‹ LamartineChapitre 3 sur 9 · SOUVENIRS DE SAINT-CXOUD. — AMOUR ET MORT · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE SAINT-CXOUD. — AMOUR ET MORT

d'une SENSITIVE EXOTIQUE.

Arrive à Rome en octobre 1811, Alphonse de Lamartine quittait Naples en avril 1812 et les cent louis de sa famille s'étaient évaporés avec bon nombre d'autres, sans qu'il s'en fût même aperçu.

De Milly, l'ordre était venu de rentrer ; il avait bien fallu se soumettre faute d'argent. Donc, à petites étapes, en musant le plus possible à Florence, à Lausanne, à Paris, à Montculot, il retombe enfin à Milly « accablé de maux de toute sorte et sans force pour rien souffrir, sans espérance pour l'avenir ».

Cependant il a repris ses promenades par les bois ; dans les songeries que l'automne lui inspire, il unit à une mélancolie sincère, née de son inaction, le tour d'esprit d'un disciple de Platon. Au hasard du chemin, il note ses impressions. Il en écarte tout ce qui pourrait y apporter une précision ; il se plaît à rendre, ainsi que l'a remarqué M. Emile Faguet, l'insaisissable et le fugitif.

a C'était risquer de ne rien peindre du tout. C'était, si l'on avait du génie, exprimer l'âme même dans sa nature intime. »

Lamartine dans la nature voit Dieu, ainsi que sa mère, lorsqu'elle écrivait :

« J'aime le temps d'automne et les promenades sans autre entretien qu'avec mes impressions. La nature me fait monter au cœur mille réflexions et une espèce de mélancolie qui me plaît ; est-ce une consonance secrète de notre âme infinie avec l'infini des œuvres de Dieu !

«Je finis toujours par une prière sans beaucoup de paroles, qui est comme un cantique intérieur que personne n'entend ; mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement de ces insectes dans cette petite forêt de bruyères que je foule sous mes pieds. »

Déisme sans doute, mais assurément panthéisme aussi.

Bientôt, se reprenant dans la paix d'un décor magnifique, Alphonse de Lamartine se sent la tête pleine d'idées ; il a des plans superbes ; il se sauve à travers champs, un Alfieri sous le bras et un crayon dans sa poche ; et quand il s'est réchauffé à bien courir, il s'assied au coin des buissons et crayonne des notes sur les marges de son volume... Déjà il a l'idée d'écrire une tragédie sur Saûl.

Mais l'hiver est venu ; avec lui le retour à Mâcon, le désœuvrement, l'écrasant ennui. Pour s'en distraire, il lut à ses collègues de l'Académie de Saône-et-Loire une épître sur les sépultures, « trois cents vers bien frappés et assez bien pensés, mais vers pour apprendre à faire des vers » ; tout cela n'empêche qu'il devient mélancolique à mourir.

Mme de Lamartine décide d'envoyer son fils à Paris, fait le tour de la famille, recueille quelque obole des uns et des autres et réussit, en retournant sa bourse, avec l'aide de la tante de Villars, à parfaire le prix du voyage.

Il est parti. Tandis qu'en province on annonce le mariage de Cécile, sa première sœur, avec M. de Cessiat, un gentilhomme

blessé dès seize ans à l'armée de Condé, Lamartine est fort bien accueilli à Paris par un président de la Cour de Cassation.

Cependant Mme de Lamartine s'inquiète de l'état d'âme de cet enfant dont elle ne voit pas les vingt-trois ans. Elle profite d'une absence pour se glisser dans sa chambre. Elle y trouve Y Emile encore ouvert sur la table, puis la Nouvelle Héloise. Mme de Lamartine, malgré ses regrets, voue au feu les deux malheureux ouvrages.

« Quel malheur qu'un tel talent touche à la folie ! Je n'en crains rien pour moi dont la foi est inébranlable et au-dessus de toute épreuve, mais mon fils ! »

Cependant, de Rome et de Naples, de Lyon et d'Italie, des notes en souffrance sont arrivées chez l'oncle, chez les tantes; et la famille, qui sait combien elle gâte son fils rend responsable la pauvre mère de tous ces dérèglements. Tout de suite elle se trouve une excuse. « Si j'avais été plus sévère, il ne m'aimerait peut-être pas avec la même passion, et, plus tard, pour les circonstances plus graves, la douleur de m' affliger ne serait pas une seconde conscience pour ce jeune homme. »

Lui, cependant, frais débarqué de sa province, caracolait et plastronnait dans Paris. Svelte, élancé, de grand maintien, les traits droits, les lèvres fines, il va, la tête haute, cambrant un buste que fait valoir la redingote pincée à la taille, dont les basques flottent, tandis que du gilet bombé à collet haut sort en cascades une large cravate noire. Aux amis faciles et passagers que lui vaut la vie de Paris il déclare péremptoirement que l'air natal ne lui est bon ni au physique, ni au moral; « il ne faut le respirer que six mois de l'année; c'est assez, sans quoi il engourdit et endort ».

Pour ne pas s'endormir peut-être, il passe ses nuits chez M. de Livry « une maison où l'on peut perdre sa fortune »; et M. deLarnaud, un compatriote, s'empresse d'informer l'oncle de Montceau que le jeu, l'étude, l'insomnie sont en train de ruiner la jeunesse de son neveu et qu'il est grand temps de le rappeler de Paris.

