ÉVACUATION DU DÉKAN
Lcntears de la traversée. — Le mémoire de Maissin. — La flotte mouille devant Gondelour. — Lally conçoit le projet d'enlever cette place et le fort Saint-David. — Opposition de d'Aclié, qui rède bientôt. — Lallv à Pondichéry. — Sa prr'cipitation. — Bataille navale. — Prise de Gondelour. — Siéjje et prise du fort Saint-Davîd. — Lallv ordonne Tévacuation du Dékan et rappellf Bussy. — L'illy projette l'attarjue de Madras. — L'amiral d'Aché se déclare hors d'état de l'appuver avec sa flotte. — Lally sans arj^ent. — Expédition du Tanjaour. — Souffrances et misère des troupes. — Siège de Tanjaour. — La retraite. — Impopularité d»- Lallv à Pondichéry.
La traversée fut interminable; on mit un an à Taccomplir, alors qu'elle eût paru lonjjue à six mois. Le commandant de Tescadre, M. d'Aclié, à la moindre brise un peu fraiche, faisait carguer les voiles; signalail-on une barque anglaise, il lui donnait la chasse avec tous ses navires, au risque de se détourner de sa route pendant de longs jours. Et puis c'étaient des relâches sans fin, à Rio de Janeiro, au Gap, à Tile de France. Le résultat de toutes ces pertes de temps, c'est que la flotte anglaise, partie trois mois après la nôtre, mouilla à la côte de Coromandel six semaines avant l'escadre française, alors qu'il était si important pour nous de prévenir l'ennemi. Tant il est vrai qu'en matière
d'expéditions lointaines, il n'y a qu'un principe certain : c'est qu'il faut donner un pouvoir dictatorial au général en chef. Tout doit lui être subordonné parce que lui seul est en état de juger des conditions de l'exécution. Mais cette suprématie, la cour ne l'avait pas accordée à Lally; il n'avait qu'un droit, faire des remontrances. Il en usait, mais pour ne recueillir que de banales excuses, faites avec le sourire discret et un peu dédaigneux d'un marin plus occupé des difficultés du métier que des nécessités de la politique. Las d'inaction, fatigué de récriminer sans cesse, Lally, pour s'étourdir, se plongeait dans l'étude des rapports et mémoires qu'on lui envoyait de Pondichéry, et qu'on lui remettait au Cap et à l'île de F'rance. L'un d'eux le frappa particulièrement; c'était le factumdun officier, le sieur Maissin, intitulé : Connaissances sur le projet quon pourrait for mer d'enlever la place de Taiijaour pour servir au remboursement des frais de la guerre. Il le lut avec avidité; il en emporta une impression profonde que, pour son malheur, le temps et les circonstances fortifièrent encore. Il eût mieux valu pour lui n'avoir jamais eu connaissance de ce mémoire!
Cependant, ces longues heures données au travail ne calmaient ni sa fièvre, ni ses inquiétudes. 11 voyait avec terreur le temps fuir devant lui. Près d'un an s'était écoulé, et il était toujours en mer. Que devenait l'Inde? Pondichéry peut-être était assiégé, les troupes de la Compagnie écrasées? A ces pensées, il avait des explosions de colère. Il se jurait de réparer tout à force d'énergie et de promptitude. Et, sans s'en douter, il en arrivait à cet état moral où l'esprit
ne distingue plus la précipitation d'avec Tactivité.
Enfin, le 28 avril 1758, on signala la terre indienne. Des navires, on voyait un rivage bas, sablonneux, qu'un violent ressac frangeait d'une blanche ligne d'écume. En face, les maisons d'une ville, dominées par les gnpurams des pagodes, dressaient dans l'air leur masse imposante. Un peu à droite, une rivière descendait étincelante comme un fleuve d'argent vers la mer. Çà et là, le feuillage des cocotiers, faisant comme des îles de verdure, rompant la monotonie de la plaine. A un kilomètre au delà de la ville, près de la rivière, les bastions d'une citadelle pentagonale coupaient de leurs dures arêtes la ligne lumineuse de l'horizon. La cité, c'était Gondelour; la rivière, le Pounar; la forteresse, Saint-David, la meilleure place des Anglais dans l'Inde.
En rade ', deux frégates portant les couleurs de la Grande-Bretagne étaient à l'ancre ; une foule d'embarcations remplies de matelots et de bagages se détachaient des deux bâtiments, et faisaient force de rames vers la terre. Bientôt un tourbillon de fumée et de flammes s'éleva des navires abandonnés et livrés à l'incendie.
Au spectacle de cet effarement des Anglais, Lally a le mouvement d'un colonel de hussards. Il croit qu'un coup de main hardiment tenté peut faire tomber Saint- David. Les difficultés d'un débarquement, il ne les tient pas pour sérieuses*. Il ne s'occupe pas de savoir si, à Pondichérv, on est prêt. Il se dit : on sera prêt, parce
' Mi'maire pour le comte d'Aclié.
2 Ibid.
qu'il le faut et que je le veux. II appela doncimmediatenientd'Aché : « Ilfaut, luidit-il,bIoquerGondelouravec vos navires et débarquer les troupes. Ce pendant, moi, sur le Duc d'Orlcans, escorte' d'une frégate, je gagnerai Pondichéry, qui n'est qu'à quatre lieues de nous. Je mettrai aussitôt en mouvement les troupes de la Compagnie et le corps de Soupire. Ce soir, au plus tard dans la nuit, je serai avec elles autour de Saint-David, qui se trouvera ainsi étroitement investi, sans que le,^ Anglais aient eu le temps de se retourner'. »
D'Aché hésitait; il représentait qu'il valait mieux pour ■la flotte, manquant d'eau, de bois, ayant de nombreux malades, gagner tout de suite Pondichéry; qu'enfin, il était dangereux de diminuer l'escadre d'un vaisseau et d'une frégate. Lally lepartit avec impatience que les deux navires lui étaient nécessaires à cause de son grade; qu'au reste, il les renverrait tout de suite; que, quant aux rafraîchissements nécessaires à l'escadre, on les transporterait sur des chelingues qui ramèneraient les malades à Pondichéry; que les vaisseaux anglais étaient à Madras et, par cela même, point redoutables; qu'il ne fallait pas perdre une pareille occasion. D'Aché consentit enfin, et donna l'ordre de jeter l'ancre. Deux heures plus tard, les batteries de Pondichéry saluaient l'arrivée du général en chef; mais, par une funeste méprise, on oublia que quelques-uns des canons étaient chargés à boulet. Le vaisseau, que montait Lally, fut atteint par cinq ou six projectiles. On considéia cet événement comme un funeste présage,
' Mémoires du colonel Lawrerice.
Lally débarquait à Pondichéry vers trois heures, plus que jamais dominé par Tidée de rattraper le temps perdu. 11 passait, pour ainsi dire, au travers du conseil, réuni sur le quai pour le recevoir, ne s'arrétant pas pour écouter les compliments ordinaires. Une inclination de la tête, deux mots brefs pour se plaindre d'avoir été salué par des boulets, pour affirmer la nécessité d'agir au plus vite; puis, se tournant vers M. de Leyrit, il lui demanda brusquement quelques renseignements sur les effectifs et les plans des établissements ennemis. « On n'en a pas, répondit Leyrit. — Et de l'argent pour les fortifications? — Il n'y en a pas davantage. »
Alors, sans examiner les états des bataillons, sans se rendre compte de la situation des magasins, sans savoir ce qu'il y avait de vivres et de munitions, comme un soldat qui, habitué à la quasi-régularité des services dans une armée d'Europe, croit pouvoir retrouver un fonctionnement semblable dans un pays différent ; comme un général qui, accoutumé à mener des masses, considère la direction d'un millier d'hommes comme l'opération la plus élémentaire, il donna aux troupes l'ordre de prendre les armes, et de se porter aussitôt et à marches forcées sur Saint-David. Il ne voyait pas qu'une œuvre toute de préparation et de réorganisation administrative devait précéder la campagne.
Un faible corps, formé de quelques pelotons de cavalerie, de cinq cents hommes du régiment de Lorraine, de deux cents hommes des troupes de la Compagnie, de quelques milliers de cipayes avec huit pièces d'artillerie, partit donc de Pondichéry à neuf
LALI-Y-TOLLENDAL. 79
heures du soir. La nuit était si noire qu'on s égara bientôt. Après de mortelles heures de route, force fut de s'arrêter. On bisouaqua au hasard, à la place où l'on se trouvait. Les porteurs, réquisitionnés péle-méle d'après l'ordre de Lally, s'étaient déjà depuis longtemps enfuis, outrés de se voir en contact avec des parias que la religion leur défendait d'approcher. On n'avait point de vivres; des soldats moururent de faim et de chaleur, alors qu'on était à peine à quatre lieues de Pondichéry. Avec le jour, l'énergie revint ; on reprit la marche, et, deux heures après, on atteignait les limites du territoire anglais, défendues par des ouvrages de campagne qui furent rapidement enlevés. A dix heures du matin, l'armée campait devant Gondelour.
Lally venait de rejoindre ses troupes. Plein de confiance dans le succès, il préparait l'attaque de la ville, qu'il regardait comme le prélude obligé du siège de Saint-David. Déjà, on armait les chaloupes, on disposait tout à bord des vaisseaux pour procéder au débarquement, quand, tout à coup, on entendit le canon retentir sur la mer. Au large, une frégate française faisait force de voiles pour rejoindre la flotte, et derrière elle, au sud, on apercevait, se découpant en blanc sur l'azur du ciel, les huniers de huit vaisseaux. C'était l'escadre anglaise!
