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CHAPITRE VII

l'abandon et l'épuisement.

Lally désespéré. — Le soldat sans pain. — RajaU-Saïb nommé nabab d'Aicate. — Lally niîfjocie avec le Maïssour. — Arrivée de la Gracieuse. — jSoinination de Bussy au grade de commandant en second. — La môsintellijjence continue entre les deux rivaux. — Bussy propose l'alliance avec Bassalet-Singue, tout en crai{;nant de ne pas réussir. — Il part pour aller trouver le prince indien. — Exaspération de Lally contre Bussy. — Il le dénonce au ministre comme le plus pillard des hommes. — Le rôle do Noronlia et du Père Lavaur. — Arrivée de l'escadre. — D'Aclié refuse de rester dans l'Inde. — Départ de l'escadre. — Révolte des troupes. — Les {jénéraux La Joie et Saint-Jacques. — Lally envoie Grillon à Clieringbam. — Bussy échoue dans la néfjociation avec Bassalet-Singue. — Retour de Bussy. — Il propose la concentration de toutes les forces.

Assailli par les malédictions qui traversaient les murs pour pénétrer jusqu'à ses oreilles, Lally, avec son caractère hérissé de violences et d'infle.vibilité, éprouvait des accès de fureur et de désespoir, qu'il masquait en public sous l'attitude la plus hautaine. Il aurait donné sa « part de paradis» , pour mettre à ses genou.x cette ville insolente. Il pensait à s'enfuir, à tout laisser là. « On ne me retirera donc pas de cette Sodome ! » s'écriait-il comme au lendemain du retour de Madras. Et il se retrouvait aussitôt en face du devoir,

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qui lui coniniandait ironiquement de défendre cette Sodome, qu'il avait jure' de proté(]er.

L'armée avait faim, était en (juenilles. Le soldat ne possédait ni chemise, ni bas, ni souliers, ni viande, ni riz. « Notre vie, écrivaient les officiers, n'est plus en sûreté près de nos hommes. » Les révoltes étaient devenues une habitude. On ne les comptait plus; on devait être à la dixième. Les chefs n'osaient plus sévir contre les troupes que la misère rendait folles, qui ne revendiquaient en réalité que leur dû. Ils assiégeaient Lally de leurs plaintes, du récit de leurs douleurs. Force était bien à celui-ci de s'occuper de la misère de l'armée, de mendier à nouveau auprès du conseil un peu de pain et un peu d'argent. Et le conseil, dans sa délibération du 10 juin 1759, répondait, comme d'habitude, par son cri désespéré : Nous n'avons rien; les ressources sont totalement épuisées.

Il fallait donc en revenir aux éternels expédients, et probablement commettre quelque faute nouvelle.

Rajah-Saïb, qui brûlait de recevoir l'investiture de la nababie d'Arcate, poursuivait le général de ses offres. Use déclarait prêt à verser sur l'heure 40,000roupies pour les troupes, et 20,000 pour le commandant en chef. Fallait-il négliger une ressource si imprévue, si précieuse"? Lally réunissait le conseil, exposait les propositions du prince et la nécessité de nourrir l'armée. Rajah-Saïb, disait-il, n'aura que le titre et les honneurs attachés à la fonction de nabab. Il restera sous notre autorité immédiate; c'est nous qui le nommerons par un paravana signé par le conseil et par moi. 11 ne sera que notre lieutenant; nous mettrons

garnison à Arcate et dans les forteresses du pays. 11 nous lournira l'arjjent et les subsistances produites par la province. » Des objections s'élevaient. Leyrit et quelques autres Krent ressortir le côté impolitique de la mesure, déclarèrent que c'était se mettre à dos Bassalet-Singue et le soubab du Dékan, dont l'appui était nidispensable pour contre-balancer les progrès des An- {jlais dans le Nord, pour reprendre Mazulipatam. On invoqua même l'autorité de Bussy absent.

Lallv, avec une ai{jreur peu dissimulée, répliqua que ces arguments pouvaient être excellents, mais que Bassalet-Singue était à trois cents lieues au moins, qu'il faudrait des mois pour connaître ses offres et que l'armée serait morte de faim d'ici là, que Rajah-Saïb avait la main pleine et le mérite d'être présent. Le prendre tel que ou perdre l'armée, conclut-il. Le conseil, intimidé par cet argument péremptoire, vota, mais d'un air maussade, pour la nomination de Rajah-Saïb. Le nouveau nabab versa aussitôt les sommes promises et fournit cent mille mesures de riz, quinze milles de coulou (sorte d'avoine), treize cents chiens marrons (chèvres sauvages), etquelques bœufs. Lally fit remettre à la caisse militaire les 20,000 roupies que le nabab lui avait envoyées en présent. On avait donc encore une fois le moyen de continuer la guerre.

Lally se reprenait à espérer. Il sentait qu'il était temps de traiter avec les princes indigènes, et entamait des négociations avec le rajah du Tanjaour, avec le roi de Maïssour, avec le soubab du Dékan; il nourrissait même le projet d'une intervention, hélas! trop tardive, dans le Bengale, dont Clive était le maître. Il en avait

même écrit à Law et à Moiacin, lorsque ceux-ci se trouvaient dans les Gircars. Mais pour cette action diplomatique, où il fallait tant de souplesse, tant de science des usages et des hommes, il n'avait à son service que de l'inexpérience et de la roideur. Le décousu dans les projets, l'ignorance des termes et des moyens, l'incapacité à saisir les formes habituelles aux diplomates de l'Orient, l'indifférence pour les traditions et la morgue des cours asiatiques, le ton de mépris, qui perçait même sous la caresse, faisaient de lui le plus détestable négociateur pour traiter avec des potentats si fiers. « Il échouera, disait-on. Pour cette œuvre diplomatique, il n'y a qu'un homme parmi nous. C'est Bussy. » Mais Lally ne voulait pas rappeler son rival. Est-ce que cet homme était bon à autre chose qu'à prélever des commissions, qu'à grossir son immense fortune? Et pourtant un ordre de la cour allait lui imposer les services de ce proconsul détesté.

Le 15 août 1759, la frégate la Gracieuse mouillait devant Pondichéry. Elle annonçait l'arrivée prochaine de l'escadre de d'Aché, et elle apportait des dépêches et des instructions importantes. Le ministère donnait à Lally de nouveaux pouvoirs. Il devrait dorénavant « connaître de toutes les parties de l'administration, corriger le despotisme du gouverneur et du conseil, remonter jusqu'à l'origine des abus, en couper la racine, exclure le conseil de tout intérêt direct ou indirect dans l'exploitation des revenus de la Compagnie, enfin faire poursuivre à la requête du procureur général, tout conseiller, tout marchand, employé, qui aurait quelque intérêt à démêler avec les fermiers » .

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Enfin, il allait pouvoir châtier les mauvaises volontés, dompter ses ennemis, être le maître. Ah ! si ces ordres, il les avait eus en poche un an plus tôt, que de malheurs on eût évités! Mais son allégresse ne dura pas longtemps. A la fin de la dépêche, le ministre lui annonçait la nomination de Bussv comme commandant en second. Il relut ce paragraphe à deux reprises, avec dépit. En vérité, on lui donnait là un précieux auxiliaire! Mais à quoi pensait le ministère? Ainsi, le maréchal de Belle- Isle avait assez de confiance dans Bussv pour l'introniser à un tel poste! 11 tenait' «pour un Turenne un être pernicieux, dont tous les exploits se bornaient à avoir mis en fuite quelques bandes de sauvages » . Que d'argent Bussy avait dû répandre à Versailles! Mais le brevet était là, sous ses yeux. L'ordre était clair. Il fallait obéir.

