RAPPORT
De tous les monuments élevés parla munificence des nations à la gloire des sciences naturelles, aucun n'a mieux mé- - i rite l'attention des législateurs que le Jardin des Plantes. * ^
C'est à cet établissement que la France a du plusieurs des grands hommes qui ont fait l'ornement de leur patrie, Fagon, .-,
Winslow, Tournefort, les Jussieu, Daubenton, et Bufifon qui, par les vues philosophiques et les images sublimes répandues i
dans ses ouvrages, a si bien préparé les esprits aux grandes * idées de liberté et de régénération. ' *,
Le livre immense de la nature est en quelque sorte ouvert -
au Jardin des Plantes ; ses pages réfléchissent de toutes parts les richesses des trois règnes.
Ici, c^est la famille des animaux, depuis Toiseau timide qui confie sa postérité au frêle arbrisseau, jusqu'au tyran de l'air qui s'écarte pour la déposer sur la roche sauvage où le chêne a vieilli.
Là, les peuples végétaux, depuis la plante fugitive cpii se dérobe aux regards le long des torrents, au faite des montagnes, jusqu'à la rose prodigue qui embaume nos jardins.
Ailleurs, les créations minérales, depuis la lave que les volcans ont élancée (sic) naguère de leurs entrailles, jusqu'aux débris des montagnes témoins des premiers jours du monde.
Des serres chaudes protègent les végétaux délicats des tro- . piques, et, déjà, la collection des plantes vivantes est composée de plus de G, 000 espèces, pendant que l'on conserve dans des herbiers presque toutes les plantes connues au nombre de plus de 20,000, et que l'on possède un assortiment très étendu des dilTérentes parties des végétaux qui peuvent donner des lumières sur leur organisation, leur amélioration et le traitement de leurs maladies.
C est dans ce jardin national qu'ont été faites les premières plantations du cèdre du Libau, de plusieurs espèces d'érables, . de platanes, de chênes d'Amérique et de beaucoup d'autres arbres qui embellissent nos départements.
Les plantations considérables des grandg arbres exotiques, mais naturels à des climats analogues à ceux de nos départements, sont destinés à porter des graines qui fertiliseront les vastes terrains encore incultes où les arbres indigènes ne peuvent croître ; elles dispenseront, un jour, de payer des tributs annuels et considérables aux nations du Nord pour l'achat des bois de construction navale.
Le Jardin des Plantes fournit, tous les ans, aux divers départements de la République des graines et des plantes, quelquefois jusqu'au nombre de 12,000 espèces.
Les Académies, Sociétés littéraires ou Facultés de médecine, établies dans les diflférentes parties de la France, ont formé des jardins de botanique avec les produits de la culture du Jardin des Plantes.
Les premiers cafés qui furent transportés à la Martinique furent tirés de ce Jardin, et c'çst à cet établissement que la France, et particulièrement nos départements maritimes, sont redevables d'une branche de commerce de la plus haute importance.
Des connaissances utiles pourraient échapper, malgré l'avantage des rapprochements, à ceux qui commencent à étudier / la nature ; des savants, consacrés à l'instruction publique, ex-
SS s LAKANAL
posent aux yeux des citoyens tous les objets utiles aux progrès ^'
des sciences naturelles, et suppléent à ce qu'on n'a pu écrire 7
sur ragrioullure, le commerce et les arts. \
Et ce ne sont pas seulement les citoyens français qu'on admet aux dill'éreuts cours donnés au Jardin des Plantes; les étrangers y forment une partie considérable des auditeurs; il n'est pas rare de trouver parmi eux des Péruviens» des Brésiliens, des Anglo-Américains et mémo des Asiatiques que l'élude de Tliistoire naturelle attire et retient pendant très longtemps en France ; l'établissement du Jardin des Plantes n'augmente-t-il pas ainsi la prépondérance et la gloire de la nation par un des moyens i.oliliques les plus nobles et souvent les plus avantageux?