A ce coup, qui lui enlevait tant de chances, qui eût ébranlé à bon droit la fermeté de plus d'un général, Lally opposa une ténacité et une résolution extraordinaires. En une seconde, il racheta par son énergie toutes ses légèretés, toutes ses fautes du début. C est
qu'au fond, c'est une âme de soldat que le danger surexcite, et qui se redresse au bruit du canon. Et puis, à ce moment-là, tout l'aiguillonne. Il n'éprouve pas encore ces dégoûts qui l'assiégeront plus tard. 11 s'est mis de gaieté de cœur dans une situation terrible; tel un homme qui, ne sachant pas nager, s'est jeté dans un touibillon. Or Lally nagera, parce qu'il le faut, parce qu'il le veut. « Le devoir du comte d'Aché, s'écrie-t-il, c'est de battre la flotte ennemie; le mien, c'est de prendre Saint-David, quoi qu'il arrive, dussé-je me cramponner au sol avec les ongles'. » Donc, au bruit de la bataille qui s'engage sur la mer, il établit les postes et les batteries de l'armée autour de Gondelour. Cependant, les deux flottes gagnent insensiblement le large, enveloppées dans un nuage de fumée que traversent les éclairs de la canonnade, de moins en moins distincte. Bientôt, l'oreille de Lally ne perçoit plus aucune vibration du combat. Le silence s'étend sur la mer. Il est à la merci d'un retour offensif de la flotte anglaise, si elle est victorieuse. Il reste avec sept cents hommes, entre Gondelour, défendu par deux cents soldats, et Saint-David, la plus forte citadelle de l'Inde, protégée par quatre bastions casemates, aux courtines défendues chacune par une forte demi-lune, avec cent pièces d'artillerie, quatre ouvrages détachés, des chemins couverts, des fourneaux de mines, une garnison de quatre cent vingt hommes, et pour commandant le major Polier, un officier d'une énergie légendaire. Si les Anglais combinent une attaque dirigée simultané-
' Mémoires de Lawrence.
LAI.LY-TOl.LENDAf.. SI
ment de Gondelour et de Saint-David, la défaite de Lally est probable. Il le sait; il en a pesé les cbances ; mais, avec une audace de joueur, il n'en persiste pas moins dans son projet d'enlever les deux places, la plus faible avant la plus forte. Et, comme il arrive souvent à la guerre, c'est l'audacieux qui a vu juste et qui a raison. En effet, et heureusement pour Lally, les Anglais, en apparence si redoutables, sont en réalité hors d'état d'agir en rase campagne. La garnison de Saint-David n'est qu'un ramassis de mauvaises troupes. Le commandant de la forteresse craint leur indiscipline, leur ivrognerie. Il sait qu'il a devant luides forces régulières et éprouvées, dont la réputation effraye ses hommes. Il n'ose tenter une sortie avec de tels soldats, que la furie des grenadiers français dissipera, il en a la conviction, au premier choc. Il se tient donc à l'abri derrière les remparts, frémissant de colère, rouge de honte, mais immobile, et par cela même peu redoutable.
Le général français avait l'intuition de l'effarement de l'ennemi. Sans pei'dre une minute, il fit sommer Gondelour, le 2 mai. Le lendemain, à la pointe du jour, des députés de la ville ari'ivérent au camp; on les conduisit au général. Celui-ci dormait tout habillé sur le sable, au milieu de soldats aussi mal couchés que leur chef. Les délégués, habitués au faste des armées indiennes, dont le maître ne se montre qu'entouré d'une pompe royale et d'un appareil éblouissant, crurent voir un bivouac de Spartiates, et perdirent tout espoir de résister à de tels hommes. Ils se bornèrent à demanderdu temps, afin de consulter le conseil de Madras sur les articles de la capitulation
qu'ils se déclaraient prêts à conclure. « Vous n'avez à consulter que moi seul, répondait durement Lally, et je ne vous accorde que deux heures pour vous décider'. » Le délai écoulé, la réponse n'arrivant pas, il donna Tordre de faire avancer devant la porte de Gondelour quelques pièces d'artillerie de petit calibre. Au sixième coup de canon, les Anglais accoururent porter les clefs de la ville; on y trouva cent vingt prisonniers français. La garnison de Saint-David n'avait rien tenté pour troubler ce coup de main, exécuté sous son canon, en plein jour.
Libre de commencer le siège sans crainte d'être attaqué sur ses derrières, Lally attendait avec impatience des nouvelles de la flotte qui portait l'armée. Le 7 mai, il apprit enfin que l'escadre avait mouillé devant Pondichéry la veille, et que les troupes avaient débarqué. Il envoyait à ces dernières l'ordre de le rejoindre sur-le-champ, et engageait d'Aché à revenir jeter l'ancre devant Gondelour. Mais l'amiral n'était pas en état de mettre à la voile. La bataille, tout indécise qu'elle fût, avait été acharnée et sanglante; les Français avaient perdu cinq cents hommes. Leurs vaisseaux avaient surtout souffert dans les coques. Le comte d'Aché s'efforçait de réparer les avaries, mais n'y parvenait guère, Pondichéry n'ayant pas de bassin, n'offrant même pas l'abri d'une rade. Les équipages, harassés par la traversée et le combat, étaient obligés d'aller à terre quérir le bois et les quelques cordages qu'à force de recherches on trouvait dans l'arsenal. Il
' Mémoires de Lawrence. Mémoire pour \v comte d'Aclié.
fallait les apporter aux navires mouillés en pleine mer, et ce transport devait se faire sur des embarcations spéciales, — les catimarons. Quelquefois la violence du ressac faisait chavirer la cargaison, qu'il était nécessaire de repécher.
Quoique privé dusecoursde la flotte, Lally, qui avait autour de lui envijou trois mille hommes de bonnes troupes, resserra vigoureusement Saint-David.
(( Onze jours sont employés en préparatifs, c'est-àdire à achever de se convaincre que l'on manque de tout ce dont on a besoin pour assiéger la place. On n'avait pour artillerie que six mortiers, et pour toute espérance vin{;t-deux pièces de canon, retenues par les rivières, le sable et le manque de bœufs ou d'hommes, contre cent quatre-vingt-quatorze bouches à feu rangées sur des remparts que la nature et l'art avaient fortifiés à l'envi '. w On n'avait ni gabions, ni fascines, ni poudres, ni outils, ni boulets; rien n'ariivait. Levrit faisait pourtant, disait-il, tout ce qui était en son pouvoir pour assurer les approvisionnements; mais il y avait du désordre dans l'administration, et les magasins étaient aussi vides que le trésor, la colonie n'ayant pas été sérieusement ravitaillée depuis le départ de Dupleix. Le chevalier de Soupire, arrivé dans l'Inde près d'un an avant Lally, avait déjà signalé à d'Argenson le dénûment des arsenaux et la pénurie des finances. Il lui écrivait le 9 décembre 1757 * : « C'est avec beaucoup de peine que l'on met des troupes en campagne.
' Journal du comté d' Estai ng. Bibliothèque de l'Arsenal, sectioii lies manuscrits Pnulmy, 6115-6167.
^ Voir lettre de Soupire, Arsenal, section des manuscrits.
Les munitions et les équipages ne se transportent que sur des coolies, qui désertent en chemin, ou sur des bœufs peu accoutumés à porter. Cet inconvénient retarde et fait manquer les opérations... Je me suis occupé à préparer un train d'artillerie, beaucoup de gabions, de fascines pour les opérations que l'on pourra faire à l'arrivée de M. de Lally. Je fais disposer un parc de quarante-huit pièces de canon, moitié de vingt-quatre, un quart de dix-huit, l'autre quart de douze ; malgré cela, il est difficile de faire une grande entreprise si M. de Lally n'apporte pas de la poudre et
des boulets Les fonds et le crédit de la Compagnie
manquent absolument, et pour comble, les sommes à percevoir ne rentraient pas au trésor; les employés infidèles s'en emparaient effrontément, le vol étant devenu une habitude, et par leurs déprédations, compromettaient l'existence des troupes et l'issue de la guerre. » Des marchands viennent se plaindre qu'à une demilieue du quartier général, on leur a arrêté deux cents bœufs pour nantissement des droits excessifs qu'on exigeait d'eux. Le grand prévôt s y transporte. Il trouve trois commis de la Compagnie, un blanc et deux noirs; environnés de marchands désolés, qu'ils rançonnaient sans pitié. Ceux qui n'avaient pas d'argent monnayé étaient obligés de livrer leurs bijoux. Hommes et femmes étaient dépouillés de leurs boucles d'oreilles, de leurs colliers; tout était mis en un monceau. Le grand prévôt saisit tous ces effets, les fait porter dans latente de Lally et lui amène les trois commis garrottés. Lally fait rendre aux marchands leur argent, leur bétail, leurs bijoux, eiivoie les trois commis prisonniers à
Pondichéry. Ces commis étaient les préposés d'un conseiller, et ce conseiller était chargé des fermes de la Compagnie : on les relâche,
La garnison de Chéringam avait été mandée, partie pour renforcer les troupes qui assiégeaient Saint- David, partie pour défendre Karikal, menacé par l'ennemi. Cette garnison était composée de dix-huit cents hommes; treize cents se révoltent pendant la route, et désertent, faute de payement. Le régisseur de ce poste n'avait pas songé à satisfaire ces troupes ; mais il avait gagné pour son compte 200,000 livres dans une seule année. Ce régisseur était l'homme de confiance d'un conseiller de Pondichéry : on l'excuse.
Les movens de transport manquaient pour l'artillerie et les vivres. On présente à Lally six passe-ports pour six bots (bateaux du pays), allant, lui dit-on, chercher desvivresà Karikal. Il signe. Trois jours après, il apprend que ces bots ont été chargés de sucre à Gondelour par les employés de la Compagnie. 11 écrit à Pondichéry pour se plaindre de la fraude. On lui répond que c'est une énigme.
