‹ LakanalChapitre 7 sur 19 · LES MISSIONNAIRES DE LA CONTENTION · texte numérisé non relu

LES MISSIONNAIRES DE LA CONTENTION

modestie que par crainte ; tous se disent que la bonne volonté dont ils sont animés leur tiendra lieu des connaissances techniques qui pourraient leur faire défaut. C'est ainsi que nous voyons ce professeur de trente et un ans, qui a passé presque toute sa vie entre les murs des collèges, dans rignorance absolue de la politique et des affaires, accepter sans hésiter une responsabilité si écrasante qu'elle eût fait reculer peut-être en de telles circonstances un administrateur de profession.

Arrivé dans la contrée dont l'administration était confiée à son zèle, Lakanal la parcourut rapidement et n'eut pas de peine à se convaincre que de terribles difficultés allaient se dresser devant lui ; il ne désespéra pas pourtant d'en triompher, se rappelant que, suivant l'antique adage, la foi transporte les montagnes.

Il avait un double but à atteindre : pacifier d'abord ces départements que désolait l'anarchie ; puis, après avoir ramené un peu de calme dans les esprits, faire concourir tous les citoyens à l'exécution de la seconde partie de sa tâche, la création d'un centre d'armement et d'appro vision, nement pour les armées. j

Il pensa que le meilleur moyen de faire taire les détracteurs de la Convention était, non pas de sévir rigoureu- ' sèment et d'éteindre dans le sang des coupables l'incendie politique allumé par les contre-révolutionnaires, mais de montrer aux habitants de la contrée le dévouement le plus complet à leurs propres intérêts, afin que le zèle du délégué de la Convention attestât la sollicitude de cette assemblée pour les soufirances de la province. Une crise de subsistances, presque une famine, avait contribué à aigrir les esprits ; l'obligation de nourrir les troupes de passage et les nombreux détenus, aristocrates, prêtres insermentés ou suspects, dont le zèle ombrageux des municipalités avait empli les prisons, avait accru la disette.

sonner Tangelus le soir, le matin et à midi, et à tous les orages qui se feront dans l'année, puiser Teau pour faire bénir tous les dimanches, balayer l'église tous les samedis, faire la prière tous les soirs depuis la Toussaint jusqu'à Piiques * ». Aussi,, pour choisir les instituteurs, maîtres-jac(|ues do sacristie, s'il est vrai qu'on leur demandât un peu d'écriture, d'orthographe et de calcul, il n'est pas moins certain qu'on les faisait surtout chanter au lutrin, et que, comme l'a dit spirituellement M. E. Guillon, la force do leurs poumons emportait les'sufîrages.

La consé(iuence de cet abaissement du maître d'école fut la continuation de l'ignorance des paysans. Sans doute, dans le courant des xvii<* et xviu* siècles, un peu de lumière se fit dans ces masses profondes de travailleurs ruraux. Au temps du Roi-Soleil, La Bruyère avait tracé un sauvage tableau de ces « animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comjne une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. »

Peut-être, à la veille de la Révolution, ce portrait n'eûtil plus été aussi ressemblant ; néanmoins, si quelques progrès s'étaient accomplis dans l'état intellectuel de Jacques Bonhomme, il est permis de croire que le pauvre diable n'était pas encore grand clerc, quand on lit les réflexions mélancoliques faites par Turgot pendant son intendance à Limoges. « J'ai vu avec douleur que dans quelques paroisses le curé a signé seul, parce q^ue personne ne savait signer; cet excès d'ignorance dans le peuple me paraît un grand mal, et j'exhorte messieurs les curés à

^ A. Babeau. Lt village sous l'ancien régime. Paris, 1879.

l'enseignement primaire KT LJl révolution 57

s'occuper des moyens de répandre un peu plus d'instruction dans les campagnes et à proposer ceux qu'ils jugeront les plus effîcaces. »

Vraiment, l'honnête Turgot est trop naïf de croire que MM. les curés pourront trouver remède à si grand mal, car ce sont eux qui l'ont laissé empirer, s'ils ne l'ont même envenimé ; il y faudra d'autres médecins, et ce ne sera point trop de tout l'effort révolutionnaire pour que ceux qui « épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre * » puissent apprendre à lire la Déclaration des Droits de Vhomme, à signer leur nom sur les registres de l'Etat civil.

Voyons donc ce qu'a fait la Révolution pour l'enseignement primaire. Ce n'est pas nous éloigner de Lakanal qui, comme président du Comité d'Instruction publique, prit une part des plus importantes aux travaux relatifs à cette question. Mais, avant la Convention, et dés 1*91, avec Mirabeau et Talleyrand, les vues les plus remarquables sur l'instruction du peuple s*étaient fait jour et, bien qu'elles n'aient pas été adoptées ni même discutées, il importe d'en donner un aperçu rapide et succinct : on pourra mieux saisir ensuite la série des modifications que la libre recherche de tant d'esprits supérieurs fit subir aux plans primitifs.