Quelle nouvelle ! Mme de Lamartine et sa seconde fille Eugénie bouclent les malles ; la pauvre mère prend dans le secrétaire de son mari tout l'argent qu'il y avait laissé en se rendant en Bourgogne, une amie et ses belles-sœurs lui en donnent encore ; elle écrit à M. de Lamartine pour éviter la scène des reproches qu'il aurait eu lui-même à faire à son fils ; et la voilà dans la capitale.

Elle n'a pas voulu descendre au même hôtel que son fils, de peur de lui causer une surprise trop pénible; elle tremble qu'il ait changé de figure et que ce changement la fasse évanouir, si elle le voyait sans préparation. Elle s'est installée rue de Richelieu, non loin de l'ingrat, et elle remet l'entrevue au lendemain, anéantie d'inquiétude, pleurant, priant sur un canapé, la fenêtre ouverte.

« Maman, venez, je crois bien que je vois Alphonse ! » C'est bien lui qu'Eugénie indique. Impeccablement ganté, coiffé, chapeauté, il conduit un élégant cabriolet, tout en répondant avec animation et gaîté à un jeune homme assis à côté de lui.

Mme de Lamartine passa une assez bonne nuit.

Le lendemain la mère et le fils se rencontrèrent. On décida, qu'avant de rentrer à Mâcon, l'on resterait huit jours à Paris, Alphonse « ayant à arranger ses affaires ». Jours enchantés! Eugénie raffole de Paris ; Mme de Lamartine, menée par son fils à Saint- Cloud, s'y promène en compagnie de ses enfants dans le vieux parc où sa jeunesse s'est écoulée, extrêmement heureuse; arbre par arbre, elle reconnaît les endroits où elle avait tant joué elle-même quand elle était jeune; elle voudrait revoir tous les appartements... Mais cela n'est pas possible.

Mme de Lamartine a donné tout son argent à son fils pour le dégager des dettes contractées au jeu, et l'on retourne à Mâcon. « La réception de mon mari et de la famille a été très tendre pour moi, très froide pour Alphonse. » On est rentré à Milly. La vie de solitude et d'étude recommence.

Elle ne va pas durer longtemps. L'on est, en effet, à l'époque

de la campagne de France ; déjà les alliés ont envahi le pays ; déjà les soldats autrichiens gagnent la Franche-Comté. Et, tout en ébauchant des tragédies : une Brunehaut, un Mérovée, un Clovis sur lequel il fonde les plus grands espoirs, une Médèe aussi, tout en terminant son Saut, frappé en grands alexandrins d'une correction glaciale, qu'il présentera sous peu à Talma, Alphonse de Lamartine suit de très près les batailles qui se livrent autour de Mâcon. Un jour, en compagnie du fils d'un gentilhomme voisin, il est cerné par un corps ennemi et ne doit son salut qu'à la vitesse de ses chevaux dont l'un est blessé. Des balles se logent dans leurs habits. La famille s'est réfugiée à Mâcon. Mme de Lamartine a dû revenir à Milly pour cacher un peu de blé. Tandis qu'Augereau livre bataille au général autrichien Bianchi, aux portes mêmes de Lyon, le chevalier de Lamartine, pour éviter à son fils un enrôlement forcé sous les aigles de l'empereur, réussit à le faire nommer maire de Milly et de Saint-Point.

Officier municipal à vingt- quatre ans, il se tire fort bien de l'administration de deux villages.

Mais, peu à peu le bruit s'est répandu que Bonaparte est déchu du trône, va à l'île d'Elbe. Dans cette société d'ultras, quelle émotion ! Et pourtant on se tient encore sur la réserve ; Mme de Lamartine se fait taxer d'imprudence par son mari pour son ardeur à adhérer au drapeau blanc. Effectivement, dans la petite ville, il y a eu « quelques propos » le soir à la promenade. Mais le sénatusconsulte prononce définitivement la déchéance impériale et alors un monde énorme emplit le mail.

Rien ne s'opposait plus à ce qu'Alphonse fût soldat; on le laissa s'inscrire dans les gardes du corps, comme tous les jeunes gens de la noblesse et de la bourgeoisie royaliste des provinces.

Son régiment tient garnison à Beauvais. Aux jours de cérémonie, de fêtes, il vient caracoler autour de la voiture du roi dans les Tuileries ; le plus souvent il mène l'existence monotone d'un instruc-

teur au manège, et s'il est là dans son élément, il ne tarde pas cependant à se lasser de « cet insipide métier de machine ».

Sa rêverie, son imagination reprennent le dessus. Aux heures de liberté, il gagne les environs, se couche au milieu des vignes, sous les cerisiers ; il rêve ; il écrit une idylle champêtre, s'essaie à une élégie.

A la fin de l'année, le voilà revenu passer son semestre à Milly. Il se reprend à vivre.