Le général s'irritait devant ce pillage; il ne le croyait pas inhérent à la nature des choses, aux vices des institutions. Comme un ignorant, il condamnait plus volontiers les hommes que les faits. Si on manquait de porteurs et de bêles de somme, la faute en était sûrement à l'apathie du conseil, que l'esprit ombrageux de Lally accusait déjà d'un sentiment de jalousie à peine déguisé. Si ces gens-là n'étaient que des timides, il fallait réchauffer leur courage; si, au coniraire, dans cette assemblée, il y avait un levain
«6 LALLY-TOLLEiNDAL.
d'hostilité et de conspiration, le devoir était de Tétouffer au plus tôt. 11 irait à Pondicliéry pour voir et pour décider par lui-même.
Il y arrivait plein de méfiance et de bile, avec des paroles aigres et une attitude de défi. On avait beau lui représenter que les choses dans Tlnde n'étaient point comme en Europe, qu'on ne pouvait rien faire dans la péninsule sans beaucoup d'argent, ou sans l'aide des nababs; que, comme on n'avait pas d'argent, il fallait obtenir l'appui des princes indigènes, qui seuls pouvaient fournir les moyens de transport; que c'était le sujet d'une négociation de quelques jours. On n'obtenait de lui que des gestes d'impatience, que quelques mots brusques. «J'ai commencé le siège de Saint-David. Je veux prendre la forteresse, je la prendrai; mais, pour cela, il me fa ut des canons et des munitions. Votre devoir est de me les fournir. L'œuvre de préparation vous regarde. A chacun son rôle. » Et comme on reprenait les observations du début : « C'en estassez! s'écriait-il; vous vous déclarez impuissants, vous ne pouvez pas approvisionner mon armée; eh bien, je l'approvisionnerai moi-même. Je me servirai du droit de réquisition, je prendrai dans la ville et dans les aidées (villages) environnants les bras et les animaux qui me sont nécessaires. » Et tout de suite, sans écouter les supplications des hommes les plus au courant des mœurs de l'Inde, il organisa dans Pondicliéry une implacable ^;r(?55e. Il fit saisir tout ce qu'il trouva sans distinction de castes. Le prêtre, le guerrier furent attelés aux canons ou aux chariots, côte à côte du sudra ou du paria. « C'était le renversement de toutes les croyances, de toutes les condi-
lions; c'était comme si un gouverneur de Paris se fût avisé d'atteler un duc et pair avec le valet du bourreau pour les employer à la démolition de Notre-Dame '. » Les conséquences furent terribles. Dans Pondichéry, ce fut comme une exode des Hindous. Les convois, abandonnés par les coolies, restaient, avec leur escorte, en détresse au milieu des cliamps. Lally criait, tempêtait, accusait le conseil de recevoir de l'argent des indigènes et de paralyser la défense en protégeant ceux-ci. Il réquisitionnait de plus belle les liommes, les voitures et les bateaux, envoyant par jour jusqu'à deux équipes de portefaix aux charrois abandonnés. Le spectacle de ce désordre, dans la préparation de la guerre, attristait les vieux compagnons de Dupleix, que celui-ci avait habitués à un ordre presque méthodique dans le service d'approvisionnement de l'armée. Enfin, à force de colère et de violences, Lally parvint à amener en onze jours le matériel de siège devant Saint-David. Quatre forts couvraient la place dans la seule partie attaquable. Il fallait les prendre. Lally résolut d'enlever les redoutes par escalade. 11 forme trois colonnes composées des bataillons de Lorraine, de Lally, etde l'Inde. D'Estaing, Lally, Grillon, lépée à la main, conduisent les troupes à l'assaut. Rien ne résiste à leur furie. Trois forts sont emportés, l'ennemi s'enfuit du quatrième. On se loge aussitôt dans les ouvrages, dont on retourne les défenses.
Lally donne l'ordre au chevalier Dure, le commandant de l'artillerie, d'ouvrir la tranchée pendant la
' Bajiciiov de Pemioex.
nuit prochaine, et, rompu de fatigue, il va prendre du repos. A la pointe du jour, il court inspecter les travaux; il fouille l'horizon avec sa lunette; aucun ouvrier, aucun relief de terrassement ne se profile à la surface de cette plaine de sable que le vent soulève en lourds flocons poudreux. 11 se précipite vers la maison où Dure est cantonné, et, en entrant dans le jardin, il aperçoit un retranchement et Tamorce de la tranchée. L'incapable ingénieur a commencé la parallèle à douze cents toises de la place, alors qu'on a un terrain mouvant à remuer; qu'il faudra piocher et bêcher le sable sous un soleil de feu; qu'enfin, lorsqu'on aura mené à bien ce labeur terrible pendant l'espace de neuf cents toises, on devra traverser une rivière, par conséquent jeter un pont, et, cela fait, ouvrir un nouveau boyau de trois cents toises pour atteindre le glacis! Les troupes eussent péri à la peine.
Après des paroles de colère et des repi'oches amers adressés à l'incapable ingénieur, Lally fit, à la tombée de la nuit, jeter le pont sur la rivière, et, le passage des troupes effectué, on commença aussitôt les travaux d'approche. Ils furent longs et difficiles. « Des vents violents et périodiques enlevaient le sable pulvérisé par l'extrême chaleur; ilsdétruisaient le jour l'ouvrage de la nuit, et comblaient la tranchée. Le soldat était affamé; il n'avait pour nourriture que du riz sans légumes, et une maigre portion d'un animal appelé chien marron (une chèvre sauvage). Ce mets le révoltait. Il regrettait le biscuit des vaisseaux! AfFaibli, continuellement de service, on ne pouvait exiger de lui qu'un travail médiocre. Il était dans l'impossibilité de rien faire pendant le jour.
Les coups de soleil produisaient les mêmes effets que les coups de canon ; ils tuaient aussi subitement. Cet étrange genre de mort enlevait souvent plusieurs hommes dans la même tranchée. Ceux qui ne succombaient pas devenaient furieux ou restaient sans connaissance '. »
Pourtant, on réussit à étabbr la seconde parallèle et à construire trois batteries. Elles ouvraient le feu le 29 ; leur tir, bien dirigé, était efficace. Le siège semblait donc enfin entré dans cette phase ou, les progrès de l'attaque suivant un développement régulier, la reddition de la place peut être prévue presque à jour fixe, si toutefois celle-ci n'est pas secourue dans l'intervalle. Or, une tentative de débloquement, c'était là une éventualité que I assiégeant, dans ses calculs, avait le droit de considérer comme une quantité absolument négligeable. En effet, aucun mouvement de l'ennemi n'était à redouter du côté de la terre. Quant à la mer, d'Aché la barrait avec ses vaisseaux. L'amiral savait que Lallv considérait l'escadre comme son plus ferme appui, comme le pivot de ses plans. Le général en chef était persuadé que le commandant de la flotte n'avait qu'une pensée, maintenir la croisière dans les eaux de Saint- David. Lally avait foi dans celui qu'il appelait son bras droit; il pensait que la discipline, l'honneur, la grandeur du but, l'orgueil, l'intérêt, le besoin de gloire, ce levier si puissant, devaient allumer chez l'amiral comme une fièvre d'énergie. Malheureusement, Lally jugeait en cette matière selon son désir, non d'après la réalité.
En effet, d'Aché, d'une intelligence médiocre, d'un
' Journal de tl'Estainrj^ Arson.il, sorlion des nianuscrît-!.
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caractère apathique, quoique très-brave dans le combat et prêt à porter son navire au plus fort du feu, n'avait ni les intuitions spontanées, ni les combinaisons patientes de l'homme de guerre. Il était Tincertitude même, plein de scrupules et toujours disposé à suivre le parti le plus timide, parce qu'il le croyait le plus prudent. A son arrivée à Pondichéry, le malheureux amiral n'avait rencontré que des difficultés et avait marché de déceptions en déceptions. Un arsenal vide, pas de matelots pour compléter ses équipages affaiblis parles maladies et le combat, peu de boulets et de poudre. Le découragement le prenait. Peu à peu il en arrivait à croire à la défaite. Déjà, le 27 mai, il écrivait à Lally : «Je vais embosser mes vaisseaux, c'est tout ce que je puis faire; il faut enterrer la synagogue avec honneur. » Lally, qui croyait à une défaillance momentanée, se contentait de remontrer au chef de l'escadre qu'il n'était pas sur un lit de roses, mais qu il luttait quand même, lorsque, le 27, une députation de Pondichéry arriva au camp et apprit au général que les matelots de la flotte refusaient le service parce qu'on n'avait pu payer la solde, qu'enfin le conseil colonial avait arrêté que l'escadre resterait embossée dans la rade. Un député remettait au général cette curieuse lettre, où d'Aché se peint au vif :
« Vous verrais, mon cher général, par les députés du conseille tenu ce matin la situation de ma malheureuse escadre et les besoins que nous aurions de secours promp et eficasse : je san mon cher général votre position, mais la mienne est bien plus fàcheuze et si mone escadre est an déroute vos affaires en deviendront plus
LALLY-TOLirNOAI,. «) I
ambarassante ainsi voyé ou se que vous j)ouvais faire ou se que vous panssé ou si enfin vous esperëe destre bientôt niestre de Saint-Davit pour me mettre en état d'aller au devant des ennemis qui si j'estais en boinie posture ne ferais pas tant les marjasses, adieu mon cher général, aimé moi toujours '. »
A ces nouvelles, Lally eut une explosion de colère. Faire embosser la flotte, c'était rendre la mer libre aux Anglais, celait passer de l'offensive à l'inertie, c'était empêcher la prise de »Saint-David, c'était vouloir faire incendier 1 escadre. Il ne fallait j)as permettre une telle faute. Donc il court de nuit avec quatre cents hommes détachés du siège, et, au matin, il assemble un conseil mixte composé des fonctionnaires de la Compagnie, des officiers de marine et de l'aimée de terre. En quelques mots clairs et énergiques, il explique la situation, montre qu'on est à la veille de s'emparer de Saint-David, et conclut par ses paroles : « Plutôt que de rester embossé et de courir le risque de voir Inùler la flotte , il faut que d'Aché appareille de Pondichéry et tienne le vent sur la flotte anglaise avec ses sept vaisseaux égaux en force à ceux de l'ennemi, au risque même de donner bataille, si, malgré l'avantage du vent, il ne peut l'éviter. Je déclare d'ailleurs que si d'Aché prend le parti de rester embossé sous Pondichéry, je ferai repartir pour l'armée les quatre cents hommes que je mène avec moi, pour ne pas risquer de perdre un corps aussi précieux, qui pourrait entraîner la ])erte de mon armée, si malheur arrivait à
' Mrmo'rc puitr d' Aclir.