Mirabeau, dont la vaste intelligence ne pouvait demeurer étrangère à aucun des points de la régénération nationale, avait consigné ses idées sur Tinslruction publique dans quatre discours ; il se disposait à y mettre la dernière main avant de les soumettre à l'Assemblée constituante, lorsqu'un mal imprévu vint brutalement terrasser son organisation extraordinaire. Son médecin et ami, Cabanis, qui l'avait aidé dans la préparation de cette étude, la publia sous le titre de Travail sur lH7islrîiCiion

^ La Brujère. Caractèret.

publique. On n'y trouvera guère que l'indication des grands points de vue dont devront se préoccuper les législateurs ultérieurs, mais exposés dans un langage digne de l'orateur et de son sujet. J

Un bon système d'éducation publique, expose Mirabeau, \

est le seul moyen de combler promptement l'intervalle im- |

mense que la Constitution politique nouvelle a mis tout-à- |

coup entre l'état des choses et celui des habitudes. — C'est de lui seul qu'on doit attendre « ce complément de régénération qui fondera le bonheur du peuple sur ses vertus,' et ses vertus sur ses lumières. » — Tandis que « les législateurs anciens cherchaient tous à donner à leurs peuples une tournure particulière et ne prétendaient souvent à rien moins qu'à les dénaturer, pour ainsi dire, en leur faisant prendre des habitudes destructives de toutes les dispositions originelles de l'homme», les modernes, au contraire, auront « pour objet unique de rendre à l'homme l'usage de toutes ses facultés, de le faire jouir de tous ses droits, de faire naître l'existence publique de toutes les existences individuelles librement développées et la volonté générale de toutes les volontés privées, constantes ou variables ».

Mirabeau considère comme une nécessité fondamentale de ne soumettre les établissements d'instruction qu'aux magistrats élus et fréquemment renouvelés par le peuple. Si c'est la plume qui conduit l'épée et qui donne ou enlève les sceptres, ce sont les instituteurs de la jeunesse, les philosophes et les écrivains de tous les genres qui font marcher les nations à la liberté ou qui les précipitent dans l'esclavage. Il faut donc qu'ils soient toujours aux ordres de l'intérêt public.

Mirabeau ne croit pas l'éducation gratuite nécessaire, alléguant que le maître qui reçoit un salaire est bien plus intéressé à perfectionner sa méthode d'enseignement, et le disciple qui le paye, à profiter de ses leçons.

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D'ailleurs, ce n'est pas Tinstructioii primaire qu'il a en vue surtout ; aussi ne pourrions-nous insister davantage sur son œuvre incomplète sans nous éloigner de notre sujet.

Talleyrand-Périgord, ancien évéque d'Autun, est Tauteur du second plan qui ait été élaboré sous la Constituante. Du rapport remarquable qu'il lut à cette Assemblée en septembre 1791 et dans lequel il embrassait tous les degrés d'instruction publique, nous ne relèverons ici que les passages relatifs à l'enseignement primaire.

Talleyrand établit que celui-ci doit être entièrement gratuit. « Il est évident que c'est dans le trésor commun que doit être prise la dépense nécessaire pour un bien commun. Or, l'instruction primaire est absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu'elle doit comprendre les éléments de ce qui est indispensable, quelque état que l'on embrasse. D'ailleurs, son but principal est d'apprendre aux enfants à devenir un jour des citoyens. Elle les initie en quelque sorte dans la société, en leur montrant les principales lois qui la gouvernent, les premiers moyens pour exister. Or, n'est-il pas juste qu'on fasse connaître à tous, gratuitement, ce que l'on doit regarder comme les conditions mêmes de l'association dans laquelle on les invite d'entrer? »

Talleyrand n'admet pas que l'instruction primaire puisse éivQ obligatoire, « A peu près vers l'âge de sept ans, un enfant pourra être admis aux écoles primaires. Nous disons admis pour écarter toute idée de contrainte. La nation offre à toUs le bienfait de l'instruction, mais elle ne l'impose à ^personne. . . Elle se défendra des erreurs de cette République austère qui, pour établir une éducation strictement nationale, ... se vit obligée de briser tous les liens des familles, tous les droits de la paternité par des lois contre lesquelles s'est soulevée dans tous les temps la

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loi de la nature ; elle saura atteindre le même but par des* voies légitimes ; elle apprendra, elle inculquera de bonne . heure aux enfants qu'ils ne sont pas destinés à vivre uniquement pour eux ; que, bientôt, ils vont faire partie inté- ! crante d'un tout auquel ils doivent leurs sentiments et 1 souvent leura volontés ; et qu'un intérêt qui n'est qu'indi- { viduel, par là même qu'il isole l'homme, le dégrade et f détruit pour lui tout droit aux avantages que dispense la société : enfin, elle se contentera d'inviter les parents, au nom de l'intérêt public, à envoyer leurs enfants à rinstruc-=" tion commune, comme à la source des plus pures leçons et au véritable apprentissage de la vie sociale. »

Cette question du principe de l'obligation a été autrement résolue plus tard ; maintenant, nous admettons comme évident que l'instruction primaire doit être obligatoire ; il était néanmoins intéressant de voir se dégager peu à peu la formule aujourd liai incontestée : gratuité, obligation, laïcité. De ces trois termes, Mirabeau n'admet aucun ; Talleyrand n'admet que le premier. C'est aux hommes de la Convention que revient le mérite d*avoir démontré la nécessité des trois.