Il ne voulut pourtant pas écrire lui-même à Bussv- Il manda le Père Lavaur, et lui dit sans plus d'explication : « Prévenez M, de Bussy que j'ai à lui communiquer des ordres du Roi, que je l'attends aujourd'hui entre deux et trois heures. » Et comme le moine le priait de le dispenser de la commission, il ajoutait : « Je me suis déjà servi de vous, je continue. » Le Père Lavaur, comme la première fois, n'osait se présenter devant Bussy; il lui mandait le fait dans un billet.

Bussy arriva à l'heure dite, avec le visage d'un homme qui sait pourquoi on l'appelle. Prévenu par ses amis de Paris, il s'attendait à sa nomination. Le général le reçut par une bordée de reproches, et entama tout uu

' Lettre à Silliouette : Arcliives de la marine.

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discours pour exposer ses griefs. Il s'arrêta enfin, et, changeant de propos, demanda à Bussy de lui donner par écrit son opinion sur la situation actuelle des affaires, et sur les moyens de re'paration.

Sortir de Tinaction, reprendre du service, Bussy ne demandait que cela. Son orgueil était satisfait, puisque force était à son rival de compter désormais avec lui. Ce titre de commandant en second faisait oublier à Bussy bien des traverses! Mais il voulut obtenir des garanties contre un retour de méfiance. Avant d'envoyer son rapport sur l'état des affaires, il écrivit à Lally le 15 août 1759 : « ...Je vous ai toujours allégué le dérangement de ma santé qui n'est que trop réel, et vingt-deux ans de peines et de fatigues dans l'Inde comme des titres malheureusement assez justificatifs de la nécessité où je me vois de ne pas différer mon retour en France. Je vous supplie de n'en pas conclure, monsieur, que j'oublie ce que je dois au service du Roi et aux intérêts de la Compagnie. Ce devoir a sur moi un pouvoir très-véritable et Irès-puissant, el je ne balancerais pas à lui sacrifier mes plus chers intérêts, si ce sacrifice pouvait être de quelque prix par son utilité; mais je ne vois pas ce que je puis faire dans les circonstances où nous nous trouvons.

« Mon crédit ' parmi les gens du pays, qui seul pouvait me soutenir, n'existe plus... Mon inutilité me pèse, parce que j'en sens toute l'étendue. Il ne me reste que du zèle et de la bonne volonté. Je les emploierais encore aux affaires, si Ton pouvait s'en promettre des

• Mémoire pour Bussy.

fruits. Vous êtes, par voire place et par vos lumières, juge compétent et même arbitre sur cette nature. Vous me parlez au nom du Roi. Ces grands objets suspendent le sentiment de mes maux. Je n'hésiterais pas à rentrer dans les affaires et à travailler sous vos ordres, si je me flattais assez pour ci'oire que mes soins vous seraient utiles et agréal)les. Sans cette assurance, je ne puis rien faire avec dignité et il m'est impossible de me soumettre à ce que vous avez bien voulu me faire connaître des intentions du ministre et de vos propres dispositions. Vous sentez sûrement, monsieur, que la nouvelle face des affaires m'est étrangère à bien des égards.

"Je ne suis amoureux d'aucun système; mais ce que je sais de la situation des intérêts politiques de ce pays me persuade qu'il y a des principes généraux et immuables, dont on ne peut pas s'écarter sans danger. Je dois aussi vous prier d'observer que les besoins pressants de l'armée sont un malheur auquel je ne puis remédier... »

Au reçu de cette lettre, Lally s'emportait et répliquait le même jour : « Je ne m'imaginais pas qu'un ordre du Roi aussi précis que celui que je vous ai signifié hier de sa part, exigeât une négociation entre nous... 11 s'agit d'un oui ou d'un non par écrit à un ordre du Roi par écrit que je vous ai signifié... Au reste le Roi n'entre point dans le plus ou le moins de liaison qui peut être entre nous. Il nous ordonne de le servir en telle ou telle qualité... et il n'est pas en mon pouvoir de laisser partir un officier que le Roi fixe ici par un ordre exprés. »

Ainsi, les garanties qu'il poursuivait, Bussy ne les obtenait point. Il n'y avait plus qu'à obéir. Il fit donc

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parvenir, le 7 septembre, au ge'néral, son rapport sur l'état des affaires. C'était une consultation très-étudiée et très-profonde. Il affirmait tout d'abord la nécessité d'engager et de fixer Bassalet-Singue dans notre parti, « car, quelle que soit la politique de ce prince, qu'il fasse la paix avec son frère Nizam-Ali, ou qu'il contracte une alliance avec Balagirao, le chef des Mahrattes, il n'abandonnera jamais ses revendications sur le pays d'Arcate, dont il estime détenir la souveraineté de par la succession de feu son père, le grand Nizam-el-Molouck. Il ne signera jamais un traité avec aucune puissance du monde, sans faire reconnaître au préalable la valeur et la légitimité de ses droits. 11 faut donc s'attendre, si nous recherchons son appui, à le voir demander comme condition sme quâ non, d'être regardé comme le maître de la province d'Arcate et d'en partager les revenus avec nous. » Bussy ne dissimulait pas la gravité de ces exigences, qui constituaient d'assez lourdes charges; mais il en faisait aussitôt voir les avantages. Une moitié bien assurée valait mieux qu'un tout incertain. Nos dépenses se trouvaient considérablement réduites, puisque toutes les troupes indigènes de l'armée, cipayes et cavaliers, passeraient à la solde de Bassalet- Singue, qu'enfin il seroit facile de ne pas comprendre dans le partage de la province le tenùtoire compris entre Alemparvé, Gingi et Vandavachy, notre domaine propre.

Bussy énumérait alors, et au point de vue militaire, toutes les sûretés qui ressortaient d'une alliance avec Bassalet-Singue. L'union avec ce prince nous assure la supériorité numérique sur les Anglais. Nous aurons

à notre service une multitude de cavaliers et de cipayes pour battre l'estrade et rassembler des vivres. 11 sera dès lors facile de resserrer les An^jlais et d'étendre nos lignes d'opérations. Si l'armée française entreprenait un nouveau siège, elle trouverait dans les troupes de Bassalet-Singue, des auxiliaires très-précieux. Ceux-ci assureraient les derrières de l'armée, maintiendraient la tranquillité du pays et nous fourniraient les vivres; concours qui eût suffi pour le siège de Madras.

Il était certain que Lally allait se récrier en faveur de Rajah-Saïb, investi depuis quelques mois de la nababie d'Arcate. Bussy sentait que c'était le point délicat et il s'entourait de précautions et de protestations avant de passer à la seconde partie de son mémoire, où il proposait, somme toute, la déchéance du protégé de Lally. Mais, comme cette déchéance était à ses yeux nécessaire, il ne s'appliquait à trouver que des compensations sortables pour Rajah-Saïb, en déclarant que si on ne les acceptait pas, on s'exposait à des désastres. Jamais Bassalet-Singue ne laisserait en repos, sur le trône d'Arcate, un usurpateur. Lally et la Compagnie assumeraient-ils la responsabilité d'une guerre longue et pleine de dangers? Clive en effet comprendrait la nécessité de s'allier avec le nabab, et les Anglais soutiendraient les droits de Bassalet-Singue. Ne valait-il pas mieux amener une transaction honorable entre les deux princes? Il concluait en recommandant d'envoyer deux ambassadeurs à Bassalet-Singue pour lui proposer l'alliance sur les bases qu'il venait d'indiquer.