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l'escadre. » La majorité du conseil se montra favorable à Tavis du géne'ral en chef. D'Aché, entraîné, lui aussi, s'écria : « Qu'on me donne du monde et qu'on me mette dans le cas de chercher l'ennemi! » Les fonctionnaires de la Compagnie opinèrent presque tous pour le maintien des vaisseaux en rade. Lally avança 60,000 livres de son argent; on pava la solde des matelots; l'escadre reprit la mer, et Lally retourna au siège. Il fait établir de nouvelles batteries. Les bombesdémolissent les casemates du fort et démontent trente pièces. L'eau manque à la garnison, qui pille les magasins où étaient l'arrak et les autres liqueurs fortes. Elle s'enivre au lieu de réparer les dégâts causés par le feu de lassiégeant, qui croit sans cesse à mesure que celui de la place s'éteint. Il n'y a pas de brèche pourtant; mais les parapets et les plates-formes sont démolis, et le rempart presque intenable. Le désordre est au comble parmi les troupes de l'assiégé, et, le 2 juin, la place capitule, sans que le gouverneur, qui demande à Lally l'engagement de ne pas raser les fortifications, de les conserver au moins jusqu'à la paix, puisse obtenir du général autre chose que ces mots : « C'est le sort de la guerre qui en décidera, et non celui de la paix! »
Il donnait l'ordre de faire sauter les remparts de Saint- David et d'en raser les maisons, puis, ne laissant même pas un jour de repos à ses troupes, il poussait d'Estaing sur Divicotta, que les Anglais abandonnaient, sans tirer un coup de canon, pour se réfugier par mer à Madras. Cette ville leur apparaissait comme le dernier boulevard de la puissance britannique. Ils y concentraient toutes leurs forces, évacuant en hâte toutes les places
OÙ ils tenaient garnison. Cependant, on chantait un Te Deum solennel à Pondichéry, où Lally et son armée entraient avec l'appareil d'un triomphe romain.
Ainsi le premier acte du drame se terminait par une victoire éclatante, dont Teffet moral sur les indigènes était énorme. A la nouvelle de la prise de Saint-David, cette forteresse, dont les murs avaient par trois fois défié les efforts de Dupleix lui-même, les nababs et les rajahs oublièrent Godeheu et les humiliations de notre drapeau. Ces adorateurs de la force, pleins de mépris pour l'Angleterre abattue, en arrivaient, avec leur imagination prompte à s'exalter, à regarder la France comme une lionne qui s'endort au milieu du carnage, mais qui, dans ses réveils subits et terribles, broie d'un élan furieux ses ennemis imprudents. Ils n'attendaient plus qu'un signe du maître pour se prosterner devant lui. Mais ce signe, Lally ne le fit pas. Ignorait-il donc sa force et son prestige? Non, mais il le dédaignait.
Chose étrange! cet homme qui, depuis deux mois déjà, vivait dans l'Inde, qui avait eu de nombreuses conversations avec Leyrit et h s conseillers les plus au courant de la situation réelle des choses, cet homme n'a rien vu, rien appris, rien oublié! Plus que jamais entiché des rêves qu'il exposait dans son mémoire à M. de Séchelles, plus que jamais partisan du système étroit des directeurs, il ne veut pas se souvenir qu'il a montré autrefois en Russie des qualités de politique et de diplomate. Politique et diplomate, il ne veut pas l'être; il répudie plus que jamais toute idée d'alliance avec les princes indigènes. Est-ce qu'on s'allie avec de misérables noirs? comme il dit. A cette pensée, il rit ou s'indigne.
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Et pourtant c'est l'heure où, pour vivre dans l'Inde, comme pour y combattre, il est de toute nécessité d'obtenir l'appui des nababs et des rajahs, car c'est d'eux, d'eux seuls, que dépend la subsistance de l'armée. L'Angleterre le sait bien, et remue ciel et terre pour se créer de nouveaux appuis. Lally, lui, ne pense qu'à s'isoler, sans daigner voir que, dans cette guerre d'ordre particulier, pour rester victorieux, il faut être aussi fin politique que vaillant soldat. 11 refuse d appeler dans notre camp les Mahrattes et les Maïssouriens, dont la nombreuse cavalerie eût ravagé les contrées où les Anglais s'approvisionnaient. Enfin, c'est au moment où l'Angleterre envahit le Bengale, sans craindre de se mettre sur les bras le « fardeau trop lourd de possessions immenses » , que Lally, dont rien ne peut dessiller les yeux, se décide à exécuter la partie principale de ses plans, c'est-à-dire à abandonner le Dékan, à rappeler Bussy.
Il écrit à ce dernier, le 13 juin 1758 : « Il est plus que temps, monsieur, de mettre fin à une guerre dont le germe a produit une si grande multiplicité de branches, qu'il est à craindre que le tronc de l'arbre ne succombe bientôt sous leur poids. Mon parti est pris de les élaguer et de me borner pourle moment présent au seul objet qui fait ma mission. Le Roy et la Compagnie m'ont envoyé dans l'Inde pour en chasser les Anglais; c'est avec les Anglais que nous avons la guerre; tout autre intérêt m'est étranger. Il m'importe peu qu'un cadet dispute le Dékan à son aine ou que tels ou tels rajahs se disputent tels ou tels nababies. Quandj'aurai exterminé les Anglais de toute cette côte,
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je serai en état de faire, sans sortir de mou cabinet et à peu de frais, des ope'ratious beaucoup plus sûres que celles qui ont coûté jusqu'ici tant de sujets au Roy et tant de roupies à la Gompa^jnie. Vous avez travaillé jusqu'à présent pour la gloire du Roy et du nom français et pour la vôtre; vous êtes fondé à prétendre aux grâces de Sa Majesté. Il vous manque encore un mérite pour couronner vos exploits, c'est celuide citoyen. Voici le moment de forcer vos ennemis ou vos envieux dans leurs derniers retranchements... Je me borne seulement à vous retracer ma politique en trois mots; ils sont sacramentaux : Plus d'Anglais dans la péninsule. Vous vous mettrez donc en marche, sitôt cet ordre reçu, avec tous les Européens qui sont à vos ordres, cavalerie et infanterie. »
A la lecture de cette lettre, Bussy se sentit atterré. Un coup de foudre renversait toute son œuvre; il lui fallait renoncer à la domination de l'Inde, juste au moment où elle paraissait le plus assurée ; alors qu'après tant de travaux et tant d'exploits, il avait mis ses adversaires sous le pied; qu'à force de persévérance et d'habileté politique il avait fait du soul)ab Salabet-Singue l'instrument docile de ses volontés; alors qu'il se préparait à se porter dans le Bengale, dont le souverain, Surajah-Dowla, tout en résistant avec énergie aux Anglais commandés par Clive, sollicitait le secours du capitaine invincible qui dominait la cour du Dékan. Celte expédition, outre l'intérêt qu'eût offert une lutte entre deux hommes tels que Clive et Bussy, aurait eu pour la France d'incalculables conséquences, car la prise de possession du Bengale fut pour la Grande-Bre-
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tagne le point de départ d'une politique d'annexion traditionnellement suivie et implacablement appliquée. Ce fut en vérité comme l'assise même de l'édifice de conquête élevé par ses mains patientes et énei'giques. L'alliance de Bussy avec Surajah-Dowla eut changé le cours des événements peut-être. Clive, attaqué par les troupes françaises et l'armée indigène, pouvait être défait, et alors, solidement établi dans le Dékan et dans le Bengale, notre pavs était maître de l'Inde.
Et c'était au moment où Bussy ' roulait dans sa tête ces nouveaux projets qu'il recevait l'ordre absurde de tout abandonner. Mais à quoi donc pensaient Lally et le ministère? Gomment ne comprenaient-ils point que refuser àSalabet-Singue le secours de nos baïonnettes, c'était le forcer à s'appuyer sur l'Angleterre! Se retirer du Dékan, c'était le donner de gaieté de cœur à la Grande-Bretagne. Bussy, à ces pensées, se sentait le cœur plein d'amertume ; puis des sentiments d'un ordre plus égoïste venaient encore l'aiguillonner. La lettre de Lally l'avait personnellement offensé. Lui, qui depuis la disgrâce de Dupleix avait supporté presque tout le poids de la guerre et sauvé tout; lui, qui était en réalité le roi du Dékan , l'axe même de la domination française dans l'Inde, trouvait son rappel humiliant et se laissait aller à des transports de colère en songeant qu'on le traitait comme un petit officier.
