‹ Lally-TollendalChapitre 5 sur 23 · JEUNESSE ET AVENTURES DE LALLY · texte numérisé non relu

JEUNESSE ET AVENTURES DE LALLY

Naissance de Lally-Tollendal. — Son éducation d'émif;ré. — On lui inculque la haine contre la maison d'Orange. — Ses premiers grades. — Lally volontaire diplomate en Russie. — Sa négociation avec Biren. — Hésitations de Fleury. — Les Mémoires de Lally. — Lally en Flandre. — La charge de Fontenoy. — Lally propose un plan pour secourir l'entreprise de Charles-Edouard. — Lally en Ecosse. — Ses aventures. — Le marquis d'Eguilles. — Lally à Berg-op-Zooni, au siège de Maastricht. — Lally maréchal de camp.

Peu d'hommes ont fourni une carrière plus fertile en contrastes et en e'vénements dramatiques que celle de Lally-Tollendal ; peu de soldats ont parcouru plus brillamment les diverses étapes delà vie militaire ; aucun général n'a eu une fin plus triste. De son vivant, si ses services lui valurent quelque estime, ses fautes soulevèrent le tourbillon de colères et de haines qui l'emporta sur l'échafaud. Son procès et sa mort furent le signal d'une réaction en sa faveur. Cette infortune attira la pitié. 11 y a encore quelque chose d'obscur dans ce caractère; on le juge diversement et toujours avec passion. 11 a, comme autrefois, ses partisans et ses détracteurs; pour les uns, LalIy-Tollendal est un grand homme et un martyr; pour les autres, c'est un traître. On peut aujourd'hui, grâce à l'ouver-

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ture des archives des différents ministères, avoir la prétention de reconstituer la physionomie de Lally- Tollendal et d'établir un jugement sur ses actes.

Il était né à Romans, dans le Dauphiné, en 1702. Son père, sir Gérard Lally, était originaire d'Irlande, où il possédait de nombreux domaines; ardent partisan des Stuarts, il avait mis son épée au service de Jacques II. Lorsque les victoires de Guillaume III forcèrent Jacques à chercher un refuge en France, sir Gérard, proscrit lui aussi, suivit le monarque dépossédé. Le gentilhomme avait la bourse légère, mais il était riche en illusions, et avait, comme tous les émigrés, devant les yeux le mirage d'une revanche prochaine. L'exil, qui a pour compagnons habituels le chagrin et la misère, fut relativement clément pour sir Gérard. Plus heureux que la majorité de ses frères d'infortune, qui, pour gagner le pain quotidien, d'officiers devinrent soldats dans ces compagnies héroïques promptementdécimées parle climat d'Espagne et les combats sur le Ilhin ', il obtint le commandement du régiment irlandais, dont son parent, le général Dillon, était propriétaire. Tout en se battant bravement pour sa nouvelle patrie, le colonel restait au fond un Cavalier, et, avec l'obstination du proscrit, espérait, attendait, confiant, le rétablissementdes Stuarts; c'était là sa pensée de derrière la tète. Aussi, les « premiers sentiments qu'il versa dans le cœur de son fils * furent-ils ceux d'une fidélité inviolable

• Histoire de Charles-Edouard, par Aniédée PiciroT. Mémoire au conseil du Roi par Trophime Gérard, comte (1(! Lally-ïollendal, dans l'instance en révocation de l'arrêt qui a condamné son père. MDCCLXXIX.

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pour le sang de ses anciens maîtres et d'une haine éternelle pour les rebelles qui avaient banni ses souverains et l'avaient lui-même dépouillé. Il lui inspirait en même temps la reconnaissance et le zèle dus à la nouvelle patrie qui les avait adoptés, et au maître qu'ils* servaient. » Ces enseignements de sectaire laissèrent dans l'âme de l'enfant une empreinte ineffaçable. Adolescent, ces souvenirs furent l'aliment de ses rêves; homme, ils servirent presque uniquement d'inspirateur à son attitude et à ses actes.

Lally-ToUendal reçut la forte instruction des gentilshommes de ce temps-là. On lui enseigna les langues mortes et vivantes, l'histoire et les sciences; on lui donnait en même temps l'éducation militaire, et surtout on s'efforçait de joindre la pratique à la théorie. Au moment où le bambin, âgé de huit ans, vient de recevoir sa commission de capitaine dans le régiment de Dillon, sir Gérard fait camper son fils prés de lui, devant Gérone, « voulant lui faire sentir au moins la poudre pour gagner le premier grade » . Quatre ans plus tard, devant Barcelone, l'enfant capitaine monte sa première garde de tranchée, et cela comme « récréation de vacances », selon le mot du père, qui le renvoyait ensuite au collège pour perfectionner ses études. On fait des soldats avec un tel système. Aussi Lally- Tollendal, que le régent avait voulu nommer colonel à dix-huit ans, — ce projet échoua par suite de l'opposition inexpliquée de sir Gérard, — se signalait-il aux sièges de Kehl etde Philippsbourg par son courage et son aptitude dans le service. Lors de l'attaque des lignes de Dettingen, il faisait une charge furieuse pour arracher

son père des mains de l'ennemi et le ramenait aux applaudissements de tous.

La paix faite, la vie de garnison lui pèse. Les conversations au bivouac avec les Irlandais émigrés du régiment de Dillon ont exalté l'ardeur de son jacobitisme. 11 passe en Angleterre pour étudier de visu les forces du parti jacobite et conspirer au rétablissement des Stuarts. 11 met dans cette entreprise le zèle, le feu d'un fanatique. Il reconnaît les points de débarquement, examine les marcbes à faire, les points stratégiques à prendre ou à occuper, caresse les mécontents, noue des rapports avec les principaux partisans des Stuarts, et rêve de susciter contre la maison d'Orange une révolution dans les trois royaumes et une coalition des États d'Europe.

