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CHAPITRE VI

MÉSl.NTliLLIGENCE ENTRE BUSSY ET LALLY.

Mécontentement à Pondicliéiy, -- Le Père Lavaur. — Les billets de caisse. — Lally décidé à contracter des alliances, mais comme expédient. — Les Anglais envahissent les Circars. — Siège de Mazulipatam. — La pression de l'opinion force Lally à demander conseil à Bussy. — Le mémoire de ce dernier. — Les hésitations de Lally. — Bussy et Moracin nommés tour à tour chefs de l'expédition de ALnzulipatam. — Mécontentement de Bussy. — La correspcjudance entre les deux rivaux. — Le Père Lavaur les excite l'un contre l'autre.

La discorde et le mécontentement régnaient en maîtres dans Pondicliéry. L'opinion se montrait à la fois exaspérée de la levée du siège de Madras, joyeuse de l'écliec d'un général détesté. On ne lui pardonnait pas le mépris qu'il avait si souvent manifesté pour le conseil. On ne lui pardonnait pas d'avoir appelé Pondicliéry une Sodome. Tout le monde connaissait, lisait, commentait les lettres du général au R. P. Lavaur, ces lettres intimes où il épanchait son désespoir. Le P. Lavaur les avait colportées partout, annonçant l'impossibilité de la prise de Madras, le zèle impuissant, l'indignation vaine du commandant en chef. Et, dans ces pages, le nom de bien des gens se trouvait à côté d'un blâme ! c'étaient de nouveaux ennemis pour

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Lally , et leur inimitié croissait avec la publicité des écrits qui l'avaient fait naître.

Naturellement, ils étaient les plus ardents à travestir les intentions et les sentiments de Tliomme qu'ils haïssaient. On disait tantôt qu'il n'avait jamais voulu prendre Madras, que sa douleur était une feinte; tantôt on tournait en ridicule l'expression de son chagrin et on le représentait comme inapte à tout, sauf à pleurer. Rien ne troublait ce débordement de haine, car, depuis la levée du siège de Madras, le général ne semblait plus redoutable. On avait des velléités de le traiter comme le lion malade, mais sans se départir encore d'une certaine prudence. Et c'était le moment où Lally avait plus que jamais besoin de prestige ; d'abord pour concilier les deux partis qui divisaient le conseil et les troupes de l'Inde, acharnés l'un contre l'autre pour des privilèges de corps, de compagnie; puis pour régler l'affaire des billets de caisse, créés depuis un an, alin de remédier à la pénurie du numéraire, spécialement destinés à la solde des troupes, mais perdant trente à quarante pour cent.

Ces billets donnaient lieu à un agiotage effréné, à des malversations éhontées. Les soldats n'en voulaient plus, et ils étaient forcés de les prendre pour leur valeur entière; on les leur rachetait au-dessous du taux, et on les faisait rembourser au trésor au prix d'émission. Lally se plaignait; on répondait froidement que c'était une monnaie de commerce. Lally s'emportait, — il ne faisait plus que cela, — menaçait; on disait que c'était un homme cruel. Pourtant il se contentait de crier, sans sévir. C'est la raison de

son impuissance et des haines soulevées contre lui.

Lally avait cependant emporté du siège de Madras un enseignement. Les secours que les Anglais avaient su tirer de leurs alliés indigènes l'avaient éclairé; il comprenait maintenant la nécessité de s'appuyer, pour vivre, sur les puissances du pays ; mais, à ses yeux, cela n'entraînait pas l'adoption du système politique prôné parBussy; ce n'était qu'un expédient de guerre. Protéger le soubab du Dékan, Salabet-Singue, pour dominer les peuples vassaux de ce potentat noir, c'était toujours pour Lally le comble de la démence. Il détestait trop Bussy, il le méprisait trop pour verser dans les projets de celui-ci. Son but, c'était simplement de lever quelques corps auxiliaires de cavalerie pour les opposer aux batteurs d'estrade des Anglais; mais, pour cette entreprise, il avait besoin d'un diplomate habitué à traiter avec les indigènes, rompu à leurs mœurs et à leurs ruses, respecté d'eux. Il n'avait pas le choix; il fallait bien employer Bussy. Il le chargea donc, le 10 mars 1759, de négocier avec les Mahraltes pour un secours de deux mille cavaliers.

Bussy n'était point favorable à ce projet. Il croyait dangereux « d'appeler à notre aide ces cavaliers qui ne savent que piller, véritables brigands, qui ne pouvaient qu'augmenter nos besoins! » . Il eût préféi'é demander l'appui des Maures, c'est-à-dire les musulmans du Dékan, « qui eussent volé à notre secours, si on les avait appelés " " . II s'expliquait là-dessus avec Lally; il

' Mémoire pour Bu?sy.

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lui disait que la négociation serait longue, difficile, que les Malirattes n'avaient aucune foi; qu'ils mettraient leur concours à un haut prix; qu'ils étaient très-capables de signer le traité, de prendre l'argent et les présents, et de ne pas venir ou de passer aux Anglais; mais Lally ne voulut rien entendre. Force fut à Bussy de partir. Il s'en alla un peu dépité, persuadé qu'on l'éloignait parce qu'on craignait de le voir s'opposer à la ratification de la nomination de Rajah Saïb à la nababie d'Arcate. Il réussit pourtant à conclure le traité avec les Mahrattes; mais il advint ce qu'il avait prédit : ces bandits prirent les présents, et il n'arriva pas un seul cavalier au camp français, à la grande colère de Lally, qui accusa le négociateur d'avoir tout fait manquer. Chose étrange! c'est au moment même où Lally se promettait de ne plus jamais employer Bussy, qu'il était contraint, sous la pression des circonstances et de l'opinion surexcitée, de se rapprocher du conquérant du Dékan et de le consulter.

Un nouveau danger, d'une gravité cruelle, menaçait notre empire de l'Inde. Les Anglais avaient envahi les Circars, ces provinces du Nord acquises parla politique de Bussy, et avaient mis le siège devant Mazulipatam. A cette nouvelle, ce ne fut qu'un cri dans Pondichéry pour sommer le général en chef d'avoir à s'inspirer des conseils de Bussy, que le conseil, par une délibération en forme, indiquait au représentant du Roi comme le serviteur de la Compagnie le « plus propre à le tirer d'affaire » . Lally cédait « au torrent » .

Bussy dressait un mémoire en forme de lettre : "Pour obéir à vos ordres, Monsieur, écrivait-il, je jette

sur le papier mes idées sur les deux partis que vous pouvez prendre par rap})ort à moi. J'y joins, avec la liberté quevousm'avez permise, mes demandes, que je vous prie de rapporter au bien public autant pour le moins qu'au mien, là où ces deux intérêts se présenteront ensemble '.