Pour que les connaissances naturelles puissent s'accroître par tous les moyens de comparaison, des cours d'anatomie achèvent de montrer la conformation et les rapports intérieurs de l'homme et des animaux, dont les dépouilles sont renfermées dans le cabinet, pendant que des cours de chimie apprennent quels peuvent être les principes constituants des végétaux et des minéraux.
Il viendra .sans doute un temps où on élèvera au Jardin National les espèces de quadrupèdes, d'oiseaux et d'autres animaux élraugors qui peuvent s'acclimater sur le sol de la France et lui procurer ainsi de nouvelles richesses. Vous n'apprendrez pas sans étounement que le Jardin des Plantes et le cabinet d'histoire naturelle ojI été près d'un siècle sans règlements ilxes, sans lois précises ; que des savants, égaux aux yeux de l'Europe lettrée, sont inégalement traités, qu'ils n'ont pas le droit de se choisir des coopérateurs, ou plutôt, d'être' l'écho de l'opinion publique pour appeler auprès d'eux les hommes les plus distingués par leurs lumières.
Il suffira de vous montrer les abus pour que vous les enleviez à leurs antiques racines : l'arbre de la liberté serait-il le seul qui ne pût pas ôtre naturalisé au Jardin des Plantes ?
Le projet de décret annexé à ce rapport comprenait la ' :
création de douze chaires où seraient enseignés la minera- . j
logie, la chimie théorique et appliquée, la botanique théorique et pratique, la culture, Tanatcmie de l'homme et des animaux, la géologie, enfin l'art, de reproduire par le dessin \ \. les formes et les couleurs des animaux et des plantes. - .i
Les professeurs nommés devaient constituer une sorte de ;
I épublique savante, s'administrant elle-même.
L'établissement sera nonimé, à Tavcnir, Muséum d'histoire naturelle, disait le litre 1<^'* du projet de loi.
Son but sera l'enseignement de l'histoire, naturelle dans toute son étendue.
Tous les officiers du Muséum porteront le titre de professeurs et jouiront des mômes droits.
La place d'intendant sera supprimée et le traitement attaché à celte place sera également réparti entre les professeurs.
Les professeurs nommeront chaque année au scrutin un directeur et un trésorier ; le directeur ne pourra, après l'expiration de l'année, ôlrc continué que pour un an ; il présidera l'assemblée et sera chargé de faire exécuter les délibérations.
Lorsqu'une place de professeur sera vacante, les autres professeurs y nommeront le savant qu'ils jugeront le plus propre à la remplir.
Nous avons tenu à citer toutes ces dispositions pour en faire apprécier la sagesse et le libéralisme, qui sont comme le cachet de toutes les fondations de cette grande époque et dont l'honneur doit revenir à Lakanal qui les inspira.
Le jour même où le rapport fut lu à la Convention, celleci l'adopta ; et il convient de faire remarquer avec quelle activité dévorante cette merveilleuse ^Lssemblée s'occupait de tout ce qui concernait la grandeur du pays . A quel moment trouvait-elle le calme nécessaire pour discuter une création scientifique ? A l'heure même où son attention paraissait devoir être uniquement captivée par la plus terrible crise politique ; les frontières de l'Est et du Nord envahies par l'étranger, soixante départements agités par la guerre civile, la Vendée victorieuse ne pouvaient empêcher nos héroïques législateurs de s'intéresser aux travaux du Comité d'Instruction publique et de les consacrer par un vote éclairé.
Moins d'un mois après, les professeurs nommés — (et quels professeurs ! Daubenton, Fourcroj, Brongniart, de Jussieu, Portai, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, le peintre de fleurs Yan Spaendonck, etc.) — étaient réunis et tra-
vaillaient, avec l'émulation la plus louable, à organiser les collections, à inaugurer leurs chaires, à ouvrir la Bibliothèque.
