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CHAPITRE II

PRÉPARATIFS DE l'eXPÉDITION DE l'iNDE.

L'état de l'Inde. — L'œuvre de Dupleix et la conquête. — Rappe de Dupleix. — Godeheu et son traité. — Bussv reste dans le Dékan. — Leyrit se maintient dans le Carnate. — La politique de Bussy. — Ses exploits et ses traverses. — Bussy assiégé dans Aïderabad par l'armée du grand vizir, — Triomphe de Bussy. — L'état des esprits à Paris. — La politique des directeurs en lutte avec celle de Dupleix. — Lally en communauté d'idées avec les directeurs. — Le plan de Lally, — Le gouvernement l'approuve. — Les instructions du caljinet de Versailles. — Préparatifs et départ de l'expédition de l'Inde.

L'Inde était alors le théâtre de la plus étonnante révolution politique '. L'empire mogol était depuisde longues années en pleine décomposition; mais le théâtral appareil qui enveloppait ce cadavre en dissimulait si hien la faiblesse qu'il épouvantait encore les Européens et les Hindous. Ce fut un Français, Dupleix, qui comprit le premier que l'empire d"Aureng-Zeb, comme celui de Charlemagne, était condamné à un démembrement prochain. Qui hériterait des débris de ce pouvoir si redouté naguère? Seraient-ce les nababs, les grands feudatairesdu Mogol, ou le Peischwa, le chef des Marhattes, ces barbares du Nord, audacieux comme

' Un essai d'empire français dans l'Inde. Dupleix, par Tihulle Hamont. E. Pion et C'^

les Normands? Serait-ce, au contraire, une dei nations européennes installées dans l'Inde, c'est-à-dire l'Angleterre ou la France? La fondation d'un empire francoindien semblait à Dupleix une oeuvre de politique facile à réaliser avec du temps, de la volonté, de l'argent, un peu de fer. Il n'y avait qu'à prendre parti pour un des prétendants à la vice-royauté du Dékan, l'établir sur le trône, et se servir de ce fantoche au titre pompeux, comme d'un porte-voix, pourdicter à l'Inde les volontés de la France. Pour triompher, il ne fallait que du prestige, et il l'avait eu immense. L'Inde en était restée éblouie.

Alors, il était intervenu dans les guerres des princes du pays, surtout dans les querelles de succession. Les Anglais avaient compris la nécessité de se poser, eux aussi, en prétendants à l'empire, et ils avaient appuyé de leurs baïonnettes les princes évincés parla politique de Dupleix. Alors avait commencé cette épopée des quatre ans où le marquis de Bussy, héros doublé d'un homme d'Etat, renouvelle les exploits des Gortez et des Pizarre, conquiert en une campagne l'immense royaume du Dékan; où trois compagnies de grenadiers français mettent en déroute des armées de cent mille hommes; où il faut déjouer les intrigues des diplomates les plus roués ; où il ne suffit pas de gagner des batailles, mais où il faut encore dissoudre par des négociations habiles les coalitions sans cesse renaissantes, provoquer des révolutions de palais, subir sans défaillance les revers les plus cruels. Après avoir réparé un désastre tragique, Dupleix avait ramené la fortune sous nos .drapeaux. Encore quelques efforts et les Anglais étaient

écrasés avec leur protégé, et la domination de la France assise pour toujours.

Tout cela, c'était l'œuvre du génie de Dupleix; mais il y avait un facteur dont il n'avait pas assez tenu compte : la Compagnie dont il était l'agent.

Celle-ci, devant la note des frais de guerre, recula, sans voir qu'elle récupérerait, et au centuple, les dépenses, par la possession de l'Inde. Elle craignait la dépréciation du taux des actions, l'abaissement du dividende. Paravarice, elle refusa lempire, et elle le refusa avec la passion d'un avare qui tremble pour ses écus. Dupleix ne lui apparaissait plus que comme un bomnie qui vide la caisse et qu'il fallait abattre à tout prix. Elle ne cessa ses intrigues que lorsqu'elle eut obtenu du ministère le rappel et l'ordre d'arrestation conditionnel de l'homme d'État qu'elle appelait dédaigneusement un Verres, et que l'Inde nommait le faiseur de prodiges. La Compagnie et la cour substituèrent Godebeu à Dupleix, Autant eût valu Augustule pour tenir la place de César.

Cet homme, on l'avait choisi à dessein, à cause de sa haine pour Dupleix, à cause de ses déclamations pour la paix à tout prix dont il avait saturé chaque assemblée d'actionnaires. Il emportait des instructions nettes et précises; il devait détruire l'œuvre du proconsul et, pour cela, abandonner les conquêtes et les alliés, empêcher à jamais toute intervention de la France dans les guerres des princes indigènes, enfin régler toutes ces questions par un traité avec les Anglais. Et ce traité, véritable suicide de la France, il le signait. Par peur, il acceptait pour la patrie de renoncer au rôle

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de puissance politique dans la péninsule, de se reléguer dans une affaire purement commerciale, de paraître, en un mot, comme une esclave de l'Angleterre sur ce sol où le pays avait exercé glorieusement sa domination !

Cette honte, la France ne devait pourtant pas la subir tout entière. Godeheu , quand il partit au bout d'un an, n'avait pas achevé son œuvre de ruine. Il avait ébranlé l'édifice construit par Dupleix, il le laissait lézardé, mais il n'en renversa ni les assises, ni la clef de voûte; il avait oublié que le Dékan était le pilier qui supportait tout l'ouvrage. Le Dékan entre nos mains, dès lors, avec de l'énergie, de la volonté, de l'esprit de suite dans la politique et dans la guerre tout était réparable. Bussy, entouré de baïonnettes françaises, plein du prestige de la force, dictant sous forme de conseils ses ordres au souverain qui commandait despotiquement à des millions de sujets, resta la main appuyée sur le trône du Dékan.

Ainsi la question de l'Inde subsistait entière. Cela était si clair que Leyrit, qui succéda à Godeheu dans le poste de gouverneur général, le vit d'un coup d'œil, quoiqu'il fût d'un esprit médiocre, quoiqu'il eût semblé jusque-là favorable au principe de non-intervention. Il comprit que c'était un crime d'abandonner nos alliés et nos conquêtes. 8e boucher les yeux et les oreilles comme Godeheu, cela n'empêchait pas l'Inde d'être en révolution, cela n'arrêterait par les compétiteurs en train de se disputer les débris de l'empire mogol. La curée était commencée; il fallait dompter ces voraces ou évacuer l'Inde. Mais, reprendre l'œuvre de Dupleix sans Dupleix, c'était écrasant. Fn honnête homme,

Leyrit accepta l'immense fardeau, mais non sans trouble, nonsansinquiétude. Après quelqueshésitations, il se fixa son rôle. Il ne voulut pas tenter de (jrands coups. Sa seule ambition, ce fut de se maintenir, de ramener une sorte d'équilibre entre nous et les Anglais, de rétablir nos affaires si fort ébranlées, de vivre, enfin, jusqu'à l'arrivée des secours annuels. Il était convaincu que Bussy tiendrait, malgré tout, le Dékan sous sa domination. Sa part,àlui,c'étaitle Carnate; il résolut de s'y cramponner. Les Anglais, affranchis de toute crainte, s'y conduisaient comme en pays conquis. Quelques mois après le départ de Godelieu, ils avaient déjà violé la principale clause du traité conclu entre les deux Compagnies, — l'obligation de ne pas intervenir dans les guerres des princes indigènes, — et ils avaient appuyé de leurs armes les prétentions de leur allié Mébémet-Ali-Kian sur Madura et Tinivelly, se taillant un royaume dan* les débris de notre empire. Leyrit protesta hautement, puis à son tour soutint de ses bataillons l'entreprise du rajah de Maïssour sur le Terriore. Anglais et Français ne se chargeaient pas encore sur les champs de bataille; mais il était évident que si le hasard les mettait en présence, les fusils partiraient tout seuls. Tout était donc prêt pour une dernière lutte, qu'on tenterait hypocritement en mettant son drapeau dans la poche, lorsqu'on apprit tout à coup, en novembre 1756, à Pondichéry et à Madras, que la guerre, celle qu'on appela plus tard de Sept ans, venait d'être déclarée, le 17 mai 1756, entre la France et la Grande-Bretagne. Les deux Compagnies levèrent leurs étendards, et les combats commencèrent aussilôt.