On fut très-frappé de l'utilité de ce plan et de la solidité des raisons sur lesquelles il était fondé. Lally dé-

clara que puisque Bussy avait conçu le projet, c'était à lui de l'exécuter, et aussitôt il lui envoya l'ordre écrit de joindie Bassalet-Singue et d'emmener comme escorte quatre compagnies de cavalerie, autant d'infanterie et deux canons. Il ajoutait : « Quant à la partie politique de la négociation, je m'en rapporte à ce que M. de Bussv jugera de plus expédient à faire pour déterminer Bassalet-Singue à nous joindre. »

Tout en demeurant persuadé que le meilleur projet à poui'suivre, c'était de s'allier avec Bassalet-Singue, Bussy, qui craignait quelque frasque de Lally, qui ne comprenait que trop l'impuissance d'un négociateur écrasé par le poids de désastres répétés, se prenait à douter du succès de sa mission. Il se disait : « Mon plan est bon, mais il vient trop tard. » Les princes indiens se mettent toujours du côté du plus fort, et était-il sûr que Bassalet-Singue nous estimât les plus forts? Puis Lally avait une telle versatilité d'esprit qu'on pouvait craindre un coup de tète bouleversant les calculs les mieux assis. Enfin, quel effet la défaite de d'Aché et le brusque départ de l'escadre avait-il produit sur l'esprit des potentats hindous? Bussy se disait avec tristesse et découragement que c'était trop tard d'une année. Mais il n'y avait pas à reculer, el puis la nouvelle de la victoire de Vandavachy lui rendit un peu confiance.

Les Anglais, avec deux mille hommes, étaient venus attaquer devant cette place notre armée, réduite à onze cents combattants. Ils avaient été repoussés, mis en déroute par la furie de nos troupes, commandées par le capitaine de Geoghegan, laissant sur le terrain quatre cents morts et quatre canons. Bussy partait, se

promeltant de célébrer bien haut devant les Indiens la gloire de cette bataille, et son premier acte en arrivant à Vandavachy, c'était, afin de frapper les esprits, de faire chanter un Te Deinn et d'organiser la cérémonie pompeuse d'un triomphe. Mais pendant qu'il faisait ainsi sonner bien haut ses trompettes, il était en proie à la plus vive inquiétude.

Les Anglais, qu'on n'avait pu poursuivre à cause de la lâcheté de la cavalerie, s'était ralliés à Trivatour, s'y étaient établis, barrant la route d'Arcate que Bussy était forcé de suivre, et les gués du Paléar qu'il lui fallait traverser.

Il était impossible de tourner la position. Attendre le départ des Anglais, c'était absurde. Bussy s'arrêta au parti que la logique impliquait : passer sur le ventre de l'ennemi. Mais Bussy connaissait trop son chef pour assumer seul la responsabilité d'une bataille. Il réunit donc un conseil de guerre, exposa énergiquement son plan, enleva les officiers, qui, à l'unanimité, déclarèrent que : tant qu'on serait devant Trivatour, il serait impossible de joindre Bassalet-Singue, qu'il fallait marcher à l'ennemi et le rejeter de l'autre côté du Paléar. Bussy mit aussitôt l'armée en mouvement. Les Anglais, encore sous le coup de leur échec, n'osèrent accepter la bataille, ils se mirent en retraite, traversèrent en hâte le Paléar et ne s'arrêtèrent qu'à Conjivaron, abandonnant la route d'Arcate. Bussv, laissant l'armée sur les positions évacuées par les Anglais, ne prit, pour être plus libre dans ses mouvements, que trois cents cavaliers, et à leur tète, se dirigea sur Arcate, où il arriva quelques jours après.

La haine que Lally ressentait pour son rival, le troublait si fort qu'il blâma avec passion et la réunion du conseil de guerre et la marche à l'ennemi. « 11 en tombait de son haut, écrivait-il à Bussv le 7 octobre; il n'avait pas vu, depuis quarante-six ans qu'il servait, tenir conseil de guerre en pareille circonstance. Il n'y avait qu'à attendre huit ou dix jours, cela ne compromettait rien. Mais risquer une bataille, c'était remettre au hasard le succès du reste de la campagne. On avait manqué de se faire envelopper et détruire! » Avec une mauvaise foi sotte, il allait jusqu'à dire qu'il eût « désiré voir l'ennemi rester huit jours à Trivatour, parce que cette position l'éloignait du chemin que Bussy devait prendre avec son détachement, au lieu qu'en marchant aux Anglais, Bussy rapprochait ceux-ci de la route qu'il avait à suivre » .

Lally ne veut pas s'avouer que Bussy peut accomplir un acte énergique et sage. La haine l'aveugle trop. C'est le moment où il écrit à Silhouette : « M. de Bussy est l'homme le plus faux, le plus menteur, le pkis pillard dont vous avez jamais ouï parler. C'est un homme borné d'ailleurs pour tout ce qu'on appelle connaissances, et surtout celles du métier de la guerre qu'il n'avait jamais fait. ..lia cependant l'astuce maure, et il est comme Médée versé dans l'art des trahisons... » Quelques jours plus tard il va jusqu'à écrire au même personnage : « Des plus grands malfaiteurs condamnés au supplice de la roue, depuis cent ans, il n'en est pas un dont les crimes approchent de ceux de Bussy... Bussy a plus de 30 millions, et le fait est que la Compagnie en tirerait plus de 10 millions, si, par un ordre des

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plus secrets, il était arrêté à l'île de France, jusqu'à ce qu'il ait rendu compte des sommes qu'il a touchées...

« Je ne serais pas surpris si j'apprenais qu'il a débauché la moitié de l'armée et qu'il est parti pour le Nord. Un homme qui avait formé le projet de faire son domestique du soubab du Dékan et de marcher de sa personne à Dehly pour s'y emparer des trésors de cette cour est capable de tout.. Vous conviendrez qu'il n'v a pas de repos à espérer dans l'Inde, tant qu'on y laissera un tel homme. »

Quelquesjoursauparavant,dansu)iedépécheadressée au comité des directeurs de la Compagnie, il dénonçait Bussyet Leyrit : « Quant aux noirceurs et abominations que j'ai éprouvées de la part de M. de Leyrit, avant et depuis mon arrivée à cette côte, ainsi que de M. de Bussy, depuis que je l'ai rappelé du Dékan et qu'il a refusé de m'obéir en se portant à Mazulipatam, c'est un procès criminel dans les règles que je soumettrai au ministre... Si je vous avais envoyé, il y a huit mois, ces deux hommes pieds et poings liés, cette colonie serait aujourd'hui en état de défense... « Il en arrivait à être persuadé que ce pillard, ce concussionnaire, était son mauvais génie, que le démon l'avait vomi pour perdre l'Inde et lui-même. Il eût tout donné pour voir Bussy écrasé sous la défaite; il ne pouvait repous^er l'espoir vague de quelque catastrophe terminant tragiquement l'immense voyage que son rival avait entrepris à travers tant de peuplades ardentes et belliqueuses; mais en même temps la réalité lui apparaissait, et il songeait avec effroi que ce dénoùment imaginé dans la fièvre de la passion, c'était la privation des secours amenés

par Bassalet-Singue et Tabanbon pour lui-même. Puis emporté aussitôt par le délire de la liaine il se disait : autant de conseils de Bussy, autant d'avis de traître. Les repousser, cela ne suffisait pas! Il fallait prendre le contre-pied de ces projets-là.