Sa tète s'allume; il est pris d'une fièvre d'action; il n'a plus qu'une idée, passer à l'exécution de ses projets et soulever l'Europe contre l'Angleterre. La Russie est, croit-il, l'ennemie qu'on peut mettre le plus facilement aux prises avec la Grande-Bretagne. C'est à Pétersbourg qu'il ira donc; mais comme pour réussir il lui faut un point d'appui et qu'il ne peut espérer le trouver qu'en France, il court à Versailles, où l'attend le grade de capitaine de grenadiers, et, une fois à la cour, en vrai conspirateur, il dissimule et joue double jeu. Devant les indifférents ou ceux dont il se méfie, il prend l'attitude d'un croisé et crie bien haut qu'il va aller en Russie comme volontaire pour combattre les Turcs, aux côtés du maréchal Lascy, son parent. A Belle-Isie et à Chavigny, qu'il sait hostiles à l'Angleterre, il tient d'autres discours. Il constate la

nécessité poui- la France d'abaisser la puissance de la maison d'Orange, et montre que le moyen le plus pratique consiste à établir une alliance offensive et défensive entre le cabinet de Pétersbourg et celui de Versailles.

11 réchauffe leur zèle dans des entrevues fréquentes, et les pousse à circonvenir le cardinal de Fleury. Il fait tant et si bien que ce dernier lui prête l'oreille. Au fond, le ministre, qui avait des vues, lui aussi, sur la Russie, n'était pas fâché de rencontrer un négociateur de la trempe de celui qui se présentait. « Vous vouliez, lui disait-il, faire une campagne en volontaire grenadier, vous la ferez en volontaire diplomate, et le Roi saura récompenser votre zèle. »

La mission pourtant était délicate, toute d'aventure, et offrait même quelque danger. Le jeune capitaine n'avait aucun titre officiel, pas même de passe-port. D instructions du gouvernement, point. Il avait la double perspective d'être considéré parle cabinet russe comme un aventurier, comme un espion, et d'être désavoué par Versailles en cas d'insuccès. En le quittant, le secrétaire d'Etat Amelot lui avait jeté comme un seau d'eau froide; sa dernière parole, c'était : « Souvenez-vous que l'on ne vous charge de rien; ayez à vous comporter avec sagesse et discrétion. » En réalité, Fleurv ne pensait pas à engager une négociation sérieuse par le canal de Lally; ce qu'il cherchait en celui-ci, c'était un éclaireur, une sorte d'enfant perdu de la diplomatie, qui tàterait le terrain et le renseignerait sur la force du parti français dont le maréchal Munich était le chef et dont Biren, alors à l'apogée de la faveur, pouvait devenir le pivot. Lally ne voyait qu'à demi clair dans

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le jeu du ministre, qui l'avait ébloui par des phrases pompeuses et des réticences habiles; mais il avait le feu de la jeunesse, la foi, l'idée fixe; il croyait pouvoir forcer au besoin la main à la fortune; il partit enthousiaste et plein de confiance.

En débarquant à Riga, on l'arrêtait; sa détention dura deux mois, et il ne devait sa mise en liberté et le passe-port pour Pétersbourg qu'aux instances de l'amiral Gordon, l'agent de Charles-Edouard. Lally fut à la cour de Russie l'objet d'une vive curiosité. Un tel voyage était, pour un habitué des salons de Versailles, chose si insolite, et la captivité à Riga lui donnait un cachet si mystérieux qu'on soupçonnait un agent diplomatique sous l'uniforme de l'officier. Il avait donc à essuyer les questions, les offres de service du chancelier, le comte d'Ostermann, qu'il craignait en tant qu'Allemand, et il s'en tirait avec adresse, se servant même du ministre pour se faire présenter à Biren, qu'il crovait avec raison « moins rompu en matière politique et d'un crédit plus immédiat auprès de l'Impératrice ' » . Ce favori, que l'amour d'une souveraine avait ramassé dans une cabane pour l'élever au trône de Gourlande, n'offrait de l'ambition que les côtés vulgaires, avec l'avidité d'un reître et l'orgueil d'un paon; mais il gouvernait la Russie, et, pour Lally, c'était donc l'homme à séduire.

Le volontaire diplomate prit le ministre par la vanité. En parvenu qui veut paraître de pair avec les gens de vieille souche, aux premiers mots, Biren s'enflait et

' Arcliives des affaires étrangères, iloscovic, 1738.

faisait parade des sentiments d'estime qu'il avait pour le cardinal. Lally, le bon apôtre, laissait tomber dans la conversation que Son Éminence le duc de Fleury serait flatté, beureux même en se sacbant ainsi apprécié par l'homme qui tenait dans ses mains les destinées de la Russie, et qu'il avait (jrande envie de l'en instruire. A ces mots, Lally vit la figure de Biren s'épanouir; il se leva aussitôt, prit congé et de cinq ou six jours ne reparut plus.

Cependant, Biren, agréablement cbatouillé, sentait son impatience croître devant les lenteurs calculées de Lally, et bientôt, n'y tenant plus, lui envoyait son chambellan, — un Français, M. de la Serre, très-patriote et très-attaché à son maître, — pour lui proposer de se voir seul à seul et en secret, au cas qu'il eût quelque chose à lui dire. Lally, qui sentait combien le masque lui était favorable et qui au fond eût été très-embarrassé de le quitter, après avoir marqué son ressentiment du traitement qu'il avait essuyé à Riga, déclarait qu'il n'était chargé de rien, qu'il était un simple voyageur curieux de connaître une nation dont on n'avait presque pas l'idée en France, mais qu'il était trop heureux des sentiments professés par le duc en faveur du cardinal, pour ne pas prendre sur lui de l'en instruire. Biren répondait brusquement qu'aucune démarche ne lui causerait plus de plaisir, et qu'il fallait sur-le-champ et sous ses yeux écrire au cardinal pour lui marquer l'estime et la confiance qu'il avait en lui. Lally rédigea aussitôt la missive que Biren se chargea de faire parvenir ',

' Archives des affaires étrangères, Moscovie, 1738.

