DES ANIMAUX
Pour les progrès de la philosophie zoologique et pour l’objet que nous avons en vue, il est nécessaire de considérer « l’état actuel » de la distribution et de la classification des animaux; d’examiner comment on y est parvenu; de reconnaître quels sont les principes auxquels on a dû se conformer dans l’établissement de cette distribution générale; enfin, de rechercher ce qui reste à faire pour donner à cette distribution la disposition la plus propre à lui faire représenter l’ordre même de la nature.
Mais, pour retirer quelque profit de toutes ces considérations, il faut déterminer auparavant le but essentiel de la distribution des animaux et celui de leur classification, car ces deux buts sont d’une nature très-différente.
Le but d’une « distribution générale » des ani-
maux n’est pas seulement de posséder une liste commode à consulter, mais c’est surtout d’avoir dans cette liste un ordre représentant le plus possible celui même de la nature, c’est-à-dire l’ordre qu’elle a suivi dans la production des animaux et qu’elle a mis entre les uns et les autres.
Le but, au contraire, d’une « classification » des animaux est de fournir, à l’aide de lignes de séparation tracées de distance en distance dans la série générale de ces êtres, des points de repos à notre imagination, afin que nous puissions plus aisément reconnaître chaque race déjà observée, saisir ses rapports avec les autres animaux connus et placer dans chaque cadre les nouvelles espèces que nous parviendrons à découvrir. Ce moyen supplée à notre faiblesse, facilite nos études et x*os connaissances, et son usage est pour nous d’une nécessité indispensable; mais j’ai déjà montré qu’il est un produit de l’art et que, malgré les apparences contraires, il ne tient réellement rien de la nature.
La juste détermination des « rapports » entre les objets fixera toujours invariablement, dans nos distributions générales, d’abord la place des grandes masses ou coupes primaires, ensuite celle des masses subordonnées aux premières, enfin, celle des espèces ou races particulières qui auront été observées. Or, voilà pour la science l’avantage inestimable de la connaissance des «rapports»; c’est que ces rapports étant l’ouvrage même de la na-
ture, aucun naturaliste n’aura jamais le pouvoir ni, sans doute, la volonté de changer le résultat d’un rapport bien reconnu; la « distribution générale » deviendra donc de plus en plus parfaite et forcée, à mesure que nos connaissances des rapports seront plus avancées à l’égard des objets qui composent un règne.
Il n’en est pas de même de la « classification », c’est-à-dire des différentes lignes id,e séparation qu’il nous importe de tracer de distance en distances dans la « distribution » générale, soit des animaux, soit des végétaux. A la vérité, tant qu’il y aura des vides à remplir dans nos distributions, parce que quantité d’animaux et de végétaux n’ont pas encore été observés, nous trouverons toujours de ces lignes de séparation qui nous paraîtront posées par la nature elle-même; mais cette illusion se dissipera à mesure que nous observerons davantage: et déjà n’en avons-nous pas vu un assez grand nombre s’effacer au moins dans les plus petits cadres, par les nombreuses découvertes des naturalistes, depuis environ un demi-siècle ?
Ainsi, sauf les lignes de séparation qui résultent des vides à remplir, celles que nous serons toujours forcés d’établir seront arbitraires et par là vacillantes, tant que les naturalistes n’adopteront pas quelque principe de convention pour se régler en les formant.
Dans le règne animal, nous devons regarder comme un principe de ce genre, que « toute classe
doit comprendre des animaux distingués par un système particulier d’organisation ». La stricte exécution de ce principe est assez facile et ne présente que de médiocres inconvénients.
En effet, quoique la nature ne passe pas brusquemment d’un système d’organisation à un autre, il est possible de poser des limites entre chaque système, n’v ayant presque partout qu’un petit nombre d’animaux placés près de ces limites et dans le cas d’offrir des doutes sur leur véritable classe.
Les autres lignes de séparation qui sous-divisent les classes sont en général plus difficiles il établir, parce qu’elles portent sur des caractères moins importants, et que, par cette raison, elles sont plus arbitraires.
Avant d’examiner l’état actuel de la classification des animaux, essayons de faire voir que la distribution des corps vivants doit former une « série », au moins quant à la disposition des masses, et non une ramification réticulaire.