‹ Lally-TollendalChapitre 9 sur 23 · PREMIÈRES DISCORDES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES DISCORDES

Portraits de Bussy et de Lally. — La discussion sur l'évacuation du Dékan. — Lf>lly persuadé de la cupidité de Russy. — Prise d'Arcate, — Révolte. — Rajah Saïb, nabab d'Arcate. — Epuisement des ressources. — Les Aujilais dans l'abondance. — I^^l'y décidé à assiéger Madras quand même.

Entre deux hommes qui représentent deux politiques absolument opposées, qui ont des caractères différents, des passions ardentes, la lutte est inévitable et le duel d'autant plus acharné que les rivaux ont au service de leur cause plus de valeur morale et intellectuelle. Tel fut le cas pour Bussy et Lally.

Bussy' était alors dans toute sa gloire; il était devenu Tincarnation d'un système : la conquête de l'Inde. Ébloui par l'éclat de tant de victoires, ce pays ne lui résistait plus; il l'avait dompté par la force et séduit par la modération. L'Inde le regardait comme un protecteur, non comme un maître. Nul ne sut mieux que lui caresser et châtier tour à tour. Et quelle séduction dans son allure toute de résolution et de bonhomie, dans cette

• C'est à tort qu'on a fait naître Bussy à Bucy-le-Long, on 1718. Il naquit à Ancienville, près Soissons, le 8 février 1720. (Michaux, Bulletin lie la Société nrclico!o(ji//iie de Soissons, t. XIII, 1882.)

dignité naturelle, dans ce je ne sais quoi de haute race et d'altier, qui en impose, tout en s'alliant mei^'eilleusement à la grâce des manières. Ce soldat était un homme d'État. Là est l'originalité de ce caractère, le secret de sa force et de sa faiblesse, l'explication de son rôle. S'il est sans rival pour mener une charge, s'il a les profondeurs de calcul du stratège, il a surtout la qualité des grands ministres : il sait reconnaître au milieu de ces courants de forces éparses et divergentes qui font ou défont les empires, les éléments dont l'homme d'État doit se servir pour faire triompher sa cause. C'est l'esprit le plus politique, le plus pratique qui se puisse voir. Il a le jugement droit, un grand tact, des conceptions claires, précises, l'instinct d'un diplomate, le flair; et sa qualité dominante, c'est le bon sens; au fond, un modéré qui n'aime que le réel.

Ce besoin du positif, cette haine des chimères l'amèneront à la résistance d'abord, puis au découragement, quand il verra ses projets ruinés par la maladresse de Lally; quand il se sentira impuissant à sauvegarder la plus faible parcelle de son œuvre; quand il saura enfin que celui qu'il regarde comme un songe-creux le raille et le méprise. Son orgueil se révolte alors. Il s'indigne à la pensée qu'il lui faut obéir à cet homme qu'il appelle un fou furieux, alors que lui, Bussy, a été le collaborateur de Dupleix, le maître du Dékan! Des passions qui dormaient s'éveillent soudain en lui. Il a de l'amertume, des colères d'amour-propre froissé, des rancunes, une haine froide et patiente. Et Bussy, qui aurait pu fonder l'Empire français aux Indes, si on lui avait confié le commandement de l'armée au lieu de

le donner à son rival, n'est plus qu'un critique méprisant et hostile. Il reste comme une ombre cliajjrine devant Tenterrement de ses projets, leur faisant corté(je avec ses protestations et ses douleurs.

Lally n'a aucune ressemblance avec son rival. 11 n'a j)as l'esprit politique et n'est rien moins qu'un diplomate. G^est un tempérament de soldat, un caractère tout de fougue et de passion; il ne sait ni séduire, ni caresser; un ton impérieux, des manières cassantes, un sourire sarcastique, des mots qui cinjjlent riiomme visé comme d'un coup de fouet en emportant le morceau, des colères froides, un orjjucil incomparable, une morgue et une hauteur à se faire détester de l'univers, enfin ombrageux, défiant, porté par nature à rechercher toujours une arrière-pensée chez celui qui lui parle. De l'intelligence, il en a; mais c'est un esprit absolu, étroit, entêté jusqu'à se casser la tète sur un fait. 11 part volontiers d'un principe faux, et de déduction en déduction il va jusqu'au bout, emporté par ses facultés d'imagination, qu'il a tro}) vives et qui lui cachent la réalité. Ce qui lui manque, en effet, c'est le jugement, le sens du possible. 11 est plein de contrastes, son âme est aussi tourmentée que son visage.

Lally, en vérité, estfaitd'un amalgame de force et de faiblesse. 11 est doué d'une énergie à soulever des montagnes, mais il n'a pas de pré\oyance. H a de la pénétration et pas d'habileté, il possède un courage à dompter la terre, l'élan, l'art de faire passer dans le cœur du soldat le feu qui le dévore, et il manque entièrement de la qualité primordiale qui constitue le capitaine : le sens de l'organisation. Il est dé])Ourvu de

méthode, a volontiers recours aux expédients. Il n'est pas de ceux qui, tous les soirs, avant dépenser au sommeil, compulsent, anxieux, les états de leurs troupes. Le service d'approvisionnement, à ses yeux, c'est l'affaire des commis préposés à ce soin-là. Qu'on les frappe, s'ils ne remplissent pas leur devoir. C'est tout son code. Lui doit se battre, eux doivent le nourrir.

