DEUXIÈME LETTRE A M. DE LAMARTINE
24 avril 1847.
; Vos amis disaient que, pour bien juger ce livre formidable ifej Girondins, il fallait attendre encore et ne pas s'en tenir à l'enchantement des premiers chapitres, éblouissante vision dans laquelle vous entrez à la façon d'un terroriste; vos amis avaient raison. En effet (ce que je n'aurais pas cru possible) , pour quiconque a bien lu vos tomes III et IV, on ne saurait nier que votre livre ait grandi en pitié, en terreur ; en épouvante, en style, en grâce mime, car vous avez beau vous défendre contre toutes ces influences qui ne touchent pas di-
rectement à votre sujet, il est des rencontres plus fortes que votre audacee. Vous ne haïssez pas, à mon poète! £ effleurer, dans la coupe touchée par vos lèvres, quelques jeuilles du bouquet de Af me Roland! Votre personnalité puissante et charmante éclate à tout propos, même au plus fort de toutes ces hontes de la force, et, le pied dans le sang, le cœur agité par les affres du meurtre, soudain vous vous arrêtez pour voir sourire Lucile Desmoulins , pour voir pleurer la jeune M m Danton, pour vous prosterner y à la façon d'un chevalier qui va combattre, aux pieds divins de M m Elisabeth!
Vous pleurez et vous souriez à la fois; vous vous indignez comme un philosophe, un chrétien, un amoureux, comme un enfant qui a peur. Votre fantaisie s'arrête au moindre obstacle; elle saisit, en passant, le plus léger prétexte; elle recueille, chemin faisant, les espérances les plus lointaines; elle a toujours quelque chose (^inattendu à contempler, et l'on vous aime pour ce chemin le plus long que vous choisissez de préférence.
Croyez-moi, vous n êtes pas si brave que vous le
dites ; vous n'êtes pas impitoyable, et vous voulez
Je paraître; vous vous méfiez de vous-même, juge
et défenseur tout ensemble, et cela vous repose
— M — d'oublier le drame terrible dont vous êtes le solennel agitateur! De là viennent les sourires et les rayons qui percent dans votre drame. Ainsi, dans les ténèbres du Temple, vous faites briller le doux regard de Pauline de Tourzel (et ce mot charmant : la maison de Montreuil!). Dans le gouffre ouvert de l'Abbaye encombrée de cadavres, vous contemplez, avec la complaisance d'un artiste, les belles grâces de Af Ue Cazotte et le fier dévouement de M n * de Sombreuil, pendant que nous avons les yeux offusqués par les larmes.
Bien plus, ô lamentable douleur! la princesse de Lamballe (un héros), qui n'a pas renié sa reine en présence de ces fétides égorgeurs, va mourir, parce qu'un garçon perruquier s'amuse à égratigner de sa pique affilée ce beau visage ; et vous, le témoin oculaire (votre âme y voit), vous avez le courage malheureux, j'ai presque dit coupable, de nous dire comment s'étaient arrangés ces beaux cheveux sous ces longues coiffes de deuil ! Peintre et poète, vous avez la couleur, la parole, et même le sang-froid d'un homme indifférent qui contemple toutes ces choses du tribunal !
A vous entendre raconter d'un ton si calme et d'une voix si ferme ces désordres, ces blasphèmes mêlés de meurtre, ce pain des cannibales trempe
dans le sang, ces enfants et ces femmes, ou plutôt ces petits et ces femelles de tigres, accroupis sur les dépouilles meurtries de tant de héros, on se de* mande, en effet, si la justice civile sera lente à venir?
On n'entend rien venir encore {depuis quatre fois vingt jours /), rien passer que des tombereaux, qui s 9 en vont au cimetière en revenant des prisons; mais cependant on se rassure en songeant à la providence de Dieu et à la probité de l'historien. Cependant j'avoue, et vous me tiendrezcompte démon trouble, que, plus d'une fois, si je vous avais moins connu, mon indignation et ma douleur mal contenues auraient appelé du fond de ces abîmes (de profundis!) votre juste indignation, et qu'à certains passages on est tenté d'accuser votre lenteur. C'était moi sans doute qui me hâtais beaucoup trop, moi qui avais tort de vouloir devancer vos vengeances ! Votre siège est fait; assis aux pieds de l'horrible tribunal présidé par Fouquier* Tinville, vous attendez, pour lancer votre arrêt de honte et de malédiction, la conclusion nécessaire de ces orgies funestes. Les exercer avant l'heure* ce serait tout au plus le palliatif d'un instant; au contraire, votre arrêt définitif doit être un opprobre éternel.
Je dis plus, à force de se pénétrer du calme qui
règne à la surface de votre discours, on finit par trouver que même ces châtiments anticipés ne manquent pas à la gloire de votre histoire.
Dam la journée du 20 juin, ce prélude odieux du 21 janvier , vous colportez au bout d'une pique, un certain cœur saignant qui est d'un effet digne de Shakespeare. Ce cœur saignant dans ï allure de ce brigandage d'un peuple déchaîné*, ce bonnet rouge sur le front découronné du fils de saint Louis, et bientôt ce cordon bleu dont le roi se dépouille avant de comparaître devant la Convention nationale, en voilà bien assez pour satisfaire sinon à t exécration muette de l'honnête homme qui s'indigne en vous lisant, mais à l'indignation ultérieure du sage lecteur, qui a fermé votre livre et, plein de vos idées, de vos images, Je vos fantômes \ de vos passions, de vos douleurs, revient lugubre^ ment aux clameurs forcenées de vos tribunaux rér volutionnaires, au tumulte de vos carrefours pleins de bourreaux, aux égorgements de vos prisons, où même les fous sont traités comme des rois, à ces millions de supplices, mêlés de honte, infligés au sang,» aux entrailles, à la moelle, à l'honneur de cette royauté et de cette maison de Bourbon. qui n'a pas son égale sous le soleil, au dire d'un poète qui s'appelle Bossuet.
// serait donc injuste de vous accuser de lenteur, même dans le châtiment de tant de crimes; seulement, il faut se rappeler que vous n'avez pas uniquement la mission de maudire, mais ,encore la mission plus haute et plus forte d'expliquer, Renseigner, de corriger, de châtier! Jusqu'à présent ,(j'en conviens), vous n'avez pas manqué à ce difficile devoir; vous voulez savoir le comment et le pourquoi même des grincements du Monstre; vous appelez à votre aide même l'analyse dans ce tohubohu d'actions horribles. On doit lire, on lira avec admiration (dans le tome IV) ce passage digne de Platon, dans lequel vous mettez en présence la Monarchie de tant de siècles et cette République d'hier; le débat est immense, il est complet : le pour et le contre, en bonne loyauté, vous dites tout, c'est admirable; .or, ce qui m'épouvante, arrivés que nous sommes à ce moment de l'histoire des Girondins, c'est votre soin minutieux de ne pas employer des arguments qui semblaient sortir des entrailles mêmes de cet illustre débat.
