DU PLUS COMPOSÉ VERS LE PLUS SIMPLE
Parmi les considérations qui intéressent la « Philosophie zoologique », l’une des plus importantes est celle qui concerne la « dégradation » et la simplification que l’on observe dans l’organisation des animaux, en parcourant d’une extrémité à l’autre la chaîne animale, depuis les animaux les plus parfaits jusqu’à ceux qui sont les plus simplement organisés.
Or, il s’agit de savoir si ce fait peut être réellement constaté; car alors il nous éclairera fortement sur le plan qu’a suivi la nature, et nous mettra sur la voie de découvrir plusieurs de ses lois les plus importantes à connaître.
Je me propose ici de prouver que le fait dont il
est question est positif, et qu’il est le produit d'une loi constante de la nature, qui agit toujours avec uniformité; mais qu’une cause particulière, facile à reconnaître, fait varier cà et là, dans toute l’étendue de la chaîne animale, la régularité des résultats que cette loi devait produire.
D’abord, on est forcé de reconnaître que la série générale des animaux, distribués conformément à leurs rapports naturels, présente une série de masses particulières, résultantes des différents systèmes d’organisation employés par la nature, et que ces masses, distribuées elles-mêmes d’après la composition décroissante de l’organisation, forment une véritable chaîne.
Ensuite on remarque que, sauf les anomalies dont nous déterminerons la cause, il règne, d’une extrémité à l’autre de cette chaîne, une dégradation frappante dans l’organisation des animaux qui la composent, et une diminution proportionnée dans le nombre des facultés de ces animaux; en sorte que si, à l’une des extrémités de la chaîne dont il s’agit, se trouvent les animaux les plus parfaits à tous égards, l’on voit nécessairement à l’extrémité opposée les animaux les plus simples et les plus imparfaits qui puissent se trouver dans la nature.
Enfin, l’on a lieu de se convaincre, par cet examen, que tous les organes spéciaux se simplifient progressivement de classe en classe, s’altèrent, s’appauvrissent et s’atténuent peu à peu, qu’ils per-
dent leur concentration locale, s’ils sont de première importance, et qu’ils finissent par s’anéantir complètement et définitivement avant d’avoir atteint l’extrémité opposée de la chaîne.
A la vérité, la « dégradation » dont je parle n’est pas toujours nuancée ni régulière dans sa progression; car souvent tel organe manque ou change snbitement, et dans ses changements il prend quelquefois des formes singulières qui ne se lient avec aucune autre par des degrés reconnaissables; et souvent encore tel organe disparaît- et reparaît plusieurs fois avant de s’anéantir définitivement. Mais on va sentir que cela n’a pu être autrement; que la cause qui compose progressivement l’organisation a dû éprouver diverses déviations dans ses produits, parce que ces produits sont souvent dans le cas d’être changés par une cause étrangère qui agit sur eux avec une puissante efficacité; et néanmoins l’on verra que la « dégradation » dont il s agit n’en est pas moins réelle et progressive dans tous les cas où elle a pu l’être.
Si la cause qui tend sans cesse il composer l’organisation était la seule qui eût de 1 influence sui la forme et les organes des animaux, la composition croissante de l’organisation serait, en progression, partout très régulière. Mais il n’en est point ainsi; la nature se trouve forcée de soumettre ses opérations aux influences des circonstances qui agissent sur elles, et de toutes parts ces circonstances en font varier les produits. A oila la cause
particulière qui occasionne çà et là, dans le1 cours de la « dégradation » que nous allons constater, les déviations souvent bizarres qu'elle nous offre dans sa progression.
Essayons de mettre dans tout son jour, et la « dégradation » progressive de l’organisation des animaux, et la cause des anomalies que la progression de cette dégradation éprouve dans le cours de la série des animaux.
Il est évident que, si la nature n’eût donné l’existence qu’à des animaux aquatiques, et que ces animaux eussent tous et toujours vécu dans le même climat, la même sorte d’eau, la même profondeur, etc., etc., sans doute alors on eût trouvé dans l’organisation de ces animaux une ce gradation » régulière et même nuancée.
Mais la nature n’a point sa puissance resserrée dans de pareilles limites.
D’abord il faut observer que, dans les eaux mêmes, elle a considérablement diversifié les circonstances: les eaux douces, les eaux marines, les eaux tranquilles ou stagnantes, les eaux courantes ou sans cesse agitées, les eaux des climats chauds, celles des régions froides, enfin, celles qui ont peu de profondeur et celles qui en ont une très grande, offrent autant de circonstances particulières qui agissent chacune différemment sur les animaux qui les habitent. Or, à degré égal de composition d’organisation, les races d’animaux qui se sont trouvées exposées dans chacune de ces cir-
constances, en ont subi les influences particulières, et en ont été diversifiées.
Ensuite, après avoir produit les animaux aquatiques de tous les rangs, et les avoir singulièrement variés, à l’aide des différentes circonstances que les eaux peuvent offrir, ceux qu’elle a amenés peu à peu à vivre dans l’air, d’abord sur le bord des eaux, ensuite sur toutes les parties sèches du globe, se sont trouvés, avec le temps, dans des circonstances si différentes des premiers, et qui ont si fortement influé sur leurs habitudes et sur leurs organes, que la « gradation » régulière qu’ils devraient offrir dans la composition de leur organisation, en a été singulièrement altérée; en sorte qu’elle n’est point reconnaissable en beaucoup d’endroits.