Leyrit' résolut de s'emparer de Trichinapaly et confia l'armée, forte d'environ onze cent cinquante Européens et trois mille cipayes, à d'Autheuil. Mais d'Autheuil n'était plus le soldat énerjjique qui menait victorieusement la chargée à la bataille d'Ambour. Vieux et podagre, il conduisit mollement les opérations, et suivit les errements qui avaient usé tant d'armées françaises sous les murs de Trichinaj)aly. Il voulut prendre cette place par famine, se cantonna dans l'île de Clieringam et sur les rochers des environs, sans réussir à maintenir un blocus rigoureux. Il ne battit point le corps envoyé par les Anglais au secours de la forteresse, laissa ravitailler celle-ci et fut contraint de lever le siège. Saubinet le remj)laça; c'était un officier de valeur et d'audace.

Leyrit reprit presque toutes lescitadellesdu Carnate, nettoya cette province des Anglais qui l'infestaient, et les força ainsi de s'abriter derrière les remparts des trois villes qui leur restaient encore, Arcate, Madras, Tricliinapaly. Ses projets avaient donc réussi, et leur succès dépassait ses espérances. Enfin, et pour comble de bonheur, l'influence française était plus forte que jamais dans le Dékan. Tenir dans nos mains cette immense contrée, c'en était assez pour contre-balancer les avantages des Anglais dans le Bengale, qu'ils venaient d'envahir.

Bussy avait traversé de terribles é[)reuves, et il en avait triomphé à force d'énergie et de sens politique.

' Voir l'Histoire des Français clans i Inde, par MAi.r.KSON ; los lettres de Leyrit à Dupleix (Mémoires pour et contre Dnpleix) ; les lettres de Russy à d'Ar{;enson, section des manuscrits, à la Bibliothèque de l'Arsenal.

La chute de Dupleix avait eu son contre-coup dans le Dékan : contre-coup funeste aux intérêts de la France et à ceux de son génëi'al.

Les preuves du danger, il les recueillait à chaque minute dans les paroles, dans l'attitude même de cette fe'odalité du Dékan, remuante et fîère, qui, la veille, pleine de respect, le regardait comme le maître de ses destins, et qui, aujourd'hui, ne montraitplusqu'une pitié dédaigneuse pour le politique qu'elle croyait vaincu. Salahet-Singue assiégeait Bussy de ses craintes; le départ de Dupleix le laissait isolé, sans appui, comme y enfant sans mère. « Votre souverain, disait-il avec désespoir à Bussy, votre souverain m'avait promis, par la houche de celui que j'appelais mon oncle et qui n'est plus là, de me soutenir contre mes ennemis, d'établir, de faire respecter mon autorité. Vous aussi vous me l'aviez juré! et maintenant j'entends dire partout que c'est le roi d'Angleterre, votre ennemi et le mien, qui tient dans sa main l'Inde et mon sort! Vous m'avez mis dans la balance avec INIéhémet-Ali; vous avez laissé placer à la tête d'une de mes provinces cet homme qui me hait, qui s'est toujours révolté contre moi. Si je marchais pour le chasser du Garnale, les Anglais le soutiendraient. Et vous, vous qui autrefois juriez de me défendre, vous ne tireriez pas un coup de fusil pour me protéger? Le traité de Godeheu vous lie les mains! il vous défend toute action contre les Anglais et contre Méhémet-Ali. Et pourtant, en m'appuyantsur la France, je croyais m'appuyer sur un peuple de guerriers. N'en aviez-vous donc que l'habit? Etaient-ce donc les Anglais qui étaient les soldats? Godeheu a déclaré hautement

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que votre unique ambition, c'est d'acheter et de vendre, que vous ne voulez plus paraître dans l'Inde que comme des marchands. Votre nation n'avait-elle que deux hommes de {juerre à fournir, vous et Dupleix? Mes vassaux vous estimaient en vous redoutant; ils ne respectent que le métier des armes, le seul viril. Ils vous mépriseront le jour où ils vous verront poudreux, chargeant vos caisses. L'état de mes affaires exige impérieusement l'appui d'un pouvoir européen. Etes-vous prêt à marcher à la tête de vos troupes, pour me rendre les services dont vous me combliez autrefois? Vous le désirez, je le crois; mais le pouvez-vous, et votre Roi vous le permettra-t-il? 11 me faudra donc solliciter les secours des Anglais, m'humilier devant eux ' ! »

Ces plaintes, Bussy les écouta dans une attitude froide, presque impassible. Quelques gestes de protestation, des hochements de tête, deux ou trois soubresauts du corps dénotèrent seuls l'agitation de son àme, troublée par la colère, la douleur et l'inquiétude. Il appréciait la vérité et la force des paroles de Salabet- Singue. Ce discours du soubab, Bussy se l'était déjà adressé à lui-même. Il ne voulait pas cependant convenir que c'était Salabet-Singue qui avait raison, que l'instrument faisait la leçon au maître. Il fallait rassurer le soubab; quant à le convaincre de l'absence de tout péril, Bussy ne l'espérait pas. Il affectait donc la confiance, quand il|se leva pour protester. Avec énergie et un ton j)assionné qui était voulu, en quelques mots brefs, âpres, il fit l'apologie de ses travaux et de sa

' Voir les lettres de Bussy à d'Arf;enson, manuscrits de l'Arsenal.

gloire. « N'est-ce pas à moi que vous devez le trône? Qui vous a fait monter sur un éléphant, paraître devant les troupes et acclamer par l'armée soubab du Dékan? Moi. Qui vous a sauvé, lors de la trahison des nababs de Canoul et de Cadapa? Moi. Qui a repoussé l'invasion des Mahrattes et protégé votre trône chancelant sous l'effort de ces intrépides cavaliers? Encore moi. Qui a mis en fuite vos ennemis, qui a réduit votre noblesse à obéir, qui a affermi votre pouvoir, qui a conclu les traités qui font votre force, qui a démasqué les traîtres, qui a renversé les ministres achetés par l'or de nos ennemis? Moi, toujours moi. Pourquoi donc trembler aujourd'hui ! Je vous protège toujours, et ne partirai pas. L'ingérence de Godeheu dans nos affaires n'est qu'un accident. Dupleix reviendra bientôt, plus puissant que jamais. Tranquillisez donc vos esprits et ne parlez plus de pactiser avec les Anglais, vos pires ennemis. » Le soubab parut alors moins inquiet; mais Bussy, au sortir de l'entrevue, n'en restait pas moins persuadé que ce n'était pas avec des protestations qu'il maintiendrait son influence. 11 sentait qu'il lui fallait une nouvelle guerre pour le rendre indispensable; il cherchait les moyens d'en susciter l'explosion, quand le hasard la fît naître.

