sérénité de cette existence calma les déchirements que son âme de patriote avait ressentis au spectacle de l'invasion de la France par les hordes de la coalition. Souvent il dut, faisant un retour sur son passé, se revoir à trente ans de distance chargé d'initier de jeunes esprits aux grandeurs de l'antiquité, alors qu'il espérait tout de l'avenir et l'appelait de tous ses vœux ; il était donc revenu à son point de départ, comme si les sept années de la Révolution et les quinze années d'Empire n'avaient été qu'un long et terrible songe, d'où il se réveillait ayant vieilli du double.
Il suivait avec intérêt le cours des événements de France et d'Europe, mais s'il avait lieu d'être indigné de la facilité
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l'exil ,l'i3
avec laquelle la nation française acceptait le retour de l'ancien régime, il était assez perspicace pour comprendre que cette restauration d'un passé odieux ne serait pas de longue durée ; jamais il ne cessa d'avoir foi dans le bon sens de sa patrie et d'espérer pour elle le retour de la liberté.
Ce fut d'ailleurs une caractéristique commune de tous les conventionnels en exil, ainsi que l'a fait observer E. Quinet ;. aucun d'eux ne désespéra. « Ils s'enveloppaient dans leur manteau et attendaient, » certains que l'avenir amènerait fatalement le triomphe des idées auxquelles ils avaient voué leur existence. L'un d'eux, se sentant près de mourir à Vevey, fit approcher son domestique : « Quand je serai mort, lui dit-il, et que les Bourbons auront été détrônés, tu viendras sur ma tombe ! tu frapperas deux coups de canne, et tu diras : « Monsieur, nous les ^vons chassés. » — Toiijour.^ Lakanal partagea cette inébranlable et superbe confiance.
En 1825, la tâche que lui avait confiée le gouvernement de la Nouvelle-Orléans était entièrement terminée ; l'Université était florissante et pouvait désormais compter sur une brillante destinée. Lakanal éprouva le besoin de se reposer et donna sa démission. On ne crut pouvoir mieux le remercier qu'en le chargeant de désigner lui-même çon successeur, et en agréant sur sa désignation un Français, ancien élève de l'Ecole polytechnique, qui était depuis plusieurs années son collaborateur et son ami, et qu'il aimait à appeler son gendre adoptif.
Son premier dessein fut de profiter enfin des terres qui lui avaient été concédées au Tombeckbée et qu'il ne connaissait pas encore ; il partit donc pour visiter ce do maine, résolu à en tenter l'exploitation. — Mais, aussitôt arrivé, il éprouva une désillusion complète ; la colonie de con^patriotes qu'il espérait trouver florissante était en plein
Ite LAJCAITAL
désarroi ; elle était, comme il Ta dit lui-même, tombée pièce à pièce par la faute des colons, gens anssi peu préparés que possible par leur existence antérieure au difficile "^ métier de pionniers et de défricheurs de terre. Joseph Bonaparte, Tancien roi d*Espagne, réduit au titre de comte de Survilliers, avait obtenu Tautorisation de rentrer en Europe ; — Regnaud de Saint-Jean d'Angely était parti en 1819, pour mourir aussitôt qu'il eut posé le pied sur le sol de la patrie. — Clauzel était rapatrié depuis 1820.
Lakanal, que rien n'engageait plus à se fixer en ce point, préféra réaliser sa concession, et, avec le prix qu'il en reçut, acquérir un coin de terre plus à sa convenance. Il était naturel qu'il ne s'éloignât pas trop de la Nouvelle-Orléans où il conservait des amitiés et des affections, où surtout il se trouvait plus à portée d'être renseigné sur les affaires de .France. « Une propriété belle et productive sur les rives romantiques de la baie de Mobile » fixa son choix ; cette baie s'ouvre, à Tembouchuro de la rivière de ce nom, dans un coin du golfe du Mexique ; la petite ville commerçante qui se refiète dans ses eaux n'est distante de la Nouvelle- Orléans que de 280 kilomètres, une misère aux Etats- Unis.
Dès lors, ce fut une nouvelle existence pour Lakanal ; il avait toujours éprouvé pour les choses de la nature un goût très vif que ses fréquentes visites au Muséum, ses longues conversations avec les professeurs avaient singulièrement éclairé. Ce goût se développa encore par la facilité qu'il eut de s'y adonner et devint pour lui la source de distractions précieuses. Sa vie fut celle du planteur, qui n'a pas besoin de se donner grand mal pour faire rapporter beaucoup à la terre dans un pays où elle est si fertile.