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D'autres entretiens suivirent, où Biren, faisant bon marché des difficulte's pendantes entre le cabinet de Pëtersbourg et celui de Versailles, montrait un désir croissant de s'aboucher avec Fleury, et, sans faire confidence de ses projets, laissait deviner toutefois qu'il en avait, et d'importants, car, déclarait-il, «j'ai des propositions à soumettre à Son Éminence; mon embarras, c'est de les faire arriver et de savoir comment le cardinal les accueillera. A-t-il confiance en moi? Je ne puis me servir du ministre de Russie en France; mais on pourrait peut-être s'en ouvrir de bouche à l'ambassadeur français à Pétersbourjj. Nous terminerions en peu de temps une négociation qui ne peut que traîner par les voies ordinaires, si le cardinal et moi nous pouvions nous aboucher une bonne fois, car je puis tout en Russie et le cardinal peut tout en France '. »

Ces ouvertures si pressantes rendaient Lally heureux et l'embarrassaient en même temps, car si, d'une part, elles étaient comme la démonstration de sa perspicacité en lui fournissant la preuve que ce n'était pas une chimère de chercher à rapprocher la Russie et la France au détriment de l'Angleterre, de l'autre, elles le surprenaient sans qualité pour y répondre, sans mandat pour les éclaircir, sans autorité pour les faire préciser et leur donner un corps. Il était déjà depuis quatre mois en Russie, — il avait passé ce temps à étudier profondément l'organisation militaire et politique de ce pays, ses relations avec les divers cabinets, le caractère des ministres, le fond de l'àme et du cœur de Biren, — et

' Archives des affaires étrangères, Moscovie, 1738.

aucun encouragement ne lui venait de France. Pas un mot d'Amelot; Fleury n'avait point répondu à la lettre dictée par le duc de Courlande. Le moment critique était arrivé; les illusions du début étaient loin. Encore quelques jours et Lally passerait à Pétersbourg pour un espion ou pour un aventurier. Il jugea sa situation d'un coup d'œil, et lui, qui étant entré en Russie « comme un lion, se crut trop heureu.\ d'en sortir comme un renard ' •-) .

Dans un entretien avec Biren, il lui expliqua alors la nécessité où il se trouvait de retourner promptement en France. « Il est douteux, lui dit-il, que le cardinal, dont après tout j'ignore les sentiments, me fasse réponse, et puis le billet que nous lui avons adressé est bien insignifiant. Par lettres, vous le savez aussi bien que moi, nous ne pouvons rien faire; restant ici, je serai impuissant. A Versailles, au contraire, j'aurai l'oreille du cardinal; dans une conversation, je puis tout dire. Je l'éclairerai donc bien mieux sur vos dispositions et sur leur importance. 11 me faut donc partir, et tout de suite*. » Biren approuvait ce plan, et, avant de quitter Lally, lui parlait encore pendant une beure des griefs de la cour de Russie contre celle de France, en déclarant avec feu que son plus vif désir était de cimenter l'union de ces deux puissances.

Lally revint en France, sinon satisfait, du moins pas découragé de sa campagne diplomatique, qui lui coûtait dix mille livres. N'avait-il pas bien rempli son rôle

' Archives des affaires étraiifjèies, Mo.'^covie, 1738. 2 Ibid.

dëclaireur et posé les jalons d'une négociation future, n'ayant rien compromis, mais tout préparé? Il sentait pourtant un peu d'aijjreur au souvenir de l'abandon de Fleury. «Il arrêta inopinément à l'audience le cardinal, qui lui dit d'un ton froid et sérieux : « Vous croyez que nous pouvons aller aussi vite que vous, et vous n'attendez pas même notre réponse ! — Monseigneur, répondit Lally, un capitaine de grenadiers va droit au but. Un gentilhomme qui, par zèle pour son Roi, court un danger sans gloire, ne doit pas être laissé à la merci d'étrangers encore à demi barbares. Je n'ai pas reçu une ligne de vous ni de M. Amelot. Après avoir obtenu par delà de ce que je pouvais espérer, j'ai vu le moment où leur confiance allait se changer en ressentiment. J'avais compté sur une volonté plus ferme de votre part, sur plus d'égards et sur plus d'appui. — iVUons, répliqua le cardinal en souriant, ne vous fâchez pas trop; la colère d'un capitaine de grenadiers fait peur à un prêtre. J'aurai donc un mémoire? — Vous en aurez deux. — Tant mieux; je suis bien sûr que nous aurons à louer votre esprit et votre zèle, si vous ne nous avez pas donné l'occasion de célébrer votre patience. — Votre Éminence jugera peut-être qu'il a fallu même de la patience pour rassembler les éléments de ce travail '. » La froide attitude du cardinal au début, son brusque retour surexcite Lally, qui sent que, s'il laisse échapper cette occasion de convaincre le ministre, c'en est fait de ses projets. Il écrit donc les deux rapports demandés,

' Biographie universelle (art. I.ally).

et, dans cette œuvre de persuasion, ce jeune homme, qui en quatre mois a deviné la Russie, montre la lucidité de raison d'un politique et les ressources d'un vieux diplomate; il a des accents d'une éloquence entraînante dans sa précision et dans sa brièveté, et une habileté rare pour grouper les arguments qui peuvent frapper le ministre.