Je suppose en effet que vous ayez appelé à votre aide, en cette double plaidoirie, le roi Louis, XIV ou le roi Louis XV, cette honte de. l'idée royale; aussitôt vous arriviez à un grand résultat dhistorien et d? orateur. Placé à l'ombre de Louis XIV, ce
patriarche des rois, combien le défenseur de notre vieille monarchie eût été fort; car de Louis XIV il remontait à Henri IV, des Flandres conquises à la poule au pot, des comédies de Molière à la Satire Menippée; ou bien, si vous aviez jeté aux gémonies populaires ce cadavre infecté de musc, Louis XV ', corrompu M corrupteur, qui a cru vivre parce qu'il est mort sans tomber dans V abîme où sa main souillée a précipité son petit-fils, quelle excuse probable vous trouviez aux fureurs des années mauvaises ! Vous n'avez pas voulu être éloquent à si bon marché, ou, pour mieux dire, vous n'avez pas voulu tomber dans le sophisme, ou devenir un rhéteur, de consul que vous étiez ! A ces causes vous avez laissé de côté les grandeurs et les bassesses de notre monarchie; vous avez laissé dans sa majesté le roi Louis le Grand, et dans sa honte le Louis XV, ce satrape iïAsie, et, de même que vous ne vous serviez pas de celui-ci pour absoudre leur suprême héritier, vous ri avez pas voulu vous servir de celui-là pour condamner.
D'ailleurs, cela plaisait à votre indépendance, à votre courage, de vous passer de l'applaudissement heureux des royalistes obstinés et de l'approbation bruyante des régicides sans repentir. En un mot, vous n'avez voulu endormir les remords de personne
dans les fausses excuses, et vous y avez gagné ceci : tenir d'une main ferme et haute ce drapeau rouge mèté de blanc dont vous secouez la flamme ardente sur les deux partis ! C'est cela : vous n'avez flatté personne, afin de dire la vérité atout le monde; et puis, que vous importent les préjugés et les rancunes . des vieillards, qui n'ont pas, pour eux le jour de demain? Votre œuvre à vous, c'est de parler vrai à la jeune génération , à la France d'hier, à la France de demain, au printemps de F année, enivré de poésie, de drame, de justice, d'honnêteté, de loyauté, enfants généreux, aussi parfaitement dégagés des haines de leurs pères que des adorations de leurs aïeux.
Votre livre, 6 poète! sera grand par toutes us causes réunies d'impartialité, de courage, d'admiration sincère, de pitié généreuse, de sympathie en» vers le plus grand malheur qui /misse frapper une nation, le crime privé de conscience, la conscience oublieuse de tout remords. — Quelques-uns qui vous admirent malgré eux se demandant d'oà vient ce miracle incroyable de ce peuple et de toute cette Europe lisant avec cette avidité une histoire racontée par tant déplumes considérables, par tant d'esprits animés de passions si diverses. .
Mais le beau miracle que l'Ame Jmmaine se
porti à des récits de cette éloquence, et se passionne à cet enthousiasme? Laissez-les dire les hommes d'ÊtaU ces chefs éphémères d'une nation intelligente; laissez- les dire, parlant de vous : — C'est un poète !
Ce reproche et ce dédain forment votre plus belle couronne , 'une part de votre gloire en est faite; elle est la base éternelle de cette popularité sans rivale. Poète, vous élevez l'histoire à la dignité du poème épique-, mêlée éclatante des dieux et des hommes ! Poète, vous donnez l'âme et la vie à ces émeutes qui, dans les histoires faites avant vous, avaient à peine l'agitation de la fièvre; poète, vous rendez leur physionomie à ces destructions, à ces ravages, à ces fléaux, à ces victorieux, à ces vaineus, qui s'agitent devant nous comme des mannequins de bourreaux, comme des fantômes de vie* times; poète, vous faites jaillir, de ce nuage sanglant dans lequel elle est ensevelie, cette cité du désespoir et de la peur, cette capitale des funérailles et des tètes coupées, ce point de départ des exils éternels* cette injustice qu'on appelle le Paris de 1792, patience ou plutôt lâcheté d'insensés que pas un, avant vous, n'avait osé montrer sous ce jour lugubre et pareil à la pâle clarté des plus avares cimetières.
-6 4 - Laissez-les dire, laissez-les hurler à l'astre qui se lève inattendu sur votre tête bénie ! Par un seul coup de baguette la fée a relevé ce trône vermoulu, ces vieilles tours, ces temples , ces palais, ces seigneuries disparues dans les tempêtes; elle fait revivre en vos pages de résurrection ces débris , ces fragments, ces parures, ces tristesses, ces joies, ces vanités, ce néant, ce néant de nos grandeurs, disparues comme la poussière du chemin sous le pas des troupeaux.
Si nous cherchions dans vos livres pleins de charme et d'épouvante les exemples qui attestent la toute-puissance de vos mains imposées sur cette histoire de fantômes dont vous avez fait une histoire humaine, il faudrait tout citer. Quelle description vos lamentables Tuileries du i o août ! On les voit, on les palpe, on marche en tremblant dans cette chose violente, on entend gémir les fondations de ces pierres, qui ont des entrailles plus que les hommes. Pauvre reine, si belle et si fière du sang royal de Marie-Thérèse , qui monte victorieux à cette joue indignée; roi infortuné, dont la misère est si grande qu'elle devient plus que de la majesté, et qu'il faut s'agenouiller devant ce brave homme, jouet des multitudes, qu'un souffle de son peuple va jeter sur l'échafaud!
Et V enfant-roi, et sa sœur, remplissant de son long martyre ce palais de Urémie. Hélas ! ces enfants protégés par M me Elisabeth.... ils regardent d'un œil misérable cette avalanche des populaces, pendant que les Suisses, statues armées , tombent sans mot dire dans ces thermopyles de la royauté! Vous êtes cruel, mais que vous êtes un grand peintre! On parle des images de sir Walter-Scott; on nous cite son Château de Kenilworth, où passe impérieuse et jalouse S. M. lady Elisabeth... Sir Walter-Scott est un faiseur de trompe-l'œil; vous, vous êtes le vrai peintre des ruines et du désespoir.
Dans les tableaux que vous faites, point de paysages dans ces lointains éclairés par les feux de Pémeute, point de fleurs dans ce jardins foulés par le peuple en délire, point d'eaux jaillissantes dans ces mares où le crapaud se cache épouvanté du bruit des bastilles croulantes... A peine si vous prononcez une ou deux fois ces noms enchantés des poétiques forêts où la fanfare, le hennissement des chevaux, les joies du soleil et de la terre, les fêtes de chaque jour, prennent leurs ébats dans toute la liberté que donnait le pouvoir souverain... Meudon ! Trianon ! Choisy! Versailles !
Hélas! le roi, non plus que la reine, captifs
que Lamartine tient enfermés dans le Temple, n'ont plus assez d'espérance pour jeter leur pensée en ces domaines de leur royauté évanouie ! A peine si parfois les fenêtres déguenillées qui s'ouvrent sur le préau de la prison des rois sont illuminées de fidélité y de prière et de pitié.
Depuis lepetitroiJoas, l'enfant de Racine; depuis le petit roi Arthur, l'enfant de Shakespeare, on n*a jamais rencontré dans les poèmes un enfant comparable à votre humble Dauphin. Vous le rappelez-vous quand il parcourt cette allée des Tuileries pleine de clair soleil et de feuilles fanées ? Enfant , voilà le dernier rayon qui tombera sur tes cheveux bouclés! Le jardin du Temple n'a plus de soleil pour ton enfance! Oui, des bourreaux, et des blasphèmes à ton oreille étonnée; d? obscènes chansons contre ta mère et ton roi; Simon le geàtier fera répéter à tes lèvres pâlies par la fièvre des couplets infâmes!... Soyez assuré, maître , que vous avez fait là une tragédie pleine de contrastes et de douleurs. Rien n'y manque... Eh! seulement un peu d'indignation. Allons! Courage! Exécrez ces violences! Laissez parler les malédictions dont votre cœur est rempli.