Le Maïssour était théoriquement vassal du Dékan, et soumis commetelàuntribut, qui, naturellement, n'était payé que lorsque le soubab le réclamait, le sabre au poing. Il y avait là de grosses sommes à recouvrer; toutes les chances de succès paraissaient être du côté de Salabet-Singue. Il avait une forte armée, concentrée, prête à l'action; et, pour décider la victoire les

troupes k'jjendaires de liussy. Ou })ouvait donc surprendre le Maïssour et IV'craser sans qu'il eût le temj)s de se mettre en delense, toute son arme'e guerroyant au loin devant Tricliinapaly.

Les courtisans de Salabet-Singue remontrèrent tout cela à leur maître. La facilité de Texpédition tenta le soubab, qui donna l'ordre de marcber, à la {jrande satisfaction d'un parti puissant qui détestait Bussy et croyait que celui-ci allait refuser de prendre les armes contre le Maïssour, allié avec la France. Le fait est que legénéral de la Compagnie était dans une situation dangereuse. Attaquer les Maïssouriens, c'était rompre l'alliance avec eux et les jeter, selon toute apparence, dans les bras des Anglais. Refuser d'agir contre eux, c'était ruiner l'influence française dans le Dékan. Cela paraissait inextricable. Bussy ne se laissa pas démonter, et, avec un sang-froid extraordinaire, jugea l'importance de ce coup de partie. Il était peut-être le seul homme <}ui pût le jouer et le gagner.

L'armée s'ébranla bientôt, et comme la célérité constituait la base des plans de Bussy, il lui donna des ailes. En quelques semaines, il traversa les espaces qui s'étendent d'Haïderabad à Seringapatam, la capitale des Maïssouriens. Dès qu'il fut dans le pays de ces derniers, il maintint une discipline rigoureuse parmi les troupes, ne permettant pas même le vol d'une orange ; il n'entrait pas dans ses calculs de voir les habitants souffrir. Son second acte fut d'envoyer au rajah une lettre confidentielle, où il lui remontrait qu'il était à son grand déplaisir contraint et forcé de marcher contre le Maïssour; que la politique avait ses nécessités; qu'ainsi lui-

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même, le représentant de la France, déplorait cette guerre et n'avait qu'un désir, l'apaiser; que ce serait un acte absurde de la part du rajah d'entamer une lutte inégale alors qu'il s'agissait de quelques milliers de roupies, et que le souverain du Maïssour avait devant lui la perspective d'un paravana concédant la possession de Trichinapaly et garantissant l'aide de l'armée de Salabet-Singue dans l'attaque de celte place, si importante pour les intérêts de la France et du Maïssour; qu'il se faisait fort d'obtenir tout cela, à condition que le rajah daignât comprendre et l'horreur de la situation et la nécessité d'en sortir par un acte politique.

La réponse à cette lettre se fit un peu attendre. Bussy n'en pressait que plus sa marche. 11 enleva rapidement les petites places qui servaient d'avancées à Seringapatam et parut à l'improviste devant cette ville, au moment où les Mahrattes, toujours en quête de butin, lançaient leur immense cavalerie sur le Maïssour. La rapidité des mouvements de Bussy avait déconcerté le rajah, qui n'avait pas eu le temps de ramener l'armée au secours de sa capitale. Les offres de Bussy le tentaient; l'invasion des Mahrattes l'effrayait. Il se décida à signer avec Bussy, qu'il regardait comme son sauveur, une convention qui assurait le payement du tribut. L'armée de Salabet-Singue quittait aussitôt le Maïssour pour retourner à Haïderabad. Bussy emportait des preuves de la reconnaissance du rajah. Ainsi le politique général avait triomphé de difficultés en apparence insurmontables. Il avait accompli ce tour de de force de servir Salabet-Singue et de protéger le Maïssour, en satisfaisant les deux potentats. Enfin, par

son habileté, il était passé du rôle de mercenaire à celui d'arbitre, de médiateur, et son pouvoir semblait encore grandir.

Mais quoique Salabet-Sin{}ue semblât plus que jamais retombé sous la domination de Bussy, ce dernier n'était pas complètement rassuré, car le soubab était d'un caractère faible et changeant comme les flots; pour le maîtriser il fallait être sans cesse à côté de lui; et puis, au sein de la noblesse du Dékan, il y avait, on le sait, une faction nombreuse qui ne trouvait point dans l'alliance avec Bussy la satisfaction de ses convoitises. Elle avait essayé plusieurs fois de le renverser sans succès. La chute de Dupleix semblait lui fournir de nouvelles armes. Elle l'exploita comme un moyen d'efFrayer les indifférents. C'était le prétexte dont on enveloppait les appétits. Shah-Nawas-Kan, le grand vizir de Salabet-Singue, était, sans qu'on s'en doutât, l'âme de la conspiration. Il n'avait plus que du mépris pour les Français depuis les déclarations de Godeheu, et admirait les Anglais. Il sapait sourdement et sans arrêt l'influence de Bussy, qui marchait sur un terrain semé dechausse-trapes. La conjuration grandissait dans le mystère du harem. Salabet-Singue n'entendait plus î que de sourdes malédictions contre les étrangers; ses favorites et ses bouffons lui montraient sans cesse son i trône en péril. Bientôt il sentit sa contiance en Bussy j ébranlée. Il n'y avait plus pour Shah-Nawas-Kan qu'à profiter d'une occasion pour porter le dernier coup aux Français. L'éloignement momentané de Bussy, parti pourq.paiser larébellion d'un nabab, la fournit bientôt. Le général avaittriomphé de la révolte en appliquant ses

immuables principes de médiation, et il rapportait un traité de nature à satisfaire le soubab et à grandir encore le prestige de la France'.

Shah-Nawas-Kan connut le premier les clauses de la convention; il les reporta aussitôt à Salabet-Singue en les colorant adroitement des plus noires couleurs. Appuyé par les clameurs du harem, il réussit à persuader au soubab que Tacte de Bussy était un crime de haute trahison. Séance tenante, il fit signer au prince un paravana qui enjoignait au général français Tordre de quitter immédiatement ses fonctions et emplois auprès de Salabet-Singue et de sortir sans délai du Dékan avec toutes ses troupes. Shah-Nawas-Kan envoyait aussitôt à Bussy cet insolent décret par un courrier rapide. Il écrivait en même temps au gouverneur de Madras * pour solliciter le secours des Anglais, au Peisclnva, le chef des Mahrattes, pour lui proposer l'assassinat de Bussy. Ces deux démarches furent vaines; les soldats de la Grande-Bretagne n'eurent pas le temps d'arriver. Le Peischwa refusa avec dégoût de participer au meurtre du capitaine dont il avait tant de fois apprécié la valeur et les ressources. Au fond, il espérait s'attacher Bussy et ses troupes, les prendre à son service, et, à l'aide de ces soldats invincibles, établir sa domination sur l'Inde entière.

A la réception de l'insolent paravana du soubab, Bussy n'éprouva aucun trouble. 11 connaissait sa force ; il savait qu'avec ses six cents grenadiers, ses deux

' Voir Malleson, Histoire des Français dans l'Inde. ' Malleso?!.

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cents cavaliers européens, ses cinq mille cipayes, il pouvait anéantir toutes les armées du Dékan. Il n'avait qu'à opérer une marche rapide jusqu'à la résidence de Salabet-Singfue pour ressaisir le prince, et faire tomber la tète du perfide vizir. Mais ce parti, auquel tant d'autres se seraient arrêtés, lui sembla absolument impolitique. Il avait raison. Le secret de sa puissance était tout entier dans ce fait, c'est qu'il apparaissait aux veux des princes maliométans comme un prolecteur librement choisi, ardemment réclamé, non comme un maitre. Ce prestifjc, une action violente l'en dépouillait brusquement. Au lendemain d'un coup de force, on ne verrait plus en lui qu'un conquérant détesté.