Etrange contradiction! cet homme qui ne pense à surveiller les actes des commissaires aux vivres que lorsque les troupes meurent de faim, se montre d'une méfiance inouïe, quand il s'agit de ses projets politiques. Alors il n'écoute personne; il est indomptable : c'est qu'au fond il est convaincu que la raison même a inspiré ses plans. Il voit les choses à travers le prisme de ses illusions. Il s'estime un esprit très-rassis, lui, le chimérique, l'aventureux par excellence, le sectaire, l'émigré ! Et c'est précisément parce qu'il n'a aucun doute sur la valeur de ses projets qu'il se montre terrible, impitovable pour l'imprudent qui les déclare dangereux ou mal conçus. Il ne le regarde pas seulement comme un adversaire personnel, mais comme un ennemi de la patrie même, comme un traître qu'il faut poursuivre avec acharnement.

C'est surtout cet orgueil d'infaillibilité qui lui valut sa réputation d'homme méchant, et qui fut cause de ses malheurs. Méchant, il ne l'était pas. On cite de lui des actes de bonté vraie et grande. Ce caractère si violent était tendre parfois. Il y a dans sa vie une histoire damour qui est un roman douloureux. Un fils naquit de cette liaison cachée. Lally le faisait élever en secret et l'avait confié aux soins d'un honnête mar-

chand de draps de la rue Saiut-Honoré, le sieur Platel. L'enfant ignorait le nom de son père et ne sut celui de sa mère, mademoiselle Clifton, (|ue quatre ans après la mort de celle-ci. Lally aimait son fils, ce fils qui ne le connaissait pas et qui devait être son vengeur. Au jour du danger, il se souvenait de l'enfant ' ; dans deux testaments il le reconnaissait. Il le légitima plus taid par un mariage secret. Quelques heures avant son supplice, il déclarait, dans ses dernières volontés, la légitimité du jeune homme. Il lui recommandait sa mémoire et lui disait qu'il mourait sans reproche.

Il ne lui laissait qu'un très-petit bien. Cet homme, qu'on accusa d'avoir volé des millions, mourut pauvre, et avait été toute sa vie désintéressé, austère, stoïque même. Ses qualités, plus encore peut-être que ses défauts, furent la cause de ses malheurs Après la prise de Pondichéry et la perte de l'Inde, il fallait une victime expiatoire, un bouc émissaire. Tous les ennemis que Lally s'était faits par sa hauteur, son entêtement, son honnêteté, s'ameutèrent contre lui, l'accusèrent de trahison et le poussèrent >-ur l'échafaud. Cette exécution de Lally fut un assassinat. Il avait fait des fautes, d'immenses même, mais ce n'était pas un traître que ce loyal serviteur, cet héroïque soldat!

Entre Bussy et Lally, entre ces deux hommes qui représentaient, l'un la raison, l'autre la passion, les relations ne demeurèrent pas cordiales, même quelques jours. Il se détestèrent dès qu'ils se virent. Bussy

' Testaments de Lally, 8 mars 1761 et 1762, Archives de la marine.

était arrivé le 26 septembre 1758, au moment où Lallv, reconnaissant l'impossibilité de tenter le siège de Madras, venait de se décider à marcher sur Arcate et à enlever cette ville aux Anglais et à Méhémet-Ali-Kan, leur protégé. C'était une entreprise aussi hardie que nécessaire. La prise d Arcate ne constituait pas seulement un échec cuisant pour les Anglais et le nabab, leur vassal, la possession de cette place assurait encore les approvisionnements de l'armée, car le vaste territoire de celte nababie était le pavs le moins dévasté du Carnate.

La conquête d'Arcate nous donnait enfin ce qui nous manquait le plus, de l'argent, car la province avait de gros revenus. Or, pour les encaisser sans risque, sûrement, le meilleurmoyen,c'étaitd'intronisersur le trône, aux lieu et place du vassal des Anglais, un prétendant de notre choix qui percevrait les impôts selon la coutume de la contrée, et nous verserait un gros tribut. Les prétendants ne manquaient pas; mais il n'v en avait que deux entre lesquels on pût hésiter un instant, Bassalet-Singue et Rajah Saïb. Bassalet-Singue, frère du soubabdu Dékan, apparaissait au milieu de la féodalité indienne comme le prince le plus riche, le plus puissant par l'étendue de ses domaines et le nombre de ses vassaux; il avait du courage, de l'activité et de la soumission. Rajah Saïb était le fils ce Chanda Saïb, l'ancien allié de Dupleix, qui l'avait fait nabab du Carnate. Il n'avait pour lui que l'éclat des services rendus par son père, un nom populaire, du courage, de l'activité, un esprit d'intrigue, une violente ambition, mais pas de fortune, pas de domaines et pas de vassaux. Un

politique eût eu bien vile fait son choix entre les deux candidats.

Lally avait été très-frappé de l'avantaj^e qu'il y avait à tenir dans la main Arcate et le souverain de cette province, et, dominé ])ar cet appât, il avait oublié ses dédains, la répulsion qu'il manifestait na^juère à s'allier avec de misérables nègres, comme il disait. Il se montrait maintenant très-disposé à traiter avec un potentat hindou. Malheureusement, là comme en tout le reste, il refusa d'écouter les gens compétents, qui lui conseillaient de soutenir la candidature de Bassalet-Singue au détriment de celle de Rajah Sadj. Les raisons politiques qu'on lui donnait, le firent sourire; il les qualifia de contes en l'air. Il était décidé à soutenir Rajah Saïb, dont les propositions lui avaient plu, qui lui semblait un instrument docile, et qu'il avait sous la main.