Bussy avait déconseillé la conclusion d'une alliance avec les Mabrattes; raison de plus pour la sceller, Bussy avait déclaré que tant qu'on ne serait pas absolument sûr du concours de Bassalet-Sinj^ue, il était dangereux d'entamer les négociations avec les Paléagars et les petits princes du Garnate, puisque le potentat dont on recherchait l'appui était le suzerain de ceux-ci, et qu'il appartenait à lui seul d'appeler ses vassaux sous son étendard. Raison de plus pour tenter une action diplomatique auprès d'eux! Et, pour cette œuvre, où le dépit avait tant de part et le bon sens si peu, Lally choisissait les plus dangereux collaborateurs, le Père Lavaur, le Père Saint-Estèvan, enfin un moine portugais, Noronha, que l'intrigue avait fait évêque in partibus d'Halicarnasse, et qui s'était vu refuser les bulles à cause de ses mœurs honteuses. Il était resté quelque temps à Paris, et la police détenait sur lui des notes peu édifiantes. Il vivait du métier d'intrigant.

Lally, qui le méprisait en l'employant, le régalait parfois du compliment que partout ailleurs que chez des Français, il eût été depuis longtemps pendu ou brûlé. Ce coquin très-souple, plein de mauvaise foi, parlait couramment les principaux dialectes de l'Inde ; il maniait adroitement les grands seigneurs musulmans ou brahmes. Ses vices lui servaient plus que ses vertus. Sa maxime était que les mains servent à prendre. Et il

prenait à la fois des Mahrattes, des Maïssou tiens, des nababs, des rajahs, surtout des Français, plus qu'on ne lui offrait souvent. Il trahissait avec effronterie Lallv et les Indiens.

Certes, il y avait dans le couvent de Pondichéry d'autres moines qui écrivaient, qui parlaient les langues du pays, qui avaient, eux aussi, sur les indigènes un ascendant tout aussi puissant quoique d'une tout autre nature, 1 ascendant d'une vie pure, de mœurs chastes, du désintéressement. Les peuples du Garnate professaient un respect instinctif pour ces hommes pacifiques et doux, et ce respect avait rejailli jusque sur la robe du Père Noronha. Quand un nabab ou un rajah concluait quelque convention avec la Compagnie, il ne manquait jamais de demander que le cachet des Pères fût apposé sur le traité, juste audessous du cachet du gouverneur. L'adresse avec laquelle la compagnie de Jésus exploitait les intérêts de l'ordre temporel avait aussi contribué à asseoir son influence. Elle suivait une politique où la modération dans la tactique s'alliait à l'inflexibilité d une ligne de conduite mathématiquement reconnue.

Elle n'avait qu'un novau d'établissement à Pondichéry. Elle voulait de là, avec le temps, ravonner sur l'Inde. Pour atteindre ce but encore éloigné, elle ne pouvait employer que des moyens moraux. Forcément, donc elle s'inspirait dans sa stratégie du principe dont Bussy avait fait la base de son système de domination : pour ré(jner, s'imposer comme conseiller, comme arbitre entre les princes indigènes et la France. Ce principe, elle le modifiait seulement dans lesapplica-

tions, car son caractère et sa situation lui interdisaient remploi des armes. Il lui fallait donc s'appuyer sur la France, la servir en utilisant à son profit direct la force et le prestige de cette puissance. Elle considérait comme des leviers solides et Fliabiletë diplomatique de quelques membresdela mission et le respect inspiré par la vertu des autres.

L'appui de l'ordre des Jésuites n'était donc plus à mépriser dans l'Inde, et Lally eût été blâmable s'il avait négligé de le rechercher. Le malheur, c'est qu'au lieu de s'adresser aux plus purs représentants du christianisme sur cette terre lointaine, il ne choisit, comme instruments de ses desseins, que des intriî gants. Il est vrai qu'il eût peut-être été bien difficile d'amener à l'action les serviteurs de la vertu et de la charité. Les impures besognes de la politique répugnent aux saints. Ceux-là ne pensent point au royaume de la terre.

Lavaur et Estévan exploitaient avec l'adresse de démons le zèle que tout moine professe pour la propagande de sa foi. Les fourbes déclaraient à leurs condisciples que le plus sur moyen de répandre le christianisme sur la terre indienne, c'était d'augmenter la force de l'ordre en se mêlant aux grands du pays, en s'introduisant dans les conseils de ceux-ci, en y paraissant à la fois comme des arbitres de paix, et comme les ambassadeurs du plus puissant des monarques. A Lallv, ils disaient qu'ils étaient Français et prêts à tous les sacrifices pour assurer le triomphe de la nation, l'écrasement des Anglais. Lavaur et Estévan jouaient donc et le général et leur ordre. Naturellement l'action diplo-

matique couduile par eux leur rapporta de Turpeut, mais n'amena aucune convention avec les princes Mahrattes et Paléagars dont on recherchait Falliance.

Il fallait pourtant faire vivre l'arme'e. ^lais comment? Par des expédients, car Lally ne comptait plus sur la flotte. Il avait reçu quelques semaines auparavant une lettre de M. Magon, le gouverneur de l'ile de France. « Je doute, lui disait celui-ci, que les vaisseaux aient une envie réelle de partir; tout au plus feront-ils une courte visite à Pondichéry... Je sens, mon cher général, toute Thorreur de votre situation; mais je suis hors d'état d'y apporter du remède... j'aurais voulu vous faire passer des noirs et des soldats, l'escadre les a tous enlevés... Je vois le mal et ne puis rempêcher, quoique je me sois retourné de toute manière pour en venir à hout. Heureusement, j'ai ol)tenu la permission de repasser en Europe et je vais en profiter puisque je ne peux plus être d'aucune utilité ici. Peut-être les lumières que je vais porter en Europe pourront encore déterminer à prendre les partis nécessaires pour sauver nos affaires. Je crains pourtant qu'il ne soit trop tard. »

Ainsi c'était l'abandon. Lally en demeurait persuadé, lorsque tout à coup on signala une escadre de onze vaisseaux de haut bord, qui arboraient les couleurs françaises. C'était la plus formidable armée navale qui eût paru dans les mers indiennes. Lally respira à cette vue, se crut délivré, triomphant même. Sa joie fut de courte durée.

D'Aché débarquait à Pondichéry avec l'attitude d'un fiomme découragé. Il avait rencontré la flotte ennemie, le 2 septembre, à la hauteur de Trin(|uemale. Il

s'était battu avec son courage et son infortune habituelle; malgré ses onze vaisseaux, malgré ses 740 canons, ses 6,440 hommes d'équipage, il n'avait pu disperser les neuf navires anglais armés de 536 pièces et montés par quatre mille matelots. Il n'en avait pris, ni coulé un seul. Loin de prendre l'offensive, il avait subi la bataille; il s'estimait défait, quoique les Anglais n'eussent point réussi à lui barrer la route de Pondichéry. Arrivé le 15 septembre 1759, il signifiait qu'il repartirait le 17 du même mois. Pour tout secours il offrait, en échange des deux millions retenus l'année précédente, quatre cent mille livres, des diamants pris en route sur un navireanglais,estimés380,000livres, et en échange des onze cents soldats amenés avec les millions par le chevalier d'Éguilles, quelque cinquante hommes. « N'attendez de moi rien de plus » , ajoutait-il.