Quitter le Dékan, non certes! Il voulait avoir l'air d'obéir au soubab, convaincu que le temps et l'incapacité du vizir à maîtriser les événements, lui permettraient de reprendre bientôt son pouvoir sur .Salabet- Singue. Il résolut donc de (ja^jner Haïderabad et d'v attendre un revirement certain du faible monarque.

L'entreprise pourtant était difficile. Il avait un énorme trajet à parcourir de la frontière sud-ouest du Dékan, où il était, jusqu'à Haïderabad, situé au centre de cette vaste contrée. Il lui fallait passer au milieu de peuplades hostiles, traverser des fleuves comme la Ghichena, et, pour comble, il apprit bientôt que l'armée de Salabet-Singue était à sa poursuite. Il atteig^nit, malgré tout, Haïderabad. Il demanda aussitôt des secours à Pondichéry et au commandant de Mazulipatam. Puis, comme il n'avait pas assez d'hommes pour défendre la ville, il prit position dans un jardin entouré de murs et s'y retrancha. Il y fut bientôt comme dans

une citadelle, d'où il pouvait défier les efforts de l'armée de Shah-Nawas-Kan.

Il y tenait depuis quinze jours, repoussant avec vigueur les attaques des Hindous, perdant peu de «-es grenadiers par le feu, mais inquiet de la désertion de ses cipayes, quand il apprit tout à coup qu'un faible détachement envoyé par le gouverneur de Mazulipatam, sous le commandement de Law, était proche, mais qu'il était arrêté dans sa route, plus encore par la timidité de son chef que par les masses qui le débordaient. Law perdait la tête, voulait abandonner l'entreprise, au moment de recueillir le fruits des combats qui avaient ensanglanté chaque étape de son chemin. Lui, chargé de délivrer Bussy, écrivait à ce dernier pour le supplier de le secourir.

Les affolements de Law, Bussy ne les partagea pas une seconde; il avait jugé d'un coup d'œil, mais nettement la situation. Il pouvait à la rigueur culbuter l'armée de Shah-Nawas-Ivan avec ses seules forces, sans l'intervention de Law; mais il ne pouvait accepter la retraite de celui-ci, car ce fait porterait au comble l'insolence des Hindous. L'important, c'était de rendre de l'audace à son timide lieutenant. Il lui envoya donc un ordre formel, au nom du Roi, pour lui enjoindre d'avancer, le déclarant responsable de l'échec, le stimulant par des appels à l'amour-propre et des réticences semblables à des railleries. Il lui notifiait en même temps qu'il allait se mettre à la tête des troupes et exécuter une vigoureuse sortie. Au fond, cet ordre, c'était un égal mépris de Law et des Hindous qui l'inspirait, car Bussy, pour opérer un mouvement si

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dangereux en apparence, alors qu'il avait devant lui l'immense armée de Shah-Nawas-Kan, ne prit avec lui que cent cinquante hommes, et quand il eut parcouru environ deux ou trois kilomètres, chassant tout devant lui, il fit un signe à cette multitude de coolies qui marchaient dans son omhre et leur dit de dresser sa tente si connue dans l'Inde, « haute de trente pieds, assez vaste pour contenir six cents hommes ' » . Comme dans un conte de fées, les charpentiers et les valets apportèrent les uns les étais, les autres les draperies; tout un peuple de cuisiniersprépara les mets, et quelques heures après, Bussy, siégeant sur un trône orné des armes du roi de France, en habit chamarré de pierreries, entouré de ses officiers en costume pompeux, dînait devant une table chargée de vaisselle plate, tandis qu'un chœur prenant pour thème les exploits des Français, faisait retentir 1 air de ses chants, soutenus par une musique guerrière dont les modulations, emportées par la brise, parvenaient aux oreilles de Nawas-Kan et de ses généraux. A l'aspect des drapeaux qui flottaient au-dessus de la tente, au son des trompettes françaises, à ces rumeurs guerrières qui s'échappaient du camp, le grand vizir sentit un frisson de peur. Il eut la vision de Bussy à cheval à la tête de ses bataillons, l'épée haute, montant dans la fumée de la bataille, conduisant la charge et broyant les hommes sur son passage. Dès lors, il se jugea perdu et n'osa pas détacher un soldat pour marcher contre le corps de Law, qui, après un dernier combat, parut enfin dans

' Se!r Mutaklierrin.

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la plaine d'Haïderabad et donna la main à Bussy. Une heure après un émissaire du soubab arrivait au camp français, porteur de propositions d'accommodement. Salabet-Singue restituait au général toutes les fonctions dont il l'avait destitué. Bussy était donc redevenu le maître de la situation. Quelques mois plus tard, il s'emparait de la forteresse de DoAvlulabad, qu'on considérait comme imprenable, et Shah-Nawas- Kan périssait honteusement. La noblesse du Dékan se prosternait devant le vainqueur, qu'elle jugeait un demi-dieu. Bussy, fidèle à ses principes de modération, n'abusa point de son triomphe et ne prit pas l'attitude brutale d'un soldat vainqueur. En homme habitué à meltre un gant de velours sur sa main de fer, il sut caresser en se faisant craindre. Au reste, il avait déjà d'autres préoccupations bien plus graves. Sans être clairement fixé sur les intrigues de la Compagnie à Versailles, il flairait un danger de ce côté-là; il craignait une disgrâce qui l'abattrait brusquement. On avait procédé ainsi avec Dupleix, et n'y avait-il pas toutes les chances pour que lui, le dernier représentant de la politique d'expansion et de conquête, fût frappé à son tour?

La prudence commandait de se prémunir contre une telle éventualité. Il écrivait à d'Argenson des mémoires qui étaient un récit des derniers événements, une apologie de ses actes, une protestation du bon sens et de la vérité contre le système d'abandon inauguré par les directeurs delà Compagnie : « Mes succès, disait-il, m'eussent fait

' Voir Bibliothèque de l'ArstMial, section des manuscrits, Icttris inédites de Bussy à d'Argenson, n" 5769.

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honneur auprès de ces illustres citoyens qui, comme vous, sont, par leur rang et leurs qualités guerrières et politiques les juges-ne's et compétents du mérite, si la jalousie n'eût présenté mes services sous les fausses couleurs qui les ont fait méconnaître. . . Les événements qui ont suivi mes opérations dans cette partie de l'Asie ont quelque chose de si surnaturel et de si élevé audessus des événements ordinaires qu'il n'a pas été difficile à l'envie d'en obscurcir l'éclat, en les revêtant des couleurs du roman... Les riches domaines que la Compagnie possède dans cette partie de l'Inde, sont incontestablement le fruit des campagnes que les Français ont faites dans le Dékan. » Au milieu d'une longue énumération de conquêtes, il citait l'exemple frappant de l'acquisition de la province de Condavir. « C'était, dit-il, un objet de trop grande conséquence pour en faire la demande; mais elle était trop à la bienséance de la Compagnie pour négliger les occasions de la joindre à ses autres domaines. Il s'en présenta enfin une qui seconda mes vues. Je reçus de la cour de Dehly, vers la fin de 1752, les dignités d'Apbtazari et de Mamurat, et comme il est d'usage d'assigner à celui qu'on élève à ce rang un jacquir ou domaine convenable, je saisis l'occasion aux cheveux pour demander la province de Condavir. On me l'accorda; mais on voulait qu'elle fût l'apanage des nouvelles dignités que je venais de rendre à la nation mogole. Je refusai obstinément, et c'est la Compagnie qui en eut la possession. Si la nation n'avait eu sur la côte d Orixa de quoi compenser ce qu'elle a perdu à celle de Coromandel, et de quoi balancer par les avantages qu'elle a dan? le Nord