Rajah Saïb offrait de détenir la nababied'Arcate sous l'autorité de Lally et du conseil, de recevoir dans la ville et dans les forts une garnison française, de payer enfin à la Compagnie une rente de 140,000 livres, et un tribut égal à celui que Méhémet-AIi-Kan versait aux Anglais. Il demandait en retour que Lally obtînt de Salabet-Singue, soubab du Dékan et suzerain du Carnate, le paravana (décret) d'investiture qui, seul, pouvait lui donner l'autorité morale et légitime.

Bussy, en arrivant, ignorait encore les offres de Rajah Saïb, et la décision du général en chef. Il savait seulement que l'on marchait sur Arcate, et ce fait l'enhardissait et lui donnait de l'espoir. Il lui parut dès lors

' Collection Ariel.

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facile de convaincre le général de Timportance qu'il y avait à rester le protecteur du souveiain du Dékan, puisqu'on allait avoir plus que jamais besoin de l'aide de ce dernier pour sanctionner nos actes. Il ne ressentait ni aigreur, ni acrimonie; il ignorait les railleries dont il avait été l'objet; il ne voyait dans le général qu'une grande ignorance au service de boiuies intentions.

Lally, au contraire, était plein de défiance et de soupçons '. Il était convaincu que Bussv avait dans l'àme les plus noires pensées et les plus bas calculs; il le savait riche; il venait d'apprendre que Bussy avait en saquir, c'est-à-dire en rente perpétuelle, les terres d'Aurungabad, valant plus de trois millions; il demeurait persuadé que Bussv, lorsqu'il demandait avec tant d'ardeur son renvoi dans le Dékan', n'obéissait qu'aux sollicitations d'une cupidité effrénée.

L'armée était en pleine marche, quand, le 27 septembre, Lallv et Bussy se rencontrèrent sur la route d'Arcate. L'attitude du conquérant du Dékan fut simple et cordiale; on remarqua la froideur et l'air guindé du général en chef, dans les premiers échanges de politesse habituelle. Sa calèche s'était arrêtée sur la route; il invita Bussy à v monter, et l'entretien tomba bientôt sur les affaires du Dékan. Bussy parla le premier. Il rappela^

' Lettre à M. de Silhouette, 18 octobre 1759, Fonds des colonies, Inde, ministère de la marine et des colonies.

2 Ibid.

^ Lettres de Bussy à d'Ar{;enson : manuscrits de l'Arsenal, — Bussy à Lally, 1759 : Archives de la marine. — Lally à Silhouette, 175 : Archives de la marine et des colonies, fonds de l'Inde. — Mémoire pour Bussv. Paris, Lambert, 1766. — Mémoire pour le comte de Lally, par son fils.

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d'abord qu'il a'était qu'un simple officier d'infanterie, lorsque Dupleix lui conlia la mission de conquérir le Dékan et de placer sur le trône de cette immense contrée le protégé de la France, œuvre difficile s'il en fut. Il fallait vaincre les Mahrattes, dompter une féodalité remuante, écraser des révoltes sans cesse renaissantes; enfin, parl'alliancedela modération et de la force, tout en s'affirmant plutôt comme un arbitre que comme un conquérant, rester le maître. Il avait réussi, (jràce à son zèle et à son amour de la patrie, et aujourd'hui il pouvait proclamer que Salabet-Singue était solidement établi sur le trône et l'influence de la France absolument assurée, si toutefois on ne retirait pas les troupes du Dékan.

Lally, à demi couché sur les coussins de la calèche, conservant sur les lèvres son éternel sourire sarcastique, écouta sans mot dire, en regardant du coin de l'œil son interlocuteur. Bussy s'animait, entrant dans le vif de la question '. « Le Dékan, dans nos mains, nous assure la possession de l'Inde, disait-il. M. Dupleix déclarait que c'était là la clef de voûte de toutson système. Toute action est matériellement et moralement impossible si on ne tient pas l'oreille et la volonté du roi du Dékan ; car rien ne peut se faire sans son concours. Il est suzerain du Garnate, du Maïssour, d'Arcate, de Trichinapalv. C'est lui qui donne ou qui retire l'investiture aux nababs. La Compagnie elle-même ne possède Pondichéry que par un acte de cession consenti autrefois

' Mémoire remis à Lrilly par Ru?sy, octnl>n,' 17.18. Voir le Mémoirt' pour Bussy. Paris, Lambert, 1766.

