IV AVANT-PROPOS
tiens étaient encore insuffisantes. Il me manquait des pièces essentielles, capitales : les instructions du cabinet de Versailles à Lally, les dénonciations contre Bussy adressées au ministre.
Ces pièces ne pouvaient être qu'aux archives du minirtère de la marine. Après de longs mois de recherches, je finis par y découvrir ces instructions tant cherchées et une foule de lettres, de mémoires, de rapports secrets aux ministres, qui éclairaient d'une façon curieuse l'action de la France dans l'Inde. Dès lors, il me sembla possible de reconstituer le caractère de Lally et le drame où il fut mêlé.
Dans le cours de mes investigations, j'ai été particulièrement aidé et encouragé par MM. Girard de Rialle , directeur des archives du ministère des affaires étrangères; Guet, conservateur des archives des colonies au ministère de la marine; Lorédan Larchey, H. Martin, de la Bibliothèque de l'Arsenal; Lavalley, conservateur de la bibliothèque de Gaen, et Baucher, de la bibliothèque de la Chambre des députés. Je prie chacun de mes obligeants confrères en recherches de vouloir bien trouver ici l'expression de ma très-profonde gratitude.
LA lIiN D UN EMPIRl^ FFIANG\IS AUX INDES
sous LOTIS XV
L'histoire coloniale de la France sous Louis XV, on peut la résumer ainsi : une épopée qui se termine par un désastre. L'épopée, c'est l'œuvre de la France; le désastre, c'est l'ouvrajje du cabinet de Versailles.
La vitalité ne manque pas à la France du dix-huitième siècle. Elle a des idées et des hommes. A côté des philosophes et des écrivains, il y a des politiques et des généraux. Ce qui manque, c'est l'action d'un {jouvernement pour railleries forces éparses. Les classes officielles s'affaissent dans la décrépitude et l'impuissance!
Delà la ruine des projets les mieux faits pour donner à la France gloire et force. Plélo, Montcalm, expressions caractéristiques du courage et de la clairvoyance de notre race ; Dupleix, incarnation la plus élevée du génie politique de cette dernière, sont tour à tour aban-
donnés de Versailles, qu'ils gênent. Qu'attendre autre chose d'un gouvernement qui n'a ni audace, ni énergie, ni volonté, ni persévérance; qui ne sait ni se tenir tranquille, ni agir; qui laisse porter les premiers coups à la Pologne, et, voyant le danger de la laisser tomber, après des menaces, se dérobe au moment décisif; qui oscille entre Frédéric et Marie-Thérèse, dont il ne sait qu'être le serviteur au lieu d'être l'allié?
La perte des établissements d'outre-mer est fatale, car le gouvernement n'a même pas l'idée que, pour fonder des colonies comme pour les conserver, il est nécessaired'appliquer une politique mûrement étudiée, sûrement établie sur des bases solides, et dont l'espiit de suite est le pivot essentiel; il ne conçoit d'autre méthode que celle des expédients. Au fond, ces possessions lointaines lui pèsent; il les regarde comme une source d'embarras, de querelles fréquentes, et tout montre qu'il se sentira délivré d'un ennuyeux souci le jour où il ne les aura plus. 11 fait tout pour étouffer l'esprit d'aventure; il pèse sur l'opinion pour lui inspirer la défiance devant tout projet d'agrandissement colonial, et il n'y réussit que trop bien. Pourtant, par une singulière contradiction, ces établissements méprisés, il les garde en tutelle avec un soin jaloux. Il a la rage de les régenter; il rogne quotidiennement et obstinément le peu de libertés que Richelieu et Colbert leur ont départies.
Le gouvernement veut rattacher étroitement les colo-
l.AM.Y-TOLLi:>DAI.. ;$
nies aux différents services ministériels de la métropole. 11 paralyse toute initiative des conseils coloniaux; son but, c'est de les réduire à rien, de leur enlever la décision et la connaissance des affaires locales pour les faire résoudre par un bureaucrate de Versailles; c'est donc l'ip^norance qui administre et qui dirige.
Ce gouvernement, en vérité, c'est l'aveuglement érigé en système.
Quelques années après la chute de Dupleix et de ses projets, alors que le temps a fait son œuvre de modération et de justice, que le conquérant de l'Inde a exposé sa politique minutieusement et au grand jour, la fortune offre soudain à la cour le moyen de ressaisir la domination sur les peuples de la presqu'île hiudoustanique. La guerre, celle qu'on appellera la guerre de Sept ans, s'allume entre la France et l'Angleterre. Une idée nette, une volonté ferme, un petit nombre de troupes, de l'argent, et le succès est certain; mais le cabinet de Versailles a les yeux fermés à la lumière. Il envoie bien une expédition commandée par Lally; mais ce n'est pas pour ramasser la couronne du Grand jNIogol et la placer sur la tète du roi de France, c'est pour une affaire de boutique à protéger. Pour lui, il n'y a pas de question de l'Inde, il n'y a qu'une question de trafic. Sa seule ambition, c'est de favoriser les opérations de la Compagnie française, de lui assurer des gains par l'expulsion de la Société anglaise, sa rivale, et Lally, qui reflète les tergiversations
i LALLY-TOLLENDAL.
et l'ignorance du ministère, n'applique que trop fidèlement les instructions de Versailles.
Toute différente fut l'action de l'Angleterre. Si, intellectuellement, elle ne montre pas à ce moment l'éclat et la puissance de sa voisine, dont les idées vont inonder le monde et l'agiter pour longtemps, politiquement elle est d'une supériorité incontestable. C'est une nation en travail pour la conquête d'un empire d'outremer, plus vaste que celui de Charles-Quint. Aux Indes, elle compte des serviteurs qui, inférieurs comme génie à Dupleix, ne lui cèdent en rien pour l'énergie et la persévérance dans l'action, et qui, sûrs d'être soutenus, ne regardent jamais derrière eux.
L'Angleterre a les vertus politiques des peuples conquérants, le sang-froid, la constance, une fermeté d'âme, une patience inébranlable, une résolution à toute épreuve, l'abnégation, la ténacité, la volonté de ne s'arrêter que lorsqu'il n'y aura plus rien à faire; qualités aussi utiles à un peuple que le génie. Et pour la diriger dans ce mouvement d'expansion sur le monde, l'Angleterre a la fortune de rencontrer un grand ministre, un des grands parmi les grands politiques de tous les temps, William Pitt. C'est la ténacité incarnée dans une âme. Il envoie au Canada et aux Indes armée sur armée, flotte sur flotte, sans se lasser jamais, soutenu par la nation avec qui il est en communion d'idées. L'Angleterre est splendide dans sa constance et dans son énergie. Etourdie par les premiers coups de Du-
pleix, elle n'en lutte pas moins avec obstination, malgré ses échecs répétés. Si elle a été impuissante à con- .cevoir ce système de politique vaste et sûr qui venait de permettre à Dupleix de subjuguer en trois ans cette agglomération de peuples bouddhistes et musulmans qui vivent entre le Gange et le cap Comorin, elle a assez de bon sens pour se l'assimiler et de force pour le mettre en pratique, et cela, au milieu des angoisses de la défaite. Si la conquête du Canada fut surtout l'œuvre de Pitt, l'Angleterre doit à elle seule la prise de possession de l'Inde; c'est le fruit de son énergie et de son admirable esprit de suite. L'attitude de l'Angleterre dans ce drame est un des plus beaux exemples de fermeté qu'un peuple puisse offrir; c'est surtout un enseignement pour les nations vaincues qui ont au cœur l'amertume des annexions et la volonté de réparer la défaite.