LES MISSIONNAIRES DE LA CONTENTION
modestie que par crainte ; tous se disent que la bonne volonté dont ils sont animés leur tiendra lieu des connaissances techniques qui pourraient leur faire défaut. C'est ainsi que nous voyons ce professeur de trente et un ans, qui a passé presque toute sa vie entre les murs des collèges, dans rignorance absolue de la politique et des affaires, accepter sans hésiter une responsabilité si écrasante qu'elle eût fait reculer peut-être en de telles circonstances un administrateur de profession.
Arrivé dans la contrée dont Tadministration était confiée à son zèle, Lakanal la parcourut rapidement et n'eut pas de peine à se convaincre que de terribles difficultés allaient se dresser devant lui ; il ne désespéra pas pourtant d'en triompher, se rappelant que, suivant l'antique adage, la foi transporte les montagnes.
Il avait un double but à atteindre : pacifier d'abord ces départements que désolait l'anarchie ; puis, après avoir ramené un peu de calme dans les esprits, faire concourir tous les citoyens à l'exécution de la seconde partie de sa tâche, la création d'un centre d'armement et d'approvisionnement pour les armées. j
Il pensa que le meilleur moyen de faire taire les détracteurs de la Convention était, non pas de sévir rigoureu- ' sèment et d'éteindre dans le sang des coupables l'incendie politique allumé par les contre-révolutionnaires, mais de montrer aux habitants de la contrée le dévouement le plus complet à leurs propres intérêts, afin que le zèle du délégué de la Convention attestât la sollicitude de cette assemblée pour les souffrances de la province. Une crise de subsistances, presque une famine, avait contribué à aigrir les esprits ; Tobligation de nourrir les troupes de passage et les nombreux détenus, aristocrates, prêtres insermentés ou suspects, dont le zèle ombrageux des municipalités avait empli les prisons, avait accru la disette.
D'autre part, Tabsence de chemins praticables ne permettait pas de faire venir de loin, même à prix d*argent, les approvisionnements nécessaires pour remplacer les récol* tes insuffisantes dans la contrée.
Lakanal s'installa à Bergerac, point central du théâtre de sa campagne administrative, et prit immédiatement les mesures les plus propres à atténuer le mal d*abord, à lé guérir ensuite. Il fit appel à la générosité des districts les moins éprouvés pour subvenir aux plus pressants besoins des autres. A Périgueux, à Bergerac, chaque citoyen fut provisoirement rationné à une demi-livre de pain ; avec une humanité et une délicatesse touchantes, il fut décidé que les femmes enceintes recevraient trois-quarts de livre, ainsi que les prisonniers pourtant suspects de haïr la Révolution. Un emprunt civique, une taxe modérée sur les plus riches permirent de distribuer des secours aux indigents.
Mais les routes manquaient, il fallut en improviser. Lakanal en improvisa, et ici il faut le laisser raconter luimême comment il accomplit cette surprenante entreprise, dans la saison la moins propre à ce genre de travaux, par un hiver des plus rigoureux.
a Le commerce languissait, les convois militaires se traînaient avec lenteur, les défenseurs de la patrie usaient dans les fatigues des voyages ces forces qui commandent à la victoire . Les formes routinières étaient insuffisantes ; les suivre eût été imiter l'exemple de ce grand maître de Malte qui, averti que ses pages n'avaient plus de chemises, dit à ses gens : a Qu'on sème du chanvre pour faire des
chemises à ces messieurs » J'ai dit aux fiers enfants
de la Dordogne : « Traitons les grandes routes révolùtionnairèment ; levons-nous en famille et improvisons nos chemins. La bêche à la main, je marcherai à votre tête. . . . Nous honorerons le travail, nous consacrerons l'égalité ».