Le remarquable rapport que Condorcet présenta à l'Assemblée législative, en avril 1792, sur l'ensemble de l'instruction publique, ne renferme, en ce qui concerne l'instruction primaire, rien de très particulier à signaler. Le principe de la gratuité y est rigoureusement établi, puisque Condorcet la voulait à tous les degrés d'enseignement; il y est dit que toute collection de maisons renfermant 400 habitants aura une école et un maître. L'ensei- j] gnement durera quatre ans et comprendra lecture et écriture, notions grammaticales, règles de l'arithmétique, de l'arpentage et du toisé ; description élémentaire des productions du pays, des procédés de l'agriculture et • des arts, développement des premières idées morales et

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des règles de conduite qui en dérivent; enfin, ceux" des principes de Tordre social qu'on peut mettre à la portée de Tenfance. Une place importante est réservée aux exercices gymnastiques.

Les instituteurs devront, en outre, faire le dimanche des conférences publiques aux adultes pour les faire bénéficier de ce qu'ils n'ont pu apprendre dans leur enfance ou le leur remettre en mémoire. On y expliquera surtout cette partie des lois nationales dont l'ignorance empêcherait un citoyen de connaître ses droits et de les exercer. Que de sages paroles il faudrait citer ici 1 « Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits ne seront présentées à aucune classe des citoyens comme des tables descendues du ciel, qu'il faut adorer et croire. » • Condorcet veut que chaque citoyen soit amené à voir dans les lois de son pays le développement naturel de principes dictés par la raison. « Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d'une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d'utiles vérités; le genre humain n'en resterait pas moins partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. »

C'est bien là le langage du législateur éclairé qui voulait aussi que dans les villes de garnison on ouvrît pour les soldats une conférence hebdomadaire dont le principal objet fût une explication des lois et des règlements militaires, propre à leur en développer l'esprit et les motifs : « Car l'obéissance du soldat à la discipline ne doit plus se distinguer de la soumission du citoyen à la loi ; elle doit être également éclairée et commandée par la raison et par l'amour de la patrie, avant de l'être par la force et par la crainte de la peine. »

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On doit à Condorcet Fidée d'établir des écoles primaires pour les ûlles. Il eut enûn le mérite de formuler cette i

vérité qu'il est « rigoureusement nécessaire de séparer de .1

la moralo les principes do toute religion particulière et de ^

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d'aucun culte religieux. Cbacun d'eux doit être enseigné |

dans les temples par ses propres ministres. Les parents, ]

quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront alors sans répugnance envoyer -^

leurs enfants dans les établissements nationaux; et la j

puissance publique n'aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l'éclairer et de la conduire. »

On nous pardonnera, nous l'espérons, cette digression un pou longue sur les trois plans d'instruction primaire qu'ont vus naître les deux premières Assemblées de la Révolution ; elle était indispensable à l'intelligence de ceux que la Convention discuta à son tour et dont l'étude nous ramèno directement à Lakanal.

Les débats s'engagèrent d'abord sur le rapport présenté, au nom du Comité d'Instruction publique, par le médecin Lanthenas^ girondin, qui avait pris pour base le plan de Condorcet. Le rapporteur, il est bon de le dire en passant^ insistait pour la suppression absolue des corrections corporelles, « châtiments d'esclaves qui ont déshonoré nos anciennes écoles », et auxquels les congréganistes de nos jours ont encore si volontiers recours, au mépris des lois.

Des orateurs appartenant à toutes les nuances de l'Assemblée prirent tour à tour la parole, et il est intéressant de constater, sans entrer dans les détails, que les- mesures les plus hardies furent plusieurs fois proposées par des représentants de l'opinion modérée. Ainsi le girondin Ducos repoussa énergiquement l'admission dans l'enseignement primaire des prêtres et des frères « vulgairement dits Ignorantins ». L'économie même qui pouvait résulter

l'enseignement primaire et la révolution 63

pour le trésor de Temploi des congréganistes lui paraissait un argument sans valeur, et il rappela spirituellement à leur sujet « l'histoire de ce joueur de flûte ancien qu'on payait simple pour jouer et double pour se taire ; car il jouait faux * ».

Ducos proposa, le premier, l'enseignement primaire oblU gatoire, dût cette contrainte a contrarier durement nos mœurs et nos usages ». Car, tant que par une instruction commune on n'aurait pas rapproché le pauvre du riche, le faible du puissant, en vain l'égalité serait-elle proclamée par les lois ; a la République serait toujours divisée en deux classes : les citoyens et les messieurs ».

On entendit successivement Jacob Dupont, Danton, Rabaud Saint-Etienne, Marat, Chénier, et enfin le principe seul fut formulé en ces termes : « Les Ecoles primaires formeront le premier degré d'instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l'enseignement dans ces écoles s'appelleront instituteurs. »

La lutte de la Montagne et de la Gironde fit écarter momentanément les questions d'instruction ; mais, après le 31 mai, elles occupèrent de nouveau l'attention des représentants, et Lakanal, le 26 juin, vint proposer un nouveau projet de loi en 70 articles, sur lequel il est inutile d'insister, puisqu'il ne fut point adopté.