Son jugement était obscurci. Il disait à Lally : «Je suis venu parce que j'ai songé au danger dont Pondichéry était menacé ; je ne suis pas arrivé aussitôt que je l'eusse voulu, mais heureusement et par bonheur à temps pour vous remettre un peu de secours. » Ainsi il convenait lui-même que Pondichéry était en péril; qu'il l'avait cru assiégé, pris peut-être, et il déclarait qu'il s'en allait pour revenir l'année suivante ! « Je ne puis pas rester mouillé devant la ville, avec l'imminence de la mousson d'octobre et les tempêtes qui l'accompagnent. »

Cette résolution consterna Lally, le conseil et les habitants. On convoqua une assemblée qui, à l'unanimité, adressa des représentations à l'amiral. « Ne quittez du moins pas la côte, lui demandait-on, avant que

l'escadre anglaise ne la quitte elle-même... Vous êtes déchargé de la responsabilité de tout accident... La colonie touche à son dernier instant; c'est une même chose pour vous de nous quitter dans la situation présente ou de signer notre perte. Rien ne pourrait justifier un tel parti. »

On lui remontre que le combat a été indécis, que les Anglais ont beaucoup souffert, qu'en abandonnant la rade de Pondichéry pour faire voile vers les îles, il constatera lui-même sa défaite; qu'en restant, au contraire, c est lui qui est le vainqueur; que pour convaincre les Indiens de notre succès, on va chanter un Te Deum et tirer cent coups de canon. L'amiral ne veut rien entendre, et part comme il l'avait dit, le 17 septembre.

A cette nouvelle, tous les ordres de la colonie, ecclésiastiques, magistrats, militaires, employés, marchands, bourgeois, convoqués par le gouverneur s'assemblent pour une réunion solennelle au siège du gouvernement. On délibère promptement et on décide à l'unanimité de rédiger une protestation nationale et de l'envoyer immédiatement à d'Aché. On l'écrit sur-lechamp.

« M. de Leyrit, gouverneur des établissements français de rinde, disait cette pièce énergique, ainsi que tous les membres du conseil, ayant épuisé, sans aucun succès, tous les moyens imaginables pour vous retenir ici, encore au moins quelques jours, afin de rassurer les noirs du pays prêts à se déclarer contre nous; et vu la consternation générale répandue dans la ville de Pondichérv : il a été résolu d'assembler un conseil

national, lequel a protesté unaninement contre votre départ précipité, vous déclarant seul responsable de la perte de cette colonie.

« Il a été délibéré en conséquence qu'il en serait porté des plaintes au Roi et au ministre, pour en demander justice; la Compagnie n'ayant jamais eu d'autre objet en demandant des vaisseaux au Roi, que celui de sauver ses établissements au risque de ces mêmes vaisseaux; et sera délivré une copie de cette protestation à tous les capitaines des vaisseaux de l'escadre de M. d'Aché '. »

Cette protestation était signée de Lally, Leyrit, Soupire, Bussy, Verdière, Dure, Gadeville, des conseillers Barthélémy, Dubois, Beausset, Barthélémy, de la Selle, du Père Lavaur, supérieur des Jésuites, du Père Dominique, supérieur des Capucins et d'une foule d'autres noms.

Elle parvint au comte d'Aché, qui était déjà à douze lieues au sud de Pondichérv. Tout en jurant, il donne l'ordre de virer de bord et revient.

Il qualifie le conseil national « d'assemblage de poltrons », et déclare plus haut que jamais qu'il persiste dans son projet de départ; il consent, pourtant, après bien des prières, à débarquer 450 matelots, les plus . mauvais de la Hotte.

Au moment où il s'apprête à commander l'appareillage, le 27 septembre, on signale du fort l'escadre anglaise, qui, crovant d'Aché parti, s'avance sans ordre occupant un espace de quatre à cinq lieues et remorquant un de ses vaisseaux. Lally, de la terrasse du fort,

1 Aicliives du Ministère de la marine.

r.ALLY-TOI.I.ENDAL. 2-23

fait lirer le canon pour prévenir l'amiral, qui semble ne rien voir. Une heure se passe. D'Aché est toujours immol)ile. Lally fait de nouveau tirer le canon. Enfin la flotte française lève Tancre et met à la voile.

Elle avait la supériorité du nombre, l'avantage de 1 ordre, du vent et de la concentration' contre un ennemi forcé de se rallier. D'Aché, tout porte à le croire, pouvait écraser les vaisseaux anglais l'un après l'autre. Il n'avait qu'à laisser arriver et à se précipiter dessus, lorsque au grand étonnement de tout Pondichéry qui était sur les toits du gouvernement, on vit d'Aché donner à son escadre le signal de serrer le vent et de faire route au midi. Nos vaisseaux disparurent bientôt dans la direction de Geylan.

Les Anglais, persuadés heureusement que d'Aché avait débarqué d'importants renforts à Pondichéry, n'osèrent rien tenter contre la ville, et, craignant un retour offensif de leur adversaire, virèrent de bord et firent voile vers Madras.

D'Aché en partant avait emporté toutes les espérances de Lally. Celui-ci se voyait encore une fois acculé aux expédients.

Il pensa trouver quelque ressource en réformant l'administration, en mettant de l'ordre dans les finances, en appliquant un mot du dispositif de ses nouvelles instructions qui lui ordonnaient « de couper la racine des abus » . Il demande les comptes. Il voit avec effroi^ des dépenses inutiles, énormes, cinq mil-

' Mémoires de Lavtrcnce.

* Mémoire pour la révision du procès, par le fils île Lally.

lions de lettres de change tirées en moins d'un an par le conseil sur la Compagnie, des créances de huit cent mille livres achetées pour deux cent mille, trois valets noirs écrasant la colonie du poids de leurs concussions. 11 défend aux trésoriers de recevoir ou de fournir aucun fonds, de solder ou de délivrer aucune lettre de change sans son attache. Il supprime la moitié des dépenses. Il impose une amende de trois cent douze mille livres sur les valets noirs, qui la portent au trésor dès le cinquième jour, tant les places de valets étaient importantes!

A la nouvelle de ces réformes, ce fut un déchaînement contre Lally. Tous les intérêts atteints se réunissent pour combattre Thomme revêtu d'un pouvoir détesté. Les libelles se rédigent et le Père Lavaur souffle sur ces haines. On ne songe qu'à entraver les mesures prises par le général. Et, pour augmenter le mécontentement de l'armée, on va jusqu'à ralentir la fabrication de la Monnaie, en train de convertir en espèces divisionnaires l'argent apporté par l'escadre. On empêche la vente des diamants, dont le prix devait être consacré à la solde des troupes. Cependant le temps pressait et l'attitude de l'armée était inquiétante. On lui devait dix mois de paye !