Je voudrais sortir de ce Temple ou j'étouffe, et j'y reste malgré moi* Les prisonniers enfouis dans
ces ténèbres, ces âmes remontées au ciel, moins une âme qui reste pour prier et pour bénir encore, sont moins torturés que je ne le suis moi-même. Ici, la double tour enserrée dans ses portes, dans ses pièges, dans ses tombes; les trous, les dalles, les clefs, les voûtes, les ferrailles ; là-haut, le désert; tout au bas, la fouie hurlante ! les espions partout; pendant qu'autour de ces murailles funèbres s'agite, frénétique jusqu'à être lascive^ la ronde du Ça ira ! au bruit du tambour.
Et cependant, cher captif, vous qui pouvez vous enfuir au plus vite de ce cachot des rois, vous y restez à plaisir, vous nous forcez d'y rester avec vous , vous voulez boire jusqu'à la lie en cette coupe de fiel et de haine; c'est beau cela, c'est fier; il me semble aussi que je vous vois, Lamartine, tenant d'une main le marteau, et de l'autre main le ciseau du tailleur de pierres avec lesquels Louis XVI creuse lui-même une entaille nouvelle qui doit ajouter un verrou à son cachot; lui et vous, vous avez fait de cet outil un outil royale vos mains Vennoblissent doublement.
. Je ne sais pas % en vérité, si quelque douleur se pourra comparer à ces douleurs que l'on éprouve dans vos prisons du Temple; V heure de la mort sera plus douce ^ — comme aussi je ne crois pas que
quelque détail plus affreux se soit rencontré sous la plume d'un homme de génie, non pas même ces trente-six heures d'abaissement dans la loge du Logographe, en présence de cette assemblée dont les convulsions viennent jusqu'à moi, mêlées de peur et de triomphe, d'énergie et de malaise. — Le roi mange pendant que sa monarchie tombe en parcelles, la reine seule s' efforçant, énergique et sublime créature, de retenir dans ses mains délicates un peu de cette poussière qui fut le trône de France !
Vous le voyez, votre livre me passionne jusqu'à me donner le vertige. Je vous regarde avec l'étonnement de cette femme qui regardait un héros vivant. Je me dis à chaque page nouvelle : — Dans cent ans! comme ils vont admirer ces belles pages, qui sont trop proches de nous pour que justice leur soit rendue ! Ainsi, vous parlant à vous-même de votre livre, je vais au hasard, d'un meurtre à une vertu, d'une lâcheté à un héroïsme, d'une trahison à un dévouement; plus je vais et plus je m'étonne, épouvanté de ces visions. A votre suite, que de bruits formidables ! J'entends le coup de la hache, le clapotement des piques, le traînement aigu du sabre, le cri strident de la charrette remplie;' les hurlements et les silences m'épouvantent.
J'ai froid, j'ai peur; je retiens ma tête et mon cœur; les furies d'Euripide ne valent pas les vôtres. Écoutez ! Les portes roulent sur leurs gonds rouilles, les chars grincent sur leurs roues saignantes, les bonnets reluisent d'une couleur rougeâtre, les clefs cliquètent, les bouteilles tintent, les pipes se culottent, les cris de la foule naissent, grandissent, tombent, meurent et reparaissent excités par quelque chose qui tombe, pleure ou se débat dans l'agonie.
Comment faites-vous pour réaliser, avec notre alphabet impuissant, l'effroi, l'agonie, la rage, les hurlements, les rires, les cris, les chansons, les Marseillaises, les renversements, les guillotines, les famines, les assignats, les délations; les frénésies de ces êtres hideux, les vapeurs malsaines qui montent au cerveau des misérables ? Et vous allez, vivant, libre, heureux, indifférent, dans les bagnes et dans les fanges méotides de nos premières et cruelles libertés ! Voilà pourtant ce que vous nous faites subir dans ce livre impitoyable, sans trêve, sans relâche, sans merci, comme si vous vous plaisiez à nous ramener à ces plaies, à ces ordures, à ces gémonies, à ces exhalaisons de la tombe, à ces fanges où se traînent les tricoteuses et les lécheuses de guillotine, vous, le chantre inspiré de
l'Elvire idéale, vous qui glissiez naguère par cette belle nuit d'Italie, rayonnante d'étoiles, sur ce lac dont la vague se brisait « à ses pieds adorés ! »
Eh bien ! (à la condition que vous tes maudirez !) toutes ces cruautés dont vous êtes le premier à souffrir, non-seulement on vous lu pardonne, mais encore on éprouve une immense jou à devi* ner vos plus horribles énigmes. Ce geôlier Tochon, et sa tête grouillante, et ce geste que vous indiquez d'un mot... et d'un seul mot vous effacez ce chef' d 'œuvre qui est au Louvre, le pouilleux de Mur rillo.
Dans ces tomes III et IV des Girondins, j'ai retrouvé plusieurs des portraits que j'avais admirés dans les prtmiers chapitres; mais ces vives images sont agrandies, elles brillent d'un trait plus fier, d'une couleur plus sombre. — Tout homme célèbre ou simplement fameux a droit à deux portraits dans sa vie : quand il s'élève... et quand il est tombé! Ainsi vous faites; mais c'est grande hardiesse, même à vous, de reprendre en sous-œuvre ces images ressemblantes pour leur donner plus d'énergie, avec plus de relief. Combien de fois les avez-vous tracés tfune main ferme, et généreuse, ces portraits de votre histoire? Combien de fois, déjà, M m * Roland f
Combien de fois Vergniaud, votre louange, et Danton, votre énigme t Et la reine, le roi, M me Elisabeth, Y enfant royal qui s'endort, frêle créature, au bruit des décrets qui brisent le trône de saint Louis. L'enfant, ce blond reflet de sa mire! Ange effrayant, qui passe, porté sur les bras de cette vierge sainte, M M Elisabeth f Combien de fois nous Pavez-vous montré? Vous êtes inépuisable, vous êtes infatigable; vous voulez savoir les moindres phases de cette longue agonie de nos rois; vous Us suivez à toutes les heures de leur passion; voici l'éponge enfilée, voici les clous et voici la couronné d? épines; on entend le fiagettement.
En mime temps, voici Saint-Just, qui dort la veille des massacres de septembre, pendant que Robespierre promène ses inquiétudes et ses doutes autour du sommeil de cet assassin sans remords et sans peur l
Ici, je vous en prie, et je vous en supplie en homme dévoué à votre gloire, et plus encore, méfiez-vous de Robespierre, méfiez-vous de cette générosité royale qui vous pousse à chercher, sans cesse et sans fin, ces pardons, ces excuses, ces repentirs, ces -amours, ces probités, ces vertus, dans Pâme d'un pareil homme, le digne objet de l'exécration de ce peuple décimé par ce. monstre.
Nodier, ayant vous, Nodier, esprit charmant qui, par sa légèreté mime, avait conquis tous les droits du paradoxe, avait tenté, dans une suite ingénieuse et clémente de portraits à la gouache, de nous faire supporter l'image de F implacable
terroriste Eh bien! Nodier n'a pas évité le
blâme de l'opinion publique, qui serait si volontiers impitoyable pour Robespierre. Encore une fols, méfiez-vous de cet homme; vous avez déjà fait beaucoup pour lui, beaucoup trop peut-être : vous l'avez expliqué, vous l'avez toléré, vous nous l'avez montré dans sa jeunesse, on pourrait dire dans son innocence ! Plus d'un lecteur de bonne foi a murmuré contre vous ; plus d'un jaloux, plus d'un envieux, plus d'un imbécile a saisi ce prétexte pour s'écrier : « M. de Lamartine manque aux droits de l'histoire ! » — // ne faut pas que ces clameurs se prolongent, et moi, je suis bien sâr que les vengeances publiques finiront par se faire jour dans votre éloquente histoire.