La formation de la MénageHe se fit d'une manière assez curieuse. Le 4 novembre de la même année, le jeune professeur de zoologie, Geoffroy Saint-Hilaire, occupé dans son cabinet à quelques recherches, fut distrait de son travail par l'annonce d'une singulière visite. Un ours blanc, une panthère et d'autres animaux enfermés dans des cages, venaient réclamer l'hospitalité du Muséum ; peu après ils étaient rejoints par deux autres convois, l'un composé d'un second ours blanc et do deux singes mandrilles, l'autre d'un chat tigre, de deux aigles et d'autres oiseaux ; ces -*
trois ménageries ambulantes venaient d'être saisies par ^
ordre de la police qui, dans l'intérêt de la circulation et de la sécurité publique, avait interdit toute exhibition d'animaux vivants. Ces intéressants visiteurs étaient accompagnés de leurs propriétaires, réclamant une indemnité pour le détriment que cette confiscation leur causait.
L'occasion était évidemment excellente pour former le noyau de la Ménagerie, mais l'argent manquait pour nourrir et loger de pareils hôtes. Que faire ? — S'adresser à Lakanal; Geoffroy Saint-Hilaire n'y manque pas. En attendant, il commande de ranger les cages les unes près des autres sous ses fenêtres, retient les propriétaires comme gardiens avec promesse de les nourrir et de les indemniser. Lakanal, continuant son rôle de providence, se rend à la Convention et obtient facilement les subsides nécessaires. ,
Les survivants de la Ménagerie de Versailles sont alors transportés à Paris : il n'en restait plus que quatre, d'après une note trouvée dans les papiers du Comité : « Un lion, un couagga (ou zèbre), un bubale et un chien, ami du lion ;'
(jsic). » Des cerfs et des chevreuils pris au Raincy, deux . ^ dromadaires ayant appartenu au prince de^ Ligne, complé-
-*T , - FONDATIONS DUES A SON INITIATI 7B - al
tèrent la famille zoologique qui s'accrut encore en 1795 du
cabinet du Stathouder, précédé de deux éléphants mâle et
- femelle, Thonneur de la Ménagerie hollandaise. Hélas I en
1798, les pauvres bétes eurent à traverser de mauvais
: jours ; la détresse des finances eut comme contre-coup la
} disette au Muséum, à tel point que le surveillant reçut,
! suivant Deleuze, Tordre de sacrifier les animaux les moins
utiles pour nourrir les autres. L'hyène vécut un jour de
gazelle, et le chacal mangea un faisan.
Mais revenons à Lakanal. Grâce à lui, les professeurs virent leurs appointements portés de 2,880 livres à 5,000; une treizième chaire (reptiles et poissons) était créée et confiée à Lacépède ; de nouveaux terrains étaient annexés aux anciens, et l'idée, conçue par les professeurs, de donner une publicité étendue à leur enseignement par la création d'un journal, recevait l'approbation du Comité d'Instruction publique.
Tant de bienfaits ne trouvèrent pas un seul ingrat parmi les professeurs du Muséum, qui témoignèrent hautement à Lakanal leur reconnaissance. « Vous êtes le second fondateur, lui écrivaient-ils dans une lettre collective (11 nivôse an II), et nous ne perdrons jamais de vue les services importants que vous nous avez rendus. »
Chacun d'eux fut dès lors un ami pour Lakanal ; afin d'aller s'entretenir avec eux de leurs besoins et de leurs travaux, il quittait souvent le modeste réduit qu'il habitait au milieu des jardins de la rue des Fossés- Saint-Marcel. L'administration des douze professeurs arrêta même qu'il lui serait offert une clef spéciale du Jardin, de l'Ecole de botanique et des serres, afin qu'il pût venir à toute heure, suivant sa fantaisie, se reposer à la vue des plantes, et presque dans la paix des champs, des fatigues du Comité et des orages de la Convention.
Il est consolant de constater, à l'honneur des savants, que
"W I.AKANAL
jamniH Toxpros^tion do leur reconnaissance ne s'affaiblit, mc^mo lori(|irello pouvait doTonir dangereuse pour des liommes en place.
Ti'cnte an-î après, en pleine Restauration, alors qu*exilé comme rt^fjicidtf il habitait aux Etats-Unis, Lakanal reçut un exemplaii*o de V Histoire du Muséum récemment publit'ts par Deleuze ; on peut se figurer rémotion profonde et la lierté légitime avec laquelle il lut, sur la première page, cette suscription qui venait le consoler dans son exil.