Le 17 octobre, le régiment de Lorraine se soulève. Les officiers accourent et trouvent leurs hommes rangés en bataille, avec armes et bagages. A toutes les exhortations, les soldats répondent que les généraux et les officiers frètent un vaisseau et vont partir, qu'on les abandonne, que se voyant bannis, ils ne se croient plus Français. Sans vouloir rien entendre, ils se mettent en marche. L'armée entière, infanterie, cavalerie, artil-

LALLY-TOI.LENDAL. 225

lerie va camper à une denii-lieue plus loin. Elle procède aussitôt et dans un ordre parfait à l'élection de nouveaux officiers. Elle choisit pour ses généraux les sergents La Joie et Saint-Jacques.

Le lendemain, les troupes élisent un conseil formé des anciens de tous les corps. Après une délibération régulière, l'assemblée décide qu'on accordera quatre jours de délai au général Lally pour le payement de la solde, promettant de se battre « comme des lions » si les Anglais les attaquent pendant cette période, mais menaçant de se porter aux dernières extrémités si, le terme expiré, ils n'ont pas touché leur dû. La Joie et Saint-Jacques maintiennent une rigoureuse discipline, se gardent étroitement et envoient des espions pour éclairer les mouvements des Anglais.

Lally, à la réception de ces nouvelles effrayantes, convoque le conseil. Il lui demande de déclarer aux troupes que les conseillers et le gouverneur sont dépositaires des diamants et de l'argent apportés par l'escadre. On répond que c'est inutile. Il réclame des fonds pour envoyer à l'armée; on réplique qu'on n'en a pas. Il oblige les conseillers à porter la vaisselle plate à la Monnaie. Il exige de Lavaur trente-six mille livres. Il réunit à peu près deux cent cinquante mille francs et les fait parvenir aux révoltés, avec une proclamation pour les éclairer.

«Je suis outré et indigné, disait-il, d'apprendre que le soldat et le cavalier sont persuadés que la flotte, ainsi que les noirs que j'ai taxés, m'ont remis des sommes considérables pour le payement de ce qui leur est dû.

« Si je découvre les auteurs de cette calomnie abominable, j'en ferai un châtiment effrayant. Je n'ai pas encore touché un sol de la Compagnie depuis que je suis aux Indes. Ce que j'ai payé aux troupes, depuis trois mois, je ne l'ai arraché que des valets noirs du gouverneur et des conseillers qui ont fait passer tous leurs fonds en Europe et que je viens d'obliger à envoyer leur vaisselle à la Monnaie,

« Je vous ordonne donc qu'au reçu de cette présente lettre, on balte l'ordre et qu'on lise cette lettre en plein cercle des troupes.

« J'ai fait partir tout ce que j'ai pu ramasser d'argent dans la ville ce matin, montant à près de 50,000 roupies, qui suffisent à payer le demi-mois à l'officier et tout le mois au soldat, si l'on ne donne rien à l'officier.

a Vous commanderez sur-le-champ un officier et vinp^t hommes par chacun des trois corps, ainsi que dix hommes de celui de l'artillerie, dont je veux bien laisser le choix aux soldats eux-mêmes, lequel détachement de 70 hommes se rendra tout de suite à Pondichéry, non-seulement pour y vérifier l'argent que la flotte a apporté pour les troupes et ce que la taxe des noirs a produit jusqu'ici, mais aussi | our m'aider à contraindre les habitants à se cotiser, pour fournir à la paye d'ici à la récolte de janvier, car je suis tout aussi prêt à me soulever que le so'dat, puisqu'il m'est dû bien plus qu'à lui.

« Voici donc l'arrangement que je proposerai. C'est de payer d';ibord le demi-mois dû à chaque soldat; de laisser ensuite un fonds pour le payer dorénavant par tiers, le 1", le 10 et le 20 de chaque mois.

« Quant ù ce qui leur est dû d'ancien, de leur proposer s'ils veulent pour sûreté de leur payement les terres de Chetoupet et de Vandavachy. Ils nommeront alors un sergent ou un de leurs camarades de confiance par régiment, qui assisteront avec les fermiers à la perception du revenu de ces terres jusqu'à parfait payement.

« Au reste, si quelque soldat découvre que moi tout le premier, ou qui que ce soit dans la colonie, aient quelque somme d'argent en dépôt quelque part, je lui prêterai main-forte poury fouiller en règle, et si son rapport se trouve vrai, il y aura un dixième dans tous les biens pour le dénonciateur.

« Voilà tout ce que je peux pour satisfaire le soldat, dont je condamne la conduite, sans pouvoir en blâmer tout à fait les motifs...

« J'ai donné tout mon argent à la Compagnie, et ce n'est peut-être que la rage de ceux à qui j'ai ôté le maniement des finances, qui les a induits à répandre que je recevais leur argent; et c'est du mien et de l'emprisonnement que j'ai fait des voleurs, que j'ai pu fournir à leur prêt depuis trois mois. »

C'est le vicomte de Fumel qui porte la lettre. Il était détesté du soldat. A peine a-t-il prononcé le mot d'acompte, qu'il est accueilli par des huées. Il s'en va sans lire la proclamation.

Lally envoie Crillon avec la même proclamation. A la vue de cet officier, la scène change. Les rebelles détachent vingt-cinq grenadiers pour lui servir de garde d'honneur. A son entrée dans le camp, il est salué par vingt-deux coups de canon. On le conduit

au quartier général. La Joie et Saint-Jacques s'avancent vers lui avec leur état-major, environnés des chefs de chaque corps, dans l'appareil de leur nouvelle dignité. Tels deux généraux qui en recevraient un autre. La négociation s'entame. Grillon lit la proclamation devant le conseil des anciens, leur parle, les persuade enfin. Les rebelles acceptent de recevoir un à-compte sur ce qui leur est dû en accordant vingtjours pour le payement du reste. Ils parlent encore en maîtres dans leur acte de soumission : l'argent, y est-il dit, sera délivré à l'aidée où nous sommes, et ensuite on se mettra en marche, les officiers à notre tète.

Lallv, pour éviter la possibilité d'une nouvelle révolte et pour nourrir plus facilement les troupes, fractionna l'armée en deux parties. Il porta l'une sous Arcate, pavs un peu moins ravagé que le territoire de Vandavachy, où l'on était resté cinq mois. Il détacha l'autre sous les ordres de Grillon, pour marcher sur Trichinapaly et s'emparer de la pagode de Cheringham, dans le Sud. Il espérait prélever les revenus de la province et tirer des brahmes quelques laks de roupies. Cette division de l'armée, c'était une faute. On restait affaibli devant les Anglais qui venaient de recevoir de puissants renforts et qui s'emparéi'entde Vandavachy, de quelques autres places; ils mirent bientôt le siège devant Arcate. 11 fallut rappeler Grillon, qui avait enlevé Gheringham aux Anglais après une action brillante, mais qui n'avait pu recueillir d'argent.

On n'espérait plus que dans l'arrivée de Bassalet- Singue ; mais là encore on allait se heurter à une nouvelle déception. Bussy avait totalement échoué dans

son ambassade. Bassalet-Singue avait tout d'abord montré une {jrande impatience de se joindre aux Français. Ses lettres pendant cette période ne sont que des appels chaleureux. Ce grand feu s'était peu à peu calmé, au fur et à mesure que la renommée apportait au camp du prince l'exagération de nos infortunes. Pourtant il avait adressé à Bussy un projet de traité en tous })oints conforme aux prévisions de ce dernier. On s'était enfin rejoint. Bussy avait discuté les propositions du nabab, avait proposé les siennes, qu'on avait presque acceptées. On avait fixé le jour du départ, quand brusquement BassaletSingue dit à Bussy que ses dispositions étaient changées.