Parmi les nombreuses dispositions il s'en trouvait une relative à l'organisation des fêtes publiques, destinées soit à consacrer de glorieux anniversaires (14 juillet, 10 août), soit à honorer les travaux agricoles. Le titre de l'une d'elles, celle des Animaux compagnons de l'Homme, excita quelques ricanements, et plusieurs membres répétaient avec une insistance ironique : a Qu'est-ce que cette

1 Despois, Vandalisme révolutionnaire.

'A'jt dei AniiJiAZix ? — Lakonal irapaôenté leor décocha c-e'î* aaiTijantô riposte : « M«s aaâ, c*e« la rCcre 1 •

Lô projet de Lakanal, soateaa par Sieyès et Daonoa, atta/]né par Coopé de TOlie ei Lequioio. fat défixiitirement écarté par l'oppositioa de Robespierre qai s'était enrrôué duo plao trouvé dans les papiers de Lepelletier Saiiit-Fargeau, après l'a^assinat de celaÎHïL

Ce mémoire de Lepelletier, curieux à lire, renfermait des utopies qui n'eussent guère été réalisables que dans la S[>arte de Lycurçue, entre autres l'éducation identique et commune des filles et des garçons de cinq à douze ans, rassemblés à demeure dans des maisons nationales. Grégoire n'eût pas de peine à en démontrer l'inanité ; s^rèsloi, Barrére, Tbibaudeau, Fourerov, Danton et bien d'autres parurent à la tribune. Enfin, on aboutit à la loi du 29 frimaire an II '10 décembre n93\ qui fut modifiée le "27 brumaire an m i\l novembre n94) à la suite du rapport .«iiivant do Lakanal.

Citoyens représentants,

Ce n'e3t pas assez d*avoir assuré le triomphe de la liberté publique par Téoergie de votre courage et l'ascendant Idévos lumiferôH : vous voulez transmettre cette importante conquête h vos enfants ; mais ce serait leur léguer un stérile bien fait que de ne pas chercher" à en garantir la durée ; de là naît pour voiis le besoin de les préparer par des' lumières à : conserver colle' libcrlé, fruit des longs efforts et des sublimes travaux de leurs père»;' do là la nécessité de rt>M//'wc/îV)» ; un" peuple éclairé doit se maintenir libre; eh! comment pbufrait^il- avoir la faiblesse do traîner dès fers/ s'il peut se faire une Juste idée do rhommo ? s'il voit un tyran avec toute Thorreuir qu'il inspire ? * s.

L'ordre social est fondé sur les lois : les lois s'appuient sur les mœurs, les mœurs s'épurent et se conservent par l'édu-

L'BNSBIQNEUEKT FRUU.IRE ET LA RÉVOLUTION 6i

LakuU 1 1» tribuns d* Ift tionvMtion.

L. b^^îbKICjiNli^ailiiiNr l'UJJULdLlAl!. iLx ia^ txCéyyji^KJxxyjA.-^

cation ; l'instruction et l'éducation doivent donc marcher ensemble et se prêter un appui mutuel ; car, comme l'a dit un philosophe célèbre, on ne forme pas l'homme en deux temps. En renversant la tyrannie, le premier pas à faire, c'est de répandre les lumières ; sans elles le froid inactif de l'ignorance gagnerait bientôt jusqu'aux extrémités du corps social, et vous auriez amené les Français à cet état de dégradation où voulait les réduire un des vizirs que nous nommions ministres, lequel se flattait que bientôt on n'imprimjrait en France que des almaiiachs.

Il est temps, sans doute, de pourvoir à l'un des besoins les plus essentiels et les plus négligés de la République : hûtonsnous d'établir rensoignemout, .mais sur un plan plus national, plus organique, plus digne en îin mot do nos futures desliuiSes. Telles ont été les vues du Comité et les intentions qu'il s'est attaché à remplir.

Il est ici question de l'enfance : les écoles primaires doivent l'introduire en quelque sorte dans la société. Notre système de placement est fondé sur les observations faites par les hommes qui ont le plus médité sur l'économie sociale. Ils comptent 150 enfants de 6 à 13 ans dans une population de 1,000 personnes. Ainsi, chaque école primaire sera composée d'environ 150 élèves. Rousseau n'eu voulait qu'un. Le bon Rollin pensait que c'était assez d'en réunir cinq, sous un mOme instituteur. Eu lui assignant des fonctions qui ne dépassent pas la mesure de ses forces physiques, nous plaçons, dans notre système, l'instruction à la portée des enseignés et nous économisons tout à la fois les instituteurs et les finances de la République.

Ces établissements, pour opérer tout le bien qu'on doit s'en promettre, ne doivent ôtre confiés G[u'à des hommes éclairés et vertueux; il faut y appeler le mérite et en repousser l'intrigue et l'immoralité. Nous vous proposons d'établir près de chaque administration de district un Jurf/ d'instruction; il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur cette institution nou-. velle.

Figurons-nous, sur un espace aussi étendu que la France, 26,000 écoles nationales avec près de 40,000 instituteurs et Institutrices ; dans ces écoles peuvent recevoir l'instruction prenUère et commune environ 3,600,000 enfants.