Pour le remercier du décret du 10 Juin HOS.
Offert par les professeurs du Muséum d'histoire
naturelle soussignés,
Vauquelin, Thouin, Desfoxtaines, Geoffroy Saint-IIilaire, Latreille, Cuvier, Laugier,
CORDIER, JUSSIEU, LaMARCK, BrONGNIART,
Lacépède.
Paris, 10 juin 1823.
S 2. Défense de la propriété littéraire et artistique.
Quiconque^a un peu pratiqué les écrivains du sviii* siècle n'a qu'à se souvenir des plaintes continuelles qu'ils exhalent sur l'impossibilité de vivre de leur plume et de défendre la propriété de leurs ouvrages contre les plagiaires, les traducteurs et les libraires contrefacteurs de la France et de l'étranger, pour apprécier l'étendue du service rendu à la cause des lettres par l'homme quilât, désormais, reconnaître comme un droit absolu et imprescriptible la, propriété littéraire. C'est encore à Lakanal que revient l'honneur de cet acte de justice.
Avant la Révolution, pour tout auteur que le hasard de la naissance n'avait pas doté d'un patrimoine, il était indispensable de trouver un protecteur, un Mécène quelconque qui fît pleuvoir sur lui la manne bienfaisante des pensions ; et on comprend tout ce que la dépendance forcée du protégé devait enlever de franchise à ;'sa plume et de fierté à sa pensée. Théoriquement, les droits des auteurs et de leur postérité avaient bien été constatés par un arrêt du Conseil en 1111, Mais cette constatation toute platonique de droits mal définis, que nulle sanction légale ne sauvegardait, était restée absolument illusoire dans la pratique, et n'avait pu émanciper l'homme de lettres de la tutelle capricieuse des grands de ce monde.
Lakanal, en juillet 1793, exposait devant la Convention l'état'de la question, faisait toucher du doigt les tristesses de la situation actuelle. A son esprit s'offraient en foule les exemples tirés du martyrologe lamentable des grands hommes tourmentés par la pauvreté — depuis le grand Corneille, vieilli, oublié par son roi, jusqu'à Jean-Jacques
obligé de copier de la musique pour payer le pain de chaque jour.
Il montra « des pirates littéraires s'emparant dos productions du génie et l'auteur ne marchant à l'immortalité qu*à travers les horreurs de la misère ». Pourtant, « de toutes les propriétés, la moins susceptible de contestation, celle dont l'accroissement ne peut ni blesser l'égalité républicaine, ni donner d'ombrage à la liberté, c'est, sans contredit, celle des productions du génie ; et si quelque chose doit étonner, c'est qu'il ait fallu reconnaître cette propriété, assurer son libre exercice par une loi positive ; c'est qu'une aussi grande Révolution que la nôtre ait été nécessaire pour nous ramener sur ce point, comme sur tant d'autres, aux simples éléments de la justice la plus commune. »
L'Assombléu Constituante, faisant droit aux instances de Beaumarchais, qui depuis n75 menait une active campagne sur ce sujet, avait l)ien, par la loi du 13janvier 1791, arraché les écrivains à la tyrannie dos comédiens, en assurant aux auteurs dy^amatiqiies la propriété de leurs œuvres comme à leurs XxéviiiQv^ pendant cinq ans. Mais il fallait une réparation plus complète . à la justice depuis si longtemps violée, et bien autrement large fut la loi du 19 juillet 1793 : par elle la Convention décrétait que « les auteurs d'écrits en tous genres, les compositeurs de musique, les peintres et graveurs jouiraient durant leur vie e>itière du droit exclusif de vendre, faire vendre, distribuer leurs ouvrages dans le territoire de la République et d'en céder la propriété en tout ou en partie. Les héritiers devaient jouir des mêmes droits pendant dix ans. »
Lakanal avait encore une fois fait triompher la bonne cause en obtenant cette déclaration des droits du génie et de V intelligence, complément indispensable de la déclaration des droits de Vhomme et du citoyen.