ceux que nos rivaux ont usurpés dans le Sud, où en serions-nous? Si la nation, en perdant soji crédit dans la révolution arrivée au gouvernement français dans l'Inde, n'est pas tombée dans l'ignominie, à l'instigation de nos rivaux, c'est à l'armée du Dékan cju^elle le doit... Je n'hésite pas à le dire, j'ai rempli toute ma mission, j'ai assis, soutenu, affermi un prince sur le trône et dans l'héritage de ses pères; par là j'ai procuré à la Compagnie des avantages solides et réels, tant qu'il plaira aux Français de se conserver la faveur du maître du Dékan... L'on n'aura vu en moi qu'un officier d'infanterie, dont les plus grands exploits doivent se borner à attaquer une redoute et à faire le coup de feu... C'est une idée fort imparfaite de la mission dont j'ai été chargé... Mon zèle et mes efforts ont su m'élever au-dessus de moi-même. Serait-ce, en effet, sans efforts que j'aurais pu jouer un rôle qui m'a attiré l'estime et la haine de toute l'Asie? Aurais-je pu, sans être soutenu par ce sentiment, paraître sur la scène avec tant d'éclat, tantôt en homme d'épée, tantôt en homme d'État. Aurais-je pu placer des rois sur le trône, et les y soutenir avec le peu de forces qui m'avaient été confiées; mettre en fuite des armées nombreuses; emporter des villes d'assaut avec une poignée de gens; concilier les intérêts de la cour de Dehly, ceux des seigneurs mogols avec ceux de Salabet-Singue; ceux de la nation mahratte avec les chefs qui régnent sur elle; ceux de tant de rois, rajahs et princes indiens qui m'ont fait le médiateur et l'arbitre de tous les différends qui peuvent les diviser? Aurais-je pu conclure des traités de paix par ma seule médiation, les garantir

par mon crédit, les faire garder, ratifier et renouveler, par la seule crainte de déplaire à ma nation? Aurais-je pu faire rechercher Talliance des Français par toutes les puissances de Tempire mogol, et faire acheter notre amitié au prix des vastes domaines que la Compagnie possède? Aurais-je pu éloigner et remplacer à ma volonté de puissants ministres contraires à nos intérêts ? Aurais-je pu, en un mot, sans les forces surnaturelles de l'amour de la patrie et de mon devoir, porter l'honneur de la nation, que la Compagnie est chargée de soutenir, à un point de gloire qui la fait préférer à tous les peuples de l'Europe? »

Bussy avait le droit détre inquiet et de faire son apologie. Deux politiques étaient en lutte : celle de Dupleix, devenue la sienne ; celle des directeurs de la Compagnie. L'une était une conception qui permettait de subjuguer l'Inde. Le temps et les Anglais l'ont suffisamment prouvé. L'autre n'était que le produit d'intérêts mesquins, de timidités mercantiles et d'incapacités routinières. Chose étrange! l'opinion à Paris et à Versailles se montrait hostile au système de Dupleix et de ses disciples. Cette impression, on l'avait puisée dans la lecture des pamphlets que Lahourdonnais lançait du fond de la Bastille. Emue et captivée par ces déclamations intéressées qui représentaient comme un tyran et comme un fou, l'homme d'Etat dont l'unique ambition était d'asservir l'Inde au bénéfice de son pays, la foule avait son jugement fait et n'en voulait plus démordre. Le croirait-on? l'histoire de la conquête du Carnate et du Dékan, cette épopée accomplie en trois ans par une poignée de Français, ce drame si récent, plein de ce

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qui transporte les hommes, sillonné de victoires, de coups de foudre, de trahisons, de désastres, de relèvements subits, d'infortunes extraordinaires, ce drame n'était connu que de quelques curieux. Paris n'avait point entendu le bruit de l'écroulement du trône des Mogols. La Compapfnie, au reste, avait tout fait pour le rendre sourd. Et quand, par aventure, on entendait dire que ce Dupleix voulait étendre les possessions de la France jusqu'aux portes de Dehly et faire, au seul nom français, trembler l'Hindoustan, un tel lanjjage semblait l'effet du délire. On riait du projet de vaincre, avec huit cents Européens, des armées dont le nombre seul eût étouffé cette poignée d'hommes.

Les lamentations des actionnaires, nombreux à Paris, en contact journalier avec la bourjjeoisie et la coui", augmentèrent encore le discrédit où la politique d'expansion coloniale était tombée. Ce ne fut qu'un cri contre les promoteurs de ces expéditions lointaines dont l'issue était la ruine. On les accusa d'affaiblir la France en dispersant les forces de celle-ci au bout du monde; on leur reprocha de faire le jeu de l'Allemagne et de nous attirer les inimitiés de l'Angleterie pour quelques mauvaises parcelles d'un sol d'où ne sortaient que la fièvre et la peste. Les gens froids les regardèrent comme des fous. Les passionnés, — et les déclamations de ceux-ci impressionnent toujours, — les dénoncèrent comme des scélérats voilant l'âpreté de leurs convoitises sous l'éclat d'un patriotisme trompeur, n'ayant qu'un but: cimenter l'édifice de leur fortune avec de la chair et du sang français.

Les directeurs de la Compagnie étaient, au contraire,

en faveur prés de Topinion ; leur nullité et leur inertie passaient pour de la sagesse; leur routine pour de la maturité d'esprit; la bassesse de leurs projets pour de la raison. Ils étaient Taxe du parti opposé à Dupleix, et les instigateurs de toutes les intrigues tramées contre celui-ci. C'étaient eux qui avaient sollicité et obtenu son rappel et sa disgrâce; c'étaient eux qui le ruinaient. Le gouvernement, qui n'avait que du dédain pour les colonies, appuyait les directeurs.

Les directeurs s'enorgueillissaient du succès de leur politique et déclaraient avoir sauvé la Compagnie et la France. Leur aveuglement était complet; ils ne soupçonnaient pas que, dans la conclusion du traité de paix entre les deux Sociétés, l'Angleterre les avait effrontément joués; ils ne soupçonnaient pas qu'ils lui avaient livré leurs armes et perdu l'empire de la plus vaste péninsule du monde pour protéger un comptoir que les Anglais, une fois maîtres de l'Inde, jetteraient à la mer comme ils le voudraient. Ils ne soupçonnaient pas d'arrière-pensées chez les diplomates de la Grande- Bretagne; ils ne soupçonnaient rien et ne voulaient rien croire.