« PLe parti d'aller dans le Nord (c'est-à-dire de marcber au secours de Mazulipatam) me paraît le plus pressant; celui de m'emplover auprès de vous, Monsieur, dans lepaysd'Arcate% me paraîtrait, à moi, d'une utilité plus étendue. Je ne vous cache pas la satisfaction que j'aurais de n'avoir que des ordres partis immédiatement de vous à exécuter. La répugnance que je sens à me renga(}er dans les voyages et les labvrinthes du Nord avec les incommodités que j'y ai gagnées, et le désir que j'ai de me tenir à portée de repasser en Europe me poussent à rester près de vous.

« 2° Lequel des deux partis que vous preniez, Monsieur, je vous demande votre parole pour sauvegarde que vous m'honorerez d'une confiance absolue et constante, et que je n'aurai à craindre ni soupçons, ni manœuvres qui me la fassent perdre. Je vous promets de mon côté de ne l'employer qu'au bien des affaires, auquel elle me semble nécessaire. Vous pouvez voir mieux que moi, Monsieur, combien les variations sont contraires à ce dernier.

« 3" Si vous m'employez dans le pays d'Arcate, j'ose vous demander, Monsieur, d'y être comme votre Divan

' Mémoire pour Bussy et Archives de la marine. - Cette mission dans le pays d'Arcate avait pour olijet de faire contribuer les Paléagars.

(c'est-à-dire rien qu'un mandataire, un intendant), par lequel passeront toutes les affaires, négociations, propositions qui doivent aller jusqu'à vous. Le décorum de votre place n'en sera que mieux gardé, et le succès de tout ce que je viens de dire plus assuré. Sans cela, les agents différents sont souvent opposés, sans le savoir, quand même ils auraient toujours bonne intention, et l'on gâte la besogne à l'envi l'un de l'autre.

« 4" Si vous jugez plus à propos de m'envoyer dans le Nord (c'est-à-dire au secours de Mazulipatam), je vous demande, Monsieur, le commandement général de ce que nous possédons actuellement, comme de ce dont nous pourrons recouvrer la possession, et d'y dépendre de vous uniquement, immédiatement, en quelque endroit que ce puisse être, soit à JNIazulipatam, soit en campagne, suivant l'exigence des affaires, sans rien perdre de l'autorité que vous aurez bien voulu me communiquer. Que la carte blancbe, pour les opérations, telle que je l'ai eue jusqu'ici, et que je vous prie de me continuer, ne me rende pas responsable des événements. Si tout ce que je viens de dire présente une face propre à flatter mon ambition, ayez la bonté, Monsieur, de ne le regarder que du côté du bien des affaires, qui ne s'y trouve pas moins manifestement, vu les inconvénients des ordres qui ne peuvent être que lents à venir et qui risquent de trouver en arrivant la face des affaires tout autre qu'elle n'était quand on les a demandés.

« Vous pouvez, Monsieur, modifier l'article qui concerne le commandement absolu dans Mazulipatam en ne l'accordant que pour le temps de la guerre. Voilà

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de quoi satisfaire Messieurs du Conseil. Vous pouvez également tranquilliser M. Moracin (l'ancien gouverneur de Mazulipatam) en le laissant ici jusqu'au temps où vous jugerez convenable de me rappeler après avoir rendu la tranquillité au pays, si j'ai le bonheur d'y réussir. Pour parvenir à ceci, il me serait très-utile d'avoir avec moi M. Law, déjà connu dans le Nord sur un pied à faciliter plus qu'on ne scauroit penser ici le succès des expéditions où je ne pourrais me porter, ou à me seconder mieux que tout autre dans celles que je ferai par moi-même... Il ne me reste, Monsieur, qu'à vous demander des instructions précises par rapport à Salabet-Singue et les principes sur lesquels je dois me conduire dans le cas où il soUiciteroit notre réunion, soit par instances, soit par menaces; dans celui où nous aurions à craindre ses menées et ses ordres auprès des Paléagars du pays, et enfin dans celui où il prendroit le parti de nous joindre sans y avoir été invité. Pourrois-je, à toute extrémité, lui faire passer un détachement de cent hommes aux fins de l'empêcher de venir lui-même et de constater la continuation de notre alliance avec lui?

(1 Je finis, Monsieur, en prenant la liberté de vous représenter la nécessité de prendre sans délai le parti que vous jugerez le plus convenable, et en m'offrantde nouveau pour suivre exactement vos ordres et vos intentions. Chaque quart d'heure est précieux, notamment pour l'entreprise du Nord. Vos ordres pour ce pays-là, afin que je parte tout d'abord avec M. Law, ou vos ordres pour aller vous attendre à Arcate, où je suppose que vous pourrez vous rendre vous-même

ne LALLY-TOLLENDAL.

sans grand délai. Je suis prêt à recevoir tels mouvements que vous voudrez me donner et me voue à n'en point recevoir d'autres jusqu'à la fin de votre mission. «

Ainsi le duel entre la politique de Dupleix et celle de Godelieu et des directeurs recommençait. Les derniers éve'nements, le siège de Mazulipatam, semblaient imposer un retour immédiat au système de l'alliance et du protectorat mis en pratique par Dupleix et Bussy. Pour les esprits larges et sincères, c'était le seul moyen de reprendre le terrain perdu. Tous encourageaient Bussv ; mais celui-ci, en préconisant ses idées, ne se faisait pas d'illusions.

Il connaissait Lally, il redoutait ce caractère ombrageux, si porté à la défiance, si obstiné dans son entêtement, et ne le jugeait pas suffisamment converti. Voilà pourquoi il s'entourait de précautions minutieuses, voilà pourquoi il posait si solennellement la question de confiance, et la liberté entière de manœuvres. Lally pourtant paraissait très-résolu. Il déclara devant le conseil que Bussy irait dans le Nord au secours de Mazulipatam, et donna tous les ordres nécessaires. Puis, le lendemain, il dit à Bussy qu'il lui adjoindrait Moracin. Bussy se récria, dit que Moracin ne seroit pas flatté de cet arrangement, car il avait toujours commandé en chef dans ce pavs, et y revenir en second ne pouvait que lui être pénible; que ce serait la source d'une foule de jalousies et d'embarras, dont il connaissait si bien le danger qu'il en avait presque fait un cas sine quà non dans son mémoire, et il cita la phrase : « Vous pouvez tranquilliser Moracin en le laissant ici jusqu'au temps

OÙ VOUS jugerez convenable de me rappeler, après avoir rendu la tranquillité au pays. »

Lally, après un moment de silence, répliqua que dans ces conditions il serait préférable de modifier le premier projet, et, visant à son tour une phrase du mé moire pour ïîussv, il dit à celui-ci : « Il faudra donc vous envoyer à Arcate, mission qui, quoique moins pressante selon vous, vous semble pourtant plus utile '. » Bussy accepta ce nouvel arrangement; mais le général en chef changea encore d'avis. Moracin, au moment de s'embarquer, reçut Tordre de rester, Bussv Tordre de partir pour Mazulipatam. Le départ de ce dernier, arrêté, révoqué, différé de jour en jour par un flux et reflux d'incertitudes continuelles, fut enfin fixé au 12 avril.