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S 3. Rétablissement de la première ligne télégraphique.
Fontenelle raconte dans l'Eloge cVAmontons, membre de l'Académie des sciences, que « par un jeu d'esprit, mais du moins très ingénieux », ce savant avait inventé « de » faire savoir tout ce qu'on voudrait à une très grande » distance, par exemple de Paris à Rome, en très peu de » temps, comme en trois ou quatre heures et même sans » que la nouvelle fût sue dans tout l'espace d'entre- » deux. » L'expérience, qui reposait sur la transmission de signaux conventionnels, faite dans le jardin du Luxembourg devant la cour de Louis XIV, était tombée dans l'oubli.
Claude Chappe avait repris cette idée vers 1700 et proposé à l'Assemblée législative la création d'un service télégraphique. Le projet rejeté, ou plutôt ajourné, dormait dans les cartons du Comité d'instruction publique lorsqu'il eut la bonne fortune d'être exhumé par Lakanal qui, malgré les doutes de Daunou et de Cambon, fut d'accord avec Romme pour présenter un rapport favorable sur l'invention nouvelle.
Des lettres du malheureux Chappe, qui tremblait à chaque instant de voir ses plans rejetés de nouveau, nous mettent au courant des services que lui rendit Lakanal en cette circonstance.
a.U me semble, lui écrit-il un jour, que le citoyen Daunou met bien peu d'importance à mon système. . . Je n'en persiste pas moins (dans la ferme persuasion que ce serait un établissement de la plus grande utilité ... Si vous n'étiez point là, je désespérerais entièrement du succès. Mais vous lèverez tous les obstacles qu*oppose le
* Description de Vappareil de Chappe.
Le télégraphe est composé d'un châssis ou régulateur qui
Comité des Finances, si peu favorable à tout ce qui intéresse les sciences et les lettres : j*espère fortement en tous et n'espère qu'en vous. »
Une autrefois, Chappe lui écrivait en déplorant la répugnance que Daunou et Arbogast manifestaient pour son invention :
« Comment n*ont-ils pas été frappés de Tidée ingénieuse que vous avez développée hier au Comité et à laquelle je n'avais pas songé ? L'établissement du télégraphe est, en effet, la meilleure réponse aux publicistes qui pensent que la France est trop étendue pour former une république. Le télégraphe abrège les distances et réunit, en quelque sorte, une immense population sur un seul point. Il 7 a long- 1
temps que, rebuté de toutes parts, j'aurais abandonné mon projet, si vous ne l'aviez pris sous votre protection. » Pourtant l'insistance de Lakanal auprès de ses collègues finit par les convaincre. Bientôt la Convention vota une somme de 6,000 francs pour les premiers essais ; ils se firent le 12 juillet 1*793 en présence des commissaires Daunou, Arbogast et Lakanal. Trois postes avaient été établis, le premier à Ménilmontant, le second à Ecouen, le troisième à Saint-Martin-du-Tertre, à 35 kilomètres de Paris (près de Luzarches). Les expériences durèrent trois jours et réussirent parfaitement. Le temps employé pour la transmission et la révision de chaque signal: d'un poste à l'autre, était de 20 secondes en moyenne. Dans 11 minutes 40 secondes la transmission d'une dépêche ordinaire pouvait se faire de Valenciennes à Paris. Aussi, le 25 juillet, la Convention prescrivait-elle la construction d'une série de postes télégraphiques, entre la capitale et la frontière du Nord*.
Chappe, nommé « ingénieur-télégraphe f> et chargé avec ses deux frères d'organiser le nouveau service, écrivait à Lakanal : « Grâces vous soient rendues I Vous avez triomphé de tous les obstacles ; que dis-je, vous les avez transformés en moyens ! . . . Je prie mon créateur de recevoir l'hommage de sa créature. »
Trente-six jours après, Carnot paraissait à la tribune, un papier à la main : « Citoyens, s'écria celui qu'on a justement nommé Por^am^a^^i^r de la victoire i nous apprenons à l'instant par le télégraphe que Condé est res-
forme un parallélogramme très allongé. Il est garni de lames à la manière des persiennes. Ces lames sont en cuivre surargenté et bruni. Elles sont inclinées de manière à p'ouvoir réfléchir horizontalement la lumière de Tatmosphère.