Mais chez Bussy la réflexion et la raison calmaient vite les emportements de l'àme, car il avait l'esprit trop politique pour se laisser entraîner longtemps par la
1 Voir le mémoire pour Bussy. Paris, Lambert, 1766.
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passion. 11 était de ces caractères qui savent se plier au\ circonstances, parce qu'ils sont convaincus de les dominer plus tard, grâce à leur habileté, au temps, à l'occasion. Il se dit qu'il en appellerait de Lally mal informé à Lally mieux informé. L'importance du maintien de nos troupes dans le Dékan lui échappait sans doute, et il n'avait probablement en vue que le renfort qu'elles lui apporteraient pour le siège de Madras. Il n'était pas possible que Lallv maintînt une décision prise sans connaissance de cause, alors que, le tenantdans le téte-à-téte,illuimontreraittouslespérilsde l'évacuation. Il n'en fallait pas moins quitter Haïderabad avec I armée, ou se mettre en état de rébellion ouverte en restant. Bussy était trop soldat pour prendre ce parti désespéré. Il écrivit donc à Lally : «... Ce que j'ai toujours su faire de mieux, monsieur, c'est d'obéir, et quoique vos ordres me jettent dans une perplexité des plus grandes, vu la situation affreuse où je me trouve, je vais les exécuter le plus promptement possible... Je frémis, monsieur, mais j'obéis... L'ambition de mériter auprès de vous se joint à l'envie de contribuer autant qu'il est en moi à votre gloire, à vos succès et au bien général; mais vous êtes trop juste pour exiger l'impossible...; en un mot, vous avez trop d'équité pour ne pas adhérer à des raisons d'impossibilité physique, les seules qui pourraient m'empéclier de remplir toute l'étendue de vos vues... Est-il possible qu'on ne vous ait rien dit à Pondichéry de mon état, par malice ou par ignorance?... Gomme je n'ignore pas la détresse où l'on vous laisse à Pondichéry pour l'argent, je m'exécute pour vous aider. Si ma fortune, que l'envie a considérable-
ment augmentée, et avec des circonstances qui m'outrajjent, si cette fortune était ici, je la sacrifierais du meilleur de mon cœur; mais elle est en France ou en chemin. N'importe, je suis ici au milieu des sacoars; je vends, j'engage, je prie, je menace ; enfin je vous envoie ci-joint une lettre de change de cent mille roupies, et je vous en porterai encore sûrement cent cinquante mille. Je me vendrais moi-même, sije pouvais ti'ouver quelque chose de hon sur cette marchandise '. »
Lally se crut dés lors sûr du succès, car il avait la conviction que l'ère des guerres chimériques et ruineuses était close. Il allait enfin être lihre de se consacrer tout entier à la vraie lutte, au duel avec les Anglais. C'était donc d'un air dédaigneux qu'il écoutait les représentations de Levrit et de quelques conseillers qui opposaient aux illusions du soldat leur science de l'Inde et de la situation. Levrit, du reste, ne devait avoir qu'un faible espoir dans le résultat de sa démarche, lui qui, quelques jours auparavant, avait reçu de la main de Lally ce mot* : « Quand je reçois une lettre de M. de Bussy, j'imagine recevoir des nouvelles des Petites-Maisons... Je ne prendrais pas, à votre place, la peine de leurrépondi'e... En quov consiste le profit que notre Compagnie et notre commerce peuvent retirer des guerres et des paix de M. de Bussv. Peut-on garder son sang-froid en lisant les lettres d'un homme qui vous écrit sérieusement qu'avec cent cinquante galeux, il halance s'il se portera sur la capitale du Mogol ou s'il descendra,
' Arcllives de la marine.
2 Id.
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avec toutes les forces que Dieu lui a données, pour faire une irruption dans le Bengale? Mon avis estque, lorsque ce monsieur viendra, on le fasse saijjner et traiter tout de suite, s'il y a encore quelque chance de guérison. » Levrit et ses amis avaient beau supplier pour obtenir le maintien de nos troupes dans le Dékan, ils ne pouvaient triompher de l'obstination du général, qui s'irritait de leurs remontrances et répondait, d'un ton rogue et caustique, avec des railleries et des sarcasmes.
Où avaient-ils la tête, eux qui se prétendaient au courant du pays, lorsqu'ils prenaient au sérieux et Bussy, qui n'était qu'un fou, et la conquête du Dékan, qui n'était qu'un tour de Scapin habilement exécuté, et 8alabet-Singue, un misérable Hindou ramassé dans la poussière, décoré du titre pompeux de soubab pour en imposer à la France? Un fou et un vagabond, quels éléments pour conquérir l'Inde! Pour croire à de pareilles choses, il fallait y avoir intérêt. Et il insinuait,, par quelques réticences, que c'était le cas pour la majorité des fonctionnaires de la Compagnie; qu'au reste, il s'embarrassait peu quel prince régnerait sur le Dékan et sur les autres parties de l'Inde; que son intention et sa volonté étaient de réunir toutes ses forces contre les Anglais, le seul ennemi. Il terminait en s'enorgueillissant d'être venu pour mettre fin aux comédies, pour clore l'ère des aventures. Leyrit demeurait froissé et mécontent; la division allait se mettre dans le gouvernement de la colonie. Enfin Lally, qui croyait avoir accompli un acte de haute politique, ne se doutait pas qu'il venait de travailler pour son plus grand ennemi, l'Angleterre, et que la force des choses allait l'amener à
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laisser reposer celle-ci, à lui laisser reprendre une nouvelle vigueur, tandis que lui, qui s était juré de se garder comme du feu de toute ingérence dans les affaires des souverains indigènes, tenterait l'aventure la plus folle, ruinerait son prestige, épuiserait ses troupes dans une expédition contre un prince du pays, contre un misérable noir!
Lallv, en effet, n'était plus maître de la situation, quoiqu'il eût conçu un projet très-pratique. 11 voulait, profitant du désarroi où la prise de Saint-David avait jeté l'ennemi, marcher immédiatement sur Madras et 1 assiéger, sans en laisser les défenseurs reprendre leur sang-froid. Toutes les chances de succès étaient pour cette opération d'offensivehardie, car les Anglais étaient loin d être prêts; mais il fallait le concours de la flotte; c'était la condition essentielle, l'éloignemerit, la déroute ou la ruine de l'escadre ennemie s'imposant comme les préliminaires indispensables du siège.
Lally, le 5 juin, avait proposé l'entreprise sur Madras à d'Aché. Celui-ci avait refusé, en disant qu'il fallait d'abord intercepter les navires anglais, en route pour rejoindre leur escadre, et il avait appareillé pour aller croiser devant Ceylan, à quarante lieues au sud de Pondichéry, laissant la flotte anglaise mouillée sou.» Madras, à trente lieues dans le Nord, emmenant enfin avec lui les quatre cents hommes qu'on lui avait prêtés pendant le siège de Saint-David.
Malgré deux exprès expédiés à Karikal, on n'avait pu le faire revenir sur sa détermination.
Lally, qui ne se rebutait pas facilement, assembla un conseil mixte. Le résultat de la délibération fut
qu'on enverrait un nouvel exprès à l'amiral, « pour le sommer de re{]fagner Pondichéry le plus promptement possible, afin de mettre M. le comte de Lallyen état de continuer ses opérations, arrêtées par Téloignement de l'escadre; et qu'en attendant, on replierait sur Pondichéry toutes les garnisons des postes pris[aux ennemis, afin de pourvoir à la sûreté de la ville, renfermant plus de prisonniers anglais que de soldats pour les garder m . D'Aché revient plus que jamais obstiné dans son projet de croisière. On décide qu'un second conseil aura lieu le lendemain, 18 juin'. « Lally et le gouverneur, M. de Leyrit, supplient, conjurent l'amiral, par tout ce qu'ils peuvent imaginer de plus pressant, de marcher sur l'escadre ennemie, tandis que l'armée de terre se porterait sur Madras, déjà consterné et vaincu à demi. A toutes ces sollicitations, d'Aché répond par une seule phrase : « Vous voulez que je me batte; je ne suis pas en état de marcher. » On lui propose de se porter seulement à la hauteur de Sadras, à moitié chemin entre Pondichéry et Madras. 11 refuse. On lui })ropose alors de se porter à Alemparvé, à sept lieues de Pondichéry, afin de couvrir cette ville, de menacer en même temps l'escadre anglaise, et de l'empêcher de débarquer dans Madras une partie de ses équipages. « Eh bien j'y consens, reprend l'amiral; mais qu'on me donne pour quatre mois de vivres, sinon je ne bouge pas. — Mais, monsieur, s'écrie le gouverneur Leyrit, vous n'y pensez pas. Alemparvé est à nous; il est à sept
' Mémoire pour lu réuislon du proc("< de LuUy, |>;u- ïropliiiiH- DE Lally, 1779.
lieues sous le vent. Nous pouvons y fournir des vivres comme à Pondicliéry même ! — Kh ! mais, s'écrie à son tour Tamiral, quand même j'aurais battu 1 ennemi, où sera ma retraite? — Partout, reprend vivement le gouverneur. — Partout? fait d'Aché en hochant la tête d'un air de doute. » Puis il reste un moment pensif et sans mot dire, avec une mine découragée, se lève tout à coup, sort et regagne ses vaisseaux.
C'en était fait. II n\ avait plus à penser au siège de jMadras. Il fallait perdre tout le fruit d'une campagne si brillamment commencée. C'était pour Laliv un coup terrible, et, ce qui augmentait encore sa colère, c'est qu'il n'avait aucun moyen de forcer l'amiral à revenir sur sa détermination. D'Aché, en effet, n'était pas le subordonné de Lally; il était maître de sa flotte. Lally demeurait impuissant. Il le sentait et se retirait de l'assemblée, l'àme troublée par la fureur et le désespoir. Et, pour lachever, Leyrit, le gouverneur, le prend à part, au sortir de la conférence, et lui annonce brus(|uement que les caisses de la Compagnie sont vides; que, passé quinze jours, il ne se charge plus ni de nourrir, ni de payer l'armée. Les deux millions apportés de France étaient consommés. Un troisième, pris à Gondelour et à Saint-David, l'était aussi. Deux mois après son arrivée dans l'Inde, Lally se trouvait donc sans vaisseaux et sans argent.