Il herborisait, faisait un herbier de la Flore américaine à l'intention de ses amis d'Europe. En correspondance . . suivie avec Geoffroy Saint-Hilaire,ille tient au courant de
l'exil 1«7
ses excursions parfois lointaines et des observations* qu'il recueille sur les habitants de ces forêts. — « J*ai suivi rOhio depuis Pittsburg jusqu'à son embouchure dans le Mississipi et descendu le vieux père des eaux jusqu'à la Nouvelle-Orléans.... J'ai recueilli beaucoup de plantes que je ne trouve pas dans*le Gênera planiarum de Jussieu. » — Il est en bons rapports avec les Indiens, encore nombreux alors, et se plaît à aller s'asseoir sous leurs tentes, pour s'initier à leurs mœurs dont la simplicité, non sans grandeur, ne peut que plaire à sa propre nature.
Mais le souvenir de la patrie, loin de s'affaiblir par le temps et la distance, l'obsède sous toutes ses formes ; il fait venir des graines de France pour vivre du moins à l'ombre des plantes de son pays ; il se livre à des essais multipliés pour acclimater la vigne, mais sans succès.
Cinq années s'étant écoulées encore ainsi, Lakanal pouvait bien croire que la terre américaine serait sa dernière demeure et que, si la cause de la liberté devait reconquérir, un jour, en France le terrain perdu, du moins ses yeux n'en verraient pas le triomphe. Aussi peut-on se figurer la surprise et l'émotion que dut lui causer la nouvelle de la Révolution de 1830, quand elle parvint jusque dans les forêts de TAlabama.
Les détails manquaient d'abord sur cet événement inat~ tendu ; rien ne permettait de prévoir quelle serait l'attitude exacte du nouveau gouvernement et si, comme l'avait promis La Fayette, la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe d'Orléans serait la meilleure des républiques.
Lakanal se dit seulement que le nouvel arbitre des destinées de son pays était, conmie lui, un fils de la Révolution, et qu'il faisait de nouveau flotter sur la terre de France le drapeau tricolore souâ les plis duquel il avait combattu à Yalmy et à Jemmapes.
Dès lors, Tancien conTentionnel pouvait rentrer dans sa patrie ; il se sentait même la force d'y rendre encore des services. A un avocat de ses amis qui paraissait s'étonner do lui voir affronter encore, à son ùge, les fatigues d'une si longue traversée, il répond presque avec indignation : « Apprenez, jeune homme, que la nature m*a doué d'une santé athlétique. Je n'ai gardé le lit un seul jour depuis quarante-cinq ans... Le célèbre collaborateur -de Buffon, Daubenton, mon véritable ami, me disait souvent que je ne mourrais c[\i'ossifté. C'est en France que j'irai attendre, sans la craindre ni la désirer, cette opération de la nature. »
a Je puis donc être encore utile à ma patrie », écrit-il à son ami Geoffroy Saint-IIilaire au mois de novembre 1830. En même temps, il offrit au souverain ses services. Mais le temps s'écoule, aucune réponse ne lui est faite. Quel rude coup dut lui porter ce dédain immérité ! Ainsi il était devenu un inconnu dans ce pays qu'il avait si généreusement servi. — Du moins puisqu'un décret doit réintégrer les anciens membres de l'Institut proscrits pour des motifs politiques (28 octobre 1832), il ne peut manquer d'y rentrer, lui, l'un des fondateurs ! — Nouvelle déception plus amère encore : la liste des membres réintégrés paraît et son nom n'y est point. — C'en est trop ! des gouvernants oublieux de son glorieux passé semblent refermer devant lui les portes de la France que la valeur du peuple lui avait rouvertes. Désormais, il oubliera qu'il existe une France et croira avoir toujours été citoyen des Ëtats-Unis.
Pourtant la justice vint, d'un pied boiteux, comme à l'ordinaire ; une réparation tardive, mais solennelle, lui fut faite. Grâce aux efforts d'une amitié aussi ingénieuse que dévouée, l'Académie des Sciences morales et politiques, donnant au gouvernement une mémorable leçon de gratis
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tude et de convenance, appelle, par un vote unanime dans la séance du 22 mars 1834, Lakanal à venir de nouveau siéger dans son sein après dix-neuf ans d'absence.