par un soubab du Dékan. C'est le pouvoir dont tout relève. Que cette autorité ait rencontré des rebelles, cela ne prouve rien, et elle n'en est pas moins la seule autorité politique et morale à laquelle obéit toute cette partie de l'Inde, théâtre de notre action. 11 est donc de la plus haute importance que nous continuions à dicter, par la bouche de Salabet-Singue, nos volontés à l'Inde, surtout aujourd'hui que nous marchons sur Arcate pour en chasser le protégé des Anglais, qu'il faudra fatalement remplacer par une créature à nous. Si nous évacuons le Dékan, au contraire, tout notre pouvoir s'effondre; car il est impossible à Salabet-Singue de se soutenir sans la poignée de Français qui l'a défendu jusqu'ici. Nous partis, le soubab sera en butte aux attaques des Mahrattes, des Anglais, et enfin d'un compétiteur dangereux que la Grande-Bretagne appuiera certainement, Nizam-Ali, le fils de l'ancien soubab dépossédé. « Salabet-Singue succombera dans la lutte, et les Anp^lais mettront sur le trône, à la place de notre vassal, leur créature Nizam-Ali, ou Salabet-Singue mendiera le secours des Anglais et se retournera contre nous. Et alors, nous n'aurons pas seulement perdu le Dékan, le prestige et l'influence que sa possession nous donne; nous perdrons encore ces provinces du Nord, les Gircars, que j'ai réussi à faire céder par Salabet-Singue en toute propriété à la Compagnie. Il ne nous sera même pas possible de conserver nos établissements de Mazulipatam et de Divy.» — Quelques mois plus tard, l'événement justifiait ces paroles prophétiques. — «Et ce n'est pas tout encore : nous ne pourrons plus rien entreprendre contre Madras, puisque cette ville aura alors

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pour appui toutes les immenses ressources du nord de rinde. Le seul moyen, pour parer à tous ces dangers, c'est de renvoyer immédiatement quelques soldats français auprès de Salabet-Singue.

« L'évacuation du Dékan ', ajoutait Bussy, amènerait fatalement la ruine de tous nos établissements de l'Inde, puisque cette politique implique nécessairement la renonciation à tout système d'alliance contractée avec les princes indigènes, et que c'est un fait indiscutable que, sans le secours de ces derniers, il est impossible de pourvoir aux besoins de l'armée, le vide se faisant devant elle. Ce n'est pas tout encore; il faut que j'insiste sur un autre côté de la question, aussi important. La caisse de l'armée est vide. L'argent manque pour payer les troupes et entretenir la guerre. Quand recevrat-on de France un secours pécuniaire? On ne sait. On en est réduit aux expédients. Il est pourtant possible de se passer, du moins pendant quelque temps, des subsidesde la métropole, et de trouver des ressources dans rinde. Les impôts des Circars, ces provinces du Nord, dont les revenus nous ont été cédés par le soubab, sont perçus par les Paléagars, petits princes, incapables de résister à l'effort d'une troupe européenne. Ils détiennent aujourd'hui plus de sept millions , montant des taxes, qu'ils gardent quand on ne les exige pas. Pour faire entrer ces fonds dans nos coffres, il suffit d'envoyer un homme habitué aux choses de l'Inde,'' et de lui donner une escorte de deux cents Européens. Il n'y aura aucune résistance; cette marche sera une prome-

' Voir Mémoire pour Bussy, 1766.

nade militaire, mais sous la condition absolue, que l'on se présentera sous le couvert de Salabet-Singue, et pour cela il ne faut pas abandonner le Dékan. » 11 ajoutait encore de nouveaux faits, de nouveaux arguments pour appuver ses théories de domination sur la péninsule. Aux yeux de Bussy, Flnde était un pays à mettre sous le pressoir; c'était la France qui devait en recueillir le jus.

Lally ' resta sourd à ces avertissements prophétiques. 11 demeurait convaincu que l'imagination et l'intérêt les dictaient seuls. 11 ne répondit donc que quelques mots pour affirmer que les Anglais étaient le grand, l'unique ennemi; que ceux-ci une fois écrasés, il serait en état de faire, sans sortir de son cabinet et à peu de frais, des opérations plus sûres que celles qui avaient coûté au Roi tant de sujets et tant d'argent; qu'il trouvait enfin vagues etcbimériqueslescraintesdeBussy. Celui-ci resta étonne, sans réponse. Le silence dura un moment; Bussy réfléchissait. L'idée lui vint sans doute que les accusations qu'on foimulait à Pondicliéry sur le général pouvaientavoirquelque fondement, et qu'il y avait peutêtre dans cette àme un sentiment de cupidité dont il fallait se servir pour le triomphe d'une politique de raison et de salut. Bussy, hélas! avait tant pratiqué les Asiatiques et les fonctionnaires de la Compagnie que la corruption lui apparaissait comme une aide naturelle et presque nécessaire. Enfin, lui, le politique, commit la lourde faute de dire à Lally : « Je ne vous demande que huit ou dix jours pour me reposer à Pondichéry.

1 Lettre de Lally à M. de Silhouette, 16 octobre 1759.

Je VOUS ai amené trois cents hommes du Dëkan, ajoutezen sept cents et renvoyez-moi à Salabet-Singue. Je vous ferai compter cent cinquante mille roupies et un diamant de cent mille francs. »

Lally eut un soubresaut. Enfin Bussy se démasquait, et montrait à nu sa cupidité et son égoïsme ! Il réussit pourtant à composer son maintien et à dissimuler son mépris et sa joie. Selon son expression , « il fit la coquette vertueuse » , se borna à refuser et à dire : « Monsieur, je n'en veux qu'aux Anglais dans ce moment. J'ai un projet sur Madras; aidez-moi de votre crédit et de votre bourse pour prendre celte ville, et je ferai après tout ce que vous me demanderez, sans qu'il vous en coûte un sol. »