« Peux-tu te peindre », écrit-il à de Virieu, « les délices que je trouve à parcourir, sous mon manteau, nos vignes dépouillées, à grands pas et comme un homme pressé par l'orage? Je suis redevenu tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tête à chaque instant. Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine ; je le sens, je l'entends ; Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu'il désire. Pour moi, je jouis et je souffre de cet état... Oui, si cela durait, il faudrait sans doute mourir ; mais je mourrais, du moins, avec quelques sentiments nobles et vertueux dans l'âme. »

Cela va durer encore deux ans pendant lesquels il tuera le temps, mais qui pèseront de plus en plus à son âme brûlée du désir d'aimer.

Un instant, il songe à la politique et s'inquiète de connaître les attributions et les responsabilités d'un ministre.

Mais l'aigle impérial, qu'on croyait dompté, a rouvert ses ailes ; Napoléon a remis le pied sur le sol de France. Le 26 mars 1815, Mme de Lamartine s'écrie : « Notre paix n'a été qu'un songe ! 1* Et comme Louis XVIII a quitté précipitamment Paris, Alphonse,

qui a regagné son corps, accompagne le roi jusqu'à Béthune « avec des peines et des fatigues incroyables. » Ce voyage, un autre poète, plus jeune que lui de sept années le faisait dans les mêmes conditions : Alfred de Vigny.

Licencié et remercié par les princes, Alphonse de Lamartine préférerait « mourir fusillé sur l'ordre de Bonaparte que de donner une goutte de son sang au service et au maintien de la tyrannie. »

Il retraverse la France, au milieu de grands dangers, prend souffle à Milly et gagne la Suisse, pays neutre, où il se réfugie au château du baron de Vincy, dans la petite ville de Nyons.

De nouveau, le voilà dans le pays de Jean- Jacques ; il se pare du prestige des exilés ; il frissonne en apprenant que Byron et Shelley parcourent ces lieux enchantés et il se sent défaillir en apercevant au tournant d'un chemin les silhouettes de Mme de Staël et de Mme de Récamier.

De retour, il s'arrête à Bissy, dans la vallée de Chambéry, et s'y trouve retenu quelque temps chez le comte de Maistre, l'onde de son ami, Louis de Vignet. Décor splendide ! De sa fenêtre le poète peut voir le sombre lac du Bourget ; parfois, les deux amis vont promener leur mélancolie sous les sapins de la Dent du Chat.

Le soir, la vie est douce, oisive, pleine d'entretiens rêveurs, de lectures, de chapelets. A Y Angélus du soir, on s'achemine en famille vers la petite église du hameau. Habitudes simples, régulières, sereines où l'effervescence du jeune homme trouve comme une oasis de paix avant de retourner dans le tumulte de sa garnison beauvaisine, d'où il adressera V Adieu à son ami Louis de Vignet.

Mais, décidément, Lamartine ne trouve plus aucun charme à la vie militaire ; il démissionne et veut devenir diplomate.

Le voilà de nouveau à Paris, désirant publier des études sur des questions politiques, pour gagner quelque argent, mais les éditeurs manquent.

En juin, il « se radoube » chez l'oncle-abbé de Montculot ; il

est plongé dans le sein des Muses, « ces divinités douces qui le mèneront peut-être à la sagesse, sinon à la gloire ». On dirait qu'il pressent son avenir.

D'ailleurs, il tient sur sa table quatre petits livres d'élégie et travaille à l'établissement de son Clovis, un poème qui, s'il réussit, doit faire de lui un grand homme.

Ainsi, à son ardeur d'aimer s'ajoute le désir, le besoin de chevaucher la Gloire et de dompter la Renommée.

Son exaltation s'accroît ; il s'irrite ; il en devient physiquement malade : aux langueurs succèdent les spasmes, les accidents du cœur et finalement un engorgement du foie. Différer la cure serait dangereux ; un ami de la famille, le docteur Pascal, habitant Saint-Sorlin, prescrit les eaux d'Aix et Alphonse de Lamartine arrive dans cette ville aux premiers jours d'octobre 1816.

«... Si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais. »

Bile était arrivée à Aix dans les premiers jours de la seconde quinzaine de septembre. C'était une Nantaise de trente-deux an, dont l'enfance avait été éblouie du soleil des Antilles, dont la jeunesse avait passé des meurtres de Toussaint-Louverture aux noyades de Carrier et qui, mariée à un savant illustre, vivait depuis douze années dans l'illusion d'une situation dont elle n'avait que les apparences. C'était au surplus une malade lasse de la vie mondaine qui, toujours, depuis son mariage, lui avait été souriante.

Julie-Françoise Bouchaud des Hérettes descendait, en effet, par son père, d'une ancienne famille de juges-consuls, auditeurs aux comptes, trésoriers payeurs généraux nantais. Par sa mère elle se rattachait à la généralité de Tours et au département d'Indre-et-Loire. Mais, toute jeune, on l'avait emmenée à Saint- Domingue où ses parents possédaient une propriété « établie en

En haut: A 20 ans. — Le poète dessiné à Rome eu 1828. — En bas : Un portrait par Deveria. — Le représentant du peuple en 1848.

indigo » et elle n'en était revenue avec son père que lors du soulèvement des nègres, à la fin de 1792. Un de ses oncles, ayant un très beau manoir, le Plessis-la-Musse, aux portes mêmes de Nantes la recueillit alors et, tandis que son père, plongé dans la détresse la plus absolue par la Révolution de Saint-Domingue, se débattait comme il pouvait, Julie vécut sa première jeunesse, protégée par l'oubli, dans la Révolution française qui passait. Elle fut ensuite confiée à une autre tante, Mme de Bergey qui vivait mariée, à Paris, sur un grand pied de fortune, et, dans ce nouveau milieu, elle atteignit ses vingt ans ; c'est alors que mourut cette tante ; à la langueur qu'elle devait au climat créole vint s'ajouter la mélancolie d'une perte qui la faisait deux fois orpheline.