Cette ardeur, cette finesse, cette hauteur de vues, il les doit à la passion qui l'anime, la haine, la plus clairvoyante de toutes les facultés humaines. C'est parce qu'il exècre l'Angleterre et la complice de celle-ci, l'Allemagne, qu'il lui naît des idées si neuves et si politiques qu'elles offrent encore aujourd'hui le charme de la vérité et de l'actualité. Rien de plus intéressant que ces mémoires qui font si bien connaître la situation de la Russie, ses ressources et ses destinées.

« Je ne puis donner à Votre Éminence ' » , écrit-il à fleury, «une idée plus simple et plus juste de la Russie qu'en la comparant à un enfant qui seroit resté longtemps au delà du terme ordinaire dans le sein de sa mère, y auroitpris croissance pendant plusieurs années, et, entrant enfin dans le monde, ouvriroit les yeux et verroit des objects faits à sa ressemblance, étendroit ses bras et ses jambes sans scavoir comment s'en servir et se sentiroit des forces sans scavoir à quoy les employer.

« Il n'est pas surprenant qu'une nation dans cet état se laisse conduire par les premiers hommes qu'elle aperçoit; les Allemands (si je dois donner ce nom à un assemblage de Danois, Prussiens, Holsteinois, Livo-

' Arcliivei des affaires étrangères, Moscovie, 1738.

niens, Courlandois) ont été ces premiers hommes. Ils se sont servis des bras de cette nation et ils ont toujours diri(}é ses mouvements. La cour de Vienne, attentive à ses intérêts, a su profiter de ce rapport de nations, et l'on peut dire qu'elle a (j;ouverné celle de Russie depuis l'avènement de la princesse réjjnante au thrône. Elle luy a fourni des sujets pour les premières places dans le ministère et dans les troupes. Elle luy a fait faire la guerre et la paix suivant son gré, et c'est à ses insinuations que la Russie vient d'entreprendre cette dernière guerre contre le sentiment du duc de Gourlande, alors comte de Biron ', et du comte d'Ostermann et à la persuasion du comte Jagosinsky, séduit par la cour de Vienne, qui contoit (sic) profiter de la guerre entre le Turc et le Persan pour s'emparer de la Bosnie,

« La Russie feroit la guerre pendant vingt ans avec succès dans la Crimée et aux embouchures du Nieper, du Bog et du ^iiester qu'elle s'épuiseroit de plus en plus d'hommes et d'argent. Elle ne peut se rendre maîtresse de Caffa, n'ayant et ne pouvant y avoir de flotte, et quand elle auroit toute la Crimée, elle ne pourroit pas la conserver, en étant séparée par un désert de trois cents lieues infesté par deux cent mille Tartares. Elle ne peut porter ses vaisseaux à l'embouchure des deux fleuves qui se jettent dans la mer Noire, et il lui seroit beaucoup plus à charge que Gibraltar ne l'est aux Anglais. La seule conquête utile qu'elle puisse conserver est celle d'Azof, parce qu'il est contigu à ses États,

' On sait que BIren se vantait à tort de descendre de la famille française de Biron.

protège ses Cosaques, et la rend maitresse du Don.

« L'armée du comte de Munich a plus souffert par la faim que par le fer dans cette dernière campagne (une guerre avec les Turcs). Aussi n'a-t-il pu la tenir longtemps (la campagne), ce qui sera aise à comprendre quand on saura qu'une armée, opérant en ces pays, est obligée de porter avec elle des vivres pour six mois, qui sont ordinairement consommés au quatrième, joint au défaut des fourrages nécessaires à plus de trois mille bœufs ou chevaux de trait sans conter [sic) la cavalerie de l'armée.

« La Russie ne respire qu'après la paix, et c'est un proverbe familier à Pétersbourgquc le comte d'Ostermann ne verra et ne marchera que quand elle sera faite; ce ministre n'a point paru à la cour et n'est pas sorti de sa chambre depuis le commencement de cette guerre.

«Les cours de Vienne, de Hollande, d'Angleterre ont toujours travaillé à éloigner toute liaison entre celles de France et de Russie, en y répandant un esprit de méfiance et même d'aversion, dont il faut être témoin pour le croire. J'en ai senti les effets. C'était un discours public à Pétersbourg, cet hiver, — et rien n'ose s'y dire publiquement qui n'émane du ministère, — que la France employoit tout son crédit et même de l'argent à la Porte pour y faire une paix particulière pour rEmj)ereur, et laisser tout le poids de la guerre sur la Russie ; qu'elle cherchoit à faire agir la Suède, et que l'on scavoit fort bien l'objet de l'ambassade de M. de Saint-Séverin. La cour de Russie a même été si alarmée des incertitudes que l'Empereur sembloit marquer pour cette prochaine campagne que Sa Majesté l'Impératrice luy a fait décla-

rer qu'elle ëtoit en ëtat de faire la guerre seule, mais que les conquêtes qu'elle feroit sur les Turcs dans les frontières de l'Empire luy resteroienl. Je cite mon auteur, c'est le duc de Courlande. C'est ce qui a donné lieu à Tenvoy du général Botta, qui a renouvelé à Sa Majesté l'Impératrice les assurances que son maître ne mettroit bas les armes qu'après avoir obtenu une paix glorieuse aux deux nations.

« Telle était la situation de la cour de Russie avant l'avènement du comte de Biron au duché de Courlande. Cette succession lui étoit déjà promise par le feu roy Auguste ; il l'a méritée du fils en le mettant sur le thrùne, et il ne s'en cache point. Il étoit de son intérêt de ménager la cour de Vienne pour ne pas être traversé; cet objet est rempli, et ses vues présentes sont faciles à découvrir.