Bussy commençait à reprendre confiance. Quelle fut sa surprise en apprenant, le 1 1 au soir, que tout était encore changé une fois, et que c'était Moracin qui partait en ses lieu et place! Quelle était donc la raison de cette brusque conversion ^ ? Une question d'avance d'argent à la caisse militaire.

Lally, en effet, avait exigé de Bussy, et non sans aigreur, que celui-ci garantit un emprunt de 240,000 livres, qu'on contractait avec des banquiers du pays. Bussv avait accepté, mais avec la réserve formelle que les membres du conseil s'engageraient solidairement pour les mêmes sommes pour lesquelles il s'engageait lui-même, en donnant comme raison que la garantie

' Mémoire pour Bussy.

5 Lettre à Lally, 2 avril 1759; Mémoire pour Bussy, Paris, 1766; et Archives de la marine.

envers les préteurs n'en serait que plus sérieuse, et le remboursement par la Compagnie plus facile. La raison de sa répugnance à endosser seul les traites, c'est qu'il avait sous les yeux l'exemple de Dupleix aux abois, se débattant depuis six ans bientôt contre la mauvaise foi de la Compagnie, ne pouvant se faire restituer un liard des ]3 millions de livres qu'il avait avancés pour le salut de nos établissements de l'Inde. Bussy ne voulait point être dupe.

Il avait fini cependant par obtenir les sûretés qu'il désirait, lorsque, le 9 avril, il réclama, pour la solde des troupes qu'il emmenait avec lui, -iO,000 livres à prélever sur l'emprunt garanti par lui. Lally refusa, allégua que les 240,000 livres lui étaient absolument nécessaires, qu'il n'en pouvait détourner un sou, 'et qu'il fallait que Bussy s'arrangeât à son tour. Bussy se cabrait. Lally le raillait. Avec son exubérance ordinaire, il parlait indiscrètement devant des gens qui dénaturaient ses propos en les rapportant à Bussy. Le résultat, c'est que les rapports s'envenimaient entre les deux rivaux.

Bussy , la proie du découragement et du dégoût, n'a plus qu'un désir, ne rien faire, quitter le service, retourner en Europe. Sa santé était ébranlée; mais, certes, cbez lui l'énergie eût triomphé de la maladie, si le dépit n'avait pas été si vif. Il reste persuadé que Lally est plein d'arrière-pensées, qu'il est de plus en plus partisan du système de Godelieu, et que, loin de se prêtera une application même timidede la politique d'alliance avec le soubab du Dékan, il est prêt à faire avortertoute combinaison de ce genre. Il ne réagit donc

pas contre ses indispositions et se déclare trop souffrant pour marcher.

Lally réplique par un ordre écrit enjoignant au malade d'avoir à se transporter à Arcate et par une lettre aigre de ton ' : « Voulez-vous m'en croire, Monsieur de Bussy, vous vous rendrez d'abord ici. Vous n'êtes pas fait pour rester bourgeois à Pondichérv. Laissez là cette séquellede gens que l'intérêt personnel guide. Je vous ai, je crois, donné assez de preuves d'une façon de penser tout opposée. Le conseil de Pondichérv, par délibération, vous a demandé à Arcate. Des juges aussi éclairés ne peuvent se tromper, et leur décision autorise l'ordre que M. de Leyrit vous communiquera de ma part. Je vous donne ma parole d'avance que tout ce que vous avez pu dire, fait ou écrit contre moi n'altère en aucune façon mes sentiments à votre égard. Si la chose publique en souffre, je récriminerai à mon corps défendant; si la besogne va son train, j'oublierai les entraves qu'on y a mises. En un mot, croyez-moi, venez me joindre et vous serez plus que content de moi. Ne vous dites pus à vousmême que je ne peux me passer de vous; vous ne pouvez pas deviner ce que je veux faire si je ne vous le dis. Il n'est pas si dangereux de s'ouvrir à moi que vous l'annoncez. Consultez le Père Lavaur, et vous finirez ensemble par conclure qu'il ne tient qu'à vous que je sois votre serviteur. »

Bussy, profondément froissé par les railleries dissimulées sous les protestations, estimant que l'ordre et

' Lettre ilii 17 avril 1759, Arcliives de la marine.

la lettre constituaient le plus impertinent des procédés, s'écria que Lally ne lui pardonnait pas d'avoir demandé la garantie des conseillers dans l'affaire de l'emprunt; mais qu'il n'était pas assez riche pour répondre à un tel honneur, et tout de suite il ré})ondait au général : « M. de Leyrit m'a fait bignifier l'ordre que vous lui avez adressé pour moi. Je ne puis y répondre qu'en vous envoyant ci-joint le certificat de mon médecin (ce certificat constatait l'état maladif de Bussy), puisque vous me réduisez, Monsieur, à ces formalités.

«Je souhaite de tout mon cœur que vous me rendiez la justice de croire que ce n'est point l'effet d'une mauvaise volonté que vous me supposez... Que dois-je augurer d'un ordre lâché dès votre arrivée à l'armée, après être })arti d'ici en me laissant hors d'état de vous y suivre? Voudriez-vous me trouver dans un cas de désobéissance? Ce n'en est pas une, monsieur, je pense que de surseoir à un ordre qu'on ne peut d'abord exécuter, surtout quand on avertit son supérieur de l'impossibilité où l'on se trouve?»

Bussy adressait, le 2 i avril 1759, une nouvelle missive à son général : « 11 y a, écrivait-il, quatre ou cinq jours que j'eus l'honneur de vous répondre en peu de mots, conformément à l'état où je me trouvais, en me réservant de satisfaire plus amplement, dès que je le pourrais, à quelques articles de la lettre dont vous avez bien voulu m'honorer. Je serais fâché que mon silence parût un aveu de ce que vous y supposez à mon désavantage...

« Je commence, Monsieur, par vous prier de croire que je n'ai pris conseil que de ma santé pour demeurer

à Pondichëry. Je n'ai pas cru devoir consulter là-dessus le P. Lavaur lui-même, qnoiqueje fasse de ses conseils tout le cas que vous pouvez souhaiter. Mon état ne demandait que des remodes et du repos. Vous n'avez pas pensé de même, puisque, dès votre arrivée à l'armée, vous avez envoyé à M. de Leyrit un ordre pour me faire joindre. Je n'aurais pas moins respecté cet ordre s'il m'étoit venu directement. La précaution d'en constater l'existence vous auroit-elle paru nécessaire? Je ne saurois le croire. En (ont cas, je vais tâcher de me réhahiliter dans votre esprit en vous donnant de nouvelles preuves de ma droiture et de ma honne foi, dans la manière dont je vais vous découvrir mes sentiments et décharfjer mon cœur avec vous...