Etait-ce cette mélancolie qui avait séduit le physicien Charles et le détermina à la demander en mariage? Ce savant, aux yeux bleus, riants, expressifs, au front haut, aux cheveux blancs, rares sur le sommet de la tête, s' envolant en ailes de pigeon sur les tempes, aux lèvres minces, bien découpées, spirituelles, ne pouvait pas manquer de plaire, malgré ses cinquante-huit ans, à la jeune créole ; et quand il lui fit sa déclaration, la taille prise dans un habit de soie grisâtre, tenant à la main un jonc à pomme d'ivoire, tout semblable au pastel que possède de lui la ville de Cluny, la jeune fille ne dut voir que la célébrité jeune encore de l'homme qui, vers 1783, s'élevait en montgolfière, pour des voyages aériens, célébrité consacrée par des flots de rubans et par des chansons.

Elle s'était donc mariée le 9 Messidor de l'an XII. Sa grâce, sa jeunesse et sa beauté conquirent vite la capitale. Mais ne recherchant pas les succès mondains, elle avait trié ses relations sur le volet et ne recevait plus, dans ses demeures successives de la rue Neuve-Grange-Batelière, de la rue des Petits-Augustins et enfin de l'Institut qu'une société restreinte, de plus en plus choisie.

Très lettrée, Mme Charles est une sensitive exotique dont le visage, encore rosé, s'éclaire d'yeux ardents, pleins de fièvre. Une

crinière de cheveux noirs, aux reflets bleus, encadre son front étroit, et de tout ce visage à l'ovale parfait, on ne voit plus, au bout d'un instant, que des prunelles à l'acuité intense, maladive.

Sa santé exige les soins les plus minutieux. Souvent elle est souffrante et ne quitte pas le coin du feu; on décline les invitations.

Cependant, elle a d'illustres chevaliers servants, qu'elle emploie à l'avancement de ceux qu'elle protège : Fontanes, le baron Mounier, et, par lui, M. de Barante, le duc de Noailles, sans compter tous les savants, collègues et amis de son mari ; plus tard, sous la Restauration, ainsi que nous l'apprend M. Léon Séché, avec une parfaite et si délicate érudition, des parlementaires leur succèdent : Lally-Tollendal, Laine, Rayneval, M. de Bonald enfin.

Mme Charles est une personne qui se plaît à rendre service, qu'on surnomme « la bonne Julie », et qui fait tout naturellement la charité de ses relations sans se soucier le moins du monde du caractère religieux de cette vertu théologale.

Dans cet état d'âme, elle a quitté Paris aux premiers jours du mois de juillet 1816 ; elle s'est rendue à Genève, y a passé quelque temps et finalement la voici qui arrive à Aix-les-Bains le 17 ou le 18 septembre, pour y soigner sa langueur et sa fièvre. Elle s'installe à l'hôtel que tiennent le docteur Perrier et sa femme. On lui donne une chambre sur la vallée ; le soir, en s' accoudant à sa fenêtre, elle peut voir se déplacer lentement sur les villages la brume flottante que la lune inonde de sa clarté pâle. Parfois elle promène sa rêverie dans le parc des marquis d'Aix ; parfois elle s'assied dans le jardin de l'hôtel, sur le banc que des pampres de vignes entourent... Elle rêve. A quoi rêve-t-elle?

Avec l'air plus vif de la montagne qui active le cours de son sang, il lui semble qu'une vie nouvelle s'offre à elle ; un avenir inconnu, très vague s'indique ; l'éternel idéal, qui dort au coeur des femmes, s'est éveillé en elle. Et, dans la nuit, par un de ces soirs de brise légère et de douceur qui semblent retarder l'automne,

son oreille a perçu une voix chaude et chantante. Elle écoute, elle vient, attirée, à sa fenêtre. Là, tout près, dans une maison voisine, elle aperçoit le chanteur qui chante aux étoiles.

Sur le fond bleu de ce ciel de Savoie si profond et si clair, le masque se dessine, divin. C'est à peine si elle remarque un instant l'allure élancée, la taille haute du jeune homme ; l'âme ardente de Julie suit dans les astres l'âme de lumière qui s'y confond.

Encore quelques jours s'écoulent, quelconques et, soudain, au cours d'une promenade sur le lac du Bourget, un de ces événements étranges, inattendus, qui surpassent l'entendement humain se produit. La tempête s'est levée ; une jeune femme se noie sur le lac. Alphonse de Lamartine la sauve.

Et c'est Mme Charles transportée mourante dans l'ancien moulin de l'abbaye d'Hautecombe. Penché sur elle, il voit la fragilité de cette créature qui tient plus de l'oiseau que de l'être ; pour la première fois leurs yeux se sont rencontrés: Lamartine va aimer d'amour « autant que l'homme sur la terre aima jamais ».