Les causes de cette volte-face, — c'était la nouvelle de la révolte de l'armée, que le nabab croyait tout entière passée au service des Anglais, c'était surtout la lecture d'une lettre reçue de Pondichéry, dont voici les principaux traits : « N'ayez aucune confiance en ce que vous dira M. de Bussy. M. de Lally n'a consenti qu'il allât auprès de vous que pour l'éloigner. Gardez-vous de vous laisser séduire par ses promesses et de venir dans la province d'Arcate, où vous perdriez l'honneur et peut-être la vie. » Celte lettre lue en plein Dorbar avait épouvanté le nabab et sa noblesse, déjà au courant des divisions de Bussy et de Lally. Le traité, pensa le nabab, ne sera pas ratifié par le commandant en chef. Et puis la défaite écrase les Français. Lally est peut-être presque seul, fugitif, abandonné de son armée. Avec ses idées d'Asiatique, il croyait à quelque trahison, à quelque affreux marché des généraux avec les Anglais. 11 voyait sa tète en danger,

et, pour couvrir ses craintes, il affirmait de nouveau ses premières prétentions. « La province d'Arcate m'appartient, disait-il à Bussy, je ne puis m'y rendre qu'en maître. " Il demandait enfin trois mois de réflexion. Bussy eut beau dire, beau faire, il ne put rien contre ce parti pris de la méfiance et de la peur. Force lui fut de céder. Son retour fut difficile; il lui fallut tromper l'hostilité des peuples dont il traversait le territoire. Il apprit, au cours de cette pénible retraite, l'investissement d'Arcate par les Anglais et résolut de tout tenter pour dégager cette ville. Il précipita sa marche, donnant des ailes à sa troupe, faisant sous un soleil de feu douze lieues par jour. Il eut la fortune d'arriver à temps. La ville était aux abois, prête à se rendre. Il fit sa jonction avec les corps restés sous Vandavachy, manœuvra si adroitement que les Anglais levèrent le siège et repassèrent le Paléar.

L'abandon de Bassalet-Singue avait jeté Lally dans un état moral étrange. S'il prenait un amer plaisir à contempler l'humiliation de son rival, s'il trouvait des mots sanglants pour stigmatiser en public la chute des chimères « de l'homme si attaché aux Maures >» , de ce traître qui avait fomenté la rébellion des troupes, il était en même temps effrayé de l'isolement où il se débattait. Il se prenait à espérer en la paix. « Si elle ne se fait prochainement, disait-il, je m'écroule. » Il formait le projet d'aller rejoindre Grillon, qui était à la tête de treize cents hommes, dans le Sud, devant Trichinapaly, laissant Bussy à Pondichéry se débrouiller comme il pourrait. « Je lui abandonnerai les trois quarts de l'empire volontiers. Que ne puis-je lui céder le tout! » Il

assemblait le conseil supérieur et lui déclarait qu'il remettait le commandement de la presque totalité de Tarmée à Bussy pour agir dans le pays d'Arcate. Puis, brusquement, il cbangeait d'avis, il révoquait son ordre, partait pour rejoindre les troupes destinées d'abord .à Bussy, à qui il ordonnait de le suivre, et tout cela en donnant les marques du plus profond découragement.

Bussy, lui, n'était point abattu. Il croyait à la possibilité de vaincre. Il le disait à son chef et insistait sur la nécessité d'une concentration de toutes les forces, qui donnerait sur Tennemi une supériorité décidée, garantie d'un succès éclatant et décisif. D'après ses calculs, il était facile de réunir trois mille trois cents hommes à chapeau , deux mille bons cipayes, douze cents cavaliers indigènes. Il fallait manœuvrer pour se poster entre les Anglais et Madras, les forcer à combattre et se porter sur Madras après les avoir battus. Qu'espérer d'une intervention dans le Sud ? « Ce n'est pas devantTrichinapaly que se porteront les coups décisifs, ajoutaitil, mais bien autour de Madras. » En laissant l'armée divisée en deux corps, on restera fatalement dans une inaction qui mine les troupes. Bussy avait raison et il n'est pas téméraire de l'affirmer.

La logique des choses réclamait si bien l'application du plan conçu par Bussy que les Anglais n'en suivirent pas d'autre pour assurer leur triomphe final. Mais Lally était moins que jamais disposé à écouter les avis de « l'homme funeste » .

m'accusait d'avoir, de connivence avec le Père Saint- Estévan, essayé de fomenter une nouvelle révolte des troupes.

Il n'est pas douteux que le Père Saint-Estévan eût prêché la sédition tout en écrivant à Lally qu'il lui était dévoué, « Je suis religieux, lui disait-il, et n'ai besoin de rien, missionnaire et ai renoncé à toute ambition qui ait rapport au monde. On peut donc se fier à la pureté de mes intentions. » Il insinuait qu'une tentative d'assassinat dirigée contre le général était à redouter. « Les murmures ne sont pas ce qu'il y a de plus à craindre pour vous, écrivait-il à Lally; on doit s'attendre à tout de la part de furieux qui n'écoutent que leur fureur. La mort n'est pas ce qui arrêtera un fanatique à qui l'on met en tête que c'est rendre service à la patrie que de commettre un crime qui, par là, devient à ses yeux une action héroïque. Plus d'un se trouve dans ce cas dans cette troupe furieuse, je le sais à n'en pouvoir douter et vous en avertis. »

11 était encore plus explicite avec le commandant d'Arcate. « ...L'armée se décourage, lui écrivait-il, de l'inaction où l'on est, et le soldat attribue publiquement à la trahison la lenteur qui le désespère. Il veut tious livrer, il nous a vendus, sont les expressions ordinaires, et, en conséquence, on tient des propos qui me font trembler tôt ou tard pour M. de Lally. Nous avons eu déjà bien des crises : Dieu nous en a tirés. Celle qui menace ne regarde pas tant la nation que le j)articulier... Vous m'entendez. Hélas! que fera-t-il d'une armée semblable? Non! je vous le dis à cœur ouvert et en ami, jamais cette armée (fasse le ciel que je me trompe!) ne fera rien sous ses ordres, par mauvaise volonté. Il serait à souhaiter qu'il en connût la façon de penser; mais il faudrait que lavis vînt de quelqu'un

sur qui il n'eût aucune prévention. Alors il pourrait avoir son effet, et il en résulterait un vrai bien, soit pour lui, soit pour la nation. »

Le commandant d'Arcate envova cette lettre à Lally, qui, légèrement inquiet, ordonna une enquête, dont fut chargé le premier factionnaire de Lorraine. Cet ofHcier répondit qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur les manœuvres d'embauchage du Père Saint-Estévan; que celui-ci était venu s'établir au milieu du régiment de Lorraine, sous prétexte d'y prêcher la mission; que jamais zèle n'avait été plus dévorant; mais que la propagation de la foi préoccupait moins le moine que la politique.