« Dans votre lettre, qui dit heaucoup en peu de mots, vous tâchez. Monsieur, de réaliser l'idée d'un prétendu complot fait par le conseil pour me faire commander dans le pays d'Arcate, et dans lequel vous m'avez fait l'honneur de me donner part. J'ai eu celui de vous assurer, et je vous le répète encore, que lorsque ces messieurs vous ont prié de m'employer, ils l'ont fait et sans mon aveu et à mon insu. Vous avez pourtant regardé la chose comme le fruit de trames et de brigues dont j'étois l'auteur, et comme un crime dont j'étois coupable envers l'autorité légitime. Pour vous convaincre donc. Monsieur, d'une manière qui ne laisse aucun doute sur mes vrais sentiments, et me justifier, soit auprès de vous, soit auprès de mes anciens, trouvez bon que je joigne une déclaration bien expresse que je ne puis ni ne veux profiter de la déférence que vous témoignez avoir, en m'offrant ce commandement, sur

les lumières et rinfaillibilité de Messieurs du conseil; je laisse à ces messieurs le soin de vous témoigner leur reconnaissance pour cette déférence et pour ces éloges.

«Vous voulez bien m'assurer, Monsieur, que vos sentiments ne sont point altérés par tout ce que j'ai fait, dit ou écrit contre vous. Qui ne croiroit là-dessus que je sois coupable de ces trois chefs d'imputation? J'ose pourtant assurer de mon côté que je ne vois, ni ne connois le moins du monde la matière du sacrifice que vous prétendez faire en ce genre. Je ne me suis jamais écarté, dans mes paroles, du respect que je vous dois, non pas même en entendant réciter les discours pleins de défiance et de prévention que vous avez en différentes occasions tenus sur mon compte, ou après avoir moimême reçu immédiatement des marques de ce même sentiment. J'ai fait ce qui a été en mon pouvoir pour marquer mon zèle, soit pour vous, soit pour le bien des affaires, et j'en eusse fait davantage si vous l'aviez permis. Je vous ai offert de vous moiîtrer les lettres que j'ai écrites en Europe. Je ne sache pas que vous me soupçonniez d'avoir écrit autre chose. Permettezmoi donc de vous demander où existent les trois griefs en question?...

« Le vuide que je puis laisser vous paroitra bien peu de chose après le peu de cas que vous avez paru faire de ma bonne volonté actuelle (cette phrase était une allusion à un propos plusieurs fois tenu par Lally, qui avait coutume de dire que s'il envoyait son valet de chambre dans le Nord, revêtu de son autorité, il en feroit autant que Bussy) et de mes services passés; tout me l'a annoncé et vous me l'avez dit... Je m'at-

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tends bien, Monsieur, à vous entendre dire qu'avec le commandement vous avez prétendu me remettre vos ressources; que je vous ai fait espe'rer de rarj^ent des Paléagars; que c'est le temps de tirer parli des connaissances que j'ai du pays, et de remplir l'idée que le conseil a de moi ; mais daignez faire attention que la nouvelle face des affaires change l)ien les dispositions des Paléagars, qui, au reste, viennent d'être saignés par les Mahrattes...

« Avant de finir cette lettre déjà bien longue, parce que je n'ai pas votre talent de dire beaucoup en peu de mots, je crois devoir vous prévenir de ce qui est venu de votre armée ici, et sans doute pour y retourner enrichi de quelque nouvelle broderie. On raconte donc, dans les cercles de Pondichéry, qu'étant arrivé à l'armée, vous y avez témoigné une satisfaction qui alloit jusqu'à la joie de ce que vous m'aviez mortifié dans l'endroitle plus sensible, en rompant mon voyage de Mazulipatam, après ni'avQir tenu le bec dans l'eau, c'est l'expression que l'on vous prête, de m'y avoir tenu un bon nombre de jours et de ce que vous m'avez fait perdre des millions.

« Cette dernière circonstance suffiroit pour me rendre le rapport suspect. Quel plaisir pourriez-vous trouver à faire perdre d'aussi grosses sommes à un fidèle sujet de Sa Majesté pour les laisser entre les mains de quelques Maures ou de quelques Indiens, quand même vous seriez aussi indisposé contre moi qu'on le prétend? Car on ajoute que vous avez vous-même ajouté, que je n'étais pas encore au bout, et que vous me prépariez bien d'autres tours. Je fais aussi peu de cas que je le dois de ces propos. Quelque désa.';rément que mes

supérieurs m'aient jamais donnés, je suis toujours persuadé que, dans leurs décisions, ils ne se règlent que sur le bien du service du Roi. Au reste, on ne viendra pas à bout de me persuader que la source de vos bontés est tarie pour moi. J'y compte tellement, que j'en attends le service le plus essentiel; c'est, Monsieur, la même grâce que vous avez accordée et à plusieurs qui n'y ont pas, à beaucoup près, le même droit du coté des services rendus dans l'Inde. Je vous demande donc, Monsieur, et avec toutes les instances possibles, la permission de repasser en Europe au mois d'octobre... Cette seule faveur peut mettre fin à bien des politiques et des ombrages... »

Cette lettre, où Bussy exposait si fièrement ses griefs et sa volonté de se retirer plutôt que de se soumettre à une politique dont il se défiait, ne détermina pas cbez Lallv l'acte de représailles auxquelles son caractère violent semblait devoir le porter. C'est qu'il savait parfois se modérer, quand son intérêt était en jeu. Or, et plus que jamais, il sentait la nécessité de se servir de Bussy pour mettre surtout sa respon-abilité à l'abri, et aussi pour i-eprendre dans les Circars l'influence perdue. La situation y était en effet très-grave.

Les Anglais avaient réussi à s'emparer de Mazulipatam et à conquérir les Circars, ces provinces du Nord que les exploits de Bussy avaient données à la Compagnie au temps de Dupleix,

Le rajali de Visanapour, qui s'était révolté contre les Français et ne pouvait tenir contre nos troupes, envoya des ambassadeurs à Clive, alors à Calcutta, pour demander le secours d'une armée anglaise. Clive, déjà maître

du Bengale, pesa toutes les conséquences d'une telle intervention avec ce sang-froid, cette justesse de raisonnement qui le rendaient si redoutable, et n'hésita pas à la tenter, quoique l'entreprise parût difficile, car le marquis de Gonflans opérait dans les Gircars avec une armée de cinq cents Français, six mille cipayes, cinq cents cavaliers et de l'artillerie. Clive, qui n'obéissait pas aux principes d'une politique absurde et qui ne craignait pas de se mettre sur les bras « le fardeau de nouvelles conquêtes » , comprit que Mazulipatam dans ses mains, c'était Salabet-Singue à sa merci, l'Jnde sous sa domination, la France sans allié, les troupes de Fally sans pain. Du jour où il tiendrait Salabet-Singue en son pouvoir, du jour où il se servirait de ce prince comme d'un interprète pour dicter ses volontés aux féodaux du Dékan et du Carnate, pas un sabre indien ne se lèverait pour défendre Pondichéry. Ainsi, il retournait l'œuvre de Dupleix et de Ijussy contre la France.

11 envoya donc le colonel Forde, avec un corps de cinq cents Anglais, deux mille cipayes, six pièces de campagne, six de siège, pour agir dans les Circars.