Cette réponse consterna Bussv. Il était donc impossible d'ouvrir les yeux au général. Il réfléchit un moment. Il savait que le maréchal de Belle-Isie venait de le nommer brigadier. Il avait en poche une lettre de son agent .à Paris, qui lui disait qu'il sortait avec madame de Châteaurenard, belle-mère ded'Estaing, de chez le maréchal, et que le brevet, pour lequel on était en instance depuis 1756, était signé. Cette nouvelle pouvait peut-être modifier les dispositions de Lally. « Monsieur, dit-il à ce dernier, je n'ai ni ne veux avoir affaire à la Compagnie; ce n'est point à elle que je dois d'être brigadier. Tenez, lisez, fit-il en tirant de sa poche la lettre de son correspondant, vous êtes ici maître et représentez le Roi; on ne voit pas sur mon visage que je suis brigadier; donnez-moi le cordon rouge, ce qui dépend de vous, et vous serez avoué. Renvoyez-moi enfin dans le Dékan après la prise de Madras, et je vous

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ferai donner cent mille écus de rente par Salabet- Singue. »

Lallv répliqua sèchement que de pareilles grâces n'e'taient « au pouvoir de qui que ce fût que du Roi même », et brisa l'entretien. vSa conviction était faite : à ses yeux, Bussy était « le plus cupide, le plus avare, le plus menteur, le plus pillard de tous les hommes ' » .

Le conquérant du Dékan descendit de la calèche du général en chef, irrité, mais non rebuté. Tout plein de ses projets, pour en assurer le triomphe, il était prêt à soutenir bien d'autres assauts, bien d'autres humiliations. Eh quoi! il aurait dépensé dix ans de sa vie, accompli tant d'exploits, soumis l'Inde, pour tout perdre en une minute, et se voir accablé par un homme qui ne le comprenait pas et qui ne le valait pas! Non, certes! Il ne fallait céder sur rien et se faire reconnaître dans ce grade de brigadier qui était sa propriété, somme toute. Ce grade, l'exiger, c'était pour lui comme une obligation, impérieusement dictée par lorgueil, le souci de ses services, surtout par le besoin de conserver son prestige près des Hindous. Pouvait-il reparaître affaibli, disgracié, vaincu , devant cette noblesse du Dékan, adoratrice de la victoire, toujours prête, comme une cavale indomptée, à secouer le mors si la main et les genoux n'étaient pas robustes? Ces féodaux, ces potentats, que de mépris n'auraient-ils pas, s'ils apprenaient que lui, Bussy, était traité comme un petit officier par le commandant de l'armée française, par le représentant du grand roi de Versailles!

' Lettre à Silliouette, 16 o(tol)re 1759.

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Non, jamais il ne pourrait retourner dans le Dékan; c'en était fait de tous ses projets, s'il se laissait ainsi mettre le pied dessus par son rival; car Lally était dores et déjà pour lui un rival.

Il résolut donc d'enlever coûte que coûte la reconnaissance de son grade. Il sentait qu'il y avait des éléments qui luttaient pour lui; il avait demandé le poste de commandant en second de l'armée de l'Inde. Il espérait oLtenir du cabinet de Versailles des instructions différentes de celles qu'on avait prescrites à Lally. Il entama dès lors toute une série de manœuvres près des brigadiers, dont il s'estimait le collègue.

Dix jours après son entretien avec Lally, il prenait d'Estaing à part; il lui montrait les lettres qu'il avait en pocbe, lui prouvant que la nomination était signée, et faisait si bien qu'il amenait celui-ci avec La Fare, Landivisiau. Grillon, Verdière, à appuyer ses revendications, et à adresser au général en chef cette lettre : « L'estime que nous avons pour M. de Bussy, son mérite, ce que nous voyons qu'il a fait, ce qu'il peut faire, la considération qu'il a, l'utilité dont elle doit être, la nécessité de la lui conserver, les avantages qu'il nous semble qu'elle produirolt en l'augmentant, sont les motifs qui nous engagent à vous demander qu'il fasse le service de premier brigadier. Nous le désirons. Une pareille demande est peut-être sans exemple. Si elle est flatteuse pour Bussy, nous la croyons honorable pour nous; c'est la plus forte preuve du zèle que nous avons pour le service du Roy. Elle était déjà réservée à des gens qui, venant en Asie, ont déjà tout sacrifié pour prouver ce même zèle; nous

le portons aujourd'hui à son dernier pe'riode. Dispensateur ici des grâces du Roi, c'est à vous, monsieur, à voir si ce que nous souhaitons est possible. »

Celte manifestation insolite, inouïe, des officiers généraux , Lally la considéra presque comme une rébellion du grade. Dans 1 intimité de sa pensée, il se disait que le Lut d'une telle démarche, c'était plus que la reconnaissance éclatante des services de Bussy. Ainsi, on voulait donc l'amener à écouter, à suivre les conseils d'un homme « bon à mettre aux Petites-Maisons )i ! Malgré son dépit, malgré sa colère, il ne laissa pourtant rien percer de ses sentiments. Il consentit à donner une demi-satisfaction, et décida que Bussv, « jusqu'à l'avis officiel de la nomination, ferait le service de brigadier, mais à son rang et comme le dernier " . Mais en même temps, il se jurait de le tenir de plus en plus à l'écart.