Commencez donc, et tout de suite, il n'y a pas encore de temps perdu; mais à présent que le roi est au Temple, et que la Convention vient
d'arrêter qu'il faut un arrêt de mort il se fait
temps que nous nous retournions contre Robes-, pierre, et que Louis XVI rencontre un peu de clé-
mence et de pitié dans les yeux et un royaliste tel que vous !
' Mon Dieu! nous le savons, votre tâche glorieuse, le noble but que vous vous êtes proposé, c'est d'arracher Phistoire de notre révolution à ce dieu sourd, muet, terrible, implacable : le Destin ! Vous voulez introduire,, enfin, la Providence dans ces cavernes de cannibales. L'idée 'est grande et digne de vous; mais, croyez-moi, ne vous chargez pas <P expliquer tous ces crimes d'une façon providentielle; pour ne pas tomber dans des embarras inexplicables, laissez sa part de honte à la Fatalité, ne chassez pas entièrement le hasard de ces misères sans excuses; toute la lumière de votre flambeau ne suffirait pas à éclairer les recoins de cette caverne de 1792-93; laissez dans F ombre ce qui échappe à votre intelligence; en un mot, ne cherchez pas la quadrature du cercle historique.
Je le répète : Honte et malédiction sur Robespierre, impassible bourreau dtun si grand peuple 7 Enfin, ne jouez pas avec cette hache! Elle pourrait vous blessef. Non, non, quoique vous soyez esclave de la Providence au point de chercher à l'excuser jusque dans les crimes qu'elle a subis elle-même dans un instant d'impuissance et pour ainsi dire de déshonneur, il n'y aurait pas de jus-*
tice divine si, en effet, le génie et la probité éloquente d'un homme, cet homme fût-il M. de Lamartine, pouvaient arriver à cette scandaleuse toutepuissance de réhabiliter le scélérat dont la main devait ouvrir tous ces abîmes. Ce serait à douter, par ce seul tour de force, de l y éloquence et de lavertul
Encore une fois, prenez garde ! Vous êtes si bon et si grand dans vos bontés, si calme dans vos justices, qu'il ne faudrait pas sacrifier la justice à la bienveillance. Enfin, vous êtes si patient dans cette lente révision du grand procès de la Terreur, que souvent vous vous apitoyez, sans y prendre garde, sur des êtres indignes, je ne dirai pas de votre intérêt, mais de votre attention.
L'auteur de Faublas, ce vil roman écrit pour les Lovelace et les Clarisse de mauvais lieu, le voilà qui trouve grâce devant vous pour avoir fait un bon discours 1 Mais cet homme, sur lequel vous vous arrêtez avec une si grande complaisance, c'était le plus ignorant des hommes. Il pouvait mourir sur l'échafaud des Girondins, il s'est enfui si lâchement que les limiers de la mort ne l'ont pas découvert; plus tard, on l'a méprisé assez pour le laisser vivre, et c'est tout ce qu'il méritait. Puis, la tempête passée, il se mit à. vendre, pour son propre compte, son Faublas dans une boutique du
Palais-Royal, entre les filles et les filous du Directoire 5a boutique, contiguê au boudoir de
la petite Lolo, — à la Frivolité, — était tenue par cette même Lodoïska, si peu digne (pardon !) que vous la présentiez, de votre main, à cette libérale et austère M™ Roland. Ce Louvet était ignorant à ce point qtfil prit Perge sequor ! (une menace en latin que lui jetait un pamphlétaire de ce tempslà) pour un nom S homme, et il répondit sérieusement à M. Perge Sequor! Pardonnez-moi ces mi' sérables détails, mais il ne faut pas que ces genslà abusent de votre indulgence.
En revanche, votre Marat est un écorché de main de maître. Votre serrurier Didier, le typographe Nicolas, votre Barrir e [prenez garde à celui-là!) , et tant d'autres qui passent au milieu de votre histoire, on les accepte ! Allons encore, allons toujours : — le jeune du Vigier, ce beau jeune homme qui dispute sa vie aux bourreaux; le vieil évêque de Saintes, héros qui bénit des martyrs; je les vois, je les suis à la trace, je puis redire leurs moindres paroles... Hélas ! je m'arrête : je viens de revoir M. le duc de Penthihre en son château de Bizy! Le noble vieillard attend sa fille; on lui apporte une tête arrachée aux joies de la multitude. Le corps de Phéroine est resté à la profanation des bourreaux.
A mesure que grandit votre œuvre, il sera nécessaire que votre haine en même temps grandisse; il sera bon de vous plaindre à la fois pour toutes les douleurs que vous avez déjà ressenties , pour toutes les douleurs qui vous attendent. Vos journées sans repos, vos nuits sans sommeil, vos hésitations, vos doutes, vos torpeurs, cet invincible ennui d'un juge suprême qui se trouble à l'heure de la sentence, en songeant que son arrêt est sans appel, en un mot les transes infinies qui sont renfermées dans un pareil événement historique, il me semble, en effet, que je les partage, et que chacun de nous doit prendre sa part dans ce formidable enfantement.
Heureusement encore que, dans ces funèbres tomes 111 et IV, vous avez eu quelques moments de répit en vous réfugiant, patriote inquiet, royaliste intimidé, dans la gloire, ou, si vous aimez mieux, dans l'ordre de l'armée, dans le bon sens militaire, dans
la vertu du soldat, dans le calme de la guerre
noble abri du drapeau qui flotte aux quatre vents du ciel, de la patrie qui espère, la sainte patrie innocente du crime des démagogues ! — Le passage de l'Argone, le jeune roi de Prusse si voisin du grand Frédéric, Brunswick étonné d'une guerre républicaine et française à la fois; Dumouriez, un de vos héros, véritable grandeur de tragédie; le duc de
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I'est ainsi que je priais et suppliais l'éloquent historien de ne pas oublier la "juste consécration de son histoire.
Absolument, à l'entendre, il était de mon avis; il n'y avait rien de plus juste et de plus nécessaire que de châtier comme il convient ces crimes de la force injuste. Il ne demandait que l'heure et le moment de montrer sa colère et sa haine, et nonobstant toutes les représentations il conservait cette placidité de son âme, et ne s'inquiétait guères de nos remontrances. Rien n'a ja-
mais égalé l'obstination de M. de Lamartine, et je ne crois pas que dans toute sa vie (en exceptant M me de Lamartine et parfois M Ue Valentine de Cessiat, la véritable Antigone, honneur et consolation de cette illustre vieillesse) il ait jamais écouté sérieusement un utile conseil.
Je me rappelle, à ce propos, qu'il me lut un matin l'épouvantable et merveilleux récit de la reine de France courbant la tête sous le couteau... « Cercueil pour la veuve Capet, 7 francs ! » Ainsi se terminait et se termine encore ce chapitre funeste... et rien de plus.
Jugez de mon épouvante, et de quelle ardeur je sollicitais l'auteur des Girondins pour qu'il témoignât le deuil et l'indignation dont son âme était remplie. « Allons , disais-je , il est temps que le royaliste enfin se déclare. A quel moment comptez-vous donc vous manifester tel que vous êtes à ces consciences troublées qui vous lisent ?» Il ne savait que répondre; à peine il m'écoutait. il était plus semblable à l'écrivain qui balbutie une excuse qu'au disciple énergique de Tacite qui formule « un arrêt. C'était pénible à voir. « Au moins,
lui dis-je en courbant la tête, accordez -moi un mot, rien qu'un mot. «Alors j'écrivis à la fin du chapitre : Hélas /... et lorsque, huit jours après, je relus le chapitre en volume , hélas avait disparu. Que d'éloquence perdue, et comme en ce moment je regrettais mes beaux discours !