Bientôt l'exilé peut mouiller de ses larmes le procèsverbal de ce vote de réparation ; l'ami fidèle qui en est l'instigateur le lui a fait hâtivement parvenir ; cette feuille sera désormais un souvenir précieux pour lui, et plus tard on la retrouvera jaunie dans ses papiers avec cette note tracée d'une main que l'âge n'a pu faire encore trembler.
jS^escio quâ natale soîum duîcedine cunctos Dncit, et immemores non sinit esse sui ^
Ovide, de Ponto, lib. II.
c< Cette délicieuse et profonde émotion, je l'ai éprouvée en rentrant dans ma chère patrie après vingt- deux ans, à 2,000 lieues de notre belle France. Ce bonheur inespéré, je suis fier de le devoir à un homme aussi illustre que mon bien cher confrère, M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ma gratitude envers lui sera impérissable. » — « A présent, dit-il encore, je puis revenir, car je rentrerai par la porte d'honneur. »
Il commence aussitôt ses préparatifs de départ ; mais hélas! on ne peut pas en quelques jours,- ni môme en quelques mois, liquider une exploitation agricole comme celle qu'il avait entreprise à Mobile, et on ne trouve facilement acquéreur pour un domaine situé dans les forêts vierges à cent lieues de la Nouvelle-Orléans. Trois années étaient encore passées sur sa tête quand il débarqua à Bordeaux, où cinquante ans auparavant, pendant sa grande mission dans le midi, il avait assisté et pris part à de si terribles événements.
^ « Je ne sais par quelle douceur le sol natal attire tous les hommes et ne se laisse pas oublier d*eux. *
La vieillesse et la mort d'un sage.
Ce vieillard, qui comptait trois quarts de siècle, devait se trouver dépaysé après une si longue absence, à une époque où les événements avaient marché si vite. Ne croyez pas, toutefois, qu'il songeiUau repos; ses convictions, toujoui's aussi ardentes, lui souillaient au ca'ur une énergie infatigable.
« La liberté orageuse, disait-il, est préférable à l'esclavage tranquille.... J'irai dans TAriège ; je fus investi deux fois de la confiance de ce département ; qui sait ? J'ai la plénitude de mes facultés physic^ues et morales et la tribune n'a pas perdu ma mémoire. »
Telle est sa première pensée; toutefois, il se ravise : un devoir plus haut lui apparaît. Pourquoi rentrerait-il dans ce monde politique qui l'a dédaigné ? Il se doit désormais au corps illustre de savants qui a fait luire pour lui ce qu'Homère appelait le jour divin du retour^ « et pour justifier l'honneur d'y avoir été admis, il vivra solitaire loin des puissants. » Il tint parole et passa dans une retraite studieuse le reste da sa vie.
Il avait eu d'un premier mariage une fille qui, mariée, était restée en Amérique ; veuf, il se remaria sans hésitation, à soixante-dix-sept ans, et eut un fils. Ne sourions pai : ses cheveux n'étaient pas encore blancs et il n'avait perdu
qu'une dent; aussi pouvait-il, sans ridicule, plaisanter en ces termes : a Mon extrait de baptiîme est vieux, mais non pas moi ; on me donne un grand Age, mais je ne le prends pas, comme disait Moncrif à Louis XV. »
Ni la ligueur, ni Tagilité ne lui manquaient. — Un jour, en compagnie de sa jeune femme et de son ami Bernai Saint -Prix, il faisait Tascension de la colonne de Juillet. L*ami, quoique plus jeune de dix ans, était obligé de s'asseoir d chaque instant sur les marches pour reprendre haleine ; si bien que, dépité de voir Lakanal continuer & monter sans paraître essoufflé le moins du monde, il s'écria : « Ma foi, laissons filer ce jeune homme. » Un jeune homme de quatre-vingts ans !
Logé rue Hoyale-Saint-Antoine, au Marais, quand il n'allait pas aux séances de l'Institut, il partait à pied pour de longues herborisations, n'ayant pas senti décroître son gOLit pour la botanique. Le soir, il trouvait encore la force de travailler à la rédaction de plusieurs ouvrages.
Dans l'un d'eux, Exposé sommaire de ses iravauXy il cherchait à se justifier auprès de la postérité ; dans un autre intitulé : Séjour d'un membre de V Institut de France aux Etats- Unis pendant vingt-deux ans, on devait trouver bien des révélations piquantes sur ses contemporains. Lui qui avait vu défiler tant d'hommes politiques sous tant de régimes, il nous eut sans doute appris de curieux détails biographiques sur les puissants qu'il avait approchés et jugés. — Sur un de ses calepins autographes on lisait : « Je me suis trouvé avec des Excellences et des Altesses. Rien ne saurait être plus bête que ces Excellences, et les Altesses n'avaient guère que quatre pieds et huit pouces ». Par malheur, ce manuscrit, dont Geof&^y Saint-Hilaire a vu le titre déjà imprimé, disparut mystérieusement après la mort de l'auteur.