La haine qu'il lui portait avait encore grandi. Elle n'égalait que le mépris qu'il professait pour les idées de ce songe-creux, qu'il regardait maintenant comme un ennemi redoutable. Il reçut donc avec un silence dédaigneux le mémoire de Bussy sur les affaires du Dékan. C'était pourtant un monument de sagesse et de clarté que cette consultation sur la politique nécessaire. Toutes les raisons qui militaient en faveur du maintien de l'influence française dans le Dékan s'y trouvaient condensées en termes concis et frappants. Mais l'orgueil de Lally était trop ulcéré pour qu'il écoutât les conseils du bon sens.

Pendant ces démêlés, l'armée avait continué sa marche sur Arcate. Lally, décidé à frapper un grand

coup, avait forme le projet d'enlever du même élan la capitale et les forteresses du Garnate, alors au pouvoir de Méhémet-Ali-Kan, Tallié des Anglais.

Il s'avança donc sur cinq colonnes, confiées à ses meilleurs lieutenants. L'opération, l)ien conçue, bien réglée, fut conduite avec décision et vigueur. D'Estaing s'empare de Timeri; Soupire de Carangouly; Grillon enlève Trivalour; Saul)inet emporte, après ti'ois assauts, Tirnamalet; Lally, qui s'avance au centre de l'attaque, force les portes d'Arcate. On arbore le pavillon de Salabet-Singue sur la citadelle. Toute la province est en notre pouvoir. Lally fait aussitôt proclamer Rajah Saïb, nabab du Garnate, et lui confie le gouvernement de la contrée.

Gelte campagne, c'était donc un succès? Non, car elle fut plus brillante qu'utile. On avait espéré dans les trésors d'Arcate; on n'y trouva point d'argent. 11 fallait donc attendre le tribut que Rajah Saïb s'était engagé à fournir; mais tout indiquait qu'avec le peu de prestige de ce dernier, le recouvrement en serait long et difficile. Enfin, on avait compté chasser les Anglais de la province, et là encore on fut déçu. Par un hasard de fortune, ils gardèrent Ghinglepet, forteresse d'une grande valeur stratégique, car elle commandait la route de Pondichérv et tout le pays qui s'étend entre Arcate et Madras; elle assurait la subsistance de cette dernière ville.

L'importance de Ghinglepet n'avait pourtant point échappé à Lally, et la prise de ce boulevard de Madras rentrait dans ses plans; mais il estimait ne devoir opérer ce siège qu'après la chute d'Arcate, dont le retentis-

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sèment serait énorme aux oreilles des Hindous. Pour l'armée victorieuse, réapprovisionnée, munie d'argent, ce ne serait que l'affaire d'une heure d'emporter d'assaut une bicoque, de triompher d'une garnison démoralisée par la reddition de sa capitale. Le calcul eût été juste, si Lally avait trouvé dans sa conquête de quoi paver la solde arriérée de ses troupes ; mais on n'y avait rien recueilli, comme on sait, et la détresse de l'armée était si grande que, le 1" octobre, lorsque Lallv donna l'ordre de marcher sur Chinglepet, la cavalerie, composée de cipayes et de soldais de la Compagnie, refusa net d'avancer. On eut beau menacer et prier tour à tour, on ne put l'ébranler. Les officiers, réunis, se cotisèrent; on rassembla difficilement deux mille roupies qu'on porta aux mutins. Il leur en fallait dix mille! On ne les trouva point. Il fallut abandonner l'opération sur Chinglepet. Lallv revint à Pondichéry, plus sombre et plus irrité que jamais.

Devant son entourage, il s'en prenait à Bussy, — la passion n'est pas toujours logique, — rejetant sur l'avarice de ce dernier l'insuccès de Chinglepet. Est-ce qu'il n'eût pas été facile à ce proconsul si riche d'avancer les dix mille roupies que réclamaient les troupes? Dix mille roupies, c'était pour lui une misère! « il en avait vingt fois autant dans ses caisses » . Mais il n'avait pas voulu contribuer d'un sol à la collecte, et pour cause! « Il voulait, disait Lally', m'empécher de percevoir directement le tribut dû par les Paléagars, afin d'en per-

' Lettre à Silliouctte, Arcliivc? du ministère de l,i marine et de: colonies.

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cevoir ia commission, et, pour cela, il fallait me faire revenir d'Arcate. »

Bussy, pour expliquer le résultat né(jatif de la campagne, donnait à ses amis des raisons d'un ordre tout différent. On avait manqué d'argent par suite d'une fausse direction politique , parce qu'on n'avait pas voulu recueillir les sommes détenues par les Paléa-r gars; parce qu'on avait choisi, pour gouverner la province, un prince qui ne pouvait avoir sur ses sujets aucun moyen d'action. Les choses eussent pris une tout autre tournure, si, au lieu d'investir Rajali Sad> en qualité de nabab, on eût intronisé, au contraire, Salabet-Singue; car il eût été facile d'obtenir de ce prince, dont la richesse était proverbiale, tout l'or qu'on aurait désiré. En un mot, on lui eût vendu très-cher la nababie d'Arcate, et il en aurait effectué le payement d'avance. Bussy se taisait sur beaucoup d'autres points.