Permettez, cependant, que nous donnions ici les lettres si pleines d'amitié que M. de Lamartine écrivait en réponse à nos réclamations. Le lecteur comprendra facilement que plus d'une réponse appartient à des lettres qui se sont perdues ; mais, la lacune étant de mon côté, le lecteur la regrettera moins.
Mon cher et illustre juge !
Voilà mon titre de noblesse littéraire et politique contresigné par la main d'un des plus illustres amis qui aient consolé et honoré ma vie. Jeiefais copier en lisibles caractères, pour répondre un jour, dans ma vieillesse y à la triste obstination de mes ennemis.
Merci! merci! merci! Je suis plus heureux de cet amical chuchotement à l'oreille que de ces mots imprimés pour cent mille lecteurs dans une feuille }
car il y a de l'apparat dans un article, il n'y a que de V amitié dans un billet. Mais ce billet est le plus merveilleux article qui se soit jamais cloué avec un clou d'or, comme dit Homère, à mon nom ! La reconnaissance l'y cloue davantage.
Soyez heureux du bonheur que vous avez donné à M™* de Lamartine, à moi, à mes amis.
Si une fois vous permettiez que cette lettre fût insérée dans un journal de département, vous me le direz. Je m 9 en décorerais contre tant de haines. Votre nom fut souvent le bouclier du mien. Je me réjouis de ce que deux hommes comme nous, qui se connaissent et s' emboîtent si bien quand ils se lisent, persévèrent à s'aimer et à se le dire à travers la poussière d'encre qui se lève des journaux, des partis, des tribunes. Il n'y a qu'une chose bonne, a oublié de dire Salomon : — Aimer ses amis, et être aimé.
4 avril 1847.
Mon cher Janin,
J'ai reçu votre belle et toujours bonne lettre. J'y réponds par un livre, c'est-à-dire par une page
.i<n ma: x une
Monceaux, 10 octobre.
Mon cher et mille fois aimable ami !
Je vous remercie de la bonne nouvelle. Elle rijouira le cœur de tous ceux qui vous aiment, c'est vous dire assez qu'aucun n'en sera plus sérieusement heureux que moi. Oui, je voudrais être là, et attacher mon souvenir à une date de félicité durable dans votre vie. Mais j'y suis de volonté, et je vous bénis au nom de tous les esprits, de tous les bons sens, de toutes les imaginations de ce siècle et de ceux qui le suivront. Vous avez mille fois soulagé, consolé, ravi, ceux qui croient encore à cette trinité du goût. La vie heureuse et grave va commencer pour vous. Vous n'en aurez que l'intelligence plus libre, plus enfouie, et plus désinvolte ,pour combattre les sots et charmer les hommes de goût. Courage donc et bonheur.
J'ai partagé vos regrets de la perte de M. Bertin. Dites-le bien, je vous prie, à sa famille, à qui je n'ai pas le droit de l'écrire. Quel que soit le côté politique que j'envisage dans telle ou telle question, il n'y aura jamais de question assez grosse entre nous pour me dérober le souvenir de ce qu'ils ont été
-8 4 pour mon nom depuis vingt ans. Leur journal est pour moi une affection de famille. Quand il perd quelqu'un, il me semble que le temps et moi nous perdons quelque chose.
Adieu, mon cher et toujours brillant ami. Je suis au fond des bols et des montagnes, mais je les quitterai avec moins de regret en pensant que j'ai dans une des rues de ce Paris enfumé, l'officine du monde, un ami qui a su associer l'esprit et le bonheur. C'est vous seul.
Mon cher et illustre ami !
Quel que soit le sort de mon nom et de mes œuvres dans l'obscur et douteux avenir, ce leur sera une gloire aussi certaine que douce d'avoir été l'objet d'une si belle et si studieuse étude d'un véritable écrivain. Mais, pendant que je vis, moi, c'est un bonheur bien senti, je vous assure, de trouver au fond de votre cœur assez de sérieux^ attachement pour l'homme, pour vous avoir attiré si fortement et si magnifiquement l'esprit à mon livre.
J'ai ma gloire aussi dans ma correspondance, mais j'en ai bien plus dans le fond de l'âme. Peu
m'importe qu'elle éclate au dehors, pourvu qu'elle me console et me réchauffe au dedans. Cependant, j'irai es matin vous demander comment et dans quelle mesure je pourrais m'en décorer. Si mes quatre derniers volumes , les moins faibles selon moi, vous remuent encore, il y aurait une bien belle page en brochure à attacher à mes pages.
Adieu et amitié sans termes pour s'exprimer, et toutes les émotions de sensibilité et de reconnaissance. Jusqu'aux larmes de M mt de Lamartine. Elle voudrait vous les dire aussi.
^Girondins, pour beaucoup d'honnêtes Êgens, ont été la préface ardente de la [révolution de 1848. Un des plus fiers esprits de ce temps-ci, M. Taxile Delord, homme à bon droit considérable par l'honneur, le mérite et la justice de l'historien, est l'un de ceux qui peuvent raconter dignement cette histoire où la liberté a proclamé son dernier appel. Dans les notes qu'il a laissées pour servir à l'histoire de 1848, M. de Lamartine a donné de grandes explications, pleines de vraisemblance, et quiconque interroge avec respect les
-■§7souvenirs de cet honnête homme y retrouvera des passages intéressants au degré suprême. Il nous a montré, non pas sans pitié, non pas sans regret, le roi Louis-Philippe écrivant lentement son acte d'abdication au milieu de Pétonnement des uns, de la résistance des autres, de la douleur de tous les prévoyants. Ah ! quelle tristesse et quelle énergie, et comme on sent que la reine a dit vrai quand elle a dit à l'un de ses ministres : Monsieur! vous ne méritiez pas un si bon roi!
Sa vieillesse, abandonnée une seule fois par la fortune, remuait la pitié... On croyait voir s'éloigner avec lui la sagesse de la France. La reine, suspendue à son bras, se montrait fière de tomber avec l'époux, avec le roi qui restait sans trône et sans patrie. Inséparables dans le bonheur et dans l'exil, rien n'était plus touchant que ces deux vieillards sous leurs cheveux blanchis... La vieillesse et le malheur sont deux majestés... Des républicains même auraient pleuré derrière les pas de ce père et de cette mère au désespoir, chassés du foyer ou ils croyaient laisser leurs enfants... On baisait leurs mains, on touchait leurs vêtements. De braves soldats, qui allaient tantôt servir la république, l'amiral Baudin et Lamoricière, baignaient de leurs pleurs les traces royales...
Dirait-on cependant que ces grandes paroles sont écrites par le même historien qui marchandait sa pitié à la reine Marie-Antoinette? En même temps, Lamartine s'incline avec le plus profond respect vers la duchesse d'Orléans, dont il avait si bien défendu la régence :
Elle n'était plus princesse, elle était mère.
Il salue au départ la reine Amélie :
Elle sanglotait, elle chancelait, il fallut que le roi la soulevât dans ses bras pour la placer dans la voiture... La duchesse de Nemours, grâce et beauté de cette cour, monta éplorée avec ses enfants dans la seconde voiture, cherchant d'un œil inquiet son mari, resté aux prises avec les difficultés et les périls de son devoir...