Voilà un établissement immense et tout à fait national ; sa dépense en salaires, prix d'émulation, bâtiments, sera la plus fprte qpie' la République ait à soutenir en temps de paix : peut-on nier que cet établissement ait besoin d'être administré dans sa tenue morale et surveillé dans la manière dont S^ra^xécuté le genre de service qu'on lui demande ? De là

rinstitution, dans chaque district, d'un jury d'inslmctioD composé de trois personnes et qui se renouvellent ; un jury par département n'aurait pas sufti et sa surveillance n'eût été qu'illusoire. Si au jury de district on préféraii l'administration des corps municipaux, il en résulterait une complication dont Taccroissement serait dans le rapport de cinq cents, qui est le nombre à peu près des districts, à 42,000 qui est celui des municipalités. Chaq[ue commune voudrait avoir au moins une ]

école, et les fonds publics qu'on peut y destiner, quelque {

considérables qu'on les suppose, ne pourraient suflire à cette t

augmentation; d'ailleurs, les grandes communes seraient bien s

pourvues, celles des campagnes le seraient mal, ce qui ne j

s'accorde pas avec l'égalité républicaine. Enfin les écoles se- 1

raient plutôt communales que nationales, ce qui est moins j

favorable à l'unité et à l'intégrité d'une association politique. !

Les jurys d'instruction doivent agir de concert avec les administrateurs de district et correspondre ù un point central supé- j rieur, à la commission executive de l'instruction : ce principe * ! ne peut être attaqué par les amis de l'unité de la République. *

C'est peu do monter un grand établissement; il faut provoquer les hommes capables de le remplir. Nous avons dû prévoir que des iulriganls travailleraient à supplanter les instituteui*s, que des malveillants s'oflorcoraient de les dégoûter de leurs fonclious, que des hommes prévenus ou séduits élèveraient surtout contre eux des plaintes vagues et mal fondées ; toutes les précautions sont prises pour repousser d'injustes attaques, pour imposer silence à toutes les voix calomnieusement accusatrices. D'un autre côté, trois motifs puissants appelleront l'homme vertueux et éclairé aux pénibles fonctions d'instituteur national : un traitement qui le fasse subsister dans une médiocrité honorable et républicaine; l'espoir que nous lui donnons d'une retraite paisible et aisée dans les années reculées de la vieillesse ; enfin son inscription sur la liste des fonctionnaires publics.

La disposition qui porte l'égalité des salaires pour les ins^ tituteurs sur tous les points de la République peut avoir une grande influence sur les progrès de l'amélioration sociale. L'intention du Comité n'a pas été de réduire celui qui vit chèrement dans les villes au traitement de celui qui habite la campagne. Ce n'est pas au minimum qu'on a voulu placer l'égalité, c'est au maximum. On a proposé de donner à l'instituteur des campagnes autant qu'à celui des villes : cette vue a paru morale et d'une bonne politique. Tant de motifs attirent les talents et les lumières dans les grandes villes qu'il est bon d'en repousser une partie au milieu des champs - par l'attrait d'une existence aisée. Alors seulement je verrai Téga-^ y

l'eNSEIQNEMKNT PRmAIRE ET LA RÉVOLUTION 69

lité dans rinstructlon. Serait-elle réelle, en effet, si les hommes et les femmes, chargés de la distribuer dans les campagnes, n'y étaient retenus que par . leur infériorité et l'impossibilité d être mieux placés ailleurs?

J'entends une objection : l'exécution de votre système d'organisation scolaire grèverait d'une énorme dépense les finances de la République ; je réponds, d'abord, que, dans un gouvernement populaire, les citoyens sont les enfants de l'Etat : or, accuserions-nous de prodigalité le père de famille qui consacrerait b. l'éducation de ses enfants la cinquième partie de son bien ? Ne dirions- nous pas qu'il en fait un légitime usage? Je réponds que si la loi portée pour l'organisation des écoles primaires avait été ramenée à exécution, elle aurait jeté la Ucpublique dans des dépenses plus considérables; elle payait 2,625 livres pour 150 élèves ; elle ne payera dans notre plan d'organisation que 2,200 livres. Par quelle fatalité nous oppose-t-on de pareilles objections, lorsque nous proposons un plan simple et organique d'instruction nationale ? Pourquoi ne les fait-on pas, lorsqu'on présente des projets de loi dont les vices démontrés par la discussion le sont aujourd'hui par l'expérience? Le projet de vandaliscrla France pour l'asservir aurait-il donc survécu au moderne Pisislratc?

La fixation des objets d'enseignement qui conviennent au premier ûge n'était susceptible aujourd'hui d'aucune difficulté. L'éducation, il faut l'avouer, n'a guère été jusqu'à présent qu'un enseignement littéraire ; il fallait en agrandir la sphère et lui faire embrasser la partie physique et morale de l'éducation, comme les facultés purement intellectuelles ; les talents industriels et manuels, comme les talents agréables ; car, en vain l'ûme est forte, si le corps est sans vigueur : il faut, dit l'ingénieux et naïf Montaigne, donner à l'esprit un valet robuste; la véritable instruction s'occupe de tout l'homme, et même, après avoir cherché à perfectionner l'individu, elle essaie d'améliorer l'espèce.

C'est aux bons livres élémentaires et à des ouvrages capables de guider les instituteurs qu'il est donné d'atteindre toutes les fins de l'instruction publique. Les ouvrages envoyés jusqu'ici au concours ouvert pour cet objet n'ont pas rempli vos vues : en général les auteurs ne se sont pas contenus dans les limites du travail qui leur était demandé, de telle sorte que ces divers ouvrages n'empiétassent pas les uns sur les autres, qu'il n'en mauc[uât aucun d'utile et que tous ensemble pussent offrir un système complet d'enseignement national.