Que faire? Comment sortir de là? Lally sondait et resondait la situation; il se retrouvait toujours vis-à-vis de ce fait : être sans moyens d'action et forcé d'agir. Il avait des moments de découragement entrecoupés d'accès de colère, et, dansces crises, perdait peu à peu la
fougue de volonté qui jusqu'ici lui avait permis de maîtriser les événements, d'en suspendre en quelque sorte la marclie. Insensiblement, il en arrivait à cet é(at d'anxiété morale où les ressorts de la décision s'affaiblissent, et où l'on est tenté d'obéir aux conseils du nombre, parce que cela est commode, parce qu'il semble que tout le monde a plus de raison qu'un seul, alors que rien n'est plus dangereux; car, dans ce cas, ce que propose l'opinion n'est jamais qu'un expédient ou une sottise.
Pendant ces lieures de défaillance, le général vit entrer dans son cabinet, le Révérend Père Lavaur, un Jésuite que Dupleix avait maintes fois employé dans des négociations avec les nababs et les Anglais. C'était un homme très-fin, qui passait pour un esprit plein de ressources, très au courant des affaires de l'Inde; au fond, ce n'était que le plus dangereux des intrigants. Il représenta à Lally que pour se tirer de l'impasse où l'on se trouvait, il n'y avait qu'un moyen, c'était de rançoinier un prince indigène. Lequel? cela importait peu, pourvu qu'on le choisît parmi les partisans des Anglais. Lally répliqua sur un ton aigre que ses instructions lui défendaient d'entreprendre des opéi'ations pour ou contre les souverains du pays, car il n'était venu que pour combattre la Grande-Bretagne. Le Père Lavaur, sans se démonter, s'écria que les instructions n'avaient pas prévu le cas où l'on manquerait d'argent; qu'au reste, cette objection ne touchait en rien à son projet, attendu que ce qu'il avait en vue n'était pas à proprement parler une opération militaire. Il ne s'agit, en effet, continuait-il, que d'iui recouvrement de sommes
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dues par le roi de Tanjaour à notre ancien protégé, Ghanda Saïb. Et, très-habilement, le tentateur faisait alors luire aux veux de Lally l'énorme chiffre de la créance, 5,600,000 roupies. Et puis, reprenait-il, il n'y aura qu'à présenter au Roi la lettre qui est dans la caisse de la Compagnie, et à appuyer la réclamation par la montre de nos troupes et quelques menaces.
Au mot de Tanjaour, Lally était devenu pensif. Le projet de Maissin', qui l'avait si fort frappé pendant la traversée, lui revenait en mémoire. Il sentait que si on touchait ces millions, c'était le salut; mais il se rappelait ses instructions et craignait de s'embarquer dans une aventure. Levrit et la majorité des fonctionnaires de la Compagnie vinrent appuver de leur expérience les sollicitations du Père Lavaur. Nous n'avons pas d'autre espoir, disait Leyrit. Chaque coup de canon vous vaudra cinq lacks, s'écriait Beausset, un des membres du conseil colonial. Le général céda alors. Le projet de !Maissin était sérieux, minutieusement expliqué, mathématiquement étudié. Dans la pensée de l'auteur, l'opération sur le Tanjaour ne devait être qu'une razzia accomplie au moyen d'une marche rapide fournie par un faible corps, dont le commandant et l'état-major devaient être choisis parmi les officiers qui avaient coopéré à la prise de la ville de Tanjaour, en 1750. Les troupes seraient prélevées sur la garnison de Karikal, renforcée en secret quelques mois auparavant. Pour réussir, il fallait surprendre Tanjaour. On partirait de Karikal, relativement proche de la ville que l'on avait
' Archives de la marine.
pour objectif; n'ayant à faire mouvoir qu'un faible de'tachement, sans beaucoup de bagages, on marcherait rapidement. La connaissance que les officiers avaient du pays et des routes était une garantie de plus.
Lally avait l'esprit trop militaire pour ne point comprendre la valeur de ces dispositions; mais bientôt sa fougue d'imagination et son dédain pour les indigènes l'amenèrent à écliafauder tout un système d'opérations grandioses sur le modeste projet de Maissin. 11 se dit que, puisqu'il fallait renoncer au siège de Madras faute du concours de la flotte, ce serait un coup de maître d'entreprendre celui de Tricbinapaly, pour lequel on n'avait pas besoin de l'aide de d'Aché . Rien n'empêchait, en passant, d'enlever la ville de Tanjaour, et de faire ainsi d'une pierre deux coups.
S'il était facile d'intimider le roi de Tanjaour avec un faible détachement, il était encore plus facile de l'effrayer par la vue d'une armée tout entière. Dans ces conditions, amener le monarque à composition n'était qu'un jeu. On lui imposerait notre alliance, l'obligation de nous fournir des vivres et des troupes pour le siège projeté, et, les sommes à recouvrer une fois versées dans les caisses de l'armée, on se précipiterait sur Tricbinapaly, dont les Anglais n'auraient vraisemblablement pas le temps de renforcer la garnison.
Malheureusement, Lally, s'il possédait les qualités militaires qu'exigeait une partie de l'opération, n'avait pas les dons politiques qu'imposait l'autre. Il fallait, pour réussir auprès du roi de Tanjaour, du flair, du calme, de la ténacité, de la souplesse, surtout la connaissance du caractère hindou et de ses ruses, savoir
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mettre au besoin un gant de velours sur une main de fer. Lally n'avait plus que de l'irascibilité, et avec ses idées d'Europe, son dédain pour les indigènes, il était trop porté à les traiter comme de misérables nègres. Par ses mépris, il ne pouvait qu'exaspérer des potentats qui se croyaient des demi-dieux. En outre, opérant avec toute l'armée, il ne lui était plus possible de fournir une course rapide, et, dès lors, il ne devait pas compter sur le bénéfice de la surprise. Enfin, la marclie s'annonçait comme difficile. On avait onze rivières à traverser! Les moyens de transport étaient aussi défectueux que lors du siège de Saint-David, car les indigènes, encore pleins d'horreur au souvenir de la presse exercée contre eux à cette époque, s'étaient presque tous enfuis, emmenant leurs bœufs. Cependant Lally, qui ne se rendait pas compte des difficultés d'une marche à travers la jungle, espérait qu'avec de l'énergie on se débrouillerait; qu'on en serait quitte pour impioviser et pour créer en route ce qui manquait au départ.
L'armée quitta Pondichérv le 19, n'emportant que pour un jour de vivres; on comptait se ravitailler à Divirotta, qui n'était qu'à quatorze lieues. Les troupes n'y arrivaient que trente-six heures après, exténuées, mourant de faim et de chaleur. On n'y trouvait rien. Il y avait bien du riz dans les magasins, mais il n'était pas décortiqué, et les instruments nécessaires faisaient défaut. Les soldats fouillaient les maisons, cherchant un peu de nourriture, et en ressortaient les mains vides. Dans leur fureur, ils mettaient le feu aux quatre coins de la ville. Lally avec ses officiers courait au milieu d'eux, priant et menaçant, chercliant
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à sauver les quelques bœufs qui tiainaient l'artillerie, réduit à en laisser abattre une partie,
X travers une campagne désolée, où l'on n'apercevait pas «la figure d'un paysan' », ou se traîna jusqu'à Karikal; là eut lieu la première distribution de vivres; on y trouva un bralime, émissaire du roi de Tanjaour. Lally le renvoyait avec la demande péremptoire de cinq millions six cent mille roupies à payer sur-lechamp. L'armée quittait tout de suite Karikal. Cette forteresse française n'avait déjà plus de vivres! On n'avait rien prévu, rien pré|)aré pour le passage et le ravitaillement des troupes, la décision et le départ de Lally ayant été si prompts que ses ordres pour le commandant n'avaient précédé l'armée que de quelques jours!
On atteignit Naour, ville tanjaourienne, habitée par de riches négociants. Lally les menaça de pillage, s'ils ne versaient pas dans les caisses de l'armée une contribution de cent mille roupies. Adroitement, ils amusèrent le général pendant toute une journée et firent sortir de la ville leurs marchandises les plus précieuses. Lally, furieux, s'avisa de mettre en adjudication le pillage de la ville, et un des partisans les plus audacieux de l'armée, Fisher, l'obtint pour deux cent mille roupies. Mais cela ne suffisait pas. Le général ne savait plus « à quel saint se vouer pour faire de l'argent » . Il crut que dans la pagode de Kivelour, voisine de la ville, on gardait un trésor. Il fit bouleverser le temple de fond en comble sans trouver une pièce d'argent. On brisa les sta-
' Joiuniil (le li Esliàii
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tues qu'on croyait formées d'un métal précieux, et on vit qu'elles n'étaient que de terre recouverte d'une mince dorure. Pendant le sac de la pagode, les prêtres brahmanes, insultés, poursuivis par les soldats, s'étaient enfuis en maudissant les sacrilèges. Quelques-uns, inquiets du sort de leur dieu, se glissèrent dans la pagode. Les soldats les surprirent et les amenèrent à leur général.