Dans ces pages émues, que signerait des deux mains le royaliste le plus dévoué, c'est surtout pour M. le duc de Nemours que M. de Lamartine a réservé son admiration et sa pitié. Nous le voyons dans ces pages rapides tel qu'il était : impopulaire et plein de courage, exempt de toute ambition, et ne songeant qu'aux destinées de la
-* 9 duchesse d'Orléans et des deux enfants confiés à sa garde.
Un instant, au milieu des sympathies qui l'entouraient de toutes parts, M mc la duchesse d'Orléans a pu river le rôle d'une seconde Marie- Thérèse : ... « La présence d'unç femme jeune et * belle, présentant un enfant orphelin à la Chambre des Députés, pouvait arrêter la monarchie sur sa pente... Alors la' duchesse se mit en marche. Elle tenait à la main le comte de Paris, son fils aîné. Le duc de Chartres, son autre enfant, était porté dans les bras d'un aide de camp. Le duc de Nemours, prêt à tous les sacrifices pour sauver sa belle-sœur et la royauté de son pupille, marchait à côté de la princesse... Lamartine regarda, plaignit dans son cœur, et passa. » Ici, nous ne voulons pas disputer avec ce grand citoyen et notre intime admiration, mais peut-être en ce moment il devait s'arrêter.
Ce n'est pas à nous à le juger; nous l'avons trop aimé pour laisser sur sa mémoire un pareil blâme. Enfin, il s'est montré si magnanime en tout le cours de cette révolution si rapide, il s'est conduit si courageusement dans cette im-
— 9<> — mense émeute où son éloquence égala son courage, il nous a tirés si complètement de l'abîme où nous enfoncions, que nous ne comprenons pas les rancunes et les haines dont sa gloire est offusquée. Heureusement la reconnaissance et les respects du monde entier Pont suivi dans sa tombe. On a vu les nations étrangères, les nations chrétiennes, se couvrir d'un crêpe et chanter sa louange au pied des autels. Rappelons-nous donc les paroles de Lamartine à ce peuple en fureur qui nous voulait imposer le drapeau rouge, et malheur à l'homme injuste qui voudrait le condamner !
Le soleil d'hier vous a vus généreux et modérés, magnanimes dans la victoire, et que verrait le soleil d'aujourd'hui, citoyens ? Il verrait un autre peuple, un autre peuple d'autant plus furieux qu'il a moins d'ennemis à combattre, se défier des mêmes hommes qu'il a élevés hier au-dessus de lui, les contraindre dans leur liberté, les avilir dans leur dignité, les méconnaître dans leur autorité, qui n'est que la vôtre ; substituer une révolution de vengeances et de supplices à une révolution sans crimes ; commander à son gouvernement d'arborer en signe de concorde l'étendard d'un combat à mort entre les citoyens d'une même patrie, le drapeau rouge? J'aimerais mieux le drapeau
noir, ce drapeau qu'on fait flotter quelquefois dans une ville assiégée comme un linceul, pour désigner à la bombe les édifices neutres consacrés à l'humanité, et dont le boulet et la bombe même des ennemis doivent s'écarter.
Et plus loin , l'éloquence allant grandissant avec l'émotion populaire :
Non, vous ne me ferez pas reculer, vous ne me ferez pas taire tant que j'aurai un souffle de vie sur les lèvres. J'aime Tordre, j'y dévoue, comme yous voyez, ma vie ; j'exècre l'anarchie, parce qu'elle est le démembrement de la société civilisée ; j'abhorre la démagogie, parce qu'elle est la honte du peuple et le scandale de la liberté ; mais, quoique né dans une région sociale plus favorisée, plus heureuse que vous, mes amis ! que dis-je ? précisément peut-être parce que j'y suis né, parce que j'ai moins travaillé, moins souffert que vous, parce qu'il m'est resté plus de loisir et de réflexion pour contempler vos détresses et pour y compatir de plus haut, ayez confiance dans mes conseils, repoussez ce drapeau de sang 1 Abolissez la peine de mort, et relevez le drapeau de Tordre, de la victoire et de l'humanité 1...
Vous avez montré aujourd'hui à Dieu et aux hommes, leur disait-il encore, qu'il n'y a rien qu'on ne puisse obtenir d'un tel peuple en s'adressant à ses vertus. Ce jour sera inscrit dans votre histoire au niveau des plus grandes journées de votre vie nationale ; caria gloire
que vous y avez conquise n'appellera pas sur vous les malédictions des victimes ou les ressentiments des peuples, mais les bénédictions de la postérité. Vous avez arraché le drapeau de la Terreur des mains de la seconde République ! Vous avez aboli l'échafaud ! C'est assez pour deux jours ! Allez rassurer vos femmes et vos enfants dans leurs demeures, et dites-leur que vous avez bien mérité non-seulement de l'histoire» mais du cœur humain et de Dieu.
On frémissait chaque fois que M. de Lamartine a raconté ce terrible et cruel moment de sa vie. Il a marché trois jours durant dans cette émeute, et pendant trois jours son courage a tenu tête à ce que la race humaine a de plus féroce, à la faim.
Le peuple en fureur demandait la tête de Lamartine : « Oh ! plût à Dieu, s'écria-t-ii avec un geste incomparable, que vous eussiez tous sur vos épaules une tête pareille à la mienne ! » — « Il nous faut, citoyen, disait un homme en bon* net rouge, un décret pour le partage des biens. » A quoi Lamartine, avec un sang-froid digne du cardinal Maury, mieux encore, du cardinal de Retz : « Citoyen, reprit-il, j'y consens. Tu vas écrire toi-même le décret, le gouvernement pro-
visoire le signera. » Sur quoi, le nouveau Gracchus prit la fuite : il ne savait pas même signer son nom. — « Ça n'est pas plus difficile que cela, » dit le héros en souriant. « Mais, lui disait quelqu'un, dites-nous franchement ce que vous avez ressenti quand vous étiez dans la griffe du lion? — J'avais peur; mais, sitôt que ma main s'est enfoncée dans la crinière, alors j'ai compris ma victoire ! »
Il avait très-souvent de ces réparties superbes qu'il appuyait du feu de ses regards. Un soir de l'hiver qui suivit sa chute , et comme autour de lui déjà se faisaient la solitude et le silence, on vint à parler de la réputation. Il était accoudé à sa cheminée, et, se tournant vers l'auditoire, il prononça ces belles paroles : « La réputation est un bloc de marbre : on le déchire, on le brise, on le fbule ; il en sort à la fin une muse, et même un Dieu. »
Voilà le grand homme outragé par les pleutres, voilà pourquoi toutes ces insultes parties de si bas, même après sa mort! Mais, Dieu soit loué, comme il les méprisait ! Que de belles vacances il s'est données entre ces cruelles péripéties ! Lui-
même ii a raconté comment, entre deux orages populaires, il lui fut permis de se reposer vingtquatre heures en ces lieux qu'il a tant aimés.
Saint- Point, 1849.
Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance il y a quelques semaines pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la sève, et pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons respiré notre première haleine, commt on renvoie à sa nourrice, bien qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, surtout pour de pénibles déracinements domestiques de propriétés, de maisons paternelles, de séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de secouer la poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente pour la replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me congédier de Paris.
Chemin faisant il rencontre un vieillard qui l'a vu naître, et ce vieillard, aveugle, le reconnaît à
sa voix : Ah ! monsieur Alphonse, soyez le bienvenu. Voici cependant le récit du vieillard :
Ma fille me disait : a Le pays est mort ; il semble que la cloche pleure au lieu de carillonner. » On disait aussi que vous ne reviendriez jamais ; qu'il y avait eu du bruit là-bas ; qu'on vous avait nommé un des rois de la république; et puis, qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la république ; et puis il en est venu en au- . tourne qui vendaient des chansons contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche en revenant de la messe. Est-ce bien possible, ai-je dit, que M. Alphonse ait fait tous ces crimes ? et que lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bète quand il était petit, il ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice ? Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis on n'a plus rien dit du tout.