« Vous avez bien raison, mon général, ajoutait-il, de vous méfier des menaces que vous fait le Révérend Père... Sur ce que plusieurs officiers et soldats du corps m'avaient dit que ce Père prodiguait des louanges excessives de M. de Bussy et vantait l'avantage que larmée retirerait s'il la commandait en chef, — le Révérend Père Estévan vantait la piété et les richesses de Bussy, qu'il appelait 1 homme de Dieu, — j'ai cru qu'il était de mon devoir d'approfondir sa conduite ; il ne me l'a pas laissé ignorer longtemps, car il m'a tenu à moi-même les mêmes discours. » — Saint-Estévan avait peint effrontément sa politique dans ce peu de mots : faire paraître beaucoup de franchise, revenir sur ses pas et interpréter ses intentions. — « Dès ce moment j'ai cherché à découvrir l'effet qu'ils pouvaient faire sur les soldats; ils n'en ont fait aucun. Les soldats n'ont pas tenu les discours séditieux dont ce Père les accuse, et je peux vous répondre de leur attachement

et de la bonne volonté du régiment de Lorraine. »

L'accusation contre le moine était donc juste ; mais si la culpabilité du Père Estévan était aussi évidente que son but, qui était de soulever l'armée pour déposer Lally, faire acclamer Bussy en qualité de commandant en chef, rester lui-même le tribun des troupes afin de dominer celles-ci et le général sorti de la sédition, aucun fait ne légitimait les soupçons de Lally contre son rival. Le grief capital, c'est qu'on avait vu Bussy et le Jésuite causer ensemble, avec assez d'animation, pendant près d'une heure, au fond d'une pagode. Bussy a toujours nié avoir eu connaissance des projets du moine, qu'il n'avait jamais vu avant son arrivée à Arcate.

Devant les faits de l'enquête il n'y avait qu'un parti à prendre : couper le mal dans sa racine, enlever du camp « la trompette de sédition » . C'était matière de discipline, et en pareil cas quel est le soldat qui hésiterait? Lally n'était point d'un caractère à pardonner des tentatives d'embauchage, surtout quand il les croyait inspirées par son rival.

Il fit donc signifier « au brandon de discorde » de retourner au plus vite à Pondichéry. Le Père Saint- Estévan essaya de gagner du temps; enfin, poussé dans ses derniers retranchements, il déclara qu'il allait partir pour se rendre à quatre lieues d'Arcate dans une église où l'appelaient les ordres de son supérieur.

Cela ne faisait pas l'affaire de Lally; la moine eût encore été trop près de l'armée. Il eût pu le faire expulser inanu militari; mais il lui répugnait de

' Rapport du commandant d'Arcate.

prendre une mesure de rigueur contre un ministre du Christ. Il préféra demander courtoisement au Père Lavaur, le supérieur des Jésuites, de rappeler le coupable. " Mon respect et mon amour pour la Société, écrivait-il donc le 12 janvier 1760, au Père Lavaur, me rendent muet contre les sujets de plainte que j'ai contre le Père Saint-Estévan. Ses prédictions de bouche et par écrit, que je garde précieusement, ne sortiront point leur effet.

« Nous sommes, en quelque façon, convenus d'un point : qu'il avait la tète chaude. Je l'ai éprouvée brûlante et même brûlée, et c'est un secret qui ne se déploiera que lorsque je vous reverrai. Je l'ai prié de s'en retourner à Pondichéry : il a obéi après quarantehuit heures de résistance et même de désobéissance. Il me mande que vos oidres l'appellent à Ponchépaquari, église située à quatre lieues au delà d'Arcate. Je ne le veux point là sous quelque prétexte que ce soit. Je vous prie instamment de le rappeler et de nommer quelque autre à sa place, si cette place est devenue tout à coup si importante.

« Je suis aussi zélé pour la foi que la Congrégation de la Propagande. La guerre est un temps peu propre aux missions. Vous avez même jugé celle-là de trop peu d'importance, par la dernière lettre qu'il a reçue de vous et qu'il a montrée à tout le monde ici. La morale est le caractère distinctif de notre religion : à quoi sert la foi sans les œuvres? Moins de chrétiens et plus d'honnêtes gens, voilà la vraie religion du commerçant.

« Le Révérend Père Saint-Estévan eût été un grand apôtre du temps de Charlemagne, même du temps de

saint Dominique ; aujourd'hui, c'est unhomme qui nage, à sec après le martyre, et mai'tyrium non dahitur ei.

« Je vous suis bien obligé de votre almanach, et tous les jours de l'année me sont égaux dans les souhaits que je fais pour vous, quia jugum tuinn suave est et onus tiium levé.

« J'ai toujours haï les pilules depuis que je suis au monde, et quand je les ai avalées, mes médecins avaient grand soin de les dorer. Je vous aime, mon Révérend Père, parce que vous êtes pour moi très-aimable. Je vous respecte parce que vous êtes membre d'une Société à laquelle je puis dire hardiment : quod spiro et placeo, si placeo, tuum est, «

Le Père Lavaur répondit au général sur un ton de persiflage hypocrite, que celui-ci ne comprit pas : « Je suis affligé. Monsieur, plus que je ne saurais l'exprimer des sujets de plainte que le Père de Saint-Estévan vous a donnés. Je ne suis pas moins sensible, Monsieur, mais dans un sens bien différent, 'à la manière dont vous avez bien voulu vous en expliquer avec moi. 11 est aisé d'y reconnaître les sentiments dont vous m'avez fait souvent l'honneur de m'assurer en faveur de notre Société. J'y vois en même temps, avec une nouvelle satisfaction, la justice que vous nous rendez en restreignant dans le personnel votre mécontentement...; je vais exécuter sans délai les ordres que vous m'y donnez... Le Père de Saint-Estévan ne sera à la mission, où il s'est retiré, qu'autant de temps qu'il en faut à une lettre qui part d'ici aujourd'hui pour s'y rendre... Je coupe court. Monsieur, à tout ce que j'aurais envie de vous dire là-dessus. C'est que je crains de donner le

lieu même le plus innocent au soupçon d'être un homme qui cherche à couvrir de la moindre dorure ses sentiments, comme s'il en fallait cacher la laideur. Que n'y a-t-il quelque fenêtre par où l'on pût considérer ce qui est dans les cœurs! On verrait dans le mien, Monsieur, comment peuvent se réunir et s'accorder parfaitement des affections qui, ne pouvant subsister ensemble dans un autre, les lui font juger incompatibles.

« On y verrait aussi un si {jrand éloignement de toute dissimulation qu'on ne pourrait me soupçonner de faire le moindre usage de celle-ci, avec l'assurance de n'être jamais découvert. C'est le fruit de la morale dans laquelle j'ai été élevé et que les vues de religion n'ont fait que fortifier en moi : vous savez, Monsieur, pour le moins aussi bien que moi, malgré l'axiome du commerçant, que le vrai chrétien et l'homme vrai ne sont qu'un : en visant à l'un on vise sûrement à l'autre.

« Les assurances d'amitié (je ne me sers du terme qu'après vous, Monsieur) que vous daignez me faire me flattent beaucoup plus que le compliment dont vous les accompagnez. Le moindre doute là-dessus me coûterait trop pour qu'il pût naître chez moi. Je vous avouerai ingénument que j'ai toujours compté et compterai sur vos bontés, quœcumque obtrudant infesti nubila venti.

«J'ose assurer avec plus de confiance que rien ne saurait altérer, ni mon dévouement ni mon profond respect. »

Le P. Saint-Estévan partit l'oreille basse, honteux,

comme un intrigant démasqué ; sesdiatribes passionnées n'avaient point ébranlé le moral de Tarmée. Elle n'aspirait qu'au combat. Elle avait acclamé Lally à son entrée dans le camp; elle sentait que la présence de son chef était l'indice d'un mouvement en avant.

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