« La czarine a exigé de ses sujets, à son avènement à la couronne, un serment par lequel ils s'obligeoient à reconnoitre et à obéir à celuy ou à celle qu'elle nommeroit pour luy succéder. Les étrangers mômes ont prêté ce serment à Pétersbourg et à Moscou. La princesse Anne, fille de la duchesse de Mecklebourg {sic), sœur aînée de la czarine, est la princesse désignée, quoique la chose ne soit pas déclarée. La cour de Vienne a proposé un mariage entre elle et le prince de Brunswick- Wolfenbutel, proche parent de l'Impératrice. On regardait la chose comme assurée, et la princesse même y témoignoitde l'inclination. Cette alliance mettoitenlièrement la Russie sous les ailes de la cour de Vienne. Le comte de Biron n'osoit s'y opposer ouvertement; cependant il a scu en éloigner la conclusion.

« Son fils est à présent prince héréditaire d'un duché coiitigu aux états de Russie, et on ne doute pas que les vues du père ne soyent de mettre la couronne dans sa famille et qu'il ne l'éussisse si la czarine vit encore quelques années. Si elle meure avant l'exécution du projet, il est de l'intérêt du duc (Biren) de se ménager une retraite sûre dans ses États et de la rendre meilleure en les affranchissant des dettes et des hypothèques dont ils sont chargés. Dans l'un et l'autre cas, la paix devient absolument nécessaire à son projet. L'armée est occupée; la Russie est épuisée d'argent par la guerre. L'Empereur n'est pas en état de luy en prêter...

» La persuasion dans laquelle est le duc de Courlande (Biren) que la France seule peut terminer cette gueiTe par l'influence qu'il lui suppose sur la Porte, l'a déterminé à s'ouvrir à moi sur l'envie qu'il a de traiter avec Votre Eminence...

« ...Les affaiies de Russie se rapportent toutes à différents collèges. Les collèges ressortissent au Sénat; le Sénat au cabinet. Le cabinet ne s'assemble jamais sans que la czarine le préside. Le comte d'Ostermaun et le prince Yeaskoy (?) sont les membres qui le composent. Le dernier n'y est que pour la forme et ne se mêle que des petites affaires du pays. M. Bever, frère d'un capitaine au régiment de Saxe, en est secrétaire; c'est luy qui fait les expéditions à la tête de vingt commis, la plupart soldats. Toutes les affaires sont rapportées au duc (Biren) ; c'est par luy que la czarine voit; c'est par luy qu'elle entend ; c'estpar luy qu'elle parle. Ses ordres et ses décisions sont portés au comte d'Ostermann, et

c'est à luy à trouver les expédients, à imaginer les moyens pour les faire réussir.

« L'objet de la cour de Russie est de jeter de la poudre aux yeux de toute l'Europe. II n'est projet si extraordinaire qu'elle n'accepte. Tel est celuy de s'ouvrir un commerce par le Kamtchatka au Japon, celuy de faire de nouvelles découvertes en Amérique, celuy d'établir une communication entre le Don et le Volga. Je luy connois pour prés de deux cent millions de projets sur lesquels elle a déjà avancé cent mille écus, car les projeteurs sont tous payés et entretenus. L'objet de la cour est rempli, et l'on dit en Europe : la Russie est riche, voyez les dépenses qu'elle entreprend.

«Il est difficile, pour ne pas dire impossible, descavoir au juste la quantité d'espèces qu'il y a en Russie, parce que, dans un pays où il n'y a pas de propriété, le paysan et le seigneur sont également intéressés à cacher celles qu'ils ont à leur maître respectif, qui a le droit de les dépouiller. Aussi le paysan a soin d'enfouir son argent et le seigneur le fait passer dans les banques étrangères. On compte qu'il circule en Russie cent cinquante millions de notre monnoye.

« Je citerai à Votre Éminence un trait qui la mettra au courant de leur administration en matière de finance :

« Pierre I" avait fait frapper pour dix millions d'espèces de cuivre en pièces de cinq sols, de sol, de demisol etde quart de sol. Les quarts de sol ont presque leur valeur intrinsèque, mais huit quarts de sol sont égaux en poids aux pièces de cinq sols. Les Polonais et les Lubecquois ont senti cette différence et ont fait frapper de ces pièces de cinq sols avec lesquelles ils font leurs

emplettes en Russie et se font payer en rouble et en demy et quart de sol pour les marchandises qu'ils y portent. Ainsi voilà pour la Russie une perte de 150 pour 100. On s'en est aperçu il y a quatre ans et l'on comptait déjà en Russie pour vingt-cinq millions d'espèces de cuivre. Les Anglais et les Hollandais ont proposé des remèdes, on les a écoutés, on s'est méfié et l'on en est resté là. On vient de faire une nouvelle recherche de ces espèces, et on en trouve actuellement pour trente-cinq millions. Ainsi voilà vingt-cinq millions de cuivre entrés en Russie depuis Pierre I" en échange de vingt-cinq millions d'argent sortis du pays, et la Russie se trouve actuellement en perte de quinze millions...

« ...La force principale de la Russie consiste dans quatre-vingt-dix mille hommes de bonnes troupes, qui font, depuis trente-huit ans, la guerre sans interruption, La cour néglige tout le reste, et donne son unique attention à l'entretien de cette armée...