En un mot, voilà toute l'histoire. Le père Dutens (c'est le nom du vieil aveugle) en savait aussi long que M. Guizot ou M. Thiers.
Hélas ! artisans malheureux de ces révolutions passagères, quel destin est le vôtre! On vous calomnie, on vous glorifie, on vous oublie, en voilà
jusqu'au jour solennel et radieux où la postérité vous dresse un autel. Ce jour de gloire et de vengeance , on dirait déjà qu'il est arrivé pour M. de Lamartine. Il a vécu longtemps, après ces grands jours , dans le silence et l'obscurité. En vain le préfet de la Seine, ami des poètes, avait arrangé pour cet hôte illustre, hôte oublié de la cité qu'il a sauvée, une maison dans un angle enchanté; en vain à ce chalet de Passy, trop t voisin de ce rieur monotone appelé Rossini, le premier magistrat de la cité miraculeuse avait donné à la retraite où le poète allait mourir sans une plainte l'eau, l'ombrage et les fleurs; jamais M. de Lamartine n'a pu s'y plaire. Il n'a pas reconnu dans les gazons de la Muette, où se promenait d'un pas léger la reine Antoinette, entre ses deux gardes du corps, le vieux Gluck, son maître, et Piccini, le rival de Gluck! Inutilement, la propriétaire excellente et parfaite de la Muette, la digne épouse de Pierre Êrard, avait offert la clef de son parc à son voisin le poète, il n'y voulait pas entrer. « Il y avait cependant de belles violettes, disait-il, quand j'y conduisais dona Elvire ! — Allez, lui dis-je, en bien cher-
chant les violettes, elles y sont encore, à la même place, abritées par la même charmille. » On eut beau faire, il refusa même une promenade quotidienne au bois de Boulogne; il le trouvait désormais trop sablé, trop paré, pour son errante fantaisie. « Ils me l'ont gâté* disaitil, je ne reconnais plus le bois qui croissait sans culture; on rencontre autour de ces lacs trop de monde et trop bien vêtu. » Une botte de foin, une paysanne à la libre allure, un bel enfant à cheval sur un âne, et dans quelque auberge voisine l'omelette au cerfeuil, il n'en voulait pas davantage. Il disait qu'il ne voulait pas mourir dans le palais que la ville de Paris prêtait à son indigence. Il était bien loin des derniers jours qu'il s'était faits si charmants :
Le soir, assis en paix au seuil de la chaumière, Tendre au pauvre qui passe un morceau de son pain, Et, fatigué du jour, y fermer sa paupière Loin des soucis du lendemain ;
Sentif sans les compter, dans leur ordre paisible, Les jours suivre les jours sans foire plus de bruit Que ce sable léger dont la fuite insensible Nous marque l'heure qui s'enfuit;
Voir de vos doux vergers sur vos fronts les fruits pendre, Les fruits d'un chaste amour dans vos bras accourir, Et, sur eux appuyé, doucement redescendre :
C'est assez pour qui doit mourir.
Quand il était plus jeune, il ambitionnait une plus belle mort; il avait résolu de mourir plein de force et plein de vie , à l'heure où il reste à la parque encore de quoi filer.
La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine : Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine, Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter ; Et l'aile de la Mort , sur l'airain qui me pleure, ' En sons entrecoupés frappe ma dernière heure. Faut-il gémir ? faut-il chanter ?...
Il est mort en prose, et personne au dehors de sa maison d'emprunt n'a demandé : « Qu'avezvous fait du grand poète ? » D'abord il s'étonna de ce grand silence ; il y fut bien vite accoutumé. On s'y fait vite avec un peu de mépris pour les ingrats qui vous oublient ; il n'en tira pas d'autre vengeance, et ne s'inquiéta, sinon pour les renier, des honneurs funèbres que pouvaient lui rendre ces oublieux de la gloire. Ainsi rien ne lui coûta dans cette orgueilleuse renonciation aux louanges suprêmes que la vanité médiocre accepte comme une récompense.
Lui-même il l'a dit, songeant sans doute au mattre-jour :
Les hommes doués d'une sensibilité excessive jouissent plus et souffrent plus que les natures moyennes et modérées. J'ai participé à ces excès d'impressions dans la mesure de mon organisation. Ceux qui sentent plus expriment plus aussi : ils sont éloquents ou poètes. Leurs organes paraissent faits d'un métal plus fragile mais plus sonore que le reste de l'argile humaine. La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur; la vie des hommes sensibles est un cri ; celle du poète est un chant.
Dans ces beaux vers adressés à Lamartine par Alfred de Musset, et que n'a pas lus Lamartine (à vrai dire, il ne croyait qu'à sa propre gloire), il y avait ce beau passage qui convient si bien à nos douleurs :
O poète ! il est dur que la nature humaine,
Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,
Doive encor s'y traîner en portant une croix,
Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.
Eh ! de quel autre nom peut s'appeler sur terre
Cette nécessité de changer de misère,
Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter,
Si bien que notre temps se passe à convoiter ?
Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables,
Que tant de changements d'êtres si variables :
Qui se disent toujours fatigués d'espérer,
Et qui sont toujours prêts à se transfigurer ?
Comme on le conduisait au tombeau (si rare était l'assistance ! il y avait plus de vieillards que de jeunes gens ! ), ses amis, dans cette voie douloureuse où l'hiver menait ce grand deuil, s'entretenaient des bontés, des grâces infinies et de la bienfaisance inaltérable de Lamartine. On voudrait, mais en vain, raconter ces histoires si touchantes , où l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de l'abondance ou de la simplicité du bienfait. Lamartine était la providence des poètes. La première fois qu'il rencontra Briseux, le chantre excellent des Bretons : « Voyez-vous, lui dit-il, nous ne faisons qu'une famille ; il ne faudrait pas que les poètes mes confrères se gênassent avec moi. Je n'ai que de grands embarras , jamais de petits. Donc j'ai toujours à votre service un billet de mille francs. »
Un autre (ô France hostile à l'écrivain libre !) venait solliciter de M. de Lamartine un secours, et comme le poète le reconduisait , il sentit le vent de bise et devina la misère sous cet habit encore présentable : « Allons, dit-il, vous oubliez votre paletot. » En même temps il plaçait de sa main diligente sur les épaules du
pauvre diable un vêtement tout neuf, doublé de soie et piqué par l'aiguille des fées parisiennes, que son tailleur lui avait apporté le matin même.
Ce Paris, qu'il avait sauvé, ne voulut pas voir passer son cercueil. Ses confrères, les anciens membres du Gouvernement] provisoire , étaient empêchés le jour de ses funérailles; absente était la jeunesse, autant qu'aux obsèques de Musset. Mais qu'importe ?
Voyez, dans ces campagnes où passe le grand cercueil , sans autre ornement que le nom du mort couché là, accourir ces vignerons qui le bénissent; voyez ce peuple agenouillé qui porte à ses lèvres tremblantes ce drap noir des pauvres gens ; voyez sur le passage de Lamartine ces vieux prêtres, ces jeunes pâtres, ces enfants aux bras de leurs mères ; écoutez sortir de la contrée où le printemps va venir ces louanges de l'ancien maître. Entrez dans la chapelle où reposent les aïeux, l'épouse et la jeune fille attendant Lamartine; écoutez les voix, les silences; adorez enfin le poète enfoui entre sa femme et son enfant. En ce moment, vous comprendrez que la gloire n'est pas un vain rêve, et
que la justice arrive à qui sait l'attendre, quels que soient l'ingratitude et l'oubli des nations.