Dupleix, à son retour, avait beau leur rappeler l'acharnement des Anglais dans la lutte engagée pour la possession de Trichinapaly, cette clef du Carnate; il avait beau leur dire que le but de la Grande-Bretagne était clair; qu'instruite enfin par le succès de l'œuvre dont il était le créateur, elle avait compris à son tour que la succession au trône de Dehly était ouverte, et que pour arriver à en recueillir l'héritage, elle suivait une politique mathématiquement calquée sur celle

qu'ilavaitinaugurée lui-même; il avaitbeau leurmontrer les progrès des Anglais, la constance de leur action, la ténacité de leur ingérence dans les affaires de la péninsule, il prophétisait en vain et n'obtenait qu'un haussement d'épaules des directeurs, qui répondaient d'un air ennuyé que ces craintes étaient chimériques; qu'ils savaient mieux que personne à quoi s'en tenir sur les tendances des Anglais, gens pratiques par nature, protégés contre les rêves de l'imagination; qu'enfin les intérêts du commerce préoccupaient trop ce peuple, pour qu'il eût l'idée ridicule de conquérir l'empire le plus vaste et le plus peuplé du monde avec quelques mauvaises troupes, lancées à l'aventure à trois mille lieues de la métropole. D'ailleurs, ajoutaient-ils comme conclusion, le gouvernement pense là-dessus comme nous.

C'était donc comme un courant de forces irrésistibles qui éloignait de Dupleix les contemporains, et les entraînait vers les directeurs. Lally obéit à la loi commune. Poussé par la main du destin, il alla vers les directeurs pour s'éclairer sur la situation et la force de résistance de nos établissements de l'Inde. C'est à ses hommes qu'il demanda conseil sur la politique à suivre; il n'y a pas d'autre cause aux désastres qui signalèrent son expédition.

Tout en subissant l'influence des directeurs, plus aptes à peser du poivre qu'à comprendre les problèmes de l'expansion des peuples, Lally ne pouvait étouffer dans son àme quelques frémissements qui ressemblaient à une révolte du bon sens. On lui avait répété sur tous les tons que le système de Dupleix était une folie ; il le

croyait, tout en se disant que, dans l'œuvre de cette imagination en délire, il y avait pourtant bien de la grandeur. Et il en arrivait peu à peu à cette conclusion : qu'il y avait là un entassement de chimères à répudier énergiquement et quelques résultats acquis et solides à garder; en un mot, ce qu'il y avait à faire, c'était une transaction entre les rêves et la réalité. Ces impressions différentes lui dictèrent le plan des opérations militaires et politiques à exécuter dans l'Inde. 11 le remit aussitôt à M. de Séchelles.

Au fond, ce projet était baroque et dangereux. «C'est disait-il, une impossibilité absolue d avoir la paix dans l'Inde avec les Anglais, et, par conséquent, d'y faire un commerce utile tant que ces derniers y existeront. C'est en même temps une nécessité impérieuse, absolue, de renoncer au système de Dupleix, sourcede tant de désastres. Est-ce à dire qu'il faille oublier nos intérêts et notre gloire? Non. La politique à suivre, c'est de commencer par exterminer les Anglais dans l'Inde; cela fait, il faut donner, en plein éclat de la victoire, l'exemple d'une modération qui conciliera le respect et l'amour de tous les voisins. C'est le moment où il faudra rendre toutes les provinces usurpées à leurs souverains légitimes'. » La conclusion du projet n'était pas tout à fait en rapport avec le début. L'idée d'une transaction « entre les vues retrécies de l'esprit mercantile et le délire pernicieux d'une ambition follement effrénée » , s'y affirmait nettement. Il proposait' « de renon-

' Collection Ariel. Bibliotlièque nationale, section îles manuscrits. • Voir le mémoire pour l'instance en cassation de l'arrêt condamnant Lally à mort, Rouen, 1779. Voir aussi la collection Ariel.

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cer à toutes ces possessions onéreuses se'parées de Pondichérv par deux, trois, quatre cents lieues, divisées en quatre masses, qui ne pouvaient pas s'étayer mutuellement, tant elles étaient éloignées Tune de l'autre, et d'y substituer, par l'échange avec les princes, quelques domaines serrés et contigus, formant avec Pondichéry une seule masse, ni trop peu solide, ni trop étendue, telle enfin qu'on n'éprouvât jamais ni le besoin d'attaquer, ni la crainte de l'être » .

C'était bien là le projet d'un homme qui n'avait pas la moindre notion des affaires de l'Inde. Lally cherchait àconcilier des choses inconciliables, sans se douter que celles-ci se retourneraient contre lui pour l'étouffer. Le malheureux semblait ignorer que si, depuis dix ans, Anglais et Français s'étaient battus avec acharnement, c'était pour la possession de l'Inde, non pour favoriser des intérêts de comptoir, non pour détruire une concurrence. La question commerciale, l'idée de conquête l'avait fait oublier. Trois compétiteurs en présence : le Français, l'Anglais, le Mahratte, réclamant la succession du Grand Mogol, un seul pouvant être vainqueur, et l'obligation pour celui-ci d'égorger les deux vaincus à lissue de la lutte, telle était la situation.

L'expulsion des Anglais, l'abandon des prétentions de la France au trône de Dehly modifiaient-elles l'état des choses? Non; car il restait les Mahrattes, et ceux-ci victorieux seraient obligés, par leur triomphe même, de déposséder, d'exterminer les nababs et les rajahs, lieutenants du Mogol ; ils ne pourraient donc, à plus forte raison, reconnaître les actes de ceux-ci, se croire liés par les traités du gouvernement qu'ils terrassaient. Or, dasis

le système de Lally, c'étaient les lieutenants mêmes du Mogol qui donnaient à la France l'investiture de ces « domaines serrés et contigus formant avec Pondichdry une masse solide. » 11 fallait donc, alors, ou se soumettreàdes barbares ivres etvainqueurs, ou arrêter les déprédations de ces sauvages cavaliers, défendre à distance nos établissements et, par conséquent, rouvrir l'ère des guerres longues et ruineuses. Que devenaient donc alors ces intérêts commerciaux, si précieux selon Lally, qu'il en faisait la base de son action et de sa politique? Il eût été bien plus simple de laisser pour quelque temps la question mercantile au second plan, de reprendre l'œuvre de Dupleix, et, comme l'avait voulu celui-ci, cliasser les Anglais, non en tant que citoyens de la Grande-Bretagne, non en tant que sujets de la maison d'Orange, mais en tant que compétiteurs dangereux à une succession importante; puis, cela fait, il n'y avait plus qu'à contraindre les Mahrattes à subir le joug, — l'entreprise était aisée, la main de Bussy les ayant déjà mis à genoux, — et, ces travaux accomplis, à régner en paix sur l'Inde. C'était la politique la plus pratique et la plus réalisable. Aujourd'bui, l'état de l'Inde en fournit suffisamment la preuve. Mais le gouvernement français n'avait que du dédain pour une œuvre qui lui aurait apporté la grandeur et la force. Les projets de Lally, avec leur apparence de netteté et leur étroitesse, étaient donc faits pour plaire à Versailles. Ainsi, on ruinerait la Grande-Bretagne, sans toutefois s'engager dans une aventure coûteuse, pleine de surprises, et d'où on ne sortirait plus. La guerre de Sept ans était commencée; il fallait répondre aux agrès-

sions des Anglais. Moras, le successeur de Séchelles, aiguillonné par les directeurs, s'enthousiasma à la lecture du mémoire de Lally. Aussitôt, il mande celui-ci, qui oubliait dans son commandement de Boulogne ses théories sur l'expédition de l'Inde, absorbé qu'il était par les préparatifs d'une descente du Prétendant en Angleterre, et lui annonce qu'il faut prendre la direction des opérations dans l'Inde. Et, pour briser toute résistance, il montre à l'ami de Charles- Edouard la lettre de Louis XV au roi de Pologne et celle de Rouillé au même monarque. Toutes deux exprimaient la volonté de ne point appuyer les entreprises du Prétendant. Lally accepta, alors, le commandement qu'on lui offrait. Le Roi l'y nomme, et on le crée successivement lieutenant général, inspecteur général et grandcroix de l'Ordre de Saint-Louis.