«... Elle remplit maintenant mes jours » écrit-il dès le surlendemain de cette rencontre, à son ami de Vignet. « Je ne suis plus seul chez le vieux médecin, je ne suis plus malade. »

Dès ce moment, un admirable poème d'âme va passer des lèvres de Julie aux lèvres du poète dans le plus voluptueux des amours platoniques.

Avec la pure pensée de Lamartine, avec la nature frêle de la jeune créole, il ne saurait y avoir place que pour de tels sentiments, mais leurs esprits vont s'exaspérer de passion chaste. Tout ce qui les entoure les domine de splendeur éternelle et l'enthousiasme du poète s'appuie sur l'exaltation maladive de la femme pour s'élever toujours plus haut.

Si parfois le jeune homme a d'autres aspirations, Julie, plus exaltée, peut-être sourit et murmure :

« Ne croirons-nous pas plus à l'immatérialité et à l'éternité de

notre amour quand il restera élevé à la hauteur d'une pensée pure, dans les régions inaccessibles au changement et à la mort? »

Elle s'enivre et proclame encore :

« Sachez que mon âme peut s'exhaler dans un seul soupir ; qu'en m'enlevant l'innocence de mon amour vous m'auriez en même temps enlevé la vie, et qu'en croyant tenir votre bonheur dans vos bras vous n'auriez possédé qu'une ombre et vous ne relèveriez peutêtre que la mort. »

A Aix, les jours bousculent les jours ; le temps passe avec une rapidité qui rend plus avide la jouissance de l'heure : Julie a le sentiment de sa fin prochaine ; Lamartine a l'instinct que son amour est près de lui échapper.

O temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices,

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

Mais je demande en vain quelques moments encore :

Le temps m'échappe et fuit.

Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.

Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons!

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons !

Le 27 octobre 1816, la jeune femme, rappelée par son mari malade, revenait à Paris où elle était reprise par ses relations. Lamartine l'avait accompagnée jusqu'à Mâcon. Trois mois de séparation vont parer leur amour des mirages de l'absence.

Dans la famille, Mme de Lamartine a marié sa seconde fille avec un lieutenant-colonel de la légion en garnison à Mâcon et l'on est tout à la joie de ce mariage. Alphonse a dû assister à la cérémonie ; mais comme il est loin de tout ce qui l'entoure !

Seul, dans sa cellule, il lit et relit les quatre petits volumes d'élégies qu'il a composées pour Graziella. Il les reprend ; il les transforme, car la retouche patiente d'un ouvrier d'art n'est pas sa méthode. Il se plaît sans doute à les mettre en face des lettres que tous les jours il reçoit de Julie.

Il s'exalte dans la conscience qu'il a de son génie. Il sait que de Virieu, à peine débarqué au Brésil, a repris le bateau pour la France, qu'incessamment il sera à Paris. Il a hâte de le savoir arrivé, de lui montrer ces élégies qui lui semblent parfaites.

De Virieu sait son amour. Il a reçu du poète les quatre petits livres ; bonnement, se croyant inspiré, il les remet à Julie...

Julie ! Quelle émotion, — normale du reste — l'amour n'a-t-il pas suivi chez cette créole ardente ! Hier, à Aix, elle se plaisait à être aimée ; aujourd'hui, seule à Paris depuis trois mois, elle brûle d'aimer. Et voilà qu'après tant de lettres qu'on devine, ces poèmes chantent : ils chantent, en souvenirs, la tendresse pour une autre !

Certainement, dans la nuit, à l'heure où tout repose, elle a vécu les heures les plus émouvantes, les plus douloureuses de sa vie et elle écrit au poète la plus délicieuse lettre d'amour, la plus féminine, la plus abandonnée qui fût jamais.

« J'ai lu vos vers, ou plutôt je les ai dévorés. Vous me gronderez, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible? Comment les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant» avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s'épanchant tout entière, avec ce caractère de sensibilité qui la distingue, noble comme le génie ! touchante comme l'amour vrai ! Oh ! qui vous rendra jamais Elvire? qui fut aimée comme elle? qui mérite autant? Cette femme

angélique m'inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse... Je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis, je vois, vous ne pouvez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je pleure, c'est ne de pas avoir été placée sur votre route quand vous pouviez m' aimer sans remords et avant que votre cœur se fût consumé pour une autre. Consumé ai- je dit? Ah ! pardonnez. Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire l'amour dans vos lettres et jusqu'à cette expression chérie que vous avez créée ! N'avez-vous pas dit, ne suis- je pas sûr que vous avez pour moi une passion filiale?

Devant cette lettre Lamartine s'émeut, dépêche de Virieu pour lui faire réparer sa faute. De Virieu ramène alors Graziella à des proportions humaines, très humaines, trop humaines. Julie s'en chagrine, et fait reproche à Lamartine de son désenchantement.

« Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chez vous? Je ne puis le croire, et, cependant, je tremble. Si un jour on allait vous dire : C'était une bonne femme pleine de cœur qui vous aimait, et que vous puissiez supporter cet éloge, est-ce que vous m'aimeriez encore?... Je ne pourrais moi-même supporter cet éloge. Je sens au-dedans de moi quelque chose qui le repousse, ce n'est pas la fierté, j'en suis dénuée : c'est l'amour ! celui que je sens pour vous est d'une nature si relevée ! il est si ardent ! il est si pur ! Il me rendrait capable de tant de vertus, qu'il me relève à mes propres yeux, et que je ne voudrais souffrir qu'on en parlât légèrement. Le reste, je l'abandonne. Je vous l'ai dit assez, cher ami, que je n'étais qu'une bonne femme, et qu'il ne fallait m'aimer que parce que je vous aime. Mais, quand on aime comme moi, quand on aime

comme Elvire et moi jusques à en mourir — n'est-on donc qu'une femme pleine de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot? Ce n'est pas vous, mon amour, qui l'avez dit et peut-être devrais-je l'entendre autrement. Combien avec autant d'amour n'a-t-on pas de cœur, en effet ! Comme le mien bat dans ma poitrine ! Comme il brûle ! Comme il est à la fois dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'amour ardent qui m'enflamme. Allons, je le vois bien, il avait raison, votre ami, nous sommes des femmes pleines de cœur. C'est moi qui devais expliquer autrement cette expression. Pardonnez donc, mon amour, tout ce qu'elle m'a fait dire, mais gardez le souvenir de mes justes craintes ! et voyez-moi moins aimable, mais aimez-moi quand même. »

Lamartine, à ce billet, se répand en amertume : on ne l'aime plus, on l'oublie, on le néglige ; il est superflu maintenant d'écrire et il va s'exiler dans quelque refuge inconnu d'elle...

« On ne l'aime plus ! » Julie a dû sourire et pleurer. Mais elle l'aime plus que jamais ; que n'a-t-elle assez de souffle pour le crier par l'espace et qu'il l'entende !

« Pour vous prouver, que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : disposez de moi, je suis votre esclave... C'est un assez beau sort que de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous... Que m'importe, en effet. Je trouverai toujours bien un abri pour ma tête, et, quand il ne m'aimera plus, un gazon pour la couvrir !... »

Aveu sublime, devant lequel tombent toutes les angoisses ! Alphonse de Lamartine ne peut demeurer plus longtemps éloigné. De complicité avec de Virieu, il se fait mander à Paris ; Mme de Lamartine, ignorante, dénoue les cordons de sa bourse et voilà

notre poète descendu, le 8 janvier 1817, à l'hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, dans une chambre que de Virieu lui cède.

Le soir même, il était à l'Institut. Ce soir-là, le physicien Charles donnait une soirée à ses amis, et Laine, le baron Mounier, Lally- Tolendal, M. de Bonald faisaient feu de tout leur esprit autour de la jeune femme. Dans la foule des habits et des toilettes de soirée, Alphonse de Lamartine et Aymon de Virieu passaient, jeunes gens inconnus. Le poète avait approché Julie. Quelques mots d'une amitié souveraine, deux croisements d'yeux, ce fut tout : le lendemain, un commissionnaire apportait cette lettre à laquelle la jeune créole avait consacré sa nuit.

« Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe? Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée, s'il me la rendra... Ah ! je dois l'espérer. Le même ciel nous couvre aujourd'hui, et depuis ce soir je vois bien qu'il nous protège. Mais les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait !...

« Us sont partis : mais vous pourriez être là, et je suis seule ; comment n'en pas verser des larmes? Ah ! pourtant bénissons cette providence divine ! Demain encore, n'est-ce pas, elle nous réunira, et pour cette fois elle nous laissera ensemble ! C'est une épreuve qu'elle voulait encore que nous puissions subir ; mais elle ne veut pas que nous mourions cette nuit, et alors ne mérite-t-elle pas nos adorations tout entières?... C'est aux pieds de Dieu que j'ai recouvré la force de lui parler à lui-même. Il me permet de vous aimer ! J'en suis sûre. S'il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume? aurait-il permis que nous nous revissions? voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie? Eh ! non, le ciel est juste ! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera

pas subitement l'un à l'autre. Ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, comme fils, comme ange, comme frère? et vous, vous, cher enfant, ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère?

« Ah ! que cette nuit s'écoule, elle me torture. Quoi ! je ne me trompe pas, vous êtes bien ici ! Vous habitez le même lieu ! je n'en serai sûre que demain. Il faut que je vous revoie pour croire à notre bonheur ! Ce soir, le trouble est trop affreux. Chère vallée d'Aix ! Ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! elles duraient comme notre amour sans terme, sans bornes ! elles auraient duré toute la vie ! Ici les voilà déjà troublées. Mais quelles soirées aussi, et que nous aurions tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures !...

Ah ! mon enfant, que je vous aime ! que je vous aime ! Vous l'êtes-vous bien dit? I/avez-vous vu? Au milieu de ce monde où il fallait parler, sentiez- vous mon cœur souffrir? Le voyiez-vous battre? Alphonse ! Alphonse ! je succombe à mon émotion. Je vous adore ! mais je n'ai plus la force de vous le dire. Ah ! que des larmes abondantes ne feraient du bien ! Qu'il est difficile à porter, le bonheur ! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui !

« Je vous laisse, enfant chéri, pour quelques heures. Vous allez dormir et moi, pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive ! après nous pouvons mourir.

« Dors donc, ami de mon cœur ! dors et qu'à ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soit remise ! mon ange ! mon amour ! mon enfant ! ta mère te bénit et bénit ton retour ! »

Lettre de flamme où la Femme cherche en elle tous les éléments de sa nature pour mieux aimer, pour aimer plus complètement, en amante, en sœur, en mère !

Quatre mois durant, — ceux qui acheminent au printemps, — le poète et la jeune femme échangeront leurs âmes aux heures

du jour par les Tuileries et par les quais, aux heures du soir près de l'âtre dans le calme claustral du vieux palais de l'Institut.

Quand dix heures viennent de sonner à l'horloge de la Coupole, les amis du savant Charles se retirent ; alors, venant du quai, romantiquement drapée dans son manteau, une silhouette haute se profile ; elle franchit, rapide, la place déserte, escalade les marches, pousse une porte : le poète tombe à genoux devant le sopha où, dans la pénombre des lampes voilées, l'attend la jeune femme. Deux heures durant, dans le silence, ils écoutent battre à l'unisson leurs cœurs dont le rythme devance le tic-tac régulier de la petite pendule de Berthoud, en bronze doré.

A minuit, tandis qu'anéantie de bonheur et de fièvre, Julie revient seule à son bonheur du jour pour s'entretenir encore, par la pensée avec son ami, lui, tumultueusement, rentre à son hôtel et sur la feuille blanche il jette les stances enflammées de l'Enthousiasme, de la Gloire...

Mais le temps fuit ; à vivre intensément, ils ont devancé le tic-tac régulier de la petite pendule ; voilà que le mal mystérieux de l'année précédente a repris Julie. Parfois ses joues se piquent de rouge dans leur pâleur mate ; parfois elle halète ; parfois vient la quinte... Alphonse de Lamartine- lui-même se voit prescrire une nouvelle cure en Savoie. Et c'est un prétexte de départ qu'il lui faut saisir, car sa poche est vide. Tandis qu'elle va s'installer entre Versailles et Viroflay, il regagne ses montagnes, l'âme désolée, avec le seul espoir de la retrouver en septembre.

Durant l'été ils s'écrivirent ; au baron Mounier elle demandait provision de papier et d'encre, disant : « Je n'ai plus rien de tout cela ; et c'est comme si je manquais d'eau à boire. » Sans se faire illusion sur son état, elle s'efforçait de dissiper par l'enjouement et par la caresse des mots les pressentiments sinistres du poète.

De temps en temps, néanmoins, quelque phrase de découragement et de tristesse tombait de sa plume, involontairement oubliée

parmi des perspectives de bonheur « comme une feuille morte au milieu des feuilles vertes du printemps ».

En septembre, elle ne le rejoignit pas. La fièvre, un catarrhe suffoquant, de grands maux de nerfs secouaient son être fragile. Un médecin de Versailles et le docteur Alin, qui habitait rue de Seine, se tenaient près d'elle. Elle avait mandé le curé de Saint- Germain-des-Prés, l'abbé de Kéra venant et avait commencé à préparer sa séparation d'avec le monde. M. de Bonald profitant de son amitié s'était installé à son chevet ; jour par jour, il la détachait d'ici-bas pour la rapprocher de Dieu. Elle aimait à se faire lire par le vieillard des chapitres de l'Imitation et, tandis qu'à Aix, chez le docteur Perrier, dans la tristesse des banalités de table d'hôte, Alphonse de Lamartine promenait la prescience d'un deuil, Julie Bouchaud des Hérettes mourait chaque jour davantage, s'habituant par une paix quotidienne à l'éternelle paix.

Coïncidence ou mystérieuse volonté suprême? Dans l'abandon de sa misère morale, Alphonse de Lamartine voit se pencher sur lui une amitié de femme. Eléonore de Canonge, émue de son chagrin, a lu discrètement dans son cœur ; elle a dit les mots qui consolent. Et c'est une amitié que ni le temps, ni la politique, ni les événements n'effaceront. Car elle a fleuri dans la douleur, au moment où Lamartine a perdu toute force ; au moment où il exhale ce magnifique chant de mort qui s'intitule : Le Lac.

Ce jour-là, pour reprendre ses propres termes, Alphonse de Lamartine a ajourné son bonheur au ciel. Sa poésie, religieuse, atteint une élévation sublime, qui sera l'un des caractères les plus purs de ses Méditations. L'Ode aux Français, l'Ode au Génie que, sur la demande de Julie, il dédie à M. de Bonald, l'Immortalité qu'il adresse à la malade, l'élèvent encore plus haut.

Et, le 10 novembre 1817, toute pénétrée de cette méditation divine, la mourante, qui s'est remise aux mains de son Dieu, adresse au poète sa dernière épître.

6o LAMARTINE

Lundi, 10 novembre 1817.

« Je souffre de vous dire si tard que je vais mieux. 1/ absence totale de force en est la cause, ainsi qu'un nuage que j'ai sur la vue, qui semble s'épaissir tous les jours. Je ne puis plus rien fixer. J'envisage pourtant un terme à cet état et je crois qu'après de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour expier. C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous avez su qu'elles ont été sans bornes. Dieu lui-même s'est donné à moi...