Forde, débarqué le 20 octobre 1758 à Vi/igapatnam, fit sa jonction avec les troupes du rajah de Visanapour et s'avança rapidement vers l'armée de Gonflans, campée à Peddipore, à environ quarante milles de Rajamandry, forteresse au pouvoir des Français. Le G novembre, le colonel Forde prit le contact avec les Français et s'empara d'une éminence qui était à environ trois milles de leur camp, assis sur une forte position. Il ne jugea point à propos de l'attaquer et chercha à attirer son ennemi en rase campagne. Gomme les

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Français restaient immobiles, il résolut de les tourner et de s'établir entre eux et Rajamandrv. Il réussit à opérer cette manœuvre, en dépit d'une panique des troupes indiennes.

Le marquis de Conflans donna Tordre de marcber à Fenneml.

Au centre de sa ligne était le bataillon européen, avec treize pièces d'artillerie sur chacune des ailes, trois à quatre mille cipayes et six pièces de gros calibre. La cavalerie formait la réserve. L'armée anglaise était rangée dans un ordre semblable; mais un champ de maïs ', dont les épis s'élèvent, comme on sait, à une grande hauteur, cachait aux yeux des Français le bataillon anglais qui se trouvait derrière. Ils ne voyaient que les cipayes distribués sur les ailes.

Conflans, dont la ligne avait plus d'étendue que celle de l'ennemi, avance pour l'envelopper. Dans ce mouvement, le bataillon français du centre aperçoit dans l'aile gauche ennemie des troupes habillées de rouge. Il les prend pour le corps anglais, ouvre sur elles un feu violent de mousqueterie. Ces soldats, c'étaient les cipayes, qu'on avait vêtus d'habits écarlate. Ils ripostent faiblement et s'enfuient à la vue des Français, qui s'ébranlent pour charger à la baïonnette. Ceux-ci, dont l'erreur persiste, rompent leurs rangs, et, en désordre, se précipitent à la poursuite des fuyards. Ils dépassent le champ de maïs et aperçoivent tout à coup, comme sortant de terre, le bataillon anglais qui a fait une conversion et les couvre de ses feux. On ne peut rallier les

' Histoire de la conrjuèle de l'Inde^ par lî.vRCiior dk Pkmioex.

Français, ainsi pris en flanc, que sous la protection des canons reste's en arrière. Une nouvelle lutte s'engage; mais les cipayes de l'aile gauche et de l'aile droite prennent la fuite. On va être entoure's; force est de battre en retraite et d'abandonner le camp, presque toute l'artillerie, les munitions et de gros ap[)rovisionnements, pour se réfugier en hâte sous les murs du fort de Mazulipatam.

Cette forteresse, située à une portée de canon de la ville proprement dite, est bâtie dans une île formée d'un côté par la mer, de l'autre par de larges fossés creusés de main d'homme. La citadelle, et c'est là ce qui fait sa faiblesse, manque d'eau, n'a ni puits, ni source. La ville est grande, riche et commerçante; une bonne enceinte bastionnée l'entourait.

Le 7 mars 1759, jour de la levée du siège de Madras, on signala l'approche des Anglais. Conflans, pour abreuver ses troupes, avait pris position à environ deux milles de la place, dans un village arrosé par une source abondante. 11 abandonna pourtant son camp et rentra dans le fort.

Le colonel Forde résolut d'attaquer la place, et fit élever trois batteries sur des tertres de sable qui dominaient légèrement les remparts.

Conflans, en apprenant que Salabet-Singue, qui s'avançait à son secours à la tète de vingt mille hommes, setrouvaitdéjà surles rives de la Chichena, reprit toute son énergie, résolut de défendre la place jusqu'à la dernière extrémité, et, pour augmenter les embarras des Anglais, que ses espions lui représentaient comme peu fournis en vivres et manquant absolument d'argent.

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il fit sortir de la place un corps européen d'un effectif assez fort avec ordre de battre le pays, de rassembler le plus de roupies possible, d'arrêter les convois de l'ennemi, et d'opérer la jonction avec Salabet-Singue quand l'armée du soubab serait assez proche.

Forde, malgré une sédition de ses troupes, qui réclamaient l'arriéré de leur solde, poussait activement les travaux du siège et les approches. Il bombardait vigoureusement la ville, et brûlait un grand nombre de maisons. Il avait concentré le feu de ses batteries sur deux bastions qu'il criblait de projectiles; il réussit à plusieurs reprises à y pratiquer des brèches; mais les assiégés les réparaient aussitôt. Le 6 avril la brèche se trouvant faite de nouveau à deux bastions, il espéra pouvoir donner l'assaut le lendemain. Mais, malgré le feu continuel que l'artillerie anglaise fit toute la nuit, Forde, au matin, vit avec désespoir le rempart réédifié encore une fois. Il n'avait plus que pour deux jours de munitions ', ayant consommé plus de quatre cents barils de poudre et des boulets et des bombes à proportion. Il s'était juré de tout tenter pour s'emparer de Mazulipatam; il résolut de donner l'escalade le soir même.

Il forma ses troupes en trois corps, dont deux, composés de contingents indigènes, furent chargés de fausses démonstrations, tandis que le troisième opérerait l'attaque réelle. Les cipayes ouvrirent le feu à minuit, pendant que le bataillon anglais destiné à tenter l'assaut suprême, traversait silencieux les marais qui entourent

' Mémoires (le Lawrence.

la ville. Le projet paraissait si hardi aux assaillants eux-mêmes, que presque tous les officiers avaient pris la précaution de hiire leur testament avant de Texe'cuter. Ils descendirent dans le tossé, ayant de la boue jusqu'aux genoux et de Teau jusqu'à la poitrine, et arrivèrent au pied des palissades sans perdre un homme'. Une grêle de coups de mousquet et de coups de canons chargés de grappes de raisin partit alors du rempart. Les Anglais n'en couronnèrent pas moins les brèches et réussirent à entrer dans la ville.

Le marquis de Conflans, averti que les ennemis étaient dans la place, et ne pouvant passer à travers les lignes d'investissement, avait fait demander au colonel Forde quartier pour la garnison. Celui-ci avait froidement répondu que si le marquis ne se rendait pas, les habitants de la ville, les soldats et officiers allaient être passés au fil de Fépée. Pour éviter l'horreur d'un tel massacre, Conflans donna aux troupes l'ordre de mettre bas les armes et de se retirer dans l'arsenal. L'armée et les habitants étaient prisonniers de guerre.

Quelques jours après, le 15 avril, les vaisseaux, qui portaient Moracin et la petite armée française, forte de quatre cents hommes, que Lally avait envoyée au secours de Conflans, jetaient l'ancre dans la rade de Mazulipatam. Moracin, qui ignorait le sort de la place, dépêcha vers minuit une chaloupe avec une lettre pour le marquis de Conflans afin de lui donner avis de son arrivée, et le prévenir qu'il attendait ses ordres. Au jour il reconnut sa méprise. Il n'eut pas le courage de

' Mémoires de Lawrence.

tenter un débarquement, et une attaque qui pouvait peut-être réussir, car une révolte des prisonniers était probable. Il remit à la voile et cingla vers Pondichérv.