Le régulateur est ajusté par son centre sur un axe dont les deux extrémités reposent sur des coussins en cuivre fixés au " bout de deux moutons.
Ce régulateur, mobile sur son axe, supporte deux ailes dont le développement s'eflFectue en sens inverse.
Quatre fanaux sont suspendus aux extrémités et y sont fixés et lestés de manière à affecter toujours la perpendiculaire.
Ces fanaux servent à la correspondance de nuit. Le mécanisme est tel que la manœuvre s'en fait sans peine et avec célérité, au moyen de certains moulinets établis à des distances convenables.
Un petit télégraphe ou répétiteur, placé sous les yeux des manipulateurs, exécute tous les mouvements de la grande machine.
Le télégraphe ambulant est établi sur un chariot ; son mécanisme est à quelque chose près celui du télégraphe stationnaire ; il en diffère dans les dimensions et dans la manière dont s'exécute la manœuvre ; le répétiteur qui sert, à indiquer les divers mouvements et les différentes positions du télégraphe y est remplacé par une disposition particulière du levier qui rend la manœuvre très facile et permet à un seul agent de manipuler et d'observer tout à la fois.
L'analyse des différentes positions du télégraphe, que nous venons de décrire, présente un certain nombre de signaux parfaitement prononcés.
Le tableau représentatif des caractères qui les distinguent compose une méthode tachygraphique.
(Extrait du Rapport de ZakanalJ,
titué à la Bèpublique. La reddition a eu lieu ce matin à six heures. » — ^ Au milieu des acclamations, on décrète que la ville changera de nom et qu*il faut remercier l'armée. A six heures et demie du soir, le même jour, Chappe pouvait écrire au président la lettre suivante, dont lecture fut donnée avant la un de la séance : a Les décrets qui annoncent le changement du nom de Condé en celui de Nord- Libre, et celui qui déclare que Tannée du Nord ne cesse de bien mériter de la patrie, sont transmis à Lille ; j'en ai reçu la nouvelle par le télégraphe. »
Cette rapidité inouïe apportée à l'échange des communications dut exciter un universel enthousiasme ; mais qui peut dire combien de temps encore une aussi utile invention eut pu sommeiller dans les ténébreux cartons dHm ministère sans la généreuse ardeur que Lakanal mettait à faire triompher les bonnes causes !
S 4. La guerre aux Académies.
Dans le courant du mois d*août 1793, Lakanal eut encore l'occasion de rendre un signalé service à la science, en sauvegardant les intérêts financiers de ceux qui la servaient. Voici dans quelles circonstances.
Dès le début de la Révolution, plusieurs membres des assemblées avaient contesté l'utilité des Académies et autres compagnies littéraires ou scientifiques pourvues d'un caractère officiel. De bons esprits pensaient, non sans raison, qu'avec les privilèges de l'ancien régime devait disparaître le système des pensions accordées par l'Etat aux lettrés et aux savants.
Déjà, Lanjuinais faisait observer à la Constituante combien les corps privilégiés avaient rendu peu de services. « Les entreprises littéraires faites par ordre du gouverne-
■--'- »■— ■» - . «* .'«.'«.-^iir
ment ont toujours été très lentes ; voyez s'il en a été de même de TEncyclopédie. y> Il en demandait là suppression; Grégoire à ce moment, pour les défendre, fit; savoir qu'elles allaient d'elles-mêmes réformer leurs statuts, les mettre en harmonie avec la société nouvelle et en faire disparaître toute trace du passé monarchique.
Mais Mirabeau ne pensait pas qu'il fallût trop compter sur la durée du libéralisme dont les Académies faisaient montre en ce moment de crise, et, lorsque les statuts nouveaux annoncés par Grégoire furent soumis à la Constituante, chargé du rapport, il le fit rédiger par Chàmfort dans un sens absolument hostile au maintien de ces institutions.