Les citoyens qui ont travaillé pour ce concours ont généralement confondu deux objets très différents, des élémentaires avec des abrégée. Resserrer, coarcter un long ouvrage, c'est

«9 ULKANAL-

On doit à Condorcet Tidée d*établir des écoles primaires pour les filles. U eut enfin le mérite de formuler cette vérité qu'il est « rigoureusement nécessaire de séparer de j

la morale les principes de toute religion particulière et de 'i

n*admettre dans Tinstruction publique renseignement d'aucun culte religieux. Chacun d*eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres. Les parents, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou j

telle religion, pourront alors sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux; et la 1

puissance publique n*aura point usurpé sur les droits de ]

la conscience, sous prétexte de Téclairer et de la conduire. »

On nous pardonnera, nous Tespérons, cette digression un peu longue sur les trois plans d'instruction primaire qu'ont TUS naître les deux premières Assemblées de la Révolution ; elle était indispensable à l'intelligence de ceux que la Convention discuta à son tour et dont l'étude nous ramène directement à Lakanal.

Les débats s'engagèrent d'abord sur le rapport présenté, au nom du Comité d'Instruction publique, par le médecin Lanthenas^ girondin, qui avait pris pour base le plan de Condorcet. Le rapporteur, il est bon de le dire en passant, insistait pour la suppression absolue des corrections corporelles, c( châtiments d'esclaves qui ont déshonoré nos anciennes écoles », et auxquels les congréganistes de nos jours ont encore si volontiers recours, au mépris des lois.

Des orateurs appartenant à toutes les nuances de l'Assemblée prirent tour à tour la parole, et il est intéressant de constater, sans entrer dans les détails, que les- mesures les plus hardies furent plusieurs fois proposées par des représentants de Topinion modérée. Ainsi le girondin Ducos repoussa énergiquement l'admission dans l'enseignement primaire des prêtres et des frères « vulgairement dits Ignorantins ». L'économie même qui pouvait résulter

l'enseignement primaire et la révolution 63

pour le trésor de remploi des congréganistes lui paraissait un argument sans valeur, et il rappela spirituellement à leur sujet « l'histoire de ce joueur de flûte ancien qu'on payait simple pour jouer et double pour se taire ; car il jouait faux * ».

Ducos proposa, le premier, l'enseignement primaire obligatoire, dût cette contrainte « contrarier durement nos mœurs et nos usages ». Car, tant que par une instruction commune on n'aurait pas rapproché le pauvre du riche, le faible du puissant, en vain l'égalité serait-elle proclamée par les lois ; « la République serait toujours divisée en deux classes : les citoyens et les messieurs ».

On entendit successivement Jacob Dupont, Danton, Rabaud Saint-Etienne, Marat, Chénier, et enfin le principe seul fut formulé en ces termes : « Les Ecoles primaires formeront le premier degré d'instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l'enseignement dans ces écoles s'appelleront instituteurs. »

La lutte de la Montagne et de la Gironde fit écarter momentanément les questions d'instruction ; mais, après le 31 mai, elles occupèrent de nouveau l'attention des représentants, et Lakanal, le 26 juin, vint proposer un nouveau projet de loi en 70 articles, sur lequel il est inutile d'insister, puisqu'il ne fut point adopté.

Parmi les nombreuses dispositions il s'en trouvait une relative à l'organisation des fêtes publiques, destinées soit à consacrer de glorieux anniversaires (14 juillet, 10 août), soit à honorer les travaux agricoles. Le titre de Tune d'elles, celle des Animaux compagnons de l'Homme, excita quelques ricanements, et plusieurs membres répétaient avec une insistance ironique : « Qu'est-ce que cetta

' Despois, Vandalisme révolutionnaire.

fête des Animaux? — Lakanal impatienté leur décocha cette amusante riposte : « Mes amis, c'est la vôtre l»

Le /projet de Lakanal, soutenu par Sieyès et Daunou, attaqué par Coupé (de TOise) et Lequinio, fut définitivement écarté par l'opposition de Robespierre qui s'était engoué d'un plan trouvé dans les papiers de Lepelletier Sairit-Fargeau, après l'assassinat de celui-ci.

Ce mémoire de Lepelletier, curieux à lire, renfermait des utopies qui n'eussent guère été réalisables que dans la Sparte dé Lycurgue, entre autres l'éducation identique et commune des filles et des garçons de cinq à douze ans, rassemblés à demeure dans des maisons nationales. Grégoire n*eùt pas de peine à en démontrer l'inanité ; après lui, Barrère, Thibaudeau, Fourcroy, Danton et bien d'autres parurent à la tribune. Enfin, on aboutit à la loi du 29 frimaire an II (19 décembre 1793), qui fut modifiée le 21 brumaire au III (17 novembre 1794) à la suite du rapport suivant de Lakanal.

Citoyens représentants,

Ce n'est pas assez d'avoir assuré le triomphé de la liberté publique par l'énergie de votre courage et l'ascendant "de vos lumières :.vous yotilez transmettre cette importante conquête à vos enfants ; mais ce serait leur léguer un stérile bien fait que de né pas chércber' à en garantir la durée ;' de là naît pour vous le besoin de .les préparer par des* lumières à : conserver cette liberté, fruit des longs efforts et des sublimes travaux de leurs pères ;' de là la nécessité de rimtrùciioh :' un i^eu^le éclairé doit se maintenir libre'; eh! comment pôufrait^il- avoir la faiblesse de traîner dès fers, s'il'peut se faire une juste idée de l'homme ? s'il voit un tyran avec toute l'horreur qu'il inspire ? v.