LA VIEILLESSE ET LA. MORT d'uN SAGE 133
Son premier soin naturellement avait été de chercher à renouer des relations avec les rares survivants de Tépoque révolutionnaire. Il avait éprouvé dans cette recherche quelques désillusions ; plusieurs de ses amis d'autrefois, — le philosophe Joubert, par exemple, qui lui avait été de bon conseil pour les choses de l'instruction publique * , — avaient perdu leur ancien enthousiasme pour la liberté. D'autres avaient tout vulgairement renié leur passé pour avoir des titres et des places. C'est ainsi qu'un jour, allant visiter un de ses collègues de la Convention, qui, jadis, siégeait parmi les purs : « Monsieur T. . .? » demanda-t-il au domestique. — « Monsieur le comte est sorti, » lui répond le laquais avec hauteur, et Lakanal s'éloigna en se moquant intérieurement de ceux que Baudot, un autre conventionnel, mais inébranlable celui-là dans ses convictions, appelait « les barons sans-culottes et les empereurs au petit pied ».
Il ne faudrait pourtant pas voir en Lakanal un Alceste toujours grondeur ; ce sage était indulgent pour les faiblesses d'autrui ; il revit souvent, parla suite, l'ancien conventionnel devenu comte, et, sans lui tenir rancune, il lui donnait pî^rfois dans ses lettres ce titre qui avait tant choqué tout d'abord sa simplicité républicaine. Le caractère dominant de ses manières était une politesse extrême et toute cérémonieuse; G. Saint-Hilaire raconte avoir assisté à une entrevue entre lui et lord Brougham dans laquelle le Républicain disait c< Votre Seigneurie » au grand seigneur qui lui répondait « Cher citoyen ».
Il vivait modestement avec la pension de 3,000 fr. qui lui avait été accordée en 1809 comme professeur honoraire, et que le ministre lui restitua. Mais jamais il ne chercha à profiter de la situation d'Académicien pour rien demander
' Sauite-Bsuts, Portraits littéraim, t. II, p. 315.
aux gens en place. Son déâintéressement tout simple étalage apparaît, une foU de plus, dans une lettre qu'il écrivit à M. Duchûtel, alors ministre de l'intérieur, quand celui-ci briguait les suffrages de l'Institut.
Monsieur le Ministre,
Mon honorable confrtfrc M. Blanqui m*a rapporté que tous avez bien voulu vous prononcer avec obligeance» sur mon compte. Ces procédés délicats sont dans mes habitudes comme dans les vôtres ; aussi je saisirai avec empressement; et, si je puis, je ferai uallre l'occasion de vous témoigner ma gratitude. Une discussion approfondie au sein de r.\cadémic a prouvé que vos droits à la succession littéraire de feu le comte de La borde étaient incontestables ; il est mOme un fait qui n'a pas été articule et qui me parait de valeur ; je lis dans la notice sur M. Dupin, par M. Ortolan, p. 232:
« Tanuc^iiy-DuchQlcl quitte les atTaires judiciaires pour se >/ livrer a l'étude des questious d'Economie politique, objet '* spécial de sou ^'oùl et de sa vocation. »
Jo voterai «lono pour vous, mou>ieur; c'est mon devoir, et counn»* le devoir na \ni< dpiit a la* reconnaissance, j'affirme sur riiouueur que janjai> je n'iniportuuerai d'aucune demande ni vous, uiuDsieur. iii aucun des uiiuiatres, vos collègues.
J'ai i'houueur, etc.
S'abstenir do toute sollicitation était d'autant plus méritoire de la part de Lakanal que ses dernières années s'écoulèrent dans une gène voisine de la misère. L'abus de confiance du mandataire américain, auquelil avait remis lesoin de liquider ce qui lui restait, lui fit perdre tout l'argent qu'il n'avait pu emporter avec lui ; ce nouveau coup du sort, d'autant plus rude qu'il atteignait en même temps des êtres chers et leur créait un avenir plein d'incertitude, ne triompha pas de sa philosophie habituelle ; si on l'entendit parfois regretter quelque chose, ce fut seulement quelques rayons du soleil de l'Alabama qui eussent réchaufië ses derniers jours.
Elu vice-président de l'Académie pour l'année 1844, il. eut l'honneur de se voir offrir la présidence pour l'année 1845, mais sa modestie lui dicta un refus aussi digne que