Au point de vue du fait, il rappelait, en examinant leur passé et leurs traditions-, que ces diverses compagnies, surtout l'Académie française, n'avaient été de tout temps que « des écoles de servilité et de mensonge, » Au point de vue des principes, il trouvait contraire aux idées fondamentales de la Révolution d'entretenir ces corps privilégiés, fussent-ils d'un entretien peu coûteux, comme l'Académie française qu'il appelait dédaigneusement : « la moins dispendieuse de toutes les inutilités. »
Toutefois les choses en restèrent là, jusqu'au jour où la Convention entendit à nouveau sur la question un rapport lu par Grégoire au nom du Comité d'Instruction publique. Celuici concluait aussi à la suppression des Académies, en annonçjint qu'il serait bon, pour en recueillir les éléments utiles, de les remplacer par une création nouvelle, l'Institut, sur laquelle nous reviendrons plus tard. Mais en attendant cette future réorganisation, il y avait lieu pour les amis des sciences do s'inquiéter de la triste situation qui allait être faite à Pimproviste à une classe d'hommes aussi remarquables par leur désintéressement que par leurs travaux, — nous voulons parler des membres de l'Académie des
soioncofl, pnuvrofl pour la plupart ; car la science pure nVnrichisRnit guiVo sos adoptos dans un temps où rinda»trio oxiHlait ^ poino.
Lakanal H'nn «^inut ; il rappela À la Convention Thono- 1
rablo ai forniollo oxooption que Grégoire avait faite an j
Hujnt do rAriid«hnio doH Hciuncos, alors qu'il accusait riniH {
tilitf) df)N acudi^inioH on f;«^néral : coUo-lÀ avait décrit ^QS ]
d<)(|uatro r.mxii iiuwh'moH ot publié cent trente volâmes, i
un doM pluN himux luonumonts do Tosprit humain ; elle *
coiiiinimitnvm! UMo infati^aldu activité les travaux dont la ;
('onvi^ntion riivail clitirf^éo Hur lo titro dos monnaies d*or <
lit iVniyjud, nwv lu production du salpêtre ot sur la mesure d'un d<'Kré du nit^ridinn, o|)ération qui no pouvait être terininf^'o rpio danN un an. Kilo vouait do proposer un nouvean n^nt l'hio dn poidrt ot. rnoNuroH ; ollo s'occupait maintenant do la oonlorMon do nnuvnatu «Halons ot du rapprochement don nouvollni ntn.oirn-i a\o<M*ollosqui étaient encore usitées dauii loi divornoi conln^on do la Franco. Il était donc digne du palrioLi;irno do l'AnHonihléo d'asHuror provisoirement Piixintonoo d*uno réunion d'hommes aussi utiles au payn.
Ijrof, rélot|uunto intervention de Lakanal sauva TAcademie : Hur xapropoHition, le ir>aoùt, la Convention « décrète que les membroi de la ci-devant Académie des sciences continueront de H'aHsembler dans le lieu ordinaire de leurs séances... Les scelléH, si aucuns ont été mis sur les rogi.itros, papiers et autres objets appartenant à la cidevant Académie, seront levés, et les attributions annuelles, faites aux savants qui la composaient, leur seront payées comme par lo passé et jusqu'à co qu'il en ait été autrement ordonné. »
Encore uno fois Lakanal avait fait triompher la cause de l'intelligence, mais non sans peine, comme il nous l'apprend.