L'ordre social est fondé sur les lois : les lois s'appuient sur les mœurs, les mœurs s'épurent et se conservent par l'édu-

L ENSBiaNEMBNT PBUU.IRE ET LA REVOLUTION 65

L»t»B«l 1 1» tritxu* d* Ift IJaiivaatioa

vices rendus à ThumaDité : renfance délivrée des liens barbares qui la déformaient et de l'instruction servile qui Tabnitissait; la méthode de la raison substituée à celle des préjugés et de la routine ; l'enseignement rendu facile pour celui qui le reçoit, et la route de la vertu aplanie comme celle de la science; les mères, égarées jusque-là par la dissipation du monde, ramenées par une éloquence irrésistible et par l'attrait du plaisir au plus doux comme au plus sacré de leurs devoirs. Une foule d'écrivains avaient prouvé, avant Jean-Jacques Rousseau, que les mères devaient nourrir leurs enfants ; mais Rousseau, dit un naturaliste célèbre, le commanda et se fit obéir. .

C'est déjà une révolution immense opérée dans nos institu- ]

tiens et dans nos mœurs ; mais, de plus, dans ce même livre, j

le peuple et les tyrans, les riches et les pauvres, les arts de ^

luxe et les arls utiles étaient si bien mis à leurvcrilable place; à toutes les sottises d'un régime absurde et fait seulement ^

pour des esclaves, étaient si naturellement substitués tous les principes d'un régime sage et digne de l'homme, qu'il fallait, ou en quitter la lecture, ce que l'entraînante séduction du style rendait presque impossible, ou se nourrir, môme en dépit de soi, do ces germes féconds d'une régénération prochaine.

Hoculons vers le passé, reportons-nous par la pensée à l'ancien régime et tigurons-nous entendre pour la première fois ces paroles :

« Dominé par ce qui l'entoure, sujet de ses ministres, qui le sont à leur tour de leurs commis, de leurs maîtresses et des valets de leurs valets, un despote est à la fois la plus vile et la plus méprisable des créatures. »

« C'est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n'est pas le peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de '

le compter. »

« C'est la campagne qui fait le pays, et c'est le peuple de la campagne qui fait la nation. »

« Quand les pauvres ont bien voulu qu'il y eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui n'auraient de quoi vivre, ni par leur bien, ni par leur travail. Je ne suis maître du bien qui passe par mes mains qu'avec cette condition qui est attachée à sa propriété. »

Ne sont-ce pas là, citoyens, des maximes révolutionnaires ; non pas de cette Révolution qui était toute au profit de l'intrigué et de l'opulence, mais de celte Révolution qui est la < vôtre et que vous voulez tourner tout entière au profit du peuple et de la vertu ?

Eh bien ! toutes les pages d' Emile ^ du Contrat social et du Discours sur l'inégalité des conditioiis^ réfléchissent ces grandes maximes.

Rousseau sentait fortement la nécessité de reconstruire Tédifice social, et de tous les écrivains qui ont prédit une révolution générale , aucun ne s'est expliqué plus clairement que lui.

C'est dans ce passage remarquable de son Emile, où il prescrit avec tant de force et développe avec tant d'éloquence la nécessité d'apprendre à tout citoyen un art mécanique, précepte qui donna lieu dans ce temps à tant de plates plaisanteries sur le gentilhomme menuisier. Esprits corrompus et frivoles, pour qui un noble oisif était tout, vous croyiez au-dessous de ce que vous appeliez fastueùsement un gentilhomme de trouver des moyens honorables d'exister dans le travail de ses bras. '

« Vous vous fiez, disait ce prévoyant et sage instituteur, à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet. Les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempts? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire ; il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. »

« Je tiens pour impossible, ajoutait-il (et déjà les triomphes de nos principes et de nos armes garantissent la vérité de cet oracle), je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer. Toutes ont brillé, . et tout Etat qui brille est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime, mais il n*est pas à propos de les dire, et chacun ne les voit que trop. »

C'est ainsi, que dans toutes ses conceptions politiques, l'illustre philosophe genevois devance ses contemporains, franchit son siècle et pense comme la postérité.

Hûtez-vous donc, citoyens, d'arracher ce grand homme à sa tombe solitaire, pour lui décerner les honneurs du Panthéon et le couronner de l'immortalité. Honorez en lui le génie bienfaiteur de l'humanité ; honorez l'ami, le défenseur, l'apôtre des mœurs et de la liberté, le promoteur des droits de l'homme, l'éloquent précurseur de cette Révolution que vous êtes appelés à terminer pour le bonheur des peuples ; honorez en lui les travaux et les arts utiles pour lesquels il brava le rire insul^ tant de la frivolité ; honorez l'homme solitaire et champêtre qui vécut loin de la corruption des villes et loin du faux édal du monde, pour mieux connaître, mieux sentir la nature et y ramener plus puissamment ses semblables. Honorez en lui le