Ces considérations que j’ai longtemps examinées, et que j’établirai sur des preuves positives, me donnent lieu de présenter le « principe zoologique » suivant, dont le fondement me paraît h l’abri de toute contestation:
« La progression dans la composition de l’organisation subit, çà et là, dans la série générale des animaux, des anomalies opérées par l’influence des circonstances d’habitation, et par celle des habitudes contractées. »
On s’est autorisé de la considération de ces « anomalies » pour rejeter la progression évidente qui existe dans la composition de l’organisation desanimaux, et pour refuser de reconnaître la mar--
elle que suit la nature dans la production des corps vivants.
Cependant, malgré les écarts apparents que je viens d’indiquer, le plan général de la nature et sa marche uniforme dans ses opérations, quoique variant. à l’infmi ses moyens, sont encore très faciles à distinguer: pour y parvenir, il faut considérer la série générale des animaux connus, l’envisager d’abord dans son ensemble, et ensuite dans ses grand.es masses; on y apercevra les preuves les moins équivoques de la « gradation » qu’elle a suivie dans la composition de l’organisation; gradation que les anomalies dont j’ai parlé n’autoriseront jamais à méconnaître. Enfin on remarquera que, partout où des changements extrêmes de circonstances n’ont pas agi, on retrouve cette « gradation » parfaitement nuancée dans diverses portions de la série générale, auxquelles nous avons donné le nom de « familles ». Cette vérité devient plus frappante encore dans l’étude que l’on fait de ce qu’on appelle « espèces » ; car, plus nous observons, plus nos distinctions spécifiques deviennent difficiles, compliquées et minutieuses.
La gradation dans la composition de l’organisation des animaux sera donc un fait qu’on ne pourra révoquer en doute,, dès que nous aurons donné des preuves détaillées et positives de ce qui vient d’être exposé. Or, comme nous prenons la série générale des animaux en sens inverse de l’ordre même qu’a suivi la nature, en les faisant successivement
exister, cette gradation se change alors, pour nous, en une « dégradation » frappante qui règne d’une extrémité à l’autre chaîne animale, sauf les interruptions qui résultent des objets qui restent à découvrir, ët celles qui proviennent des anomalies produites par les circonstances extrêmes d’habitation.
Maintenant pour établir, par des faits positifs, le fondement de la « dégradation » de l’organisation des animaux d’une extrémité à l’autre de leur série générale, jetons d’abord un coup d’œil sur la composition et l’ensemble de cette série; considérons les faits qu’elle nous présente, et ensuite nous passerons rapidement en revue les quatorze classes qui la divisent primairement.
En examinant la distribution générale des animaux telle que je l’ai présentée dans l’article précédent, et dont l’ensemble est unanimement avoué des zoologistes, qui ne contestent que sur les limites de certaines classes, je remarque un fait bien évident, et qui, seul, serait déjà décisif pour mon objet; le voici:
A l’une des extrémités de la série (et c’est celle qu’on est dans l’usage de considérer comme l'antérieure), on voit les animaux les plus parfaits à tous égards, et dont l’organisation est la plus composée; tandis qu’à l’extrémité opposée de la même série se trouvent les plus imparfaits qu’il y ait dans la nature, ceux dont l’organisation est la plus simple, et qu'on soupçonne à peine doués de l’animalité.
Ce fait bien reconnu, et q ^effectivement l’on ne saurait contester, devient la première preuve de la dégradation que j’entreprends d’établir; car il en est la condition essentielle.
Un autre fait que présente la considération de la série générale des animaux, et qui fournit une seconde preuve de la « dégradation » qui règne dans leur organisation d’une extrémité à l’autre de leur chaîne, est celui-ci:
Les quatre premières classes du règne animal offrent des animaux généralement pourvus d’une « colonne vertébrale », tandis que les animaux de toutes les autres classes en sont tous absolument privés.
On sait que la colonne vertébrale est la base essentielle du squelette, qu’il ne peut pas exister sans elle, et que, partout où elle se trouve, il y a un squelette plus ou moins complet, plus ou moins perfectionné.
On sait aussi que le perfectionnement des facultés prouve celui des organes qui y donnent lieu.
Or, quoique l’homme soit hors de son rang, à cause de l’extrême supériorité de son intelligence, relativement à son organisation il offre assurément le type du plus grand perfectionnement où la nature ait pu atteindre: ainsi, plus une organisation animale approche de la sienne, plus elle est perfectionnée.
Cela étant ainsi, je remarque que le corps de
l’homme possède non seulement un squelette articulé, mais encore celui de tous qui est le plus complet et le plus perfectionné dans toutes ses parties. Ce squelette affermit son corps, fournit de nombreux points d’attache pour ses muscles, et lui permet de varier ses mouvements presque à l’infini.
Le « squelette » entrant comme partie principale dans le plan d’organisation du corps de l’homme, il est évident que tout animal muni d’un « squelette » a l’organisation plus perfectionnée que ceux qui en sont dépourvus.
Donc que les « animaux sans vertèbres » sont plus imparfaits que les « animaux vertébrés »; donc qu’en plaçant il la tête du règne animal les animaux les plus parfaits, la série générale des animaux présente une « dégradation » réelle dans l’organisation, puisqu’après les quatre premières classes, tous les animaux de celles qui suivent sont privés de squelette, et ont par conséquent une organisation moins perfectionnée.
Mais ce n’est pas tout: parmi les vertébrés mêmes la « dégradation » dont il s’agit se remarque encore; enfin, nous verrons qu’elle se reconnaît aussi parmi les invertébrés. Donc que cette dégradation est une suite du plan constant que suit la nature, et en même temps un résultat de ce que nous suivons son ordre en sens inverse; car, si nous suivions son ordre même, c’est-à-dire si nous parcourions la série générale des animaux, en remontant des plus imparfaits jusqu’aux plus parfaits d'en-
tre eux, au lieu d’une dégradation dans l’organisation, nous trouverions une composition croissante, et nous venions successivement les facultés animales augmenter en nombre et en perfectionnement.
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