Lally lui-même, et avec raison, avait demandé à être investi des plus vastes pouvoirs. U ne voulait s'immiscer en rien dans l'administration civile de la colonie; il voulait être le premier dans l'Inde et avoir le pas sur tous, il réclamait pour lui le droit de conclure des traités. « Il serait absurde, écrivait-il au ministre, que le général qui aurait pris Madras, et à qui on aurait fait des propositions, fût dans le cas de répondre à son ennemi : Excusez, monsieur, c'est à mon directeur, qui est à Pondichéry, qu'il faut s'adresser; il m'a loué pour me battre, c'est avec lui qu'il faut que vous capituliez ' . » Tous ces pouvoirs, on les lui donnait. La cour ne le considérait pas seulement comme un général, elle le

' Lettre de Lally, 1" novembre 1756, Archives de la marine.

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charg^eait encore de rétablir l'ordre dans l'administration, de réformer les abus et de réprimer les malversations. On ordonnait aux gouverneurs et employés de la Compagnie, aux soldats et aux marins de lui obéir, comme ils feraient à la propre personne du Roi; et on lui intimait l'obligation «de concerter avec les directeurs, gouverneurs et commandants particuliers des établissements de la Compagnie, les projets qu'il formerait sur les opérations de guerre, par rapport aux influences que ces opérations pourraient avoir sur le commerce de la Compagnie, et aux effets qui pourraient en résulter vis-à-vis des puissances du pays' ». Cette clause était dangereuse; c'était créer dans le gouvernement de l'Inde un dualisme, source fatale de conflits et de discordes.

Ce péril, que le caractère de Lally augmentait encore, d'Argenson l'avait vu et l'avait signalé dans des paroles prophétiques adressées aux délégués du comité secret de la Compagnie, qui venaient lui demander d'appuver la nomination de Lally au commandement de l'armée de l'Inde '. « Vous vous méprenez, leur disait-il. Je sais mieux que vous ce que vaut M. de Lally; mais il faut nous le laisser en Europe. C'est du feu que son activité. Il ne transige pas sur la discipline, a en horreur toutce qui ne marche pas droit, se dépite contre tout ce qui ne va pas vite, ne tait rien de ce qu'il sent et l'exprime en termes qui ne s'oublient pas. Tout cela est excellent parmi nous; mais dans vos comptoirs

' Instructions données par le Roy, etc.. Archives de la marine. ^ Biographie universelle (art. Lally).

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d'Asie, que vous en semble? A la première négligence qui compromettra les armes du Roi, à la première apparence d'insubordination ou de friponnerie, M. de Lally tonnera, s'il ne sévit pas. On fera manquer ses opérations pour se venger de lui. Pondichéry aura la guerre civile dans ses murs avec la guerre extérieure à ses portes; croyez-moi, les plans de Lally sont excellents; mais il faut cbarger un autre que lui de l'exécution. Délibérez sur tout cela et revenez me voir. » Les députés revinrent demander plus que jamais Lally. « Vous le voulez, dit le ministre ; je m'en lave les mains. Je vais proposer M. de Lally au Roi, qui le nommera. Mandez à vos agents qu'ils aient à marcher droit. Quant à nous, ajouta-t-il en se tournant vers le duc de Fitz- James et le comte de Tlionand, venus pour appuyer la demande de la Compagnie, prêchons à Lally la modéiation, même en faisant le bien, et la patience, même en voyant le mal. » Rien ne pouvait empêcher la destinée de Lally de s'accomplir.

Moras lui remettait les instructions politiques et militaires ari'êtées en conseil des ministres; c'était un monument d'étroitesse et d'ignorance. « 11 est important, y était-il dit, que le sieur de Lally rétablisse l'ordre et !a discipline dans les troupes de la Compagnie et que, sur la connaissance que le sieur de Lally acquei'ra des affaires de l'Inde, il puisse mettre la Compagnie en état de terminer les troubles, et de se retirer des engagements où elle est entrée avec les puissances du pays,

' Mémoire pour servir d'instruction à M. de Lally, lieutenant générai du Roy, etc., Archives de la marine, fonds des colonies.

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troubles qui, comme la guerre, sont e'galement ruineux et préjudiciables au commerce.

« Les liaisons où la Compa{jnie est entrée avec les Maures (c'est-à-dire les feudataires du Mofjol), et les engagements que l'on a pris avec eux ont, à bien des égards, mis la Compagnie dans leur dépendance. Elle a été ol)ligée d'augmenter ses troupes, de soutenir une guerre presque continuelle, dont on ne pourrait se flatter de voir la fin si on continuait à suivre les mêmes errements. Le résultat de ces guerres a été que les gens de guerre ont fait fortune, mais que le pays est ruiné, «c ...L'Inde ne cessera d'être agitée de guerres... Il est essentiel que la Compagnie s'en retire aussitôt qu'elle le pourra, san§ se compromettre, avec la ferme résolution de n'y avoir à l'avenir aucune part, et de ne s'occuper que de son commerce pour le relever de son dépérissement, oîi il est tombé depuis que les gouverneurs de Pondicbéry ont commencé à s'ingérer d'affaires qui devaient être à jamais étrangères à la Compagnie...

« . ..Tant que l'on sei'a à la coste de Coromandel dans une sorte d'équilibre avec les Anglais et qu'on aura la guerre avec eux, celle des deux nations qui voudrait se retirer d'avec les Maures counait le risque de voir les puissances du pays se réunir à son ennemy contre elle, et, par cette raison, il ne convient pas encore de se concentrer dans les établissements que l'on veut conserver...

« ...On a généralement représenté à la Compagnie des Indes les affaires du Dékan comme devant donner le mouvement à toutes celles de la coste de Coromandel ;

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cela devait être si le gouvernement mogol avait conservé son influence et ses prérogatives; mais il est revenu par des voyes indirectes que le soubab Salabet- Singue n'était qu'une vaine ombre; que l'on s'était servi de son nom pour entretenir les troubles et faire illusion à la Compagnie ; que peut-être même ce prince n'avait jamais été nommé soubab par la cour de Dehly ; que les firmans d'investiture étaient faux; qu'il avait été obligé de céder à Balagirao, le chef des Mahrattes, deux des plus considérables provinces de ses Etats...; qu'il ne luy reste pas de quoy vivre; qu'il est dans la plus grande misère; que Bussy, qui commande le corps de troupes françaises qui est auprès de sa personne, a esté obligé de luy prêter dix mille roupies pour subvenir aux dépenses de la table; qu'enfin ce prince, fort au-dessous du rôle qu'on a voulu luy assigner, n'aspire qu'à se faire faquir.

«Le sieur deLallyne devra rien négliger pour approfondir la vérité ou la fausseté de ces faits, parce que de là dépend en partie la conduite qu'il doit observer par rapport au corps de troupes qui est dans le Dékan. Tous ceux qui ont été intéressés jusqu'icy à partager les revenus des provinces concédées par Salabet-Singue ne se prêteront pas facilement à développer ce système de fourberie, s'il est vray qu'il ait quelque fondement.