« ,,.La France a payé depuis un temps immémorial des subsides aux cours du Nord, qui souvent n'ont pas répondu aux avantages qu'elle s'en promettait. La Suède donne à l'Europe, dans la conjoncture présente, une forte preuve de son impuissance, et je ne hasarde point en assurant Votre Éminence qu'il est au pouvoir de la Russie d'écraser la Suède en dix ans et sans tirer l'épée. La Russie est en effet en état de fournir abondamment du cuivre à toute l'Europe, et cela pour les deux tiers du prix auquel la Suéde le fournit. Les offres en ont été faites à la Russie par des entrepreneurs, et il ne manque actuellement à la cour de Pétersbourg que les avances d'argent pour le travail. »

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Lally passait ensuite à l'exposé des arguments qui militaient en faveur d'une alliance de la France avec la Russie, et il indiquait les moyens qu'on devait employer pour réussir, Rien de plus pratique que tout le plan d'action qu'il trace et qu'il propose au cardinal. Rien de plus clair que ra])préciation du rôle de Biren, l'axe de tout le projet. Qu'on en juge : « Si la czarine meurt aujourd'hui pour demain, écrivait-il à Fleury, le duc de Courlande ne tient à rien et se trouve à la veille de rentrer dans son premier état. Il a désobligé la Russie, et Dieu sait le parti que cette nation lui ferait; son duché serait un asile peu sûr pour lui... Il faut donc que le duc cherche l'appui d'une puissance considérable en Europe qui soutienne ses vues, soit pour mettre le trône de Russie dans sa famille, soit pour assurer à lui et aux siens la possession tranquille de ses États. 11 ne peut rien entreprendre tant que la guerre durera; il sait que la France peut seule, quand elle le voudra, terminer cette guerre onéreuse (la guerre avec la Turquie), et je puis assurer Votre Eminence que si elle veut s'employer efficacement pour procurer la paix à la Russie en lui conservant la forteresse seule d'Azof, non-seulement le duc fera rejeter par sa maîtresse la médiation de l'Angleterre et de la Hollande, mais qu'il n'est point d'avantages dans le commerce qu'il ne fasse accorder à la France. »

Comme la médiation de la France lui paraissait être le pivot de la négociation à entamer et le gage de la future alliance qu'il rêvait, il y revenait encore dans les

' Archives des affaires étrangères, Moscovie, 1738.

mémoires adressés au cardinal. « Si la Russie fait la paix sans l'interposition des bons offices de la France, son éloi{][nement pour celle-ci augmentera, et les liaisons avec l'Allemagne n'en deviendront que plus étroites. Si la France, au contraire, s'emploie efficacement pour la Russie, la Russie contractera une obligation envers la France, et ce sera un acheminement à des engagements plus forts entre les deux cours. »

Enfin, et prenant la question de plus haut, il traitait de l'intérêt mutuel des deux Etats à se lier étroitement. « Certaines puissances » (l'Angleterre et l'Allemagne), écrivait-il dans ces pages qui n'ont point vieilli, « ont trouvé leur intérêt à entretenir la mésintelligence entre Versailles et Saint-Pétersbourg. La Russie témoigne aujourd'hui le désir de former avec la France une union durable. La France doit-elle se prêter à ce désir ou s'y refuser? c'est là la question. L'union de deux monarchies, dont l'une commande au sud et l'autre au nord de l'Europe, semble devoir être avantageuse à toutes deux. L'éloignement que l'on suppose entre elles est une objection frivole, puisque la France est aussi éloignée de la Porte et de la Suède qu'elle l'est de la Russie, et cependant il n'est personne qui ne convienne des avantages que la France a retirés de son alliance avec ces deux puissances... La Russie peut, au travers de la Pologne, sans obstacle, transporter des troupes dans le cœur de la Silésie... On objectera peut-être que la Russie est épuisée d'argent; je conviens que la Russie a perdu beaucoup de son pouvoir depuis Pierre I", mais la Russie a encore 130,000 hommes de bonnes troupes et 60,000 barbares qui ont des bras pour piller

et pour détruire, et des jambes pour échapper. Quant à l'ar^jent, je répondrai : (Jui est-ce qui a de l'argent? Après tout, si la Russie fait avec un sol ce que la France fait avec dix, n'est-elle pas aussi riche que la France, quoique la France ait dix fois plus d'argent qu'elle?... La cour de Russie a conçu de la méfiance pour l'Allemagne. Les vues de celui qui gouverne en Russie ne répondent pas à celles que le Saint-Empire s'est formées... La Russie veut établir sa marine et ne peut compter sur les secours de l'Angleterre, jalouse de la puissance maritime russe. Enfin, les Anglais ont conduit plusieurs années de suite leur flotte dans la Baltique pour détruire la flotte russe. La Russie a dissimulé son ressentiment; elle saisira l'espérance, même éloignée, de se venger. »

Il proposait en dernier lieu la conclusion d'un traité de commerce, qui aurait le triple avantage de faciliter les négociations })our une alliance offensive et défensive entre les deux cours, de ruiner le commerce anglais et hollandais avec la Russie, trafic très-important, puisqu'il employait six cents vaisseaux, d'enrichir enfin la France en lui permettant la vente et le transport direct de ses vins, de ses sucres, de ses soies, de ses étoffes.

« Le commerce des Anglais et des Hollandais, ajoutait-il, est un commerce de nécessité pour eux. La Russie ne craint pas de le perdre. Elle trouvera toujours de l'avantage à acheter de la première main à la France les marchandises de France que les Anglais et les Hollandais y portent et falsifient. La France fera sur les Anglais le profit que ceux-ci font. »