Pourtant, dans sonhôtelde Pondichérv, où il recevait avec son faste habituel ses amis de la Compagnie, il laissait percer ses inquiétudes, au milieu de la liberté qui règne à la fin d'un festin. Il n'avait point, comme Lally, des mots mordants et amers. 11 exposait ses critiques en termes mesurés. Il s'appliquait à garder l'attitude réservée et froide d'un politique qui juge une situation sans aigreur et sans passion. Son blâme n'en était que plus redoutable. Il laissait de cùlé les personnalités pour ne traiter que les questions de stratégie ou de politique, lorsqu'il parlait de l'évacuation du Dékan ou de cette funeste expédition du Tanjaour; mais il ne pouvait s'empêcher de déplorer l'aveuglement du com

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mandant en chef, qui refusait de comprendre l'utilité des alliances avec les princes indigènes; qui, au lieu de s'en faire des amis, s'en faisait des ennemis, alors que les Anglais achetaient des alliés au poids de l'or.

Ces discours, qui résumaient, sous une forme savamment modérée, les inquiétudes et le mécontentement de toute une cla-se d'hommes rompus à la pratique des affaires indigènes, étaient reçus comme autant d'oracles. Les fonctionnaires, adeptes de la politique deDupleix, sentant la nécessité de reprendre l'œuvre poursuivie par ce puissant génie, se groupaient instinctivement autour du politique qu'ils regardaient comme le continuateur désigné d'une lutte dont l'Inde était le prix. Ainsi, et par la force même des choses, entre Lallv et Bussv, ce n'était même plus une question de rivalité de personnes, de caractères et de passions. Ils allaient devenir, chacun dans leur sphère d'action, les serviteurs implacables de systèmes opposés, absolument inconciliables.

Cependant, Lally pensait toujours à exécuter ses projets sur Madras; mais, encore sous le coup de l'émotion ressentie au moment de la révolte de la cavalerie , — révolte qui avait été pour lui un enseignement, — il ne voulait pas tenter une opération aussi importante sans assurer ses derrières, sans mettre en état de défense les places qui couvraient ses mouvements, sans les munir de vivres, sans s'assurer pour lui-même les ressources indispensables. Il écrivait donc à M. de Leyrit, le gouverneur : « Une chose qui ne souffre pas de remise, une chose bien importante, c'est le salut de nos grains. Vous savez qu'il n'y a pas un magasin à

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Pondicliëry... Vos campagnes regorgeaient de grains à mon arrive'e, puisque vous vouliez en vendre de toute part. Mais si les Mahrattes s'en emparent, avec quoi nourrirez-vous la colonie? Il n'y a pas de temps à perdre pour remplir les magasins de Pondicliéry, ceux de Gingy, d'Alemparvé, Carangouly, Vandavachy, Arcate, Valdaour, Yillenour... Chacune de ces places doit être en même temps pourvue d'une certaine quantité de bœuts, chiens marrons (chèvres sauvages), rack, sel, etc. Quant aux munitions de guerre, je m'en charge, comme je me décharge, par cette lettre, de tout ce qui arrivera, si, faute de ces précautions, je suis obligé d'abandonner les quatre places du Nord qui couvrent nos possessions. »

Il recevait du gouverneur cette réponse accablante : « Je serais très-flatté, mandait celui-ci, de fournir à toutes les demandes que vous me faites. Je sens que le succès de vos opérations peut en dépendre; mais je n'ai que trop lieu de craindre, malheureusement, que vous n'éprouviez par vous-même V épuisement des

ressources sur lesquelles vous paraissez compter

Je suis accablé tous les jours de ceux qui viennent me demander de l'argent, et tous pour des besoins pressants. Si j'avais actuellement trois cent mille roupies, elles ne suffiraient pas pour payer ce qui est dû aux régiments de Lorraine, au bataillon de l'Inde, aux équipages, etc Il s'ensuit du défaut de fonds des difficultés insurnîontal)les pour approvisionner ces postes comme vous le souhaiteriez, et les mettre à l'abri de l'incursion des Mahrattes que vous prévoyez. La récolte de l'année dernière avait été très-abondante, mais elle

a été consommée par nos dépenses... Il résulte de tout cela qu'il y a lieu de craindre une disette pour Tannée prochaine, et, pour le présent, de très-grandes difficultés pour faire entrer dans les places les provisions que vous voulez y faire mettre... Je vous ai informé de vive voix du véritable état de nos revenus. Vous avez vu vous-même que ces revenus étaient au-dessous de nos dépenses. Vous savez également que, depuis deux ans, nous sommes aux expédients pour nous soutenir... Nos ressources sont aiijourdhui épuisées, et ce ne sera point quelques modiques sommes que je pourrai trouver sur mon crédit qui vous mettront dans l'aisance que vous désirez. »

La situation était donc terrible. On devait quatre cent mille francs au régiment de Lally, cent mille au régiment de Lorraine, deux cent mille aux troupes de l'Inde, plus de quatre cent mille aux cipayes, autant à la cavalerie, à l'artillerie, à l'état-major; on n'avait pas un sou pour les paver. Arcate et les nouvelles conquêtes fournissaient à peine le journalier pour les vivres. L'île de France, loin de pouvoir envover des secours, en demandait. Son gouverneur écrivait qu'on allait être réduit à y brouter Vherbe. D'Acbé, avec son escadre, avait affamé l'île. On le sommait d'aller au secours de Pondichéry; il refusait. On ne recevait de France ni argent, ni troupes, ni nouvelles.