C'eût été pour Lally l'occasion d'accomplir un acte d'habile politique. Il fallait traiter avec douceur ces hommes inoffensifs, trouver quelque prétexte pour pallier le sac du temple, et les renvoyer avec mille protestations de regret. Il eût été facile d'obliger les prêtres à rassurer les habitants des campagnes, à les amener à nous vendre des vivres, au lieu de faire le désert devant nous. Mais Lally avait toujours ses idées d'Europe, et il s'obstina à ne voir que des espions dans ces dévots serviteurs de Brahma. En outre, au souvenir des marches faites les jours précédents à travers ces plaines dévastées, ces villages où on ne rencontrait pas un être humain, à la vue de son armée exténuée, mourant de faim, il perdait la tète. Il se disait que pour dompter ces peuples, il fallait les terroriser par l'appareil d'exécutions terribles. Il fit donc amener sur la place de Naour, devant une foule d'Hindous, les prêtres pris au siège de la pagode. Des canons chargés étaient en batterie. On conduisit les caj)tifs devant la gueule des pièces; on les y attacha et on mit le feu aux canons. L'odieux spectacle de cette pluie de sang, de ces débris de chair pantelante retombant dispersés au loin valut plus qu'une victoire pour le roi de Tan-
jaour. Des émissaires coururent colporter dans toutes lesdirections le récit du martyr « des hommes de paix » . Un sentiment d'horreur, un violent désir de vengeance s'emparèrent des Hindous. La résistance s'organisa.
Cependant, à mesure que l'armée avançaitdans le Tanjaour les souffrances allaient croissant. On n'avait plus ni pain ni viande'. Pour toute nourriture, une graine insipide, à peine hroyée, le coulou, l'avoine de l'Inde, et les noix des cocotiers. La colonne s'avançait lentement, sous un soleil de feu, dans un nuage de poussière qui irritait la gorge. La terre brûlait les pieds. Les visages, les mains étaient tuméfiés par l'extrême chaleur. Les yeux cuisaient, enflammés par la réverbération des rayons solaires. Les coups de soleil tuaient roide ou rendaient fou. On voyait des soldats, la peau du visage et du crâne pendant en lambeaux effiloqués et jaunâtres, courir çà et là, agitant les bras, chantant ou pleurant; leur délire troublait les plus fermes. On nouait des haillons autour du casque pour se protéger la tète. On mourait de soif, et au passage des rivières, il fallait résister à l'impérieux besoin de boire à longs traits; à peine osait-on s'humecter les lèvres, car qui buvait, mourait; on avait essayé de marcher la nuit et on y avait renoncé; on s'égarait dans les broussailles. Puis c'étaient des alertes perpétuelles : à tout instant il fallait dissiper à coups de fusil et de canon, des hordes de cavaliers mahrattes, de Calers, belliqueuse peuplade de cette région. Nuit et jour, ces légers escadrons tourbillonnaient autour de
■ Journal du comte d'Lstainj.
no LALLY-TOLLENDAL.
la colonne, ramassant les traînards, attaquant les voitures qu'un accident arrêtait, enlevant les sentinelles autour des feux du bivouac. De temps à autre, on prenait quelques-uns de ces batteurs d'estrade; on se (][ardait de les fusiller. On les attelait aux pièces, aux caissons : presque toutes les l»étes de somme étaient mortes ou mouraient.
Lally,d'Estaing-, Grillon, Montmorency, cheminaient à pied au milieu des troupes dont ils partageaient les souffrances. Les soldats des vieux bataillons de Berry, de Lorraine et de Lally, un bâton à la main, en sueur, amaigris, silencieux, mornes, essoufflés, marchaient lentement, s'arrétant tous les cent mètres pourreprendre haleine ; mais ils serraient leurs fusils et gardaient leur rang. On pouvait encore être sûr de ces gens-là, un jour de bataille...
Enfin, à la crête d'une petite éminence, l'armée aperçut à ses pieds des champs verdoyants et bien cultivés, comme il y en a aux approches des grandes villes, et, dans les lointains de l'horizon embrasé, elle vit des tours pyramidales émergeant d'un amoncellement de taches blanches. On était en face de la ville de Tanjaour. L'armée crut toucher au terme de ses maux. Bientôt, des masses de cavalerie et d'infanterie, trahiant avec elles des canons, se montrèrent dans la plaine, s'avançant à la rencontre des Français, qui se réjouissaient, dans l'espoir d'en finir tout de suite.
Le combat fut court. Quelques salves de l'artillerie, des feux de peloton, une charge vigoureuse à la baïonnette, c'en fut assez pour mettre les Hindous en fuite. Mais ceux-ci, chose qui inquiéta les officiers au cou-
rant de leur valeur militaire, se rallièrent en touchant les faubourgs, dont ils défendirent les maisons avec une énergie peu commune chez eux. 11 fallut une nouvelle lutte pour les déloger et les rejeter au delà du rempart, qu'on jugea trop fort pour tenter l'escalade. De nombreux canons en garnissaient les courtines et les hautes tours; on n'avait pas d'échelles; on se décida à camper, à établir des batteries, à pratiquer la brèche. Au reste, chacun était persuadé que, dans trois jours, le rajah épouvanté enverrait au camp ses ministres pour rendre la ville à merci.
Des négociations étaient en effet engagées. Tout troublé qu'il était, le rajah montrait de l'habileté. Il niait tout d'abord la dette, disant qu'ayant souscrit un billet à Chanda Saïb et non point à la Compagnie, il devait à Chanda Saïb ou à ses héritiers, mais non pas aux Français. Il ajoutait que pourtant son désir le plus cher était de devenir l'allié des Français, et qu'il était tout prêt à leur verser trois lacks de roupies, si ceux-ci voulaient évacuer le pays. Il offrait à Lally, en cadeau, un lack. Le général refusait dédaigneusement. Il devenait de plus en plus dur, de plus en plus méprisant avec les Hindous, dans les conférences. Ceux-ci humiliés, mais voyant que les menaces de Lally n'étaient pas suivies d'effet, redoublaient de ruse et traînaient les choses en longueur, pleins d'espoir dans l'intervention du commandant anglais de Trichinapaly, prévenu en secret.
Lally posait enfin son ultimatum. Il exigeait quatre lacks, un le jour de son départ de devant Tanjaour, un le jour de son arrivée devant Trichinapaly, les deux
autres en octobre ; comme gajje et comme nantissement, tout le pays occupé par l'armée, Trivelour, Kivelour et Naour, puis des munitions de guerre , des vivres, le tout pour six lacks, et des otages.
Le Roi céda tout d'abord et paya 50,000 roupies ; le colonel Kennedy et le R. P. Estevan entraient dans le dorbar pour emporter le traité. Au moment où on allait signer, un brahmane surgissait tout à coup de derrière une draperie et, s'approcbant du rajah, lui glissait à l'oreille que de gros bataillons de la garnison anglaise de Trichinapaly marchaient au secours de Tanjaour, appuyés par de nombreuses hordes de cavaliers mahrattes. Aussitôt le rajah se levait, faisait arrêter nos plénipotentiaires et donnait à l'artillerie des remparts l'ordre de tirer sur les Français. Quelques jours après, on renouait de nouvelles négociations où se manifestaient la crédulité de Lallyetla fourberie des Hindous.
Cependant, l'armée française était aux abois devant cette ville dans l'abondance. On avait à peine pour deux jours de vivres. Et quels vivres! du riz avarié, du biscuit gâté, quelques troupeaux de chèvres sauvages (chiens marrons). Il fallait tous les jours envoyer des détachements à la maraude. Chaque sac de riz coûtait un homme. On n'avait presque pas de munitions, trois milliers de poudre, une vingtaine de cartouches par soldat, et pas deux cents boulets.
Lai ly attendait un convoi de ravitaillement de Pondichéry. 11 avait écrit, depuis Karikal, lettre sur lettre pour l'obtenir. Il avait expliqué sa situation point par point, en avait montré toute l'horreur. Malgré toutes ses prières, il n'avait reçu ni un grain de poudre ni un
grain de riz. Lally, désespéré, adressait au gouverneur, M. de Leyrit, une dernière missive, qui était comme un testament. «Me voilà engagé, lui écrivait-il le :21 juillet 1758, sur la foi périlleuse du conseil et des troupes de Tlnde , dans une entreprise que chacun regardait et conseillait comme une chose aisée, et qui est devenue d'une si grande importance que le salut de rinde en dépend... Nous sommes actuellementassiégés dans notre camp par six mille Mahrattes et deux mille Calers, qui attaquent tous les jours nos convois, et nous sommes réduits à piller du nesly, nous-mêmes, poursubsister... Nous ne pouvons commencer le siège faute de poudre et de boulets, obligés de détacher tous les jours la moitié de l'armée pour ramasser du nesly, dans l'impuissance de changer de position, à moins d'abandonner toutes nos grosses pièces et la moitié de nos petites de campagne... Nous voilà dans la nécessité de passer la ville au fil de l'épée, et de n'en tirer aucun avantage par le défaut de fonds pour entreprendre le siège de Trichinapalv, et par le manque total de toute espèce de voitures pour changer de position. . . Je reste sans un bœuf, sans un caisson... Voilà l'horreur de notre situation... Je suis déterminé à ne pas bouger d'ici... Ce qu'il y a de certain, c'est que j'aurai une brèche faite avant quatre jours. »
Il était absolument résolu à en finir, à enlever la ville, ou à périr devant. 11 avançait ses batteries, et, malgré des difficultés inouïes, — le croira-t-on? on était obligé de ramasser les boulets envoyés par l'ennemi pour entretenir le tir de nos pièces, — il réussissait à pratiquer dans la muraille une brèche
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large de dix pieds, lorsque tout à coup arriva au camp une nouvelle terrible. L'escadre française avait essuyé une défaite. La flotte anglaise bloquait Karikal!