Les conséquences de la prise de Mazulipatam ne se firent point attendre. Salabct-Singue, n'espérant plus rien des Français, menacé d être détrôné par son frère Nizam-Ali, obligé de s'appuyer sur des troupes européennes pour résister aux forces d'un prétendant redouté, sollicita l'appui du colonel Forde. Un traité fut donc conclu * entre le soubab et les Anglais. Le soubab s'engageait : 1° à céder en pur don à la Compapagnie anglaise Mazulipatam et les Circars; 2° à obliger tous les Français à son service à repasser la Cliichena dans l'espace de quinze jours; 3" à ne fournir aucun secours aux ennemis des Anglais, et à ne leur accorder aucune protection. De leur côté, les Anglais promettaient de protéger le soubab.,

C'en était fait! Clive avait le droit d'être fier; à force de jugement, de clairvoyance, de volonté, d'énergie, d'habileté à profiter des circonstances, d'esprit de suite, de génie, pour tout dire en un mot, il triomphait. Et quel triomphe que le sien, le fruit de la politique et de l'épée ! Depuis le début de sa carrière, ce héros avait fait bien du mal à notre pays. G était lui qui avait inventé tout un système de lutte contre Dupleix. Sur les champs de bataille où il avait paru, la France l'avait vu ébranler sa foitune. C'était lui qui, lors de la guerre pour la succession de la nababie du Carnate, avait opposé Méhémet-Ali-Kan à Chanda-Saïb. C était

1 Mémoires de Lawrence.

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lui qui, après la prise de Madras par La Bourdonnais, avait sauvé Saint-David, la dernière forteresse de l'Angleterre; c'était lui qui avait eu l'idée de l'investissement de Clieringam, et la {jloire d'avoir réduit une armée française à capituler.

La conquête de Mazulipatam couronnait tous ces exploits; elle les dépassait même, car elle était d'une portée politique immense. C'était le coup mortel donné à l'inlluence française. Notre pays ne perdait pas seulement une armée et une forteresse, il perdait l'Inde. Le Dékan aux mains de l'iVngleterre, c'était le donjon de la citadelle aux mains de l'ennemi. Ainsi Clive retournait contre la France les fortifications élevés avec tant de peine contre l'Angleterre. 11 n'avait plus qu'à contempler les mouvements désordonnés de Lally à l'agonie, et à sourire en se rappelant le mot de son adversaire : « Plus d'Anglais dans la péninsule. »

Cet échec cuisant, aux conséquences si redoutables, dont il recevait la nouvelle presque en même temps que la lettre de Bussy, était pour Lally un sujet d'alarme. Il comprit l'importance de ces provinces du Nord, trop tard, lorsqu'il les vit perdues. Bussy était l'homme désigné pour agir en pareille occurrence. Lui seul pouvait décider Salabet- Singue, le souhab du Dékan, à rompre l'alliance contractée avec les Anglais à marcher contre eux.

Lally comprit la nécessité de se rapprocher de son rival, et comme il n'était point inquiet pour le moment de la tournure que prenaient les opérations militaires dans leCarnate, — les Anglais, hors d'état au fond d'entreprendre une action sérieuse avant l'arrivée encore

éloignée des secours d'Europe, se bornaient à se maintenir à Ghinglepet et à manœuvrer pour nous faire évacuer Vandavachy, — il écrivit à Bussy, le 28 avril 1750, d'Arcate : « ... Je ne me sens pas assez d'esprit pour répondre à votre lettre du 24 ; mais voici ce que j'ai à vous dire du fond du cœur. Il est bien singulier qu'il y ait tant de personnes qui vous rapportent ce que je dis et ce que je ne dis pas de vous, et que je ne puisse pas vous en citer une qui m'ait fait rapport de ce que vous dites de moi. C'est sans doute, me direz-vous, parce que vous ne dites rien et que je dis beaucoup, et moi, je vous répondrai ingénument que c'est parce que je n écoute rien et que vous écoutez beaucoup, » Et, passant à des sujets « plus intéressants que celui d'une amitié qu'il avait offerte et que l'autre avait eu ses raisons de refuser » , il ajoutait : « Je reçois l'avis par une lettre de M. de la Périgne et une d'Aïder-Singue que votre présence seule auprès de 8alabet-Singue, qui vous attend à Ibrahim-Patam, peut réparer dans un instant la perte de Mazulipatam, que les Anglais offrent à Salabet-Singue, en le menaçant de prendre le parti de Nizam-Ali, s'il refuse.

« M. de la Périgne me mande qu'il a deux cent cinquante blancs avec Salabet-Singue qui augmentent tous les jours, et Aïder-Singue marque qu il a mille cipaves et que c'est plus qu'il ne m'en faut, et que tout est gagné (pour me servir de ses propres expressions) si vous arrivez vite, au plus vite. J'ai envoyé tout de suite deux des quatre alkaras (courriers) qui me sont arrivés, et j'ai mandé à M. de la Périgne que vous partiez avec un détachement et du canon pour joindre Salabet-Singue...

Mon projet est de vous [donner deux cents hommes d'infanterie, cent de cavalerie et quatre pièces de canon, de mettre le reste de l'armée, mille hommes environ (le chiffre n'était pas exact), dans Arcate, Chetoupet, Vandavachy et de suivre de là le projet que vous me dites avoir formé pour vous-même : c'est-àdire d'abandonner l'Asie, fussé-je sûr de conquérir le ])aradis terrestre. »

Les temps étaient passés où Bussy eût donné sa vie pour retourner dans le Dékan même à ses risques et périls. Il avait trop approfondi le caractère de Lally, les brusques variations de celui-ci, pourne pas demeurer convaincu qu'en assumant la responsabilité d'un plan si brusquement improvisé, si peu étudié, si disproportionné de moyens avec les exigences, il courait à une catastrophe certaine, irrémédiable. Il réfléchissait avant de se décider, et pesait le pour et le contre.