Nous aussi nous voulions le suivre et le ramener en ces lieux charmants où son ombre aimée a retrouvé les beautés, les chansons, l'enchantement d'autrefois; mais pourquoi faire? A quoi bon ? Que pouvons-nous raconter que nous n'ayons déjà vu dans ses livres? Comment il est mort? Il nous l'a dit lui-même à l'avance en nous racontant la mort de Jocelyn :
La serrante pleurait le vieux maître qu'elle aime.
« — Marthe ! dis- je, est- il vrai ?... » Se levant à ma voix
Et s'essuyant les yeux du revers de ses doigts :
« — Trop vrai ! Montez, monsieur; on peut le voir encore :
On ne doit l'enterrer que demain, à l'aurore.
Sa pauvre âme du moins s'en ira plus en paix,
Si vous l'accompagnez de vos derniers souhaits.
Il a parlé de vous jusqu'à sa dernière heure :
« — Marthe, me disait-il, si Dieu veut que je meure,
« Dis-lui que son ami lui laisse tout son bien
a Pour avoir soin de toi, des oiseaux et du chien. -
Son bien ? N'en point garder était toute sa gloire. »
Voilà la mort de Lamartine, et si nous voulons raconter l'admirable transformation de son visage et ces beautés suprêmes de la mort que chaque témoin a signalées sur le plus beau de nos poètes, aussi beau que Virgile, aussi beau
— io3 — que Milton, Lamartine aussi nous racontera sa transfiguration, à quatre heures du matin, le lendemain du vingt-huit février 1869 :
Son visage était calme et doux à regarder :
Ses traits pacifiés semblaient encor garder La douce impression d'extases commencées ; Il avait vu le ciel déjà dans ses pensées, Et le bonheur de l'âme, en prenant son essor,
Dans son divin sourire était visible encor
Et, couché sur les pieds du maître qu'il regarde, Son chien blanc, inquiet d'une si longue garde, Grondait au moindre bruit, et, las de le veiller, Écoutait si son souffle allait le réveiller.
Ceux qui l'ont porté à sa demeure suprême ont reconnu le paysage enchanté, le hameau, le clocher, Pombre et le soleil, les rayons, le sable rouge à travers les bruyères, les côtes aiguës des montagnes du Maçonnais et du Beaujolais, toute la chaîne des Alpes , l'austère vallée où grandissent les hêtres et les châtaigniers au murmure du ruisseau ; enfin, leur tâche funèbre accomplie, ils iront saluer à Milly les tours, le balcon, le jardin, le verger, les saules sur le bord de l'élang. Lui-même il en a si bien parlé, d'une façon si touchante, lorsque, les yeux fermés, il voulait se souvenir !
Et maintenant nous prenons congé de vous, ô maître illustre! ô grand ami! qui, ne pouvant pas nous faire glorieux, nous rendiez si contents, rien qu'à prononcer nos humbles noms de votre voix sympathique! Un regard de votre clémence était une force, une consolation, un ordre à bien faire, un commandement de rester dans les bons et fidèles sentiers. Nous vous avons bien aimé, bien écouté , toujours suivi ; maintenant nous voilà seuls, cherchant en vain votre étoile et trouvant à peine votre écho. Dormez donc et pardonnez, si vous ne Pavez fait avant de mou rir, à ce peuple ingrat qui courait, vous laissant passer, après les pompes stériles d'un porteur de toges oublié le lendemain.
Pas de confusion possible ! à chacun sa récompense, ici-bas et là-haut. Dracon, fameux par ses lois sans clémence, est porté sur un bûcher de cèdre odorant, dans son manteau de pourpre, teint six foix. Jamais cortège plus magnifique et plus belles funérailles. Hommage, honneur, hécatombe à Dracon !
Au bon Théocrite, la joie et l'honneur des campagnes, une couronne de cytise, une douce
— los ~ Nénie, une libation du lait de ses chèvres, et le feu pétillant du bois de la vigne qu'il a plantée ! H est pleuré des Nymphes de Sicile ; les bergers de l'Ida recueillent ses cendres sacrées dans une urne élégante en bois de hêtre, ouvrage de leurs mains.
Éternellement, l'écho de ces collines redira la louange du poète adoré.
'éloquence, par sa dernière volonté, était absente du convoi de Lamartine. A El l'exemple du comte Alfred de Vigny, son confrère, il a voulu préserver son cercueil des louanges funèbres. Il comptait sur les gardiennes suprêmes de sa gloire : la solitude et le silence. Il y avait déjà dix années qu'il s'était habitué à leur fidèle compagnie. Il n'en voulait pas d'autre à son convoi*; mais, chose incroyable, en
i. Au mois de novembre 1859, il écrivait à M. Martin,
songeant que nous parlons du grand génie à qui tous les poètes de ce bas monde ont obéi pendant quarante ans, et qu'ils ont accablé de leurs vers, l'élégie et l'apothéose ont brillé par leur absence de ce convoi funèbre. Edmond Texier, son ami de tous les jours; M. de Laprade, un véritable enfant de Milly; Emile Augier et Jules Sandeau, ses confrères, et le vaillant écrivain que Lamartine aimait de tout son cœur, Louis Ulbach, déjà frappé du châtiment le plus
l'auteur du Presbytère, une lettre désolée et courageuse, et dans cène lettre il disait :
« ... Le chagrin y la maladie' qui passe de l'âme au corps par une contagion fatale, m* ont empêché de répondre à ce touchant témoignage d f amitié. La douce liqueur parait d'autant plus douce aux livres qu'il y a plus d'amertume dans le cœur. Il ne peut y en avoir plus que dans le mien ; je ne cherche pas à le cacher. Un homme vaut un peuple, quand le peuple est dans son tort et que cet homme est dans son droit.
a Monceaux, 14 novembre 1859.
m P. S. Je quitte dans huit jours ce berceau de ma famille pour ne le revoir jamais t
Lui, le grand orateur, la voix apostolique
Qui fit un jour darder le mot de République Sur le front, dans le ciel des peuples tressaillant,
En un retour de frénésie Tous les chiens enragés de la démagogie
Le mordirent en aboyant !
Lui , le grand citoyen qui dans le gouffre en flamme Avait jeté ses biens, et son corps et son âme, Pour sauver du volcan la France en combustion.
Quand il eut faim, pauvre grand homme !
« C'est un mange-tout ! » dit le bourgeois économe,
Et s'enferma dans son bastion !
Doncques, se voyant seul et le sort si sévère, Dolent, il prit sa croix et gTavit son calvaire. Quelque bonne âme ouït, le jour étant fini,
Un soupir qui demandait grâce, Et ce suprême cri qui montait dans l'espace :
Eli! lamma sabacthani!
Mais nul ne se risqua vers les cimes désertes. Les yeux levés au ciel et les deux mains ouvertes, Dans un silence grave alors il s'enferma,
Et, muet comme un pic austère, Dans cette immensité de gloire et de misère,
Sans une plainte, il expira! (i)
Mai res s'aventure vers la cino deserto...
Lis ine countemplation e li des man duberto Dins un silencigrèu alor eu famagniy
Et mut coum soun li mountagno. Au mitan de sa glori e de sa malamagno,
Senso plagnun tu mouriguè.
Belle œuvre et belle action! Mais le seu poète est mort parmi ceux qui pouvaient encore, à force de génie, excuser et racheter les hontes de ce siècle agonisant.