« J'ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, mon ami, elles puissent toujours être lues par tout le monde. Je ne puis plus en recevoir d'autres et je ne le désire même pas. Vous ne répondrez pas à celle-ci. Je ne suis pas sensée écrire : mais je craignais vos inquiétudes, et je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les inquiétudes d'un enfant qui aime trop sa mère. Il sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami.

« M. de Bonald est ici... Ecrivez-moi vite sur lui et pour lui...

« Que la lettre de M. de Bonald et son ouvrage ne soient pas oubliés. M. de Virieu reviendra peut-être enfin.

« Oh ! que j'ai cru ne plus vous revoir ni l'un ni l'autre ! tout m'était égal alors, et je retombe dans mes inquiétudes sur vous. Soignez-vous, ne venez pas. Cela vaut mieux ; je le pense.

<( Adieu, mon ami. Je vous aime comme une bonne et tendre mère toujours. »

Soignez-vous, ne venez pas. Cela vaut mieux ; je le -pense. En petites phrases brèves, comme pudiques, elle voulut lui éviter l'horreur des derniers moments qu'elle sentait proches. Il obéit.

Elle acheva de vivre deux mois encore et, le 18 décembre 1817, elle s'éteignait à l'heure de midi.

La vie, sur son cercueil même reprenait, intense. Au moment où on lui donnait l'absoute à l'église Saint-Germain-des-

LAMARTINE 6î

Prés, M. de Bonald prononçait à la Chambre un discours sur la liberté de la presse et Lamartine lisait à l'Académie de Mâcon son Ode sur la Gloire.

Quelques jours plus tard, le 25 décembre 1817, au jour anniversaire de sa première visite à l'Institut, Lamartine, plus malade encore de ses angoisses que de son mal, apprenait à Milly par le docteur Alin la mort de Julie.

(( Depuis longtemps, Monsieur, vous partagiez toutes nos craintes, toutes nos anxiétés ; mais du moins étaient-elles tempérées par une lueur d'espérance qui ne pouvait plus entrer dans notre âme. Dès la fin d'octobre, le funeste dénouement était prévu ; il était attendu d'un jour à l'autre ; et cependant près de deux mois se sont écoulés au milieu des scènes les plus douloureuses et des progrès les plus effrayants de la destruction. La victime si intéressante et si regrettable a enfin consommé son long et rigoureux sacrifice jeudi dernier à midi. La veille, à huit heures du soir, elle me serrait encore les mains et m'exprimait avec la plus vive sensibilité ce qu'elle voulait appeler sa reconnaissance pour mes soins. Hélas ! c'était un dernier adieu. Je ne le comprenais que trop ; mon cœur était brisé de douleur, mais comment exprimer l'admiration que nous faisaient éprouver sa résignation et sa douceur, dans ces cruels moments où elle s'oubliait tout entière pour ne s'occuper que de ses amis ! Elle s'est éteinte en pardonnant et en demandant pardon. Puissent ces pensées, Monsieur, jointes à l'impossibilité de prolonger une si douloureuse existence, modérer l'impression accablante que doit faire sur votre âme généreuse et sensible la nouvelle d'un si funeste événement ! Notre noble amie a passé de la vallée des larmes dans un séjour de paix et de béatitude. Soumettons-nous comme elle, et, pour adoucir nos regrets, songeons qu'une fin douce, paisible, heureuse a terminé une vie toute de douleurs et d'angoisses.

« Prenez soin de votre santé, Monsieur, et veuillez conserver une place dans votre estime et votre amitié « A votre tout dévoué serviteur,

« Aun. »

A cette nouvelle, Lamartine s'enfuit dans les bois ; pendant trois jours et trois nuits, il y demeura dans la douleur. Puis il transmit T affreuse nouvelle à de Virieu et le chargea de s'enquérir des détails « même les plus futiles » qui avaient entouré cette mort.

Mme Charles, certaine de son destin, avait, avant de mourir, mis le plus grand ordre dans ses affaires ; à l'adresse de de Virieu, elle avait scellé la correspondance de Lamartine et, comme l'ami du poète ne venait point, elle l'avait remise au physicien Charles, son mari. De Virieu la reçut des mains de celui-ci avec un crucifix d'ivoire que Julie avait embrassé en mourant.

Lamartine, possesseur de ces ultimes choses, enferma son deuil dans son cœur et se remit à travailler. Il reprit sa tragédie de Saiil avec laquelle il pensait atteindre la renommée, et il la dédia à celle qui n'était plus.

Elle cependant, déjà effacée du monde, gisait, loin de Paris, dans un cimetière de village, où paissaient des chevreaux, où roucoulaient au soleil des pigeons bleus.

On a, depuis lors, vainement cherché cette tombe. Est-elle à Chantenay près de Nantes, à Saint-Paterne, en Touraine, ou dans la vallée d'Aix près de l'abbaye de Hautecombe? Elle n'est nulle part ; mais elle est partout. Julie Bouchaud des Hérettes est retournée à cette terre de France dont elle fut l'une des plus jolies fleurs. Ce qui demeure d'elle, éternellement, c'est son âme et son souvenir, qui battent des ailes à chaque page des Méditations.

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