Trop intelligent pour ne pas apprécier la force des

raisons qui militaient en faveur d'une alliance russe, Fleury, à la lecture de ces dépêches, se sentit comme entraîné un moment; mais, routinier et timide au point de ne passer à l'action que lorsque le temps et lliabitude ne la rendaient plus effrayante, il recula aussitôt devant la hardiesse d'un projet qui consistait, après tout, à mettre le feu aux quatre coins de l'Europe. Sa raison lui conseillait d'accepter, son cœur n'osait pas, et les lenteurs naturelles à la vieillesse ajoutaient encore à son indécision, qu'entretenaient en outre les remontrances d'Amelot, franchement hostile à toute tentative d'union avec la Russie. Il fit donc comme les faibles, il louvoya, ne décourageant pas tout à fait Lally, lui demandant de nouveaux renseignements, l'écoutant parfois, le renvoyant le plus souvent à Amelot, le consolant même lorsque ce dernier lui montrait trop sa volonté de ne rien faire, mais ne cédant pas aux demandes répétées de Lally, qui voulait retourner en Russie, toujours sans caractère officiel, pour s'aboucher de nouveau avec Biren et l'amener à s'expliquer davantage. L'opinion du cardinal fut sans doute qu'il fallait laisser mûrir tout cela. Peu à peu, ce[)endant, il montrait plus de chaleur pour le système proposé par le jeune capitaine, qui redoublait de zèle dans sa prédication. On pouvait prévoir le moment où le ministre allait autoi'iser une nouvelle mission de Lally auprès de Biren, lorsque la mort enleva le cardinal, entraînant avec lui les espérances du volontaire diplomate et la plus belle occasion qu'ait eue la France d'ébranler pour longtemps la puissance allemande.

Chagrin, Lallv l'était ; mais la guerre de 1741, — oîi,

LALLY-TOLLENDAL. -Il

par une singulière dérision, il allait voir ces Russes, dont ilavaitvoulu faire nos alliés, tourner leurs armes contre nous, — fournissait un aliment à son activité. L'histoire de Lally-Tollendal, dans cette période de sa vie, c'est celle d'un soldat qui veut forcer la fortune et ^^i\gner ses g;rades avec l'épéc. 11 est donc partout où il y a des coups à donner, partout où il y a des occasions de se produire. Il fait la campagne de Flandre, celle de 1742, et il v déploie des talents de tacticien tels que le maréchal de Noailles le demande pour aide-major général. Très-apte à cette difficile fonction, le soir de Dettingen, au conseil de guerre, il émet un avis qu'on suit et qui aide au ralliementde l'armée. On le retrouve aux sièges de Menin, d'Ypres, de Furnes, loué pourses services, sachant aussi les faire valoir, si hien qu'on orée pour lui un régiment qui portera son nom, qu'il organise et discipline en quatre mois.

C'est le moment où le destin lui accorde une grande joie. Il assiste à une défaite des Anglais à Fontenoy. Il contribue pour une part, petite il est vrai, au gain de la bataille, en reconnaissant d'abord un chemin par lequel l'armée française pouvait être tournée, et que le maréchal de Saxe se hâta de couvrir par des travaux de campagne, en conduisant enfin la charge de la brigade irlandaise contre le flanc de la fameuse colonne. Cette attaque décisive « avait été arrêtée au fort de la crise, dans un dialogue aussi vif et aussi prompt que l'éclair, entre Richelieu, courant de rang en rang, et Lally, impatient de ce que l'on ne mettait pas à profit le dévouement des troupes irlandaises " . 11 enlevait les soldats par ces quelques mots, appel d'un

proscrit à des proscrits : « Songez que ce n'est pas seulement contre les ennemis de la France, que c'est contre vos propres ennemis que vous allez combattre, et ne tirez pas un coup de fusil que vous n'ayez la pointe de vos baïonnettes sur leur ventre » . Un élan les mena au plus profond de la colonne.

De Fontenoy, Lally sort avec une aure'oled'he'roïsme un peu faroucbe, et un mot. Quand le Dauphin vient, sur le champ de bataille, annoncer d'avance les grâces du Roi à Lally blessé, ayant à ses côtés son lieutenantcolonel avec un coup de baïonnette dans l'œil, son major le genou percé d'une balle, Lally lui répond en les montrant : « Monseigneur, les grâces du Roi sont comme celles de l'Évangile, elles tombent sur les borgnes et sur les boiteux. » Quelquesheures après, devant le front des troupes, Lally s'entendait proclamer brigadier et recevait sa nomination des mains du Roi; toutes les gazettes célébrèrent sa prouesse.

Il était encore dans l'ivressedela gloire, qu'il cachait sous une attitude de modestie instinctivement inventée par son caractère, quand il apprit la descente en Ecosse du prétendant Charles-Edouard. A cette nouvelle, toutes ses passions de proscrit se rallument; il est repris de cette fièvre d'action dont il avait déjà ressenti les atteintes au moment de son expédition en Russie; son imagination travaille sous l'aiguillon de ses haines. Il sent jaillir de son cerveau tout un plan d'opération contre son éternelle ennemie , mais il ne peut encore l'exposer aux ministres. La campagne n'est pas finie. Il lui faut, pendant un mois, ronger son frein, 11 profite de cet espace de temps pour mûrir ses

projets et les corriger. Sitôt libre, il court à Versailles et recommence ses pèlerinages d'autrefois auprès des puissants du jour. Comme il n'est [)lus le premier venu, comme sa charge de Fontenoy lui a valu de la renommée, et puis comme le ministère, tout en ne voulant rien faire, veut avoir l'air d'agir, on l'écoute. Sa proposition d'envoyer dix mille hommes au secours de Charles-Edouard semble pratique, les deux d'Argenson l'appuient. On nomme Richelieu général en chef de l'armée à opérer en Ecosse, et on lui donne Lally, l'àme de l'entreprise, comme maréchal des logis, l^ally met toute sa fougue au service de l'expédition projetée. K II déploya " , dit Voltaire, qui par ordre du gouvernement travaillait avec lui, «un zèle et une audace capables d'exécuter les plus hautes entreprises, un courage d'esprit opiniâtre et des mœurs douces que ses malheurs altérèrent par la suite. » Quand tout lui semble préparé et qu'il croit tout sûr, Lally prend les devants avec quelques pelotons de son régiment, et passe en Ecosse, sans se douter qu'on ne ferait rien, que l'escadre rassemblée à Boulogne et à Calais serait bloquée par la flotte anglaise, et que l'armée réunie sur les côtes du détroit se disloquerait au souffle des vents contraires et des calculs timides et intéressés d'un gouvernement dont la règle de conduite était : « Faire le moins possible pour les Stuarts, afin de rendre leur chute moins grande, lorsque, à la paix, la France les abandonnerait '. »