Lallv se demande si le destin ne se prononçait pas contre lui. Quelle alternative que celle où il était! Lever le siège après tant de maux supportés en pure perte ! Rester avec la perspective de Karikal tombant aux mains des Anglais! Tenter Fassaut! Et si l'on échouait? Il se décida à en appeler à un conseil de guerre. Il exposa nettement les choses, et recueillit les avis sans donner le sien. Le comte d'Estaing et Saubinet affirmèrent la nécessité de l'assaut, la prise de Tanjaour n'étant pas douteuse et devant fournir plus de munitions qu'on n'en pourait tirer de toutes les forteresses de la Compagnie. Tanjaour entre nos mains, disaient-ils, devenait une base d'opérations formidable contre Karikal au pouvoir des Anglais. Que feraient ces derniers contre l'armée réapprovisionnée en vivres et en munitions? Si on levait le siège, il serait impossible de protéger Karikal ou de le reprendre, avec des canons sans boulets et des fusils sans cartouches.
La majorité du conseil ne voulut rien entendre et vota pour la levée du siège, déclarant que la retraite était le seul moven de salut, et que la conservation de Karikal était plus importante que le châtiment du roi de Tanjaour. Lally donna les ordres pour que le départ des troupes eût lieu le lendemain à la pointe du jour. On enlevait les canons, on chargeait les voitures au milieu de l'obscurité. Les soldats harassés s'étendaient parterre, au hasard, à l'endroit où la fatigue les surprenait. Cependant, le roi de Tanjaour faisait sortir
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de la ville de grosses masses d'infanterie et de cavalerie, qui, à travers les l)roussailles et les fossés des rizières, se (glissaient sans bruit autour du camp. Au lever du soleil, les sentinelles françaises aperçurent un peloton d'une cinquantaine de cavaliers qui se dirigeaient au pas vers elle. Au qui-vive, leur commandant tendit ses mains désarmées, s'annonçant lui et ses hommes comme des transfuges, demandant à être conduits près du général. L'attitude de ces cavaliers, leurs regards, eussent effrayé tout autre qu'un factionnaire à moitié endormi. Ces Hindous étaient ivresd'opium et de fanatisme ; surexcités par les prédications des brahmanes, ils avaient juré de venger dans le sang de Lally le meurtre des prêtres de Kivelour.
Lally, à peine vêtu, une canne à la main, apparaît, au seuil de sa tente, ils fondent sur lui. Il pare les coups de sabre avec son bâton. Il tombe sous les pieds des chevaux. Des grenadiers et des dragons accourent; on se bat sur son corps. Les Hindous succombent enfin. Un seul reste debout, s'élance sur un caisson, y met le feu et se fait sauter! Au bruit de J'explosion, les troupes du roi de Tanjaour s'élancent des buissons, des rizières où elles se tenaient cachées, pénétrent jusqu'au milieu du camp. Lally, contusionné, mais debout, rallie ses soldats et les lance en avant. Il a retrouvé toute sa fougue, toute sa présence d'esprit, au bruit du canon. En un clin d'œil, il a nettoyé le terrain; l'ennemi est en fuite, abandonnant plus de six cents morts. On ne le poursuit pas cependant; on forme le convoi et l'armée quitte ce champ de bataille, où elle vient de remporter une glorieuse et stérile victoire.
La retraite fut encore plus pénible que ne Tavait été la marche en avant ; on se heurta aux mêmes difficultés, on souffrit les mêmes maux et on n'était plus soutenu par l'espoir. Pourtant, malgré la faim, le manque de chevaux et de bœufs, les broussailles, les rizières, la boue, le sable, le soleil, on ne perdit qu'un caisson et qu'un affût. On ramena presque toutes les pièces à bras, car Lally savait entraîner ses soldats, s'il ne savait pas les nourrir!
Quand on arriva dans les environs de Karikal, on apprit que le drapeau français flottait toujours sur les remparts de cette ville, qui n'avait même pas été attaquée. On avait été dupe d'une fausse nouvelle. L'escadre anglaise n'avait mouillé que quelques heures devant la place, et avait repris la haute mer! Les ofticiers qui avaient combattu l'avis de d'Estaing durent regretter amèrement leur manque d'énergie.
Lally revenait au milieu de ses troupes, dévoré de soucis, irrité, d échargeant sa bile sur le gouverneur et les fonctionnaires de la Compagnie, les accusant d'incapacité, de mauvais vouloir, de calculs affreux, sans penser un instant à s'accuser lui-même. Il oubliait qu'il était parti pour cette expédition du Tanjaour comme pour une promenade militaire ; il oubliait sa brusquedécision, sa brusque entrée en campagne. S'était-il préoccupé des moyens de transport? Avait-il contrôlé l'état des magasins de Karikal? Avait-il calculé les difficultés du trajet pour les convois de ravitaillement? On l'eût étonné en lui posant ces questions. Il eût répondu sans ambages et sincèrement que c'était là des services qui incombaient au gouverneur, car si le devoir de l'armée
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était de se battre, le devoir de l'administration de la Compa^jnie était de faire vivre le soldat. Il était persuadé, et avec raison, que la profusion et le vol régnaient dans les bureaux.
Il se promettait de faire la chasse aux voleurs. Il écrivait au {jouverneur pour lui porter des plaintes améres, pour lui annoncer la nécessité d'une prompte réforme. Leyrit lui répondait tristement, comme un homme qui sait à quoi s'en tenir : « Il esta souhaiter que vous puissiez établir de l'ordre et de la règle dans l'administration des finances, comme dans la distribution des vivres de votre armée. Celui que vous chargerez de cette besogne aura besoin pour s'en acquitter de beaucoup de fermeté, et se fera bien des ennemis... Ce que vous me marquez sur le peu de fonds de votre caisse militaire ne m'a point échappé; celles d'ici ne sont pas mieux pourvues. Toutes les ressources sur lesquelles nous comptions, tant du Nord que du Sud, nous ont malheureusement manqué. Ne devions-nous pas nous flatter sur les promesses qui nous ont été faites de recevoir quelques secours de France? Nous voilà cependant à la fin d'août, et il ne nous est pas même parvenu la moindre nouvelle de cette partie-là. Je m'occupe jour et nuit de la fâcheuse position où nous nous trouvons; mais, quelques soins que je me donne, les dépenses sont trop considérables et mes ressources trop épuisées pour qu'il me soit possible d'y remédier. »
Ainsi la situation était claire : c'étaient l'abandon et le dénûment. Il restait dans la caisse de l'armée 1,200 livres. Eh bien! Lally, et en cela il est admirable, ne se découragea point. 11 se dit que si on avait échoué
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dans le Tanjaour, on pouvait réussir devant Madras. 11 expédia d'Estaing à Pondichérv, avec la mission de proposer Fentreprise au conseil et à d'Aclié.
Le comte d'Estaing assemble le conseil le 18 août; il montre l'importance du siège de Madras, opération nécessaire, capitale, qui décidera de l'issue de la guerre. Il offre autant de troupes que l'amiral en voudra pour renforcer les équipages, demande à s'embarquer luimême, et enlève l'approbation du conseil, qui arrête qu'on écrira à l'amiral pour l'inviter à tenter l'expédition sur le principal établissement des Anglais dans l'Inde. Comme la première fois, d'Aclié refuse. Il répond qu'un troisième combat exposerait l'escadre, qui est la sûreté du pays ; que son parti est pris de s'en retourner à l'île de France. Sans doute, il craignait les dangers de la mousson procbaine. Pourtant, La Bourdonnais, dans des circonstances semblables, avait consenti à attendre jusqu'au milieu d'octobre; il est vrai qu'un ouragan détruisit alors une partie de la flotte. Malgré toutes les supplications de d'Estaing et du conseil, qui objectaient que les vaisseaux anglais étaient aussi exposés que les nôtres et pourtant tenaient la mer, d'Aché ne voulut rien entendre. On eut beau l'inviter à rester au moins jusqu'au 20 septembre, il ne tint compte ni de l'avis, ni des protestations du conseil, et appareilla le 2, le lendemain du jour oii Lally rentrait à Pondicbéry, plus sombre et plus irrité que jamais.
Pondicbéry ne l'accueillait pas comme un victorieux. Comme les temps étaient cbangés ! Comme on était loin des pompes et des fêtes données au retour du siège de
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Saint-David! Plus de bateaux pavoisées sur les canaux qui coupaient la ville, plus de femmes tendant des Heurs au général; mais un silence glacial, des maisons fermées, des sourires railleurs sur les lèvres des membresdu gouvernement. Pondicliéry, liabituépar Dupleix à mettre sous son pied les nababs vaincus, se refusait à comprendre Técliec de l'armée, et lisait avec avidité un factum qui commençait par ces mots: «M. de Lally est l'homme le plus extraordinaire qui soit jamais venu aux Indes. Vous êtes trop bons patriotes pour ne pas lui passer ses fougues, ses écarts et ses disparates; il vous en fera à chaque instant. Vous éprouverez aussi ses emportements, surtout lorsqu'il s'agira de redresser ses idées, souvent ses travers. Je vous conjure, au nom de la nation et pour le bien général, de ne })oint vous décourager, je vous préviens de son grand faible, c'est que, ne sachant rien faire, il veut avoir l'air de tout faire par lui-même, et de ne recevoir avis de personne.
« Vous aurez aussi beaucoup de peine à le fixer, car, en traitant les affaires les plus sérieuses et les plus pressées, il s'amuse d'une bagatelle, d'une historiette, et rien ne finit. Il faut encore vous prévenir qu'il croit être impénétrable, et qu'il sait très-mauvais gré à ceux qui le devinent. Je finis ce tableau par vous dire que c'est l'homme le plus avaricieux de l'Europe, et qu'il s'imagine être assez fin pour en imposer à toute la terre sur ce point. »
Cependant Lallv ne faisait rien pour ramener l'opinion. Il se montrait plus méprisant que jamais avec les fonctionnaires de la Compagnie et criait de plus en plus
fort que Pondichéry était une sentine de corruption. Ces discours émanaient d'un homme désillusionné, mais n'étaient certes point le fait d'un politique. Désormais la division et la haine allaient présider à toutes les délibérations des conseils de la Compagnie.