Certes, il avait le droit d'être tenté de retourner dans le Dékan pour y appliquer son système de politique, éprouvé par des années de succès. Mais quelle serait dorénavant sa situation à la cour du soubab? Aurait-il comme autrefois la gloire de nos armes, le prestige du nom français, surtout un grand homme d'État à Pondichéry pour le comprendre, pour le secourir? Non. Au lieu du prestige et de la gloire d'autrefois, la défaite, la honte de la levée du siège de Madras, la honte de la prise de Mazulipatam. Au lieu de l'amitié du grand homme d'État, l'antagonisme probable de son chef direct à Pondichéry. Ce chef, si changeant, si peu sûr, avait lui-même, de ses propres mains, miné le terrain sous les pas de son lieutenant. N'était-ce pas Lally qui

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avait écrit à Salabet-Singue ' : « Vous m'avez mandé à différentes reprises de vous envoyer Bussy, ce qui me surprend fort. Tout dépend de moi et c'est moi qui donne des ordres. Bussy ne peut agir en rien dans aucun endroit que suivant ceux que je lui donnerai...» N'était-ce pas Lally qui venait de nommer Rajali- Saïb nabab d'Arcate sans même consulter Salabet-Singue, le suzerain de la province? Avait-il pensé à ménager l'amour-propre de ce potentat, habitué à l'adulation même d'un rebelle? Loin de prévenir le soubab, il avait, faisant preuve du génie le plus impolitique, entamé ouvertement une correspondance avec l'homme que Salabet-Singue détestait passionnément, Nizam- Ali, un ennemi personnel, un rival au trône, un prétendant dangereux, exécré, — la créature des Anglais! — C'était à cet ol)jet de la haine de Salabet-Singue que Lally avait écrit, — Bussy en tenait les preuves dans la main et les regardait avec fureur' : — « L'éloignement que Bussy vous a toujours montré, qu'il a témoigné pour vos intérêts, m'a jusqu'à présent empêché d'entrer en relation avec vous. Je viens de le déposséder de tout emploi pour vous satisfaire. » C'étaient là, en vérité, de belles lettres de créance pour se présenter à la cour du soubab ! H v ferait belle figure! Quelle attitude garderait-il devant Salabet-Singue lorsque celui-ci lui opposerait les actes et les paroles de Lally? Que répondrait-il au soubab accusant de trahison « le maître des Français? » Nie-

' Archives ilo la marine.

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rait-il les dépêches de celui-ci? Mais ce n'était pas possil)le, leur authenticité était trop claire. En ferait-il bon marché, opposant son influence à lui-même? Se targuerait-il de sa puissance dans les conseils des Français? Mais Lally lui avait enlevé ce dernier moyen, en le représentant au souhab comme un petit officier, comme un subordonné vulgaire, qu'on emploie et qu'on désavoue selon le besoin. Et puis, à la cour du soubab, on connaissait la disgrâce de Bussv.

Quels seraient donc les moyens d'action pour dompter la féodalité du Dékan, qui ne se soumettait que loi^squ'elle sentait le prestige d'une force incontestée? Aucun! Et ce serait dans de telles conditions qu'il partirait avec une poignée d'hommes, sans même avoir la certitude de les nourrir, pendant un voyage de trois cents lieues, à travers des peuplades ennemies, sur le ventre desquelles il faudrait passer. En vérité, c'était courir la plus folle des aventures. L'échec était certain, la responsabilité terrible. Que pourrait-il répondre, lorsqu'il reviendrait vaincu, s'il revenait, à Lally lui criant : « C'est à vos demandes passionnées que j'ai obéi, quand je vous confiai des soldats et la mission de relever notre fortune dans le Nord. Vous m'avez amené à céder malgré moi. Rendez-moi donc mes soldats et notre puissance! " Non, certainement, il ne s'exposerait ni à un tel échec, ni à une telle humiliation. Pour un refus, n'avait-il pas de bonnes raisons à faire valoir? Il était malade, et ses services passés mettaient son honneur à l'abri.

Il prit donc le parti de répondre à Lally que, si sa santé l'eût permis, il eût été tout prêt à se mettre en

route, mais qu'il en était absolument hors d'état. Il crut de son devoir d'adresser au général un mémoire sur le parti à prendre touchant les affaires du Nord. « Vous le trouverez peut-être digne d'influer dans vos décisions. » Rien de plus politique, de plus topique que ces conseils. « Salabet-Singue, disait-il, semble avoir pu nous garantir de ce malheur, — la prise de Mazulipatam par les Anglais, — et ne l'avoir pas voulu. Que dire et attendre d'une pareille situation? (Bussy aurait pu ajouter, mais s'en gardait bien, que l'attitude du soubab, c'était le fruit de son rappel.)

« On conçoit encore moins pourquoi il n'accepte pas la remise de Mazulipatam entre ses mains, puisque les Anglais la lui offrent, en le menaçant de la remettre à Nizam-Ali, s'il refuse.

« Jaffer-Ali-Kan est auprès de lui et l'un de ceux qui dirigent actuellement les plans et les décisions du conseil de Salabet-Singue. C'est le même qui m'a tendu des pièges autrefois dans ma retraite... c'est l'homme des Anglais. Nous devons donc nous défier du procédé de Salabet-Singue, des propositions qu'il nous fait, de ses vues pour l'avenir.

(i La plus innocente de ses vues à notre égard, c'est qu'il se propose de nous conduire dans le fond du Dékan , peut-être même jusqu'à Aureng-Abad et de nous opposer à Nizam-Ali. . . Si nous refusons de le suivre, nous pouvons compter sur son ressentiment... Nous ne devons nous exposer, ce me semble, ni à l'un ni à l'autre de ces deux inconvénients.

« Le moyen de les parer, c'est de mettre Salabet- Singue dans le cas de se démasquer avant que nous ne

soyons totalement pris dans ses pié{jes... S'il y a la moindre bonne volonté dans Salabet-Singue, il rétablira Moracin dans son {gouvernement de Mazulipatam ; s'il ne le fait pas, ce sera un très-mauvais augure. » Il terminait par le conseil d'attendre l'arrivée de l'escadre, qui ne devait pas tarder, pour transporter par mer le détachement destiné à opérer devant Mazulipatam, car en procédant ainsi on perdrait moins de temps et point d'hommes.

Lai v entra dans une violente colère en apprenant que Bussy refusait de se charger de l'expédition dans le Nord. Eh quoi! c'était ce petit officier dont tous les exploits avaient consisté à pourchasser quelques bandes de gueux armés de flèches, qui osait lui résister, à lui un vétéran des guerres d'Europe, à lui muni des pouvoirs du Roi! Il était le chef, il était le maître et il le ferait voir. Cet acte de Bussy, c'était bel et bien un refus de service. L'indiscipliné avait beau le colorer d'un prétexte de maladie, il n'était passa dupe. La plaisante raison, en vérité! Est-ce qu'il ne savait pas que Bussy tenait table ouverte à Pondichéry? Est-ce qu'on n'avait pas vu ce singulier malade, le jour même où il écrivait que sa santé l'empêchait de prendre le commandement de l'expédition du Nord, se régaler d'un plat de kaii, mets qui aurait pu mettre le feu dans les entrailles d'un homme bien portant? Non, il n'y avaitpas de doute, Bussy obéissait à un plan prémédité de longue main. Jaloux de son chef, exaspéré de ne jouer qu'un rôle effacé, de ne plus trouver dans la guerre le prétexte à ramasser des trésors, Bussy s'appliquait évidemment à faire échouer tous les projets de son général, afin de contraindre

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celui-ci à lui céder et la place et le commandement. Lally fut sur le point de faire arrêter Bussy. Après réflexion, il se borna à lui faire défense de paraître devant lui. Et il employa un singulier messager. Au lieu d'un officier, ce fut le Père Lavaur qui signifia Tordre. Qu'on ne s'en étonne pas. Le Révérend Lavaur, pour le malheur de Lally, avait réussi à se faufiler dans l'entourage du général, dont il avait insensiblement capté la confiance. Déjà il lui avait été funeste en conseillant l'expédition du Tanjaour. Plus tard, il sera l'accusateur, le bourreau, pour ainsi dire, de l'infortuné soldat. Pour le moment, il flatte Lally de la façon la plus adroite. 11 se présente comme le conseiller le plus désintéressé, comme un modèle de franchise, comme un homme détaché des biens de la terre, qui pratique et honore son vœu de pauvreté, comme un patriote zélé qui poursuit de sa haine les âmes vénales. Il suit Lally dans son ombre. 11 a l'art de l'enserrer de ses conseils que semble dicter uniquement l'amour du bien public, et qui ne sont en réalité que les combinaisons d'un calcul mystérieux. Et Lally l'écoute, tout en restant persuadé qu'il se sert du moine et de son ordre sans les servir lui-même.