« ...Sa Majesté laisse au sieur de Lally la liberté de rappeler les troupes du Dékan ou non, d'y laisser Bussy pour commandantoude lui en substituer un autre; mais, avant que de se déterminer à rappeler ces troupes, M. de Lally doit considérer qu'il est important de ne perdre que le plus tard possible le revenu des pro-

vinces concédées pour rentretien de ces troupes, et que du moment où Salabet-Singue sera sans l'appui des troupes françaises, on ne peut prévoir quel sera le sort du Dékan, ni le caractère de celui qui remplacera ce prince, si les premières vues de celui-ci ne seront pas de se vanger (sic) sur les Français de l'épuisement où se trouvent ses États. Il serait à désirer que M. de Lally pût découvrir dans l'Inde quelque personne bien instruite de l'état du Dékan et des intérêts de cette cour. Les officiers des troupes de la Compagnie ont intérêt à entretenir l'illusion, et l'on ne peut assurer si M. de Leyrit (le gouverneur de Pondichéry) ne s'est pas laissé préoccuper par eux et prévenir jusqu'à un certain point. M. de LalIy peut lui confier qu'on aurait désiré qu'il se fût livré moins auxidé.es de son prédécesseur (Dupleix) sur le système dont il paraissait si éloigné lorsqu'il était à Chandernagor...

« ...M. de Lally aura beaucoup de peine à déraciner l'esprit de cupidité qui règne à Pondichéry, et ce serait un des plus grands services qu'il pourrait rendre à la Compagnie...

« ...On pourrait utilement employer les troupes du Dékan à donner de la jalousie aux xVnglais dans le nord de la cote de Coromandel , tandis qu'on agirait dans le sud...

« ...Si l'on a la supéi'iorité sur les Anglais, tous les princes Maures, Méhémet-Ali-Kan, le roi du Tanjaour, celui du Maïssour, ne sont guère à redouter.; ils se rangeront toujours du parti le plus fort. Méhémet- Ali-Kan, las de la dépendance où le tiennent les Anglais, embrassera le parti qui l'en délivrera. Le roi de Tan-

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jaour n'aime pas la guerre et ne demande qu'à régner tranquille. Le roi de Maïssour est trop éloigné pour faire ni bien ni mal. Les Mahrattes sont les ennemis les plus redoutables. Balagirao, ennemi secret de Salabet-Singue, n'aspire qu'à se rendre maître de tout le Carnate ; mais ses troupes, mal disciplinées, ne tiendront jamais devant un corps de soldats européens. Balagirao ne pourrait être redoutable qu'autant que la Compagnie se proposerait d'avoir plus de domaines qu'elle n'en pourrait garder...

« ...On ne peut trop recommander à M. de Lally de ne prendre aucune part dans les guerres des différentes puissances qu'autant qu'il se procurera par là des facilités pourattaquer Gondelour et Madras, et expulser les Anglais de la cote de Coromandel. »

On lui prescrivait enfin de s'emparer du fort Saint- David, la plus forte place des Anglais dans l'Inde, à quelques lieues de Pondicbéry, et dont la possession assurerait la tianquillité de la capitale et la libre communication avec les domaines que la Compagnie avait dans le sud de la province d'Arcate. Ce siège, on ne devait le tenter que si on était supérieur à l'ennemi sur terre et sur mer. On lui recommandait d'oublier pour un temps que les Anglais avaient des places dans l'intérieur de l'Inde.

Le but, c'était de faire tomber en notre pouvoir les villes et les citadelles maritimes. Il ne fallait point tenter des expéditions loin des côtes, au fond de la péninsule indienne, si on ne voulait pas voir les troupes succomber sous la fatigue et la maladie. Madras et Saint- David devaient être les deux princij)aux objectifs du

général. Il fallait brûler, raser les forteresses de la côte, ne point imiter Labourdonnais, n'en admettre aucune à rançon. On lui désignait les places de Tricbinapaly et d'Arcate comme les plus considérables parmi celles que les Anglais détenaient au cœur du pays, et on lui conseillait d'attaquer plutôt Arcate que Tricbinapaly, si les nécessités de la guerre le contraignaient à transporter le tliéàtre des opérations dans les terres. On l'invitait encore àcbasser les coolies de l'armée, à faire porter aux soldats leurs vivres et leurs bagages, — ce qui indiquait une piètre connaissance des moyens de guerroyer dans l'Inde, où le soldat a peine à se traîner sous un soleil de feu; on proposait en même temps, il est vrai, de remplacer les porteurs par des chariots tirés par des bœufs; c'était un très-bon moyen pour allonger encore les convois et faire ressembler davantage le corps expéditionnaire à l'armée de Darius. Les coolies de porteurs devenaient charretiers; tel était le résultat de ce dispositif. On lui rappelait la nécessité d'enjoindre à la Compagnie de tirer des blés de Surate et du Bengale, de faire des magasins à Pondichéry pour l'approvisionnementdes troupes, eton lui recommandait enfin de conférer sur tout cela avec le gouverneur et les hommes d'expérience, et de prendre luimême le parti le plus su". Le pauvre général eût été bien embarrassé pour se conformer aux ordres du gouvernement, s'il eût connu l'état réel des affaires dans l'Inde ! Mais il était plein de foi et d'espoir.

C'était chose convenue qu'on lui donnerait six bataillons d'infanterie, tirés des régiments de Berry, de Lorraine et de Lally, un détachement du corps royal

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d'artillerie et du génie, sous les ordres du chevalier de Villepatour, six millions et trois vaisseaux qui se joindraient aux navires de la Compagnie pour former l'escadre, commandée par le vicomte de Choiseul. Lally avait instamment réclamé ces deux officiers, dont il était sûr. Tout à coup, au chevalier de Villepatour on substituait le chevalier Dure, peu au courant de son métier; au vicomte de Choiseul, le comte d'Aché, brave marin, mais d'un caractère lent et mou. Enfin, au moment où les navires qui portaient le chevalier de Soupire et un millier d'hommes venaient de disparaître dans les brumes de 1 Océan, un ordre de la cour arrivait, qui retranchait de l'efFectif des troupes deux bataillons, deux vaisseaux et deux millions. Lally demandait alors à être déchargé de l'expédition. D'Aché donnait sa démission. On leur ordonnait de partir. Moras écrit à Lally de ne pas s'inquiéter; il lui promet de ne pas abandonner une expédition qui lui est chère, et dont il sent l'importance. Il lui fera passer d'ici à six mois des vaisseaux et des troupes, et ne cessera de lui faire parvenir dans le courant de Tannée des nouvelles, des vivres et de l'argent. Lally le croit et presse ledépaxt. Mais c'était tous les jours de nouveaux retards. Et pourtant la célérité était la condition suprême du succès. On avait dû mettre à la voile en février; on ne partit que le 2 mai 1757.

Lally, rassuré, montrait la confiance des premiers jours. Il emmenait trois mille hommes de bonnes troupes; il avait dans son état-major les noms les plus illustres de la noblesse française, les Grillon, les d'Estaing, les Conflans, les La Tour du Pin, les La

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Fare, les Montmorency. 11 se croyait maitre de l'avenir et semblait délivré de ses aigreurs et de ses ombrages habituels; il ne parlait que de modération et de concorde. « Il ne faut pas', écrivait-il, que MM. de Leyrit et de Bussy croient qu'en m'envoyant, on leur donne un maître. Ce sont deux hommes à ménager essentiellement; c'est de l'accord parfait entre eux et moi que peut dépendre le succès ou la perte de la Compagnie. » Ces sentiments, il devait les oublier plus tard, alors qu'au milieu des difficultés, son caractère reprendrait le dessus. 11 partit enfin, sans inquiétude, avec la conviction qu'il allait faire triompher la politique de la raison, et rendre à la France le service le plus signalé en mettant fin à une aventure folle et ruineuse. Et pourtant c'était lui qui était le jouet de l'illusion, c'était lui que la chimère emportait.

' Lettre à M. de Buulon{;iie, Archives de la marine, fonds des colonies.

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