Lally arrivait au moment où le Prétendant, forcé de compter avec la pusillanimité de Murray et de ses prin-

' D'Argenson, Mémoires, t. III, p. 71. Ed. Janet.

cipaux officiers, suspendait sa marche sur Londres et rentrait découragé, abattu, en Ecosse. Lally eut beau parler des armements de la France, des dix mille hommes rassemblés sur nos côtes, il ne put rendre la confiance à Murray et aux autres qui, en entrant en Angleterre, avaient senti comme le vide autour d'eux. Force lui était de suivre la retraite, en désolé.

Au bout de quelques jours il voyait nettement que, cette agglomération d'hommes qui entourait Charles- Edouard, c'était une coalition de preux, mais point une armée. Elle avait le courage, l'élan, l'abnégation, la foi; il lui manquait l'ensemble, la solidité, et ce quelque chose d'artificiel, de mécanique même, qui est le produit de l'organisation patiente et forte, de la discipline et du temps. Splendides, héroïques dans toute action qui se déciderait par la furie d'une charge, les clans devaient se montrer détestables, quand il faudrait tenir en ligne et serrer les rangs sous le feu d'une artillerie bien servie. Lally en arrivait donc à cette conclusion obligée, qu'il fallait aux clans l'appui d'une troupe régulière, et, tout en ne doutant pas encore de l'arrivée des régiments français réunis à Dunkerque, il se disait qu'on devait en hâter l'envoi et le débarquement, si on ne voulait pas voir un beau jour quelque banal incident de guerre se transformer en un désastre. Il se rapprocha alors del'agent officieux, ambassadeur en masque\ que le gouvernement de Versailles avait placé près du Prétendant, Boyer, marquis d'Éguilles et de Tarade, dont l'aimable et énergique figure mériterait d'être étudiée

' Papiers et lettres de d'Egaillés, Arsenal, section des manuscrits.

LALLY-TOJ.LENDAL. 31

à fond dans une mono{jraphie spéciale. D'une famille de robe, — son père était procureur général au parlement d'Aix, — il avait reçu une forte éducation, avait étudié endroit, et s'était fait recevoir avocat pour complaire au désir de son père, qui voulait lui laisser la survivance de sa charge ; mais l'amour des aventures l'avait entraîné dans une carrière moins pacifique. Il était devenu chevalier de Malte et officier sur les galères de France.

D'Eguilles, qui avait, })ar sa mère, de cesangliéroïque des Forbin d'Oppéde, est en vérité un type à la Plélo; c'est bien le frère moral de celui-ci. Il a les mêmes goûts artistiques et littéraires, les mêmes tristesses patriotiques, la même élévation dans les idées, le même besoin de voir la France grande et forte. Comme Plélo, c'est un lettré doublé d'un homme d'action, qui est prêt à donner sa vie pour racheter l'honneur de son gouvernement, et, s'il ne tombe pas frappé à mort sur les bruyères de l'Ecosse, ce n'est pas faute de s'exposer aux balles. A toutes les batailles, il charge l'épée à la main, avec un sourire à la pensée de ses fonctions pseudo-diplomatiques. 11 fut pris le soir de Gulloden, resta treize mois en prison, et fut enfin délivré par un échange que le roi do Prusse voulut bien faire de lui avec des prisonniers autrichiens. Le ministère montra envers lui l'ingratitude la plus révoltante. On refusa même de lui rembourser ses avances. Bachaumont, son ami dévoué, le soutint de ses deniers personnels et n'épargna ni démarches, ni son crédit auprès des ministres pour faire rendre justice à l'infortuné marquis, qui serait tombé dans une gêne voisine

du dénùment, si son père ne lui avait acheté, pendant la campagne d'Ecosse, la charge de président à mortier au parlement d'Aix. Il y vécut en lettré et en philosophe, au milieu des lettres, des tableaux et des objets d'art qu'il rassemblait peu à peu.

Les dépêches que d'Eguilles adresse d'Ecosse à Versailles sont des modèles de clairvoyance et de sagesse politique ; il y rend tangible à tout esprit non prévenu la nécessité qu'il y a pour la France de soutenir l'entreprise du Prétendant. Il montre la fortune de l'Angleterre ébranlée au point qu'avec l'appui de dix mille soldats français Charles-Edouard est sûr de tout abattre devant lui, et il déclare en même temps ce secours indispensable, étant données les habitudes et l'organisation des clans. Il écrivait au ministre des affaires étrangères, le 3 novembre 1745, d'Edimbourg, ces mots prophétiques :

il ...Je me borneray à vous assurer de nouveau que l'armée est prêie d'entrer en Angleterre au nombre de dix mille hommes au moins avec treize canons et des munitions. Mais malgré cela, Monseigneur, ils sont perdus, même en gagnant des batailles, si les Français ne débarquent point, car les troupes de ce païs-cy, accoutumées à se débander nprès une victoire, tout comme après une défaite, affaiblies d'ailleurs par les morts et les malades, ne pouvant jias être recrutées et mêlées d'Anglais, se trouveroient bientôt réduites à si peu de chose, que les seules troupes des trois places d'Angleterre et des quatre châteaux d'Ecosse réunies sufHroient peut-être pour les détruire, n'en restàt-il point d'autres à la cour de Londres, ce qui n'est pas vraisemblable,

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