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malheur ; car il est douloureux et peut-dtro iaôyitable que le génie et la vertu soieat en butte ù la calomnie, à la persécution des hommes, lors mdmo qu'ils s'occupent des moyens de les rendre heureux, et Rousseau paya plus ({u'un autre cette dette du génie et de la vertu, llouoroz-vous enfin vous-mdmes, en honorant l'homme do génie qui fut le plus éloifuent de vos instituteurs dans l'art sublime do policer les peuples et justifiez cette autre prédiction do ce grand hommj, non moins infaillible que la première :

« Quand vous verrez la vérité, écrivait-il à un jeune ami, 1

il ne sera pas pour cola temps de la dire : il faul attendre les révolutions qui lui seront favorables ; c'est alors que le nom de mon ami, dont il faut maintenant se cacher, honorera ceux qui l'ont porté et qui rempliront les devoirs qu'il leur impose.» La jalousie dos talents supérieurs se vengea toujours sur le caractère. Pouvait-elle épargner un écrivain dont le nom remplissait l'Europe ? J'ai visité dans un recueillement religieux la vallée solitaire où le grand homme passa los dorniëres an- :

nées do sa vie ; j'ai domouré plusieurs jours au milieu des agri- ' culteurs paisibles qu'il voyait souvent dans tout l'abandon de l'amitié ; il était bie/i triste, me disaioat-ils, niMS il était bien boni... J'ai cherché la vérité dans la bouche dos hommes qui sont restés près do la nature.

Nous n'avons pas oublié, ciloyeus, que c'est un examen et non un pauégyriquo que vous nous avez chargé do vous présenter. Nous n'avons pas oublié que Rousseau a accusé les sciences d'une partie des maux qui ont affligé l'espèce humaine. Un écrivain, di sait-on, qui appuie do semblables paradoxes, a-Uil donc tant de droits à là reconnaissance des nations libres ? Ingrats, vous n'ignorez pas quelle en fut la cause ! L'abus que vous en avez trop souvent fait a été si funeste aux hommes que, dans l'aliénation de sa douleur, il aurait voulu les replonger dans l'ignorance et dans l'état de sauvages. Respectez cet heureux délire ; il n'appartient qu'à l'ami de l'humanité d'en éprouver de s^^mblables.

Jean-rJacques s'est élevé contre les scieuces ; mais ses ouvrages prouvent combien il s'en est occupé. Non, elles ne sont } pas contraires au bonheur des peuples ; ce sont elles qui re- ~' l^ent Uhomme dans le malheur; elles consolèrent Boèce dans les fers;. elles purifient les âm^s de leurs sécateurs fidèles ; ^:^ que d'hommes parmi vous leur doivent et leurs plaisirs et leurs j vertus l Ce sont elles qui répandent des lumières terribles sur •' les violateurs des principes. JLi'homme qui sait penser ne sau- ' rait être esclave 1 i Votre Comité a .délibéré sur le caractère qu'on pouvait, don- - j ner à cette pompe solennelle : ILa p^çiaé qu'elle devait retracer i

les différents titres de J.-J. Rousseau à Tadmiration et à la reconnaissance publique.

La musique qu'il cultiva et qu'il rendit pour ainsi dire à son innocence primilive ; la botanique dont il fit une douce et consolante étude ; les arts mécaniques qu'il fit respecter ; les droits de l'homme qu'il réclama, le premier; les mères et les enfants qu'il reporta en quelque sorte entre les bras de la na^ turc ; le peuple qu'il contribua à rendre libre, représenté par nos frères de Paris; la république de Genève qui a enfin vengé sa mémoire des outrages des aristocrates genevois, représentée par l'envoyé de cette République et par les patriotes de Genève établis à Paris ; les habitants d'Ermenonville qui ont possédé longtemps ses dépouilles mortelles ; des citoyens do la commune de Groslay et do celle de Montmorency, qui ont vu naître parmi eux ses plus beaux ouvrages et qui lui ont, les premiers, élevé un monument champêtre ; enfin, la Convention nationale.

Mais il Qousa semblé que le monument consacré à J.-J. Rousseau, à l'ami de la campagne et de la nature, ne devait être que provisoirement placé dans le temple même des grands hommes. Si le vœu des amis des arts est rempli, ce temple ne restera point isolé au milieu de l'immense emplacement qui l'environne ; on a proposé depuis longtemps de l'entourer d'une vaste plantation d'arbres dont l'ombre silencieuse ajouterait au sentiment religieux qu'inspire ce monument funéraire. Il serait facile de ménager dans ce bois auguste une enceinte de peupliers au milieu de laquelle serait définitivement placé le monument élevé à l'auteur à.' Emile, Depuis sa mort il semble que l'idée de cet arbre mélancolique est devenue en quelque sorte inséparable de celle de son tombeau, et ce spectacle attendrissant rappellerait à jamais aux âmes sensibles le souvenir des bocages d'Ermenonville.

Voici le plan de la fête :

^ Le cortège sera composé :

1® D*un groupe d'artistes musiciens, exécutant des airs du Demn du village et autres airs de la composition de J.-J. Rousseau.

2» D'un groupe de botanistes avec des faisceaux de plantes.

Inscription :

L'étude de la nature le consolait des injastices des hommes.

3« D'un groupe d'artistes de toute, espèce avec les instruments ée leur métier. ^

80 ULKàNAL

Inscription :

Il réhibilitt les trU uUles.

4^ D*un groupe de députés des sections de Paris, portant en tôte les tables des droits de Tbomme.

Inscription : ^

Il réclama le premier ces droits imprescriptibles.

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