11 n'est pas douteux que par ses perfidies Lavaur ait hâté la rupture entre Lallv et Bussy ; c'est lui qui rapporte à l'un les railleries, les sarcasmes de l'autre. Il aiguillonne les susceptibilités, il attise le feu. Avec Bussy, il déplore l'aveuglement de Lally; avec Lally, il blâme la mauvaise volonté de Bussy. Et ce maître fourbe est si habile que les deux intéressés sont entièrement dupes, ne soupçonnent rien.

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L'abominable hypocrite rédi{jeait tous les soirs, en secret, sur deux cahiers de modèle différent, une sorte de journal des événements politiques et militaires de la colonie. Le premier cahier contenait une apologie des actes de Lally; le second, la plus effroyable diatribe des faits et gestes de celui-ci. C'était le recueil des plus noires calomnies, fait avec l'art le plus raffiné, l'étude la plus réfléchie. Tout s'y tient, tout s'y suit; les discours y répondent aux actions; les intentions s'y expliquent par les faits. Et pourtant ce mémoire, ce n'est qu'un tissu de cancans et de mensonges enchaînés par le talent le plus habile à rendre indubitable ce qu'il présente en même temps comme incertain; car le Père Lavaur n'affirme jamais, il dit toujours : Je ne peux certifier, c'est sans prétendre le prouver que j'avance ce fait; mais il semble probable. Comme lago , il lui suffit d'un mouchoir pour perdre l'innocence. Le Révérend Père Lavaur, avec une remarquable netteté de jugement, avait prévu que le drame de la guerre de l'Inde auiait pour dernier acte le procès de Bussy ou de Lally, et il s'était mis en mesure d'être l'accusateur de l'un ou de l'autre, à la fois pour se mettre à couvert et pour garder dans l'Inde la grande situation qu'il s'y était créée, car cet homme qui se prétendait si détaché de la terre, était ambitieux et cupide. Quand il mourut, on trouva dans la cassette de cet amant de la [)auvreté pour plus d'un million de valeurs.

Le Père Lavaur s'acquitta adroitement de la mission

' Journal du P. Luvauv : Arcliive.s nationales, procès criminel de LMy, carton n" JoDO X- H.

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dont Lally l'avait chaigé auprès de Bussy. Le (in matois prit l'attitude résignée d'un homme contraint par devoir à accomplir un acte dont sou amitié réprouve les motifs et le but. Il ne voulut ni voir Bussy, ni lui parler. Il lui écrivit afin de l'informer de la décision du général, en termes habilement calculés pour un double résultat; le billet pouvait être lu par Lally sans que celui-ci eût de méfiance, et Bussy à son tour devait rester persuadé que la commission imposée au moine lui était si odieuse, qu'il n'avait pu supporter la faire de vive voix. Le terrain ainsi préparé, il attendit quelques jours. Il alla enfin chez Bussy.

Dans la conversation qu il eut avec ce dernier, le Père Lavaur manœuvra avec sa duplicité habituelle. Sans se compromettre, sans rien énoncer ouvertement, en procédant par réticences, par insinuation, en suggérant à son inteilocuteur des doutes que la passion de Bussy transformait en certitude, en écoutant plus qu'en parlant, il fit naître dans l'esprit du conquérant du Dékan la conviction que Lally, en lui défendant de paraître au quartier général, ol>éissait à la plus basse des rancunes. « Le motif d'une telle disgrâce ', dit Bussy, c'est ma répugnance à avancer les deux cent quarante mille livres sans la garantie des conseillers, c'est surtout mon refus de me prêter à une autre combinaison financière du général. Ne voulait-il pas fournir la moitié des deux cent quarante mille livres, bien entendu avec ma garantie. Il s'attirait ainsi tout l'honneur de ce secours, sans rien hasarder, ayant sa sûreté

' Mémoire pour Bussv. Pnris, 1766.

sur mon bien. Et aujourd'hui il pense que la douleur d'avoir encouru sa dis^jràce me rendra plus traitable sur le moyen d'être bien avec lui! Mais je ne suis pas homme à acquiescer à un marché de cette nature. » Bussy, plein de ressentiment et de mépris , écrivait aussitôt au commandant en chet pour accuser réception de Tordre transmis par le Père Lavaur. H ajoutait que cette mesure le réduisant au rôle de bourgeois de Pondichéry, il n'en était que plus à l'aise pour insister sur sa demande de congé, et pour réclamer la permission de retourner en France.

Lally répliquait par un persiflage. « Je ne comprends rien à l'état de bourgeoisie auquel vous prétendez que je vous condamne. Si vous êtes militaire, j'accepte vos services pour le Roi et la Compagnie, et je vous ordonnerai toujours de leur part de les continuer. Si vous vous déclarez bourgeois, c'est à la juridiction municipale que vous devez vous adresser pour la permission de retourner en France... » Mais il ne levait point la défense de paraître devant lui.

Bussy restait donc à Pondichéry, rongeant son frein, un peu dédommagé pourtant par la sympathie de l'opinion. Bussy en effet était aussi populaire que son rival l'était peu. Une grande partie de l'armée, toute l'administration coloniale, les habitants de la ville plaçaient les talents du conquérant du Dékan bien au-dessus de ceux du vaincu de Madras. On témoignait d'autant plus d'égards à Bussy que ces égards étaient devenus autant de procédés blessants pour le général en chef, dont les emportements et les maladresses avaient exaspéré tout le monde. Cet homme, disait-on ouvertement,

ne pense qu'à semer la discorde et le découragement. « Il semble que le Tout-Puissant l'a choisi pour tout perdre ' . »

Ainsi, au mois de juin 1759, la situation apparaissait à tous sous le jour le plus sombre. On se rappelait avec tristesse l'échec de Madras, la perte de Mazulipatam; on voyait avec colère le général repousser l'homme qu'on regardait comme le seul capable de l'amener le succès sous nos drapeaux. On pensait à l'avenir avec effroi. Les préjugés, les idées fixes de Lally conduiront à un désastre! c'était le cri unanime à Pondichéry.

' Arrliive,-: nationales, procès do L:illv.

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