Le tiUgnipbe ■«nsn d« Ci. Cbno
« La tâche que je m*étais proposée pour la cause de l'Académie des sciences était très difficile. Le Comité des finances, d'ailleurs composé de bons citoyens, était intraitable quand je lui demandais des fonds pour les savants, les Académiciens. Que de rebuffades j'essuyais I On avait popularisé l'opinion qu'ils étaient tous opposés au nouvel ordre de choses, et maUieureusemant il y avait du vrai dans cette supposition. Il fallait faire rotite entre tous ces écueils. Que serait-il arrivé si, au lieu d'être moyen, j'avais été obstacle, ou même indifférent comme l'immense, la presque totalité de mes collègues exclusivement occupés de la marche de la Révolution I »
La gratitude des savants se traduisit par les témoignages les plus flatteurs . — En voici un de Lavoisier : (c J'ai reçu avec une reconnaissance qu'il me serait difficile de vous exprimer l'expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu m'adresser ; j'en ai donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments. » — Et officiellement le secrétaire lui écrivait : « Citoyen législateur, vous avez acquis des droits à la reconnaissance des véritables savants. L'Académie connaît tout le prix de ce que vous avez bien voulu faire pour elle, et j'ose vous assurer qu'elle n'en perdra jamais le souvenir. »
MJ-.-*, ^
Les missionnaires de la Convention.
Lakanal dans la Dordogne. — Plus de procès ! — Comment
se venge an homme de cœur.
Le moment allait bientôt venir pour Lakanal de se révéler sous un jour tout nouveau; il lui fallut quitter pour quelque temps ses collègues du Comité d'Instruction publique, déposer la plume éloquente qui venait d'écrire tant de rapports bienfaisants, pour ceindre Técharpe et le sabre du représentant en mission et aller faire respecter, dans les provinces, Tautorité souveraine delà Convention nationale.
Que de calomnies les historiens de la réaction n* ont-ils pas lancées contre tant de vaillants patriotes qui, bravant fatigues et dangers, souvent même au risque de leur vie, surent déjouer les criminels complots tramés par Taristocratie, réchauffer le zèle des municipalités et des citoyens, organiser les milices départementales et créer les ressources de toute nature indispensables au triomphe des armées de la République I Sans doute, on a pu citer quelques-uns de ces proconsuls qui abusèrent des pouvoirs illimités conôés à leur patriotisme ; il est parfois dangereux pour la créature humaine de disposer de trop de puissance; qui peut tout faire, veut souvent le mal. Mais si Nantes a pu gémir sous un Carrier, en regard de ce nom flétri, on en pourrait placer vingt autres qui furent au-dessus de
tout éloge dans raccomplissement d'une tâche aussi difficile que glorieuse, et nous allons voir que Lakanal peut | en être cité comme un éclatant exemple.
Déjà, au mois de mars précédent, il avait été envoyé, comme nous l'avons dit plus haut, dans le département de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise avec un de ses collègues, Mauduit. Pendant cette courte mission, les deux repré^ sentants avaient opéré, dans le château fameux du chef des émigrés, à Chantilly, une perquisition qui permit do faire rentrer dans le Trésor 550 kilogrammes d'or et d'argent. Ils y décou\Tirent, on outre, des correspondances secrè- . j
tes du roi, de la reine, de M"»® Elisabeth, de Galonné, des plans secrets de campagne du prince de Condé. Cette précieuse capture fut envoyée à la Convention.
Ce fut, sans doute, la probité et l'habileté déployées en cette circonstance par Lakanal qui le signalèrent à l'attention du Comité de Salut public, lorsqu'il fallut, en jïiA'jise an II ^(lécombro 93"), envoyer un délégué do confiance pour administrer les départements du bassin de la Dordogne, infectés de royalisme et agités par l'esprit séparatiste des Girondins. La gravité des circonstances lui fit conférer les pouvoirs les plus étendus ; son autorité portait sur quatre départements : la Dordogne, le Lot, le Lot-et-Garonne, et la Gironde. En lui confiant ses dernières instructions, le principal chef de la Montagne lui avait donné cette consigne laconique : « Tape dur ».
Avant d'entrer dans le détail de cette mission, qui est un des plus curieux épisodes de cette existence mouvementée, nous ne pouvons manquer d'insister sur un trait caractéristique commun à tous les hommes de cette époque. Il semble que rien ne puisse les surprendre ; ayant voué leur vie au service de l'idée patriotique, ils sont prêts à toute éventualité. Si nouvelle pour eux que soit la tâche qui leur: ia.combe, aucun, ne cherche à l'éviter, pas plus par