Les Anglais, au contraire, étaient dans l'abondance. Le Bengale, qu'ils venaient de conquérir, leur fournissait à lui seul, et copieusement, l'or et les vivres. La cavalerie de leurs alliés indigènes, qui battait les pavs au delà de Cliinglepet, ramenait dans Madras des trou-

peaux et du {;rain. Les Anglais tiraient encore de l'argent et des subsistances de Méhémet-Ali-Kan, du rajah de Tanjaour, même de Trichinapaly. Ils avaient reçu d'Angleterre quatre cents soldats; ils en attendaient six cents autres. Ils rassemblaient toutes leurs forces dans Madras. Ils avaient enfin, pour diriger les opérations, un homme prudent, énergique, rompu à la stratégie des guerres de l'Inde, aimé du soldat, le colonel Lawrence, qui avait été pour Dupleix l'adversaire le plus dangereux. Ainsi, pendant que nous mourions de faim, les Anglais, grâce à leur système d'alliance copié sur celui de Dupleix, — ils ne suivaient pas, eux, la politique funeste de Lally, — avaient à satiété du pain, du riz et de la viande! La concentration de leurs troupes dans Madras, où ils avaient ramené des bataillons tirés du Bengale et de Trichinapaly, indiquait clairement la volonté de prendre l'offensive pour nous resserrer dans Pondichéry.

Lally, dans l'horreur d'une telle situation, ne perdit ni l'énergie, ni le jugement; il se dit qu'à force de vigueur, d'audace, de courage, il était possible de ramener la fortune. Il vit très-bien que rester sur la défensive, c'était assumer la défaite. Il savait que le soldat français est à demi vaincu quand il ne marche pas en avant. Attendre les Anglais, c'était accepter le combat un contre quatre, aller au-devant d'un échec assuré; alors, on ne pourrait plus tenir la campagne, on serait forcé de s'enfermer dans Pondichéry, on y serait aussitôt assiégé. Au contraire, en prenant l'offensive, en attaquant l'Anglais, tout changeait de face : c'était l'ennemi qui se trouverait acculé dans Ma-

dras, c'était rennemi qui livreraità Tarniée française un territoire assez vaste pour qu'elle pût vivre, assez riche pour remplir d'argent ses coffres vides.

La combinaison était, certes, audacieuse; mais à la guerre, les plus grands succès dépendent souvent d'un élan hardi. La marche en avant des soldats français, des vainqueui's de Saint-David, exercerait un puissant effet moral sur l'ennemi. Le gouverneur de Madras ne penserait plus quà défendre sa ville. Quant au siège, il serait probablement difficile et meurtrier; mais on avait bien des chances pour soi. Les troupes montraient un entrain et une furie sans exemple; elles marcheraient comme à la conquête de la Terre promise. Enfin, Madras n'aurait point pour appuyer sa défense le concours d'une escadre , la flotte anglaise hivernant devant Surate, qu'elle bloquait. Il y avait bien un danger : l'insuffisance numérique de notre cavalerie, qui l'empêcherait de couvrir les derrières de l'armée et de s'opposer aux incursions d'une multitude de Mahrattes, de cava- Hers indigènes à la solde de la Grande-Bretagne. Soutenus par la garnison de Chinglepet, ces batteurs d'estrade pouvaient ravager tout le pays, et rendre pénible le cheminement de nos convois.

Lally se décide donc à prendre l'offensive. Il rassemble un conseil mixte, et expose son projet. Leyrit et un conseiller opposent le défaut d'argent et de vivres. Le comte d'Estaing, dans un mouvement d'énergie et de désespoir magnifique, s'écrie qu'il vaut mieux périr d'un coup de fusil sur les glacis de Madras que de faim sur ceux de Pondichéry. Son feu, sa confiance enlèvent le conseil. On se cotise. Lally avance de sa poche

140,000 livres, d'Estaing et les autres officiers 34,000 roupies. Lally donne aussitôt l'ordre du départ. La rapidité est la condition essentielle du succès de l'opération; mais c'est la saison des pluies. A peine à moitié chemin de Madras, le 12 novembre, l'armée est forcée de s'arrêter à Canjivaron. Des torrents tombent du ciel. Le pays est inondé , les chemins disparaissent sous l'eau. Il faut rester quinze jours dans l'inaction. Le sol à peu prés séché, on se remet en marche.

Lally court reconnaître Chin*jlepet ; il craintde laisser derrière lui cette place, si dangereuse dans les mains d'un ennemi entreprenant. Tout son espoir est de l'enlever par escalade; mais il voit avec amertume que, i^

pour la réduire, il faut un siège régulier dont la durée dépassera douze jours; c'est-à-dire que l'opération est impossible, car Chinglepet sera secouru par Madras. Il se décide donc à laisser cette forteresse derrière lui, et il précipite sa marche. Le 11 décembre, après avoir traversé un pays plat, boisé , coupé d'étangs et de rizières, il arrive devant Madras ' avec trois mille cinq cents Européens, deux cents cipayes, et autant de cavaliers. Il campe au Grand-Mont, position importante, car elle domine les environs, quoiqu'elle soit d'une altitude très-faible. Les Anglais venaient de l'évacuer. Le lendemain, il descend dans la plaine, y rencontre l'ennemi, et le repousse dans la place.

' Mémoires du